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Photographier l’œuvre d’art et son environnement : les « vues d’atelier » de Cy Twombly

Pages 131 à 147

Citer cet article


  • Spathoni, A.-D.
(2024). Photographier l’œuvre d’art et son environnement : les « vues d’atelier » de Cy Twombly. Nouvelle revue d’esthétique, 33(1), 131-147. https://doi.org/10.3917/nre.033.0131.

  • Spathoni, Anthi-Danaé.
« Photographier l’œuvre d’art et son environnement : les “vues d’atelier” de Cy Twombly ». Nouvelle revue d’esthétique, 2024/1 n° 33, 2024. p.131-147. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-nouvelle-revue-d-esthetique-2024-1-page-131?lang=fr.

  • SPATHONI, Anthi-Danaé,
2024. Photographier l’œuvre d’art et son environnement : les « vues d’atelier » de Cy Twombly. Nouvelle revue d’esthétique, 2024/1 n° 33, p.131-147. DOI : 10.3917/nre.033.0131. URL : https://shs.cairn.info/revue-nouvelle-revue-d-esthetique-2024-1-page-131?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/nre.033.0131


Notes

  • [1]
    Il n’y a que trois entretiens de l’artiste, accordés à David Sylvester (in David Sylvester, Interviews with American artists, Londres, Pimlico, 2002), Nicholas Serota (in Nicholas Serota et Cy Twombly, « History behind the Thought », Cy Twombly: Cycles and Seasons, London, Tate Publishing, 2008, pp. 42‑53.) et Marie-Laure Bernadac (in Marie-Laure Bernadac, Richard Leeman et Guillaume Fonkenell, Cy Twombly : the Ceiling. Un plafond pour le Louvre, Paris, Éd. du Regard, musée du Louvre, 2010).
  • [2]
    Très tardivement dans la vie de Twombly, il eut un assistant pour faire les couleurs. Nicolas Del Roscio témoigne l’avoir aidé pendant la création de ses Blackboard paintings. Un rare instantané dans le documentaire d’Andrea Bettinetti, Cy Dear, 2019, montre l’artiste dans son atelier à Gaeta en train de peindre, pourtant la caméra semble être cachée et l’artiste ne s’est pas rendu compte de sa présence. Ce sont les seuls moments où on voit l’artiste ajouter des coups de peinture sur les tableaux Roses (2008).
  • [3]
    Horst P. Horst, « Roman Classic Surprise », Vogue, 1966, 11/1966.
  • [4]
    Delphine Desveaux, Susana Gallego Cuesta et Françoise Reynaud, Dans l’atelier : l’Artiste photographié, d’Ingres à Jeff Koons, Paris, Paris musées, 2016, p. 18.
  • [5]
    Voir Marc Donnadieu, Corinne Barbant, Lucie Goujard, L’Œuvre photographiée : les Ateliers d’artiste de Picasso à Warhol, Galerie d’art du Conseil général des Bouches-du-Rhône, Aix-en-Provence, 20 juin-21 septembre 2014, Milan, Silvana editoriale, 2014.
  • [6]
    Comme Pierre Wat le souligne, le reportage en atelier dans des magazines comme L’Illustration, L’Artiste, Le Monde illustré, Revue illustrée contribuera à la médiatisation de l’atelier, lieu devenu mythique (voir Pierre Wat, Cédric Lesec et Jérôme Delatour, Portraits d’ateliers. Un album de photographies fin de siècle, Paris, Institut National d’Histoire de l’Art, 2013, p. 12)
  • [7]
    Delphine Desveaux, Susana Gallego Cuesta et Françoise Reynaud, Dans l’atelier, op. cit., 2016, p. 18.
  • [8]
    Comme énoncé par Mary Bergstein, ces images ont amené le mythe de l’artiste moderniste aux femmes qui pouvaient contempler une photographie d’un mannequin portant une robe Dior juste quelques secondes après avoir contemplé une séance photographique dans l’atelier de Picasso (Mary Bergstein, « “The Artist in his Studio” : Photography, Art, and the Masculine Mystique », Oxford Art Journal, n2, vol. 18, 1995, pp. 45-58).
  • [9]
    « L’influent critique new-yorkais Harold Rosenberg a inventé le terme “Action Painting” après avoir vu les prises de vue de Namuth » (in Rachel Esner, Sandra Kisters et Ann-Sophie Lehmann, dir., Hiding making, Showing creation : the Studio from Turner to Tacita Dean, Amsterdam, Amsterdam University Press, 2013, p. 35).
  • [10]
    Krauss le constate à propos des photographies de Namuth : la photographie permet de « construire des interprétations critiques de ces objets antérieurs » (Rosalind E. Krauss, Le Photographique. Pour une théorie des écarts, Paris, Macula, 1990, p. 94.).
  • [11]
    Man Ray témoigne que le sculpteur pensait que « lui seul pouvait savoir comment photographier » son œuvre et révéler la sculpture et sa signification (ibidem, p. 95.).
  • [12]
    Brassaï, Conversations with Picasso, Chicago, University of Chicago Press, 1999.
  • [13]
    Kate Nesin, « “Miniature monument” : travel and work in Italy and North Africa », in Leah Dickerman et Achim Borchardt-Hume, dir., Robert Rauschenberg, Londres, Tate publishing, The Museum of Modern Art, 2016, p. 63.
  • [14]
    Nicholas Serota et Nicholas Cullinan, Cy Twombly : Cycles and Seasons, Londres, Tate Publishing, 2008, p. 39.
  • [15]
    Par exemple, dans son collage Muses de 1979, Twombly combine une photographie de paysage, une colline couverte d’arbres verts, avec son dessin et de la poésie. Twombly écrit : « This grove (άλσος) is dedicated to the Muses ». La photographie montre la vue depuis la fenêtre de son studio à Bassano. Elle ressemble à ce que Twombly imagine être l’Arcadie ou le mont Hélicon, lieu de résidence des Muses, et se charge d’exotisme et de mythologie. L’addition du mot en grec (άλσος) renforce le cadre grec, bucolique et poétique.
  • [16]
    Cette impression est renforcée par le « cadrage » qui coupe certains bateaux, n’en laissant visible qu’une partie, avec l’impression que la partie manquante se trouve sur le panneau suivant (ou précédent).
  • [17]
    Eric de Chassey, « Cy Twombly photographe : une œuvre à l’écart », Les Cahiers du Musée national d’art moderne, no 138, 2016, Hiver 2016/2017, p. 102.
  • [18]
    Michel Poivert, Peintres photographes, de Degas à Hockney, Paris, Citadelles & Mazenod, 2017, pp. 9-10.
  • [19]
    Pour sa première exposition, l’artiste collabore avec l’Atelier Fresson (à Savigny-sur-Orge) dont le procédé donne un aspect « vintage » : des effets de pointillisme, une image avec « une chromie et un grain particuliers » dont les pigments sont similaires à ceux utilisés dans une peinture à l’huile (voir Cy Twombly et W. Katz, Cy Twombly photographs, New York, New York, Matthew Marks Gallery, 1993). Twombly n’était jamais complètement satisfait du résultat. Ce n’est que dans les années 2000 que l’artiste trouve à Lexington une photocopieuse qui le contente car produisant des photocopies couleur. Plus tard, l’impression de ses photographies est prise en charge par la maison d’édition Schirmer/Mosel qui s’occupe aussi de l’édition des catalogues raisonnés de ses photographies. Chez Schirmer/Mosel, en collaboration avec Twombly, ils fixent le nombre d’éditions à un maximum de six et administrent les ventes. En ce qui concerne l’organisation du travail, l’artiste se rendait à Munich avec des boîtes de Polaroids, où il procédait, avec Lothar Schirmer, à une sélection des meilleurs tirages et à l’impression de ces derniers. En même temps, Schirmer organisait les catalogues raisonnés sur la base des photographies choisies en accord avec l’artiste. Ainsi, une fois l’impression terminée, la dernière étape du processus était la signature des impressions. L’impression des Polaroids s’est effectuée sur un papier de format standard 43.1 x 27,9 cm dont l’épaisseur gênait souvent le fonctionnement de la photocopieuse.
  • [20]
    Entretien de Lothar Schirmer dans Bettinetti, Cy Dear, op. cit., 2019.
  • [21]
    Bien que cela soit plus rare, Twombly photographie certains ateliers d’autres artistes. C’est le cas d’une photographie du studio de De Kooning et de quelques clichés de celui de son amie, Sally Mann.
  • [22]
    Ses fenêtres à Bassano et à Gaeta sont ouvertes sur la montagne et sur la mer rétrospectivement. Sinon les volets sont plutôt fermés à Istri et à Lexington.
  • [23]
    Buren remarque que « Rauschenberg est l’un des premiers artistes new-yorkais à installer un atelier-loft dans un ancien bâtiment industriel », en ce qui concerne l’atelier à 61 Fulton Street à « downtown » Manhattan (1953) qu’il partage avec Twombly (Daniel Buren, « The Function of the Studio », October, vol. 10, 1979, pp. 51‑58).
  • [24]
    Ibidem. Surtout ses ateliers à Lexington ou à Istri (Italie). Comme Nicolas del Roscio en témoigne, en Italie Twombly était beaucoup plus « picky » (difficile) concernant ses choix de studio – ce n’était pas le cas pour ses ateliers aux US. Cy Twombly et Nicola Del Roscio, « A Contemplation of Space, Time and Light », Cy Twombly : Homes & Studios Visited by Master Photographers, Munich, Schirmer Mosel, 2019.
  • [25]
    Comme Nicolas Del Roscio en témoigne, les statues ont été utilisées dans la maison pour bloquer les portes ; l’artiste collectionne non seulement des statues antiques (dont il est collectionneur depuis son premier voyage en Europe) mais aussi des peintures d’époques diverses : Wooton, Picasso (Tête d’une femme, 1943) et Richter (Frau Marlow, 1964), font partie de sa collection.
  • [26]
    Comme Michel Poivert le fait remarquer, « le goût des références érudites que l’on connaît dans la peinture de Twombly se trouve aussi dans certains clichés mettant en scène des sculptures antiques » (Michel Poivert, Peintres photographes, op. cit., 2017, p. 129).
  • [27]
    La photographie de Twombly a été diffusée après sa mort auprès du public dans Michael Krüger, Cy Twombly, Unpublished Photographs, Vol. IV, 1951-2011, Munich, Schirmer Mosel, 2012.
  • [28]
    Brian O’Doherty, Studio and Cube : on the Relationship between where Art is Made and where Art is Displayed, New York, Columbia University Press, 2008, p. 17.
  • [29]
    Buren fait la même remarque à propos des photographies d’atelier. Daniel Buren, « The Function of the Studio », op. cit., 1979, pp. 51‑58.
  • [30]
    L’exemple le plus caractéristique de cette utilisation de la photographie d’atelier est Namuth qui documente le processus de travail de Pollock en l’enregistrant en photo ou en vidéo.
  • [31]
    Elle a trouvé sa place dans le catalogue des dernières peintures de l’artiste ; une notice précise que certaines parties de la série sont toujours considérées comme inachevées.
  • [32]
    Dans ses propres « vues », Sally Mann conserve une esthétique semblable à celle de Twombly montrant ce chaos, la vivacité du studio débordant et coloré des années 2000. Ses photographies ont le même caractère impulsif et aléatoire, et s’opposent aux clichés de poses empruntées par P. Horst, Turbeville ou Seidner qui ont l’air d’une mise en scène sous la direction du photographe. Contrairement aux autres photographes ayant immortalisé le studio du peintre pour des raisons commerciales, les clichés de Mann ne construisent pas un portrait de l’artiste pour le « plaisir » du public, mais sont des réactions spontanées lors de visites chez son ami, dans les années 2000 (Mann avoue qu’initialement elle n’avait aucune intention de les publier ou les exposer ; Simon Schama et Edmund De Waal, Remembered light, Cy Twombly in Lexington : Photographs by Sally Mann, New York, Abrams, 2016, p. 12). La particularité des photographies de Mann réside également dans le fait qu’elles enregistrent un « état de lieu » de l’atelier de Twombly (à Lexington), en en présentant une vision « complète », du vivant et après la mort du peintre (de 2011-2012).
  • [33]
    Brian O’Doherty, Studio and Cube, op. cit., 2008, p. 21.
  • [34]
    À titre exceptionnel, Twombly reprend des tableaux qui ont quitté auparavant son studio. Par exemple, il retravaille Untitled (Say Goodbye…), après l’avoir eu dans son atelier pour plusieurs décennies. Il l’achève en 1994 et l’expose à New York, à la Gagosian Gallery, mais après sa première exposition, il le retouche une dernière fois afin que le tableau prenne sa forme finale actuelle. Ilium est un autre tableau que Twombly reprend en 2000 après son achèvement en 1964.
  • [35]
    À travers les manipulations de l’artiste, les photographies ont tendance à devenir abstraites. Twombly rend les photographies abstraites par trois moyens : soit il surexpose la photographie, soit prolonge le temps d’exposition, soit ajoute une source de lumière artificielle (flash). Voir Maya Großhaus et Magret Schütte, Cy Twombly: Photographien, Druckgraphiken und Papierarbeiten aus der Sammlung Grosshaus. Photographs, Prints and Works on Paper from the Grosshaus Collection, Köln, König, 2011, p. 19. Toute la composition se dissout ainsi dans la lumière, les détails deviennent indiscernables.
  • [36]
    Brian O’Doherty, Studio and Cube, op. cit., 2008, p. 8.
  • [37]
    Ibidem, p. 8.
  • [38]
    Érika Wicky, Les Paradoxes du détail : Voir, Savoir, Représenter à l’ère de la photographie, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015, p. 151.
  • [39]
    Tous ces objets accompagnent le peintre quotidiennement. Pour les photos d’atelier en tant que photographies du banal qui invitent l’artiste à une réflexion sur son art voir le chapitre « Le peintre en document » dans Michel Poivert, Peintres photographes, op. cit., 2017.
  • [40]
    Pendant les années 2000, Twombly crée exclusivement des peintures en série ce qui explique la sérialité de sa photographie qui suit et trace ainsi ce qui se trouve dans son atelier.
  • [41]
    Eric de Chassey, « Cy Twombly photographe : une œuvre à l’écart », op. cit., 2016, p. 104.
  • [42]
    Pour le débat voir Diarmuid Costello, « What is Abstraction in Photography ? », The British Journal of Aesthetics, no 4, vol. 58, 2018, pp. 385‑400.
  • [43]
    Siegfried Kracauer, Theory of Film, The Redemption of Physical Reality, Princeton, Princeton University Press, 1997, p. 28.
  • [44]
    Comme par exemple Rose Gaeta, 2004, Peonies et Flower I, II, III.
  • [45]
    Les photographies Flower I et II qui précèdent montrent une sorte d’évolution, un passage vers l’abstraction afin d’arriver à Flower III. La première photographie (Flower I) est mise au point ; nous discernons alors les détails du feuillage. Toutefois, le cadre est resserré autour de son motif, qui prend toute la surface, sans laisser paraître aucune autre information de ce qui est autour. Dans la deuxième photographie, Twombly zoome encore davantage sur le feuillage rouge : la mise au point rapprochée sur un endroit d’une fleur laisse l’autre moitié du feuillage se perdre dans le flou.
  • [46]
    C’est ce que Genette décrit comme le deuxième Mode de Transcendance, une manifestation partielle et indirecte d’une œuvre (Gérard Genette, L’Œuvre de l’art. 1, Immanence et Transcendance, Paris, Seuil, 1994, p. 248). Dans toutes les photographies de peintures achevées, nous avons une manifestation indirecte de la peinture.
  • [47]
    Roxana Marcoci, Geoffrey Batchen et Tobia Bezzola, The Original Copy, Photography of Sculpture, 1839 to Today, New York, Museum of Modern Art, 2010, p. 40.
  • [48]
    Sur cette utilisation de la photographie pour sa capacité de reproduire avec précision et exactitude les détails des œuvres d’art voir Érika Wicky, Les Paradoxes du détail, op. cit., 2015, p. 42.
  • [49]
    Sur l’« usage du cliché d’un modèle » voir le chapitre « Le peintre et le modèle » dans Michel Poivert, Peintres photographes, op. cit., p. 14).
  • [50]
    D’ailleurs, l’objectif de ses « vues d’atelier » est de les exposer en tant qu’œuvres d’art et non de les garder pour des raisons d’archivage.
  • [51]
    Au xixe siècle, la capacité de la photographie de rendre une énorme gamme de détails a été considérée comme un défaut : elle était incapable de supprimer les informations secondaires, sans importance (Roxana Marcoci, Geoffrey Batchen et Tobia Bezzola, The Original Copy, op. cit., 2010, p. 20).

1 Cy Twombly est un artiste très secret. Il n’apprécie pas les entretiens et les rares que l’on a retrouvés datent des années 2000 [1]. Il ne laisse personne, de son vivant, entrer dans son atelier pendant qu’il peint [2] et seulement quelques photographes ont pu franchir le seuil de ses demeures. Dans les années 1960, sa maison et son studio sont photographiés par Horst P. Horst pour Vogue (1966) [3], par Deborah Turbeville pour Vogue Italie (1982), et plus tard en 1994 par Bruce Weber également pour Vogue. François Halard, Annabelle d’Huart, Sally Mann et David Seidner sont parmi les rares photographes qui ont également eu accès à cette intimité de l’artiste.

2 C’est ainsi l’artiste lui-même qui apparaît le mieux à même de nous faire entrer dans son univers créatif, son atelier. Effectivement depuis le début de sa carrière, il prend son appareil photographique et oriente l’objectif vers son quotidien. Il introduit ainsi le spectateur dans l’intimité de la naissance de l’œuvre et laisse son regard indiscret découvrir ses studios au fil des décennies : à New York, à Rome, à Bassano in Teverina ou dans le petit village de la côte tyrrhénienne, Gaeta, et dans sa ville natale de Lexington. Une publication récente, Cy Twombly : Homes & Studios (Nicola Del Roscio, Schirmer/Mosel, 2019), qui rassemble des photographies choisies avec soin par l’artiste, nous permet d’observer ces lieux de travail.

3 La représentation de l’atelier n’est certainement pas un nouveau thème. Des fresques de Pompéi à Vermeer, Menzel, Friedrich, Gérôme et Delacroix, de Courbet à Mondrian, Picasso, Brancusi ou Matisse, elle traverse l’histoire de l’art. Plusieurs variations sur le sujet existent : l’artiste dans son studio, l’artiste face à son œuvre/modèle ou encore l’artiste au moment de la création. Mais c’est au xixe siècle que la « vue d’atelier » s’affirme en tant que genre [4] grâce à la contribution de la photographie : un artiste photographe entre chez un autre artiste peintre pour le photographier ou, plus tard, le filmer dans son studio. Donnons ici comme exemple les clichés de Giacometti par Brassaï, de Picasso par Villers ou encore par Brassaï, et de Pollock par Namuth [5]. Dès le milieu du xixe siècle, la presse française s’intéresse à cette aura de l’atelier d’artiste. À partir des années 1840, un nouveau « genre journalistique » apparaît dans des magazines parisiens et français : le reportage en atelier [6]. La photographie va ainsi populariser l’image de la vue d’atelier [7]. Les célèbres magazines américains comme Life, Vogue et Harper’s Bazaar iront jusqu’à faire de la vie des artistes un produit de consommation puisque « la mode et l’art sont des produits chics de consommation [8] ». En même temps, c’est l’apothéose de l’artiste (encore toujours de genre masculin et de classe supérieure) et de l’acte créatif [9].

4 Notre attention se concentre sur les clichés de studio réalisés par l’artiste lui-même et sur la manière dont il voit son espace créatif et son œuvre dans l’atelier à travers l’objectif de son appareil. Face aux autres arts, la photographie crée une nouvelle œuvre (photographique) qui voit et est vue, qui critique [10] et documente. Seul à pouvoir rendre son œuvre par la photographie, Brancusi demanda à Man Ray de lui apprendre cette discipline afin de pouvoir faire ses propres clichés de ses sculptures [11]. Picasso attendait les photos de Brassaï pour « revoir » d’un œil critique ses sculptures [12]. La photographie a ce pouvoir de revisiter l’œuvre et aussi l’atelier. En va-t‑il de même pour les « vues d’atelier » de Twombly ? Quel usage fait Twombly de la photographie d’atelier ? Et plus particulièrement, comment, à travers son appareil, continue-t‑il de (re)voir ce qui l’entoure (les objets, les œuvres, leurs formes et leurs couleurs) ?

5 Un regard attentif sur ces clichés nous aidera à traiter cette question et à révéler trois approches différentes de l’artiste face à son espace créatif. Mais avant cette étude approfondie, il serait nécessaire de se pencher sur cet aspect de Twombly en tant que photographe dans la mesure où l’artiste est moins associé au médium photographique.

Cy Twombly photographe

6 Lors du voyage de Twombly en Europe avec Rauschenberg en 1952, les deux artistes avaient l’intention de se concentrer sur la photographie [13]. Rauschenberg possédait une Rolleiflex camera, que tous les deux se partageaient. Plusieurs clichés de Twombly, pris au cours de ce voyage et plus tard dans leur studio à New York, proviennent de cette période (Cy+relics, Stairs, etc.). Il est d’ailleurs parfois difficile de savoir qui de Rauschenberg ou de Twombly a appuyé sur le déclencheur [14]. Ce ne sera que bien plus tard, en 1993, que les œuvres photographiques (29 tirages) de Twombly seront exposées pour la première fois à la galerie Matthew Marks à New York.

7 Avant que le public ne les découvre, l’artiste a introduit ses photographies dans son travail pictural et dans ses collages [15]. Ses peintures et dessins témoignent également du véritable intérêt de l’artiste pour ce médium qui se manifeste notamment dans ses « études » de Natural History. Dans cette série, influencée par la lecture de Pline l’Ancien, Twombly organise en catégories différentes des espèces d’arbres et de champignons. Son approche est presque scientifique et nous renvoie à l’usage de la photographie en biologie et en taxinomie. Il faut également noter que les peintures de Twombly présentent souvent des caractéristiques photographiques. Comme l’objectif de l’appareil enferme une scène dans son cadre, l’isole et la détache, la grande peinture Leaving Paphos Ringed With Waves représente, par exemple, différents instants (presque) photographiques qui captent et décomposent le mouvement du passage d’une flotte [16].

8 Les titres des photographies révèlent quatre périodes distinctes de prises de vue : 1951-1954, 1965-1969, 1980-1985 et 1991-2009 [17]. Ce recours régulier à l’outil photographique témoigne d’un attachement particulier au médium qui se renforce progressivement et constitue un corpus important. Peu de peintres ayant utilisé la photographie en ont fait une « expérience telle que l’on puisse aujourd’hui affirmer qu’il y ait là une œuvre » – œuvre au sens où l’on fait œuvre à l’intérieur d’une pratique, qui prend la forme d’un produit autonome à côté de la production picturale [18]. Au fil des années, Twombly utilise des techniques différentes (sténopés, Polaroid, photographie argentique) mais, vers la fin de sa vie, préférera utiliser son appareil Polaroid. Les photographies se présentent ainsi imprimées sur papier au moyen de la technique dite du « dry-print », une version spécialisée de la simple photocopie couleur [19]. Un long processus se déroule entre le moment de la prise instantanée Polaroid et l’impression de la photographie pour obtenir la couleur et la surface photographique désirées. Comme l’éditeur en témoigne, plusieurs essais successifs étaient nécessaires pour obtenir la couleur et les tons souhaités par l’artiste [20]. La photographie Polaroid originale se transforme pour arriver à l’image finale que nous connaissons aujourd’hui : elle s’agrandit pour un format plus grand sur un papier de 43,1 x 27,9 cm, sa surface devient mate, les pigments de couleur obtiennent des tons chauds et ce grain particulier, « vintage », qui manque de netteté. Il s’agit d’une photographie développée en deux temps très distants et distincts : celui de la prise et de l’apparition instantanée de l’image sur le papier Polaroid, et celui de l’impression de la photographie sur papier sec après modifications ou transformations chromatiques.

9 Comme Twombly a de plus en plus recourt à la photographie, les « vues d’atelier » se multiplient. Si très peu de photographies de son atelier new-yorkais des années 1950 (à Fulton Street, partagé avec Rauschenberg) ou de ceux situés à Rome (un dans sa demeure à Via Montasterato et un autre à Piazza del Biscione) sont aujourd’hui connues, son atelier de Bassano et ses derniers studios à Gaeta et à Lexington sont eux davantage photographiés vers la fin de sa vie [21]. Tous ces espaces partagent plusieurs caractéristiques : ils sont grands, hauts de plafond et baignés de lumière [22]. Même s’ils ne sont pas aménagés dans des bâtiments industriels [23] – mais dans des villas romaines du xviie siècle –, ils reflètent ce que Daniel Buren décrit comme un studio de « type américain [24] » : large, long et vaste, où les murs et le sol sont étendus, éclairés parfois par de la lumière électrique. Il y a ainsi une ressemblance forte avec les salles des musées modernes, on peut y voir en d’autres termes le white cube où l’artiste, dans cet espace vide et blanc, se met face à la toile blanche et s’y confronte (voir Fig. 27).

Description de l'image par IA : Homme assis sur chaise dans une grande pièce vide aux murs blancs et au sol en briques.
Fig. 27. photographie de Deborah Turbeville, Bassano, 1991.

10 Les vues d’atelier de Twombly constituent une sous-catégorie de ses photographies d’intérieur où l’artiste nous laisse nous faufiler dans ses appartements. Il nous permet de regarder par les portes entre-ouvertes et de promener notre regard à l’intérieur de la maison. Ces photographies peuvent être comparées aux intérieurs des peintures hollandaises : le jeu de la lumière, les espaces dans des niveaux différents, nous rappellent, par exemple, le travail de Pieter de Hook. Chez Twombly, des meubles du xviie siècle cohabitent avec des bustes romains, ses propres peintures et une collection d’œuvres d’autres artistes contemporains (Fig. 28) [25]. Comme les prises de Via di Monserrato (Rome, 1985) le montrent, cette superposition des œuvres d’art, des époques et des styles différents reflète l’esprit et le sens de son propre travail [26]. Twombly réconcilie en effet l’antiquité avec l’abstraction, permet la coexistence du passé et du présent, assure le syncrétisme et le métissage culturel.

Description de l'image par IA : Une statue blanche dans une pièce avec des meubles blancs et des portes ouvertes.
Fig. 28. Cy Twombly, Interior, Rome, 2003. © Fondazione Nicola Del Roscio.

11 De la même manière que le peintre nous fait entrer dans l’intimité de sa maison, le photographe nous donne accès à l’espace privilégié de l’atelier. D’ailleurs, Twombly semble confondre facilement les deux, car souvent son atelier et sa maison se trouvent sous le même toit. Le studio est un prolongement de son appartement et contient même un lit, où l’artiste dort souvent. Un de ses premiers clichés, une photographie de son lit défait Bed (1951) [27], semble présenter cette confusion entre l’espace intime de sa chambre, de sa maison et de son atelier, mélange qui se reflète également dans Bed, l’œuvre phare un peu plus tardive (1955) de Rauschenberg. Créés au sein de la maison/studio, les deux Bed démontrent la superposition entre art et vraie vie, entre studio et galerie [28].

Les photographies de Cy Twombly : trois approches de l’atelier

Vues d’atelier : les compositions synthétiques

12 La première approche du regard de l’artiste sur son propre univers créatif se révèle par les vues d’atelier offrant une composition synthétique de son studio. Ces vues d’ensemble présentent un intérêt particulier, car ce sont des photographies prises « sur le vif », dans l’état naturel du studio, sans aucune intervention (apparente) pour les fins de la photographie. Elles dévoilent le contexte du travail de l’artiste, le moment de la photographie : les œuvres complétées ou en cours ainsi que leur environnement de création [29]. Leur composition est souvent similaire : l’atelier est capté d’un point de vue haut (Twombly est assez grand), le premier plan est occupé par la table de travail avec les tubes de peinture, les pinceaux, des vers poétiques notés sur des feuilles. Le mur du fond est couvert de toiles. Par exemple, dans l’atelier de Gaeta, en 2004, Studio Gaeta (with Bacchus Painting), 2005 (Fig. 29), une version achevée de Bacchus compose l’arrière-plan de la photographie. Comme dans ses photographies d’intérieur, la porte ouverte de l’atelier nous laisse découvrir une deuxième pièce de son studio dont un autre tableau de la même série occupe le mur du fond. Dans son studio à Lexington, nous retrouvons, posées sur la table parmi toutes sortes d’objets, un nombre impressionnant de sculptures, médium qui l’intéresse davantage pendant ses séjours aux États-Unis (Fig. 30).

Description de l'image par IA : Atelier avec pinceaux, toiles et peintures.
Fig. 29. Cy Twombly, Studio Gaeta (with Bacchus Painting), 2005. © Fondazione Nicola Del Roscio.
Description de l'image par IA : Bureau encombré avec divers objets, papiers, et boîtes.
Fig. 30. Cy Twombly, Atelier, Lexington, 2009. © Fondazione Nicola Del Roscio.

13 Même si les vues d’atelier n’ont aucune intention manifeste de documentation, elles jouent un rôle considérable de documentation sur le travail de l’artiste [30] : c’est un outil qui fige l’état des choses à un moment donné. Le spectateur peut en tirer des indications précieuses quant à la datation des œuvres et des informations techniques relatives aux outils et aux produits que le peintre utilise. Les photographies enregistrent également ce qu’il était éventuellement en train de lire, voire de penser au moment précis de la création – éléments décisifs pour toute interprétation des œuvres nées dans une même période. Le spectateur prend aussi connaissance d’œuvres sculpturales, très photographiées dans ces vues d’atelier, qui n’ont jamais quitté le studio du peintre. Nous identifions aussi la manière dont sa sculpture se présente, ce qui permet de mieux comprendre comment l’exposer aujourd’hui. Dans Itri, 2005, l’on retrouve également une série inconnue de toiles intitulée Green Paintings qui n’est jamais sortie du studio du vivant de l’artiste. Il faut attendre plusieurs années pour les voir pour la première fois dans l’exposition Unfinished (2016) du MET Brauer [31].

14 Dans d’autres clichés, le spectateur découvre encore les étapes d’une œuvre qui émerge au fond comme un work in progress. Dans Studio Lexington, 2002, nous discernons, par exemple, à travers des sculptures ce qui peut être la série Leaving Paphos Ringed With Waves à un stade très précoce. Dans une autre prise de 2003 (Studio Lexington, 2003), la couleur ciel bleu pâle qui couvre les toiles du mur nous fait nous demander si nous voyons ou non une version finie de A Gathering of time, présentée pour la première fois l’été de cette année-là. Même si les images floues ne peuvent pas nous donner de réponses affirmatives, elles nous renseignent clairement sur la manière dont travaille Twombly, un travail par vagues au cours duquel plusieurs couches de peinture transforment complètement l’œuvre, et montrent les stades de métamorphose de la première couche jusqu’au résultat méconnaissable à la fin.

15 Pourtant, ni les peintures ni les sculptures ne sont le sujet de ces vues d’atelier. Les œuvres ne se distinguent pas des autres objets qui se trouvent dans l’atelier. Elles coexistent avec tout autre chose. Le désordre pourrait être le vrai sujet de la photographie : entassés sur les grandes tables, les broches, les peintures, les matériaux, les esquisses, les sculptures, les tubes de peinture, les reproductions des œuvres d’art, les toiles, la poésie, des livres, des cartes postales, des lettres d’amis, des invitations aux expositions, des choses inutiles. Les vues d’atelier apparaissent comme un collage accumulatif de tous ces objets. Quand David Seidner prend une photographie de l’atelier-entrepôt que Twombly utilise brièvement à Lexington, sa table de travail qui apparaît très ordonnée l’a sans doute spécialement été pour la séance. Les compositions impulsives de Twombly reproduisent l’état quotidien de son atelier [32] tel que nous l’observons depuis ses premiers clichés de son studio new-yorkais. Dans ces derniers, le matériau de travail de Rauschenberg pour ses combine paintings se mélange avec les vêtements des artistes posés au sol dans un coin du studio. Ce désordre, qui nous renvoie à l’image du studio chaotique de l’artiste bohème moderniste, semble avoir « une fonction rassurante pour le peintre », comme Brian O’Doherty le fait remarquer à propos de l’atelier de Bacon. C’est un « utérus », l’endroit où l’œuvre est préparée et depuis lequel elle sera enfantée [33].

16 Cette accumulation d’œuvres et d’objets est également un assemblage ou collage de temps différents ou, autrement dit, des « temps compressés », comme l’appellerait O’Doherty. Le studio est « une superposition de temps différents » : le passé constitué d’œuvres antérieures achevées, mais toujours dans le studio ; le présent composé par les œuvres en cours et le futur dont on trouve les prémisses des œuvres à (de)venir. Voilà pourquoi l’univers du studio renferme toutes les temporalités : toutes les œuvres sont potentiellement inachevées. L’artiste conserve toujours la possibilité de revenir sur les travaux qui n’ont pas encore quitté son studio. C’est la raison pour laquelle il garde toujours la série Green paintings qu’on a mentionnée plus haut ; d’autres peintures ne verront jamais le jour, Twombly repeignant par-dessus. Le choix de s’en séparer rend l’œuvre « finie » et autonome, lui permettant d’exister en dehors du studio et de trouver sa place dans une galerie, un musée ou une collection [34].

17 Ces vues d’atelier ouvrent le dialogue entre la photographie et l’œuvre picturale ou sculpturale et leur lieu de création. Pour leur spectateur, elles fournissent une clé d’entrée dans la création artistique de Twombly, montrant des informations sur son œuvre, sa poétique de travail et la richesse des éléments qui inspirent et accompagnent l’artiste dans sa création. Quant au regard du peintre sur son quotidien, son usage de l’appareil photographique contribue à une sorte de désacralisation de la peinture : la « lecture » de son environnement à travers son objectif révèle ce qui entoure l’artiste, le lieu où son œuvre picturale se présente comme coexistant avec tout autre chose, perdue dans le chaos du désordre et au carrefour de différentes temporalités. Dans cette première introduction au dialogue de la photographie et de la peinture, cette dernière n’a pas de place primordiale.

Les « natures mortes » de l’atelier

18 Dans ce chaos créatif, Twombly ne capte pas seulement son atelier dans les vues d’ensemble. Il rapproche son appareil de sa table de travail et dirige son objectif sur ses brosses et ses pinceaux. Dans cette « catégorie » de photographies d’atelier, que l’on pourrait appeler les « natures mortes de l’atelier », nous retrouvons deux photographies de pinceaux (Pinceaux, Lexington, 2005) qui émergent de leur pot. En se rapprochant de son sujet, l’artiste l’extrait de son environnement immédiat. Le cadre resserré autour de son motif prend toute la surface sans laisser paraître aucune autre information autour. La photographie devient floue, les couleurs ne sont pas claires et les formes sont indéfinies. Ceci rend cette photographie de pinceaux méconnaissable [35] : les formes ressemblent aux tiges ressortant d’un pot de fleurs. Sans le titre, il serait difficile de les identifier. Dans une autre photographie de son atelier à Gaeta (Brosses, Gaeta, 2009, Fig. 31), Twombly pose contre le mur les brosses qu’il utilise pour ses grands tableaux. Attachées sur de longs bâtons, elles témoignent de la pratique de Twombly utilisée pour les motifs de grands formats : les gestes larges et libres. Les brosses reposent là comme des armes attendant le prochain combat.

Description de l'image par IA : Six pinceaux alignés verticalement contre un mur blanc.
Fig. 31. Cy Twombly, Brosses, Gaeta, 2009. © Fondazione Nicola Del Roscio.
Description de l'image par IA : Deux chaussures avec des motifs floraux et des teintes vertes et rouges.
Fig. 32. Cy Twombly, Les Chaussures de l’artiste, 2005. © Fondazione Nicola Del Roscio.

19 Dans Les Chaussures de l’artiste (2005, Fig. 32), Twombly « zoome » sur les chaussons qu’il porte dans son atelier, tachées par des gouttes de peinture tombées pendant le travail. Ces éclaboussures témoignent de la « bataille » ayant eu lieu durant l’acte de création. Cette photographie rappelle celle prise par Brassaï dans l’atelier de Picasso où les pantoufles du peintre et un portrait de Picasso sont posés sur le fauteuil de sorte à créer un « bonhomme », un portrait métonymique de l’artiste. Toutes ces « natures mortes d’atelier » exposant les outils de l’art deviennent une « représentation symbolique des moyens de l’artiste », une métaphore, une représentation de l’art lui-même [36]. De la même manière, les chaussures ou les vêtements de l’artiste impliquent l’absence du peintre [37] et deviennent le « portrait » et symbole de Twombly lui-même.

20 Ces clichés montrent le choix de l’artiste d’isoler des objets de son quotidien, de les présenter indépendamment de leur environnement, le studio. Malgré l’absence de l’ensemble auquel ils étaient rattachés [38], ce sont des éléments liés étroitement à l’atelier, essentiels pour le peintre et l’acte créatif. Grâce à son appareil, l’artiste prend le recul qui lui donne la possibilité de mieux observer son processus artistique, revoir et réévaluer tout ce qui est banal pour lui [39]. Les choix de son objectif anoblissent les outils et en font des sujets dignes d’une œuvre d’art à part entière (la photographie) en tant que protagonistes de son atelier, à l’origine de tout geste artistique. Le regard attentif de Twombly qui s’arrête sur ses outils peut être vu comme un geste d’appréciation montrant une sorte d’hommage et d’affection pour « ses armes ». Il dirige ainsi le regard du spectateur vers des éléments qui, comme un commentaire silencieux empli d’informations sur le geste créatif, permettent de mieux comprendre le travail artistique.

Les détails de l’atelier

21 À travers ses vues d’atelier, Twombly montre un regard particulier porté sur les œuvres entreposées dans son studio. Avec son Polaroid, il photographie les toiles de la série Bacchus (2005), Blooming (2006), Three notes from Salalah (2007) ou sa sculpture Thicket (1999). En capturant ces œuvres en série [40], parfois à plusieurs reprises, Twombly crée des séries de Polaroids sur la même thématique. Chacune d’entre elles est une nouvelle œuvre sur un support photographique de plus petit format (contrairement à la grande taille des tableaux) et d’une temporalité différente (du long processus de la peinture, il passe à l’impression instantanée [41]). Le petit cadre impose une composition qui ne correspond plus à celle de la peinture. Par ailleurs, les couleurs changent considérablement, les tons sont plus sombres et plus chauds. Les gouttes de couleur ne sont plus tridimensionnelles et l’œuvre n’a plus la matérialité de la peinture, invisible sur la surface plane de la photographie. Il s’agit désormais d’un nouvel objet à interpréter.

22 Twombly semble vouloir à la fois nous montrer un autre aspect de son travail de peintre ou de sculpteur et nous inviter à voir la photographie comme une œuvre à part entière où l’origine picturale et le motif peinent à se distinguer. Comme Brancusi, il paraît être le seul à savoir sous quelle lumière et quel angle l’œuvre devrait être présentée. Il révèle le détail en choisissant un fragment de son œuvre. Dans Thicket (Sculpture detail, Gaeta, 1999), il sélectionne l’inscription du titre et de la date, gravés sur la sculpture blanche, comme s’il indiquait ce qui était important pour lui. Dans Pasargade, Gaeta, 1994, le sujet de la photographie n’est pas la sculpture du même titre, mais la lumière qui tombe sur elle : un jeu de clair-obscur crée des nouvelles formes et les détails de la sculpture émergent de ses parties lumineuses.

Description de l'image par IA : Détails abstraits de roses avec teintes orange et rouge sur fond sombre.
Fig. 33. Cy Twombly, Détails d’un tableau (Roses), 2009. © Fondazione Nicola Del Roscio.

23 Sa photographie de Painting Detail (Roses), 2009 (Fig. 33), n’est pas la reproduction de The Rose (IV) – Fig. 33. Cette dernière (comme d’ailleurs toutes les peintures du même titre) hésite entre figuration et abstraction. Même si l’artiste utilise un langage abstrait (des gestes libres, l’absence de contours, la couleur et la peinture autonomes), il rend schématiquement une fleur : les lignes forment des pétales et le spectateur peut y reconnaître ce que le titre annonce, une Rose. La peinture abstraite s’enrichit alors par ce motif qui maintient des liens figuratifs avec le monde perçu, en particulier la nature. Pourtant, la photographie présente une autre composition. Twombly se concentre sur une partie du panneau de sorte que le motif se dissolve dans une surface floue de couleur rouge, jaune et violette. Dans la nouvelle composition photographique, l’intervention du photographe prive la composition de tout élément figuratif de la source picturale. Sans a priori sur la connaissance de l’œuvre originale, nous ne saurions pas de quoi il s’agit.

24 Autrement dit, Twombly fait une photographie abstraite en mettant en œuvre les possibilités du médium (le cadrage serré et le rapprochement du zoom) qui non seulement ôtent la familiarité de la peinture-source pour le spectateur, mais aussi perturbent l’identification du motif. Ce rattachement de la photographie à l’abstraction peut surprendre [42]. Comme le médium photographique depuis son invention a été associé à la reproduction de la réalité, la photographie abstraite contredit ce que Siegfried Kracauer établit comme une de ses propriétés, c’est-à-dire, l’enregistrement et la révélation de la réalité matérielle, ce qu’il nomme la caméra-réalité [43]. En effet, la caméra-réalité que la photographie est censée montrer est ainsi manipulée afin de construire une composition abstraite. Twombly trouble alors cette fonction fondamentale et non sans impact sur la peinture. La photographie revient sur cette dernière, elle l’examine et la revoit sans ses éléments schématiques, elle la voit comme une peinture complètement abstraite.

Description de l'image par IA : Trois roses rouges et violettes sur fond bleu, avec des traînées de peinture et des inscriptions manuscrites à droite.
Fig. 34. Cy Twombly, The Rose (IV), 2008, Acrylic on plywood, 99 14 x 291 38 inches (252 x 740 cm). © Cy Twombly Foundation, Photo Mike Bruce. Courtesy Gagosian.jpg

25 Twombly consacre plusieurs clichés à The Rose (IV) – (Fig. 34) –, variations sur le même sujet, « portraits » de chaque « rose » du tableau qui nous rappellent ses photographies de fleurs de la même période [44], et surtout une série de trois photographies, Flower I, II, III, où, comme dans Painting Detail (Roses), l’artiste « zoome » sur les détails d’une fleur rouge qu’il extrait de son environnement immédiat. Dans Flower III, l’objectif est si proche de la fleur que toute la surface de la photographie montre une surface de couleur rouge pure [45]. La photographie devient abstraite : il n’y a pas de formes discernables, et aucun effort de reproduire fidèlement l’objet (la fleur), seulement de la couleur vive qui ne suffirait pas à nous faire deviner de quoi il s’agit. L’abstraction dérive encore une fois de la caméra-réalité qui est bousculée à l’aide de son objectif. Cette ressemblance montre que Twombly photographie sa peinture comme tout autre objet, et finit par la rendre floue et méconnaissable en entreprenant une procédure similaire. Il manipule son appareil afin de l’adapter et créer son propre langage qui est abstrait.

Description de l'image par IA : Lignes rouges et oranges entrelacées sur fond beige.
Fig. 35. Cy Twombly, Studio Gaeta (Detail Bacchus Paintings), 2005. © Fondazione Nicola Del Roscio.

26 Dans Studio Gaeta (Detail Bacchus Paintings), 2005 (Fig. 35), la peinture Sans titre, 2005, remplit toute la photographie. Cependant, un pot de peinture rouge – la même couleur utilisée pour la toile – avec un pinceau dedans est posé juste devant le tableau. La composition ne suggère pas seulement une relation causale entre les outils et la toile mais révèle également le moment de la prise, juste après l’achèvement de la peinture. Le cliché photographique obtient de cette manière un contenu narratif : il a une histoire à raconter au spectateur. Il lui dévoile la poétique dans le sens de poesis en tant qu’acte et effort créatif, à la fois de la peinture et de la photographie. Le tableau fait naître le cliché, mais la création de ce dernier donne accès aux informations sur l’acte créatif de la toile. Ceci montre également un autre lien entre ces deux médiums : la photographie commence, elle a son point de départ là où la peinture s’achève. L’initiative de Twombly (de photographier l’œuvre) devient ainsi un geste affectif consistant à capter le « séjour » temporaire du tableau dans son studio, ainsi qu’un signe d’adieu avant qu’il ne quitte son atelier.

Description de l'image par IA : Tableau abstrait avec des lignes blanches sur fond noir.
Fig. 36. Cy Twombly, Fulton Street Studio, NYC, 1954. © Fondazione Nicola Del Roscio.

27 Grâce à l’attention de l’artiste portée aux détails de ses peintures, quelques rares photographies dans l’atelier de Fulton Street prises dès 1954 sont le seul témoignage de Panorama, une peinture détruite ou repeinte quelques années après sa création. La photographie en noir et blanc montre Panorama appuyé contre le mur, exactement de la même manière que Bacchus ou Roses sont posés après leur achèvement plusieurs décennies plus tard (Fig. 36). Dans ce cas, la photographie devient une manifestation indirecte, pour reprendre les termes de Gérard Genette, d’une œuvre absente. Nous disposons par et à travers la photographie d’une connaissance partielle et indirecte d’une autre œuvre d’art [46]. Ce n’est pas loin de ce que Pline l’Ancien ou Vitruve nous ont légué en décrivant les œuvres du peintre Apelle, qui n’ont pas survécu à l’Histoire. Le cliché de Panorama ne donne pas seulement une nouvelle œuvre photographique à partir de la peinture du même titre, il préserve le seul repère de son original qui n’existe qu’à travers l’évocation du médium photographique.

28 Dans cette catégorie de photographie twomblienne d’atelier, cet usage de l’appareil, découpant et isolant des détails d’œuvres d’art, révèle à la fois un geste affectif et donne des repères ou « sauve » même l’œuvre en question. Il montre surtout une vraie réflexion de l’artiste envers son art. Son regard curieux examine l’œuvre en tant que sujet de plusieurs points de vues, sous des lumières différentes, des cadrages et des techniques variés – comme le zoom et le flou – qui fonctionnent comme des outils de transformation visuelle [47]. Si cet usage de Twombly rejoint l’une des premières utilisations de la photographie en tant que moyen de reproduction des œuvres d’art, sa pratique s’oppose à cette tradition de la fin du xixe siècle. L’avantage technique de l’image photographique de rendre fidèlement les moindres détails de l’objet pictural [48] est annulé. Ses choix de détails sont au contraire indépendants et loin du sujet photographié. Photographier l’œuvre d’art contribue significativement au dialogue entre la photographie et le reste de sa production artistique, et indique au spectateur comment, où et quoi regarder, comment apprécier son art.

La photographie, la peinture et le regard sur l’atelier

29 Pour Twombly, la photographie n’est un modèle ni à copier ni à utiliser comme point de départ pour l’œuvre picturale à l’instar de plusieurs artistes du xxe siècle [49]. Au contraire, sa peinture, sa sculpture et son atelier sont des sources d’inspiration pour sa photographie. Comme l’appareil accompagne le peintre tous les jours, ses clichés constituent une sorte de journal intime visuel. Ils dialoguent ainsi avec toute son œuvre, sa pratique artistique et sa façon de vivre. À travers cet échange, ils révèlent leurs différences avec l’œuvre d’origine qu’ils reproduisent, mais dévoilent aussi des similitudes avec la procédure artistique du peintre ; ils éclaircissent le mystère de la naissance de l’art. Ils documentent l’œuvre et la technique mais sans jamais devenir un document : le spectateur peut obtenir plusieurs informations, mais l’intention artistique derrière les photographies reste dominante et dépasse toute fonction d’archive ou de simple documentation [50]. Elles témoignent surtout de l’esthétique et de la poétique de l’artiste révélées par son œuvre picturale. L’artiste explore le médium, expérimente avec des appareils différents, avec des motifs et des techniques, des papiers d’impression et des cadrages divers afin de tailler des nouvelles formes. Tel est l’usage que Twombly fait de la photographie.

30 Ces « vues d’atelier » montrent la confrontation de Twombly-photographe et de Twombly-peintre plus que tout autre cliché de son corpus photographique. Derrière l’objectif, nous pouvons toujours discerner la même personne qui presse le bouton de l’appareil : ses images photographiques comme ses images picturales partagent les mêmes sujets (les fleurs par exemple) et donnent à voir des formes informes, floues ou même abstraites. La simplicité de son cadrage rappelle la simplicité de la ligne errante dans ses dessins. Et les « vues », qui montrent le chaos de l’atelier, remplies d’informations visuelles sans importance [51], évoquent les compositions chargées de ses peintures des années 1960. Il n’y a pas de paragone entre la photographie et la peinture ou la sculpture. Son appareil en main, Twombly ne réussit ainsi pas seulement à revoir son quotidien avec simplicité, sans aucune idéalisation (caractéristiques qui donnent aux clichés un style presque amateur, composé de manière aléatoire), il parvient également à explorer son art, à réexaminer son processus créatif, et à utiliser cette réflexion comme un point de départ qui lui révèle un nouveau corps dans son œuvre avec une valeur artistique et une utilité autant pour le simple spectateur que pour le spécialiste de son œuvre.

31 Toutes les « vues » d’atelier de Twombly révèlent une thématique commune : peu importe où l’objectif du peintre se dirige (sur les détails de peintures, les outils, la table et les murs de son atelier) et peu importe la technique appliquée (découper et resserrer sur le fragment ou volonté de rendre la photographie floue), la peinture elle-même est leur sujet inépuisable. Cependant, grâce à tous ces caractéristiques propres à la photographie, elle devient un lieu de création à part pour Twombly. Elle est autonome avec ses propres particularités, en dehors de la pratique picturale du peintre mais toujours en dialogue avec le reste de son œuvre.


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Date de mise en ligne : 19/09/2024

https://doi.org/10.3917/nre.033.0131