Trouvères lillois
- Par Aimé Petit
Pages 91 à 107
Citer cet article
- PETIT, Aimé,
- Petit, Aimé.
https://doi.org/10.3917/nord.078.0091
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- Petit, Aimé.
- PETIT, Aimé,
https://doi.org/10.3917/nord.078.0091
Notes
-
[1]
Aimé Petit poursuit ici son parcours dans la littérature médiévale et dialectale à Lille, commencé avec le numéro 75, « Lille et ses écrivains ».
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[2]
La châtellenie de Lille, ancienne baronnie de la Flandre durant le Moyen Âge, est localisée aux alentours de Lille. Elle a pour chef-lieu la Salle de Lille (ou Château de Lille), siège de la cour féodale du comte. Un châtelain y est constitué qui tient en fief de la Salle de Lille son état, titre et office avec les terres, rentes et droits y affectés. La châtellenie de Lille est mentionnée pour la première fois en 1039. Elle se divisait en sept quartiers : Mélantois (chef-lieu : Seclin) ; Carembault (chef-lieu : Phalempin) ; Pévèle (chef-lieu : Cysoing) ; Ferrain (chef-lieu : Comines) ; Weppes (chef-lieu : Wavrin) ; Outre-Escault ; Comté. « La mainmise des comtes de Flandre sur la Pévèle s’est faite en plusieurs temps… Après l’Artois (932) et l’Ostrevant (940), la Pévèle, dernier vestige de la puissance des Frioul, rentrait sous l’obédience flamande » (P. Feuchère, « La Pévèle du IXe au XIIIe siècle. Étude de géographie historique », dans Revue du Nord, 129, 1951, p. 51). « Au XIIIe siècle, de nouvelles modifications interviennent : toute la région de Cysoing entre sous la juridiction du châtelain de Lille » (ibid., p. 53).
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[3]
Cette question a été notamment abordée par Robert Bossuat dans Le Moyen Âge, Paris, del Duca-de Gigord, 1955, p. 86.
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[4]
Dans La Société Féodale, Albin Michel, coll. « L’Évolution de l’Humanité, 6e édition, 1983, p. 110 sqq.
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[5]
Jean Frappier, La Poésie lyrique en France aux XIIe et XIIIe siècles, « Les Cours de Sorbonne », Paris, CDU, 1963, p. 93. Voir aussi Trouvères lyriques (Guy Muraille) dans DLFMA cit., p. 1462-63.
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[6]
Voir Jean Dufournet, Anthologie de la Poésie Lyrique Française des XIIe et XIIIe siècles, nrf, Poésie / Gallimard, 1989, p. 10 sqq. ; Rita Lejeune, « Le rôle littéraire d’Aliénor d’Aquitaine », dans Marche Romane, Liège, 1979, p. 403-472. Pour l’influence de la cour de Marie de Champagne, après la captivité d’Aliénor (1173), Rita Lejeune écrit : « […] de ce soleil champenois irradiaient plusieurs flèches » (art. cit., p. 467). Voir aussi R. R. Bezzola, Les Origines et la Formation de la Littérature Courtoise en Occident (500 - 1200), Paris, Champion, 1963, p. 247 sqq.
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[7]
Op. cit., p. 17.
-
[8]
Proclamé comte de Flandre par sa mère Marguerite de Constantinople en 1253, il le devient effectivement en 1280.
-
[9]
Roger Dragonetti, La Technique poétique des trouvères dans la chanson courtoise, Bruges, De Tempel, 1960, p. 351, et Albert Henry, t. I, Bruges, 1951, Biographie d’Adenet, la tradition manuscrite, p. 30 sqq.
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[10]
Voir Albert Henry, L’Œuvre lyrique d’Henri III de Brabant, Bruges, De Tempel, 1948, p. 60.
-
[11]
Texte et traduction empruntés à Chansons des Trouvères, édition critique de 217 textes lyriques par Samuel N. Rosenberg et Hans Tischler, avec la collaboration de Marie-Geneviève Grossel, Paris, « Lettres Gothiques », p. 680-81.
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[12]
« La sirvente ou le serventois est un poème moral ou satirique ; le troubadour ou le trouvère y célébraient parfois l’amour humain. Il était divisé en couplets destinés à être chantés […] sirvente est la forme provençale, serventois ou sirventois la forme française. Toutes deux cependant dérivent du provençal sirvent, serviteur ; selon son étymologie, le serventois est donc un poème de courtoisie ou de dévotion, c’est la louange qui se met au service d’une dame, d’une idée, de la Sainte Vierge, etc. » in Henri Morier, Dictionnaire de Poétique et de Rhétorique, Paris, PUF, 3e éd., 1981, p. 995.
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[13]
Cette bataille, près du Caire, vit la capitulation de saint Louis.
-
[14]
Sur la vie du poète, voir notre article, « Jacques de Cysoing, trouvère du XIIIe siècle, dans Nos Patois du Nord, Société de Dialectologie Picarde, Nº 16, janvier 1974, p. 4.
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[15]
« Droit a Cyzon, cançon, vos en irés ;
A Jakemon dites ke mout soffrir
Convient celui ki d’amors velt joïr. » R. 2034 Vi.
« Chanson, vous irez directement à Cysoing ; dites à Jacques que doit beaucoup souffrir celui qui veut savourer l’amour ». -
[16]
Paul Zumthor, Histoire Littéraire de la France Médiévale, Paris, PUF, 1954, $ 514, p. 282.
-
[17]
Éditées notamment par E. Hoepffner, Les Chansons de Jacques de Cysoing, dans Studi medievali, t. 11, 1938, p. 69-102. Françoise Ferrand et François Suard ont réédité et traduit trois de ses chansons, dans Quatre siècles de poésie. La lyrique médiévale au Nord de la France, Trésors Littéraires Médiévaux du Nord de la France, Corps 9, Éditions Limonaire, 1993, p. 149-161.
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[18]
P. Zumthor, ibidem.
-
[19]
Françoise Fery-Hue et Guy Muraille dans DLFMA, 1992, p. 731, col. a.
-
[20]
Art. cit. supra, p. 7-8.
-
[21]
Cobla = strophe. Les trouvères imitant, dans le nord de la France, les troubadours, en particulier dans la seconde moitié du XIIe s. et au XIIIe s., cela explique la présence de termes techniques le plus souvent provençaux.
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[22]
Comme le souligne R. Dragonetti (op. cit., p. 453 sqq.) : « Chaque mot-rime qui finit un couplet est repris au début du suivant sous la forme d’un mot-thème qui fait rebondir le développement de l’argument poétique… La liaison capfinida permet d’abord la reprise de strophe en strophe des vers thématiques qui font rebondir le développement […] ».
-
[23]
Le refrain, ainsi que tous ceux qui précèdent, est donné avec la transcription musicale d’après le manuscrit T (texte et musique) par Friedrich Gennrich, Rondeaux, Virelais und Balladen, t. II, Gôttingen, 1927, p. 262-63.
-
[24]
En général, ce mot désigne, à la fin du XIIe siècle, un protecteur puis, en droit féodal, le mot a pris des valeurs spécifiques : « laïque délégué par un seigneur pour défendre les droits abbatiaux ou ecclésiastiques (début XIIIe s.).
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[25]
Dont Geoffroi de Villehardouin rapporte les plus beaux morceaux d’éloquence dans la Conquête de Constantinople.
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[26]
Comte de Flandre et de Hainaut (c’est Baudouin VI, 1171 - 1205), il devient Baudouin de Constantinople.
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[27]
Seigneur d’Oisy-le-Verger (Pas-de-Calais, arr. Arras, cant. Marquion) qui écrivit vers 1189 un serventois acerbe stigmatisant la conduite de Conon au début de la troisième croisade, puis un lai lyrique de 216 vers, le Tornoiement as dames, description d’un tournoi fictif où les champions sont des femmes. Y figurent plus de 30 amies ou parentes du poète, appartenant toutes à la noblesse de Picardie, d’Île-de-France et de Champagne, ainsi que les princesses Marie de France, comtesse de Champagne, et Isabelle de Hainaut, reine de France, respectivement sœur et femme du roi Philippe-Auguste (Guy Muraille et Françoise Féry-Hue, DLFMA, p. 708).
-
[28]
La reine est Alix de Champagne, le roi, son fils, Philippe-Auguste, et la Contesse mentionnée au vers 7 Marie de Champagne, veuve d’Henri Ier le Libéral. C’est peut-être à elle que s’adresse Conon, qui serait venu à la cour à l’occasion du mariage de Philippe-Auguste avec Isabelle de Hainaut, en 1180.
-
[29]
Le texte est celui de l’édition A. Wallensköld, Paris, 1921 ; la traduction est celle de F. Ferrand et F. Suard, citée supra, p. 169. Voir aussi deux chansons et un débat de Conon, avec traduction et partition musicale, dans Chansons des Trouvères cit. supra, p. 368-379 et J. Dufournet, Anthologie … cit., p. 120-27.
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[30]
DLFMA, p. 328, col. b.
-
[31]
Voir aussi A. Scheler, Trouvères belges cit., p. 143-145, qui considère que cette chanson a été « imprimée, négligemment », par A. Dinaux (Trouvères flamands, p. 352).
-
[32]
Quatre siècles… cit., p. 179.
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[33]
Ce mot a été créé par Dante pour désigner la partie supérieure indivisible de la strophe (De Vulgari Eloquentia, éd. Marigo, Firenze, vol. VI, 1948, p. 247, n. 25, cité par R. Dragonetti, op. cit., p. 383).
-
[34]
« On appelle cauda… la [partie] suivante, lorsque dans l’une ou l’autre partie, il n’y a pas répétition d’un membre mélodique » (Dragonetti, ibid.).
-
[35]
XXIII, p. 805-806.
-
[36]
Trouvères belges cit., Introduction, p. XII.
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[37]
Au sud d’Hazebrouck, à l’est de Merville et d’Aire-sur-la Lys.
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[38]
Voir DLFMA cit. : « Ce titre de « trésorier » était celui d’un fonctionnaire de l’église abbatiale de Saint-Pierre d’Aire (Aire-sur-la Lys, Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer), mais ne permet pas de l’identifier. Il apparaît, avec Jean Bretel, Jean Cuvelier, Jean de Grieviler et Lambert Ferri, comme partenaire dans un jeu-parti et comme juge dans deux autres » (p. 1445, col. a). Voir aussi Roger Berger, Littérature et Société arrageoises au XIIIe siècle, Mémoires de la Commission Départementale des Monuments Historiques du Pas-de-Calais, t. XXI, 1981, p. 435.
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[39]
Entre février 1252 et mars 1257 ; le mot prévôt désigne « Tout personnage chargé de gérer des biens et des revenus pour le compte d’un maître, d’un seigneur laïc ou ecclésiastique […]. À cela s’ajoutèrent des fonctions judiciaires […] » dans Dictionnaire du Moyen Âge, sous la direction de Claude Gauvard, Alain de Libera et Michel Zink, Paris, PUF, 2002, p. 1140, col. b.
-
[40]
La collégiale Saint-Pierre a rythmé la vie religieuse de Lille pendant près de 750 ans. En 1794, elle fut complètement détruite ; seule en subsiste la crypte, classée monument historique en 1971.
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[41]
Éd. Scheler, p. 139-140.
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[42]
Appelée à tort de Dregnan par Gaston Raynaud.
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[43]
Nous préférons employer cette expression plutôt que le mot « trouveresse », parfois utilisé au Moyen Âge comme le signale l’Altfranzösisches Wörterbuch d’Erhard Lommatzsch et d’Adolf Tobler qui s’appuie sur le Dictionnaire de Frédéric Godefroy et le Französisches Etymologisches Wörterbuch. Ce mot, absent du Littré, comme du Dictionnaire Culturel en Langue Française sous la direction d’Alain Rey (Éditions Le Robert, 2005), figure dans l’Archéologie Française ou Vocabulaire des mots anciens tombés en désuétude, propres à être restitués en langage moderne, t. II, T. Desoer, 1825, au sens général de « celle qui trouve ». Pour la langue d’oc, le mot correspondant est trobairitz, utilisé pour désigner la comtesse de Die, auteur de quatre cansos (DLFMA, p. 1450-51 et 324). Nous avons pu consulter avec profit, en ligne, l’article d’Anne Paupert, « La poésie au féminin en langue d’oïl avant Christine de Pizan, la voix des troveresses », Colloque fabula, 16 septembre 2019. Voir aussi Marie-Geneviève Grossel, « J’ai trové qui m’amera, chansons de femmes et troveresses dans la lyrique d’oïl », dans Chanson legiere a chanter, Essays in Old French Literature in Honour of Samuel N. Rosenberg, Alabama 2007, p. 107-125. « Femme trouvère est l’expression finalement adoptée par Madeleine Tyssens (« Voix de femmes dans la lyrique d’oïl, dans Femmes, mariages, lignages, Mélanges offerts à Georges Duby, Bruxelles, De Boeck, 1992, et l’on trouve « Women trouvères » dans l’ouvrage éponyme Songs of the Women Trouvères d’Eglal Doss-Quinby, Joan Tasker Grimbert, Wendy Pfeffer et Elisabeth Aubrey, New Haven – London, Yale University Press, 2001. Force est de constater que trouveresse ne s’est pas imposé.
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[44]
« Le fort Dergneau ou Desreignaux (XIIIe siècle), à l’orthographe inexacte, est l’œuvre du roi de France Philippe-Auguste qui transforma une maison seigneuriale, celle de la famille Dergneau ou Desreignaux, en une véritable forteresse munie de murs renforcés et de grands fossés », dans Au Fil des Rues, Histoire et Origine des Rues de Lille, Villeneuve-d’Ascq, Ravet-Anceau, 2004, p. 186.
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[45]
Op. cit., p. 318.
-
[46]
C’est le motif appelé reverdie (Voir par ex. P.-Y. Badel, Introduction à la Vie Littéraire du Moyen Âge, Paris, Bordas / Mouton, 1969, p. 152 et 157. Rappelons néanmoins que dans sa chanson citée supra, Jacques de Cysoing commence, lui aussi, par mentionner l’hiver, moment de son inspiration. Voir aussi Anne Paupert, ibid., Annexe II a.
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[47]
« Genre dialogué, le jeu-parti se compose de six strophes où deux trouvères interviennent en alternance, suivies de deux envois, un par partenaire (F. Ferrand, op. cit., p. 16). Voir aussi A. Paupert, ibid., Annexe III.
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[48]
Ce que mentionne Guy Muraille dans le DLFMA, p. 993, col. b. Le poème figure dans A. Långfors, A. Jeanroy et L. Brandin, Recueil général des jeux-partis français, SATF 70, t. 2, Paris, 1926, p. 171-174.
-
[49]
Voir R. Berger, op. cit., p. 435, col. a.
-
[50]
« XIIIe siècle… personnage inconnu », op. cit., p. 678.
-
[51]
Actuellement BNF 845.
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[52]
A. Dinaux, op. cit., p. 279.
-
[53]
Ibidem, p. 280.
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[54]
Op. cit., p. 192-195.
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[55]
Voir Dragonetti, op. cit., p. 444 sqq.
-
[56]
« À vrai dire ce genre de vers n’existe qu’en fonction d’un vers principal dont il forme une espèce de complément rythmique ; en outre, il permet d’altérer brusquement le mouvement d’une cadence symétrique et sert en même temps de charnière aux deux parties isométriques de la strophe » (ibid., p. 392).
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[57]
Dans ses Trouvères Belges, Nouvelle Série, Louvain, 1879, p. 146-149.
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[58]
DLFMA, p. 222, col. b).
-
[59]
S. Rosenberg et alii, op. cit. supra.
-
[60]
Op. cit., p. 676.
-
[61]
C’est pourquoi Arthur Dinaux le classe parmi les trouvères brabançons.
-
[62]
A. Henry, DLFMA, p. 18, col. b. Il a précisé ailleurs que « Gui de Flandre a dû posséder une bibliothèque abondante et quelques pièces de choix […] un des joyaux de cette collection est actuellement conservé à la Bibliothèque Royale de Bruxelles : c’est l’admirable petit « psautier de Gui de Dampierre », postérieur à 1280 et antérieur à 1297 […] », dans Les Œuvres d’Adenet le Roi, I, Biographie d’Adenet ; la Tradition manuscrite, Bruges, De Tempel, 1951, p. 34.
-
[63]
Ce que suggère aussi Arthur Dinaux (Trouvères, Jongleurs et Ménestrels cit., p. 132).
-
[64]
A. Henry, ibid., p. 35 sqq.
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[65]
Ert : était ; lee : large ; maint : nombreux ; estree : route ; fermee : fortifiée, construite ; plot : plut.
-
[66]
Berte, ms. A (Arsenal 3142), v.v. 1961 sqq.
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[67]
Voir la liste de ses ouvrages dans DLFMA, p. 20, col. a et b.
-
[68]
Loc. cit., p. 62.
-
[69]
C’est le mot qu’emploie pour les émules des troubadours au Nord, dans son Manuel d’Ancien Français, la Littérature Française du Moyen Âge, Paris, Hachette, 1890, § 126.
-
[70]
DLFMA, ibid., p. 20, col. a. A. Dinaux le considère comme un trouvère parmi les plus féconds du XIIIe s. (ibid., p. 132).
1 Continuons à présent par les grands noms de la poésie lyrique à Lille, sa châtellenie [2], la Flandre wallonne.
2 Nous trouvons dans le lyrisme courtois du Nord l’imitation et les reflets de la poésie provençale [3]. Cette importation de la doctrine courtoise et de l’art des troubadours provençaux (tels Bertrand de Born chez Conon de Béthune ou Bernard de Ventadour pour le Châtelain de Coucy) correspond d’abord à un changement dans les conceptions, les mœurs et la structure même de la classe aristocratique ; c’est celui que Marc Bloch qualifie de « second âge
3 féodal [4] », une époque où la chevalerie se transforme en classe héréditaire qui tend à se clore et à codifier ses règles de conduite [5]. D’autre part, le mécénat d’Aliénor d’Aquitaine (1122 - 1204), petite-fille du premier troubadour, Guillaume de Poitiers, et de ses deux filles, Marie de Champagne (1145 - 1198) et Aelis de Blois (1151 - 1198), joua un rôle important dans cette transmission [6].
4 Ce foyer champenois connaîtra un nouvel éclat avec le petit-fils de la comtesse Marie, le prince-poète Thibaut IV (1201 - 1253), qui avait grandi à la cour de France.
5 Comme le souligne Jean Dufournet :
La courtoisie des troubadours et des trouvères est devenue européenne par de échanges constants de prince à prince, de poète à poète. D’une cour à l’autre, de proche en proche, le courant poétique gagne les châteaux des plus petits seigneurs ; on échange thèmes et motifs, manuscrits et poètes, et se rencontrent grands féodaux, petits nobles, clercs, récitants et jongleurs [7].
7 On doit évoquer ici la cour du comte de Flandre Gui de Dampierre (1226 - 1305) [8], lui-même poète, qui
fut un protecteur magnifique des ménestrels de langue d’oïl : son goût du faste, son sens de la grandeur, sa passion pour l’art et la littérature, sa générosité dans le style des paladins firent de la cour de Flandre, pendant une vingtaine d’années, de 1265 à 1285 environ, « une des plus brillantes de l’Occident » [9].
9 C’est lui qu’interpelle à la fin de l’une de ses chansons un autre « seigneur-poète », Henri III, duc de Brabant (1230 - 1261) [10] :
| Quens jolis | Joyeux comte | |||
| De Flandres, amis | de Flandre, mon ami | |||
| Cui j’ai chier, | qui m’est cher, | |||
| Me savriez vous conseillier | sauriez-vous me donner des conseils | |||
| De li | au sujet de celle | |||
| Cui j’aim si | que j’aime tant | |||
| Que j’en ai et cuer et cors joli ? | que j’en ai le cœur et le corps joyeux [11] ? |
10 Gui de Dampierre est le seul personnage historique dont il soit question dans l’œuvre de Jacques de Cysoing, dans un serventois [12] où il est fait allusion au Caire, et plus exactement à la défaite de Mansourah (8 février 1250 [13]).
Jacques de Cysoing
11 Fils de Jean III (mentionné pour la première fois en 1207 et la dernière en 1240), Jacques de Cysoing est le frère d’Arnoul I (1239 - 1257). Il ne fut jamais seigneur de Cysoing, mais il fut seigneur de Templemars jusqu’en juillet 1251 [14]. Ajoutons à cela l’envoi que lui fit Thomas Hérier, trouvère picard, d’une de ses chansons [15]. Comme il est à présent établi que Thomas Hérier exerça son activité poétique dans le second tiers du XIIIe siècle, il est très vraisemblable que Jacques de Cysoing vécut à la même époque ; il s’inscrit bien dans le milieu courtois des comtes de Flandre, il fait partie de ce qu’on a appelé le cercle de Lille [16], en relation avec les trouvères arrageois. On lui doit neuf chansons conservées dans les plus anciens manuscrits de trouvères [17], ce qui prouve qu’il jouissait, à son époque, d’une certaine notoriété.
12 Pour donner un bon exemple du talent du « charmant Jacques de Cysoing [18] », ce « versificateur habile et parfois raffiné [19] », nous allons reprendre le texte et la traduction de sa chanson IX, que nous avions établis voici quelques lustres [20]. C’est la plus « artistique » de Jacques de Cysoing. Elle répond bien sûr aux principes généraux de la chanson courtoise : celle-ci comprend cinq à sept couplets ou strophes, semblables par la répartition, la longueur (très variable) et le nombre des vers (en moyenne huit ou neuf).
13 Tantôt toutes les strophes sont construites sur les mêmes rimes (coblas [21] unisonans) ; tantôt les mêmes rimes se répètent dans deux strophes consécutives (coblas doblas) ; tantôt chaque strophe possède ses rimes propres (coblas singulares).
14 Parfois, en conclusion, dans un envoi (en provençal : tornada), l’auteur s’adresse à tel ami à qui il envoie copie de sa chanson.
15 C’est surtout à la variété dans la combinaison des rimes que s’est appliqué l’art des troubadours. Ils ont tenté toutes les dispositions ; l’alternance des rimes masculines et féminines n’était pas obligatoire, mais la disposition des rimes des deux espèces dans la première strophe devait se reproduire exactement dans les strophes suivantes. Cela pour une raison musicale : cette poésie était destinée à être chantée.
16 La « forme » est un élément extrêmement important dans la chanson courtoise et le public médiéval y est particulièrement sensible : « le chant de trouvère est comme le chef-d’œuvre d’un élève qui passe un examen devant un public de connaisseurs ». C’est pourquoi nous insistons sur ces éléments techniques.
17 La chanson IX est constituée de cinq strophes à coblas doblas, de huit vers de sept syllabes, suivis de refrains différents dans chaque couplet de formes variées. En outre, le poète use, dans cette chanson dont la versification est déjà suffisamment compliquée, du procédé qui consiste à reprendre chaque fois le dernier mot du refrain au début du couplet suivant, procédé que les théoriciens du Midi appellent cobla capfinida [22].
| I | I | |||
| Quant la sesons est passee | Quand la saison d’été est passée | |||
| D’esté, que yvers revient, | Et que revient l’hiver, | |||
| Pour la meilleur qui soit nee | Pour la meilleure qui soit au monde | |||
| Chançon fere mi couvient, | Je dois faire une chanson, | |||
| 5 | Qu’a li servir mi retient | 5 | Car à son service m’attachent | |
| Amors et loial pensee, | Amour et Sentiments Loyaux, | |||
| Si qu’adés m’en resouvient | Si bien que toujours je me souviens d’elle | |||
| Sans voloir que je m’en recroie : | Sans souhaiter y renoncer : | |||
| De li ou mes cuers se tient | D’elle à qui mon cœur est attaché | |||
| 10 | Me vient ma joie. | 10 | Me vient ma joie. | |
| II | II | |||
| Joie ne riens ne m’agree | Ni joie ni rien ne me donne satisfaction | |||
| Fors tant qu’amors mi soustient. | Si ce n’est qu’Amour me soutient. | |||
| J’ai ma volonté doublee | Doublée est ma volonté | |||
| A fere quanqu’il couvient | D’accomplir tout ce que doit faire | |||
| 15 | Au cuer qui d’amors maintient | 15 | Le cœur qui, grâce à Amour, garde | |
| Loial amour bien gardee. | Ferme le sentiment d’un amour loyal. | |||
| Mais li miens pas ne se crient | Et mon cœur ne craint pas | |||
| Qu’il ne la serve toz jorz. | De la servir toujours. | |||
| Cil doit bien merci trover | Il doit bien trouver grâce | |||
| 20 | Qui loiaument sert amors. | 20 | Celui qui sert loyalement Amour. | |
| III | III | |||
| Amors et bone esperance | Amour et Noble Espérance | |||
| Me fet a cele penser | Me font penser à celle | |||
| Ou je n’ai point de fiance | Auprès de qui je n’ai aucune certitude | |||
| Que merci puisse trouver. | De pouvoir trouver grâce. | |||
| 25 | En son douz viere cler | 25 | Sur son doux et clair visage, | |
| Ne truis nule aseürance | Je ne trouve aucun signe assuré, | |||
| S’aim melz tout a endurer | Et pourtant, j’aime mieux tout endurer | |||
| Qu’a perdre ma paine. | Que perdre mon tourment. | |||
| D’amors vient li maus | D’amour vient le mal | |||
| 30 | Qui ensi nos maine. | 30 | Qui ainsi nous mène. | |
| IV | IV | |||
| Maine tout a sa voillance | Qu’il mène tout à sa guise, | |||
| Car mout bien mi set mener | Car il sait fort bien me mener, | |||
| En tel lieu avoir baance | Et porter mes désirs en un lieu tel | |||
| Qui mon cuer fet souspirer. | Que mon cœur en soupire. | |||
| 35 | Amors m’a fet assener | 35 | Amour m’a guidé | |
| A la plus bele de France. | Vers la plus belle de France. | |||
| Si l’en doi bien mercier, | Et je dois bien l’en remercier, | |||
| E di sanz favele : | Et je déclare sincèrement : | |||
| Se j’ai amé, j’ai choisi | Si j’ai aimé, j’ai choisi | |||
| 40 | Du mont la plus bele. | 40 | La plus belle du monde. | |
| V | V | |||
| Bele et blonde et savoree, | Belle, blonde et délicieuse, | |||
| Cortoise et de biau maintien, | Courtoise et de gracieux maintien, | |||
| De tout bien enluminee | Illuminée par toutes qualités, | |||
| En li ne faut nule rien. | En elle rien ne fait défaut. | |||
| 45 | Amors m’a fet mult de bien, | 45 | Amour m’a fait beaucoup de bien | |
| Quant en li mist ma pensee. | En plaçant en elle mes pensées. | |||
| Bien me puet tenir pour sien | Il peut bien me tenir pour son fidèle | |||
| A fere sa volonté. | J’accomplirai sa volonté. | |||
| J’ai a ma dame doné | J’ai donné à ma dame | |||
| 50 | Cuer et cors et quanque j’é [23]. | 50 | Mon cœur, mon corps et tout ce que j’ai. |
Conon de Béthune
18 À peu près à la même époque apparaît Conon de Béthune, fils de Robert V, seigneur de Béthune et avoué de Saint-Vaast d’Arras [24], mort au siège d’Acre en 1191. Cette éminente famille noble est apparentée à la maison comtale de Hainaut et de Flandre. Ce poète joua un rôle politique important. Familier de la cour de France, il prit part à la troisième croisade avant d’apparaître comme une figure capitale de la quatrième. C’est lui qui négocie en 1200 avec le doge de Venise pour le transport et le ravitaillement des troupes, et on le retrouve en 1203 dans ce rôle d’orateur officiel [25] devant le vieil empereur Alexis de Constantinople qui veut écarter les Latins. On le voit ensuite au service de Baudouin IX de Flandre [26] élu empereur de Romanie. Serviteur dévoué des comtes de Flandre et de Hainaut devenus empereurs de Constantinople, il devint régent de l’empire et mourut en 1219.
19 Ce héros de la quatrième croisade doit à son œuvre littéraire le plus clair de sa réputation.
20 Sa carrière poétique, commencée sous l’égide de son parent Huon d’Oisy, châtelain de Cambrai [27], qui lui apprit a canter des enfanche, est importante : on connaît de lui, à coup sûr, dix chansons : chansons d’amour, mais aussi chansons de croisade et textes où la diatribe a sa part, et qui sont à classer parmi les serventois. Dans la chanson II, il s’en prend aux Français, au roi et à la reine, qui l’ont blâmé d’avoir dit mos d’Artois en présence des Champenois et, ce qui est plus grave, de la comtesse Marie, protectrice des poètes.
| 8 | La Roïne n’a pas fait ke cortoise | 8 | La Reine ne s’est pas montrée courtoise, | |
| Ki me reprist, ele et ses fius li Rois [28]. | lorsqu’elle m’a fait des reproches, elle et le | |||
| Roi son fils. | ||||
| Encor ne soit me parole franchoise, | Certes, mon langage n’est pas celui de France, | |||
| Si le puet on bien entendre en franchois ; | mais on peut l’entendre en bon français. | |||
| 12 | Ne chil ne sont bien apris ne cortois, | 12 | Ils sont malappris et discourtois | |
| S’il m’ont repris, se j’ai dit mos d’Artois | ceux qui ont blâmé mes mots d’Artois | |||
| Car je ne fui pas noris a Pontoise. | car je n’ai pas été élevé à Pontoise [29]. |
21 Comme l’a souligné Robert Bossuat : « Rien de moins convenu ni de moins monotone que les chansons de Conon de Béthune. L’ardeur des sentiments, la fermeté du style, la variété des combinaisons rythmiques, si parfaitement adaptées aux exigences de la mélodie, font de cette œuvre assez menue un des plus brillants spécimens de la poésie médiévale. Chez Conon, l’homme d’action et le poète ne doivent pas être séparés car ils offrent le double aspect d’un même tempérament, et c’est avec raison que A. Jeanroy a pu dire des extraits de ses discours rapportés par Villehardouin qu’ils étaient “des morceaux oratoires d’une vigueur, d’une fierté magnifiques, tels qu’on pouvait les attendre du plus passionné, du plus personnel de nos anciens poètes lyriques” [30] ».
Pierre Le Borgne
22 F. Ferrand et F. Suard présentent l’unique canson conservée de ce trouvère [31]. Figurant notamment dans le chansonnier dit de Saint-Louis, elle est antérieure à 1270. « La famille Le Borgne est bien connue à Lille au Moyen Âge ; on compte dans ses rangs un certain Baude le changeur, et un autre Le Borgne devient chevalier dans la première moitié du XIIIe siècle [32] ».
GRAND CHANT
| Li louseignols que j’oi chanter | Le rossignol que j’entends chanter | |||
| Sor la verdure, lez la flor, | sur la ramure, auprès des fleurs, | |||
| Me fait mon chant renoveler, | donne à mon chant un élan nouveau, | |||
| Et ce que j‘ai en bone amor | et aussi l’amour parfait | |||
| 5 | Mis cuers et cors sans nul retor ; | 5 | à qui j’ai voué cœur et corps sans réserve. | |
| Et cele amors me fait penser | Et cet amour tourne mes désirs | |||
| A la plus sage, a la meilleur | vers la plus sage, vers la meilleure | |||
| Qui soit, dont ja ne partirai. | qui soit, jamais je ne la quitterai. | |||
| Hé Deus, Deus, Deus, j’ai au cuer | Hé Dieu, Dieu, Dieu ! en mon cœur | |||
| 10 | Amoretes, s’amerai. | 10 | sont les amourettes, j’aimerai donc. | |
| S’amerai et vueil eschiver | J’aimerai donc, et je veux renoncer | |||
| A mon pooir tote folor. | de toutes mes forces à la moindre faute. | |||
| Puisqu’amors veut a moi doner | Puisqu’amour daigne m’inspirer | |||
| Cuer de beer a tele honor, | le désir de prétendre à un tel honneur, | |||
| 15 | Ja por painne ne por dolor | 15 | jamais quelque peine, quelque douleur, | |
| Que il me couviegne endurer, | qu’il me faille endurer, | |||
| Ne requerrai ne nuit ne jor | je ne me lasserai ni nuit ni jour | |||
| De li servir, par m’ame. | de la servir, sur mon âme. | |||
| Deus, ele m’a, ele m’a, ele m’a, | Dieu, elle m’a, elle m’a, elle m’a, | |||
| 20 | Dieu, elle m’a, ma dame. | 20 | Dieu, elle m’a, ma dame. | |
| Ma dame, cui je n’os nomer, | Ma dame, vous dont je n’ose dire le nom, | |||
| Mis m’avez en joie greignor, | vous m’avez donné une joie plus grande, | |||
| Quant vo debonaire vis cler, | lorsque je puis contempler | |||
| Vo regart, vo fresche color | votre noble et clair visage, | |||
| 25 | Puis remirer et votre ator, | 25 | vos regards, vos fraîches couleurs et votre parure, | |
| que se de France coroner | que si, pour m’être agréable, | |||
| A roi ne tenir a seignor | on me couronnait roi | |||
| Me vousist on tot a mon gré. | et seigneur de France. | |||
| Merci, merci, douce amie, | Grâce ! grâce, douce mie ! | |||
| 30 | Je vous ai tot mon cuer doné. | 30 | Je vous ai donné mon cœur tout entier | |
| Doné loiaument, sans fausser, | Je vous l’ai donné loyalement, sans | |||
| Le vos ai, dame de valor, | tricher, dame de haute valeur, | |||
| Si me font cremir et douter | aussi les médisants envieux | |||
| Li envieus losengeor, | m’emplissent de peur et de crainte : | |||
| 35 | Cui Deus mete en male tristor. | 35 | s’ils allaient me calomnier auprès de vous ? | |
| Qu’a vos ne me veuillent meller ; | Que Dieu leur envoie malheur et tristesse, | |||
| Mes ja n’en querrez menteor, | et vous, ne croyez jamais un menteur, | |||
| Bele, se Dieu plaist, cui j’en proi. | belle, au nom de Dieu, que je supplie ! | |||
| Sanz cuer sui, deus en a ma dame, | je n’ai plus de cœur, car ma dame en a deux ; | |||
| 40 | Sanz cuer sui, deus en a od soi. | 40 | je n’ai plus de cœur : elle en a deux en elle. | |
| Od soi est mes cuers, que sevrer | Elle est dans mon cœur, qui ne pourrait | |||
| Ne s’en porroit por nule error, | la quitter pour nulle aventure ; | |||
| Car tot si com m’oez conter | car tout ainsi que Fortune, je vous le dis, | |||
| De Fortune qui a son tor | selon le mouvement de sa roue, | |||
| 45 | Met l’un bas et l’autre en richor, | 45 | abat les uns et donne richesse aux autres, | |
| Puet ma dame de moi joer ; | ma dame peut se jouer de moi : | |||
| S’aurai a son plaisir langor | ainsi, à son gré, j’aurai maladie | |||
| Ou santé, s’en li est pités ; | ou santé, si elle a pitié de moi. | |||
| Douce [dame] saverousete, | Douce dame savoureuse, | |||
| 50 | Vos m’ocirez se vos volez | 50 | Vous me tuerez si vous voulez. |
GRAND CHANT
23 Avec cette chanson, que Françoise Ferrand qualifie de « Grand chant » [courtois], comme celle de Jacques de Cysoing figurant plus haut, on voit combien l’écriture se caractérise par la recherche de perfection formelle. Dans les deux cas, on trouve cinq strophes de 10 heptasyllabes (JdC) ou octosyllabes (PLB), usages métriques caractérisant nettement pour R. Dragonetti la tradition lyrique courtoise du Nord mais si, dans le cas de Pierre Le Borgne, elles sont isométriques, celles de Jacques de Cysoing sont hétérométriques, à cause de leur refrain. La première partie de chaque strophe s’appelle la frons [33], aux rimes et au schéma mélodique ABAB, puis la cauda [34] au schéma varié. On peut considérer que l’un et l’autre trouvères terminent par un envoi à leur dame.
24 Auguste Scheler a raison de distinguer, comme le fait alors l’Histoire Littéraire de la France [35], Pierre Le Borgne du Trésorier de Lille, dont A. Dinaux fait un seul poète [36].
Le Trésorier de Lille
25 Issu d’une famille noble de Lille, Guillaume d’Haverskerque [37], fils de Bauduin, chevalier et seigneur d’Haverskerque, épouse, avant d’entrer dans la cléricature, une fille d’Enlart de Senninghem, chevalier dont Joinville relate les exploits téméraires à la croisade. Trésorier du chapitre d’Aire entre février 1252 et mars 1257 [38], puis prévôt [39] de cette ville, Guillaume d’Haverskerque est trésorier de Lille chargé de la surintendance de l’Église [40] et de ses trésors entre 1270 et 1273 ; c’est de cette époque que datent les deux chansons qui lui sont attribuées [41].
GRAND CHANT
| Joie ne guerredons d’amors | Jouissance et récompense d’amour | |||
| Ne vienent pas par bel servir, | ne viennent pas d’un service fidèle, | |||
| Car l’on voit souvent ceus faillir | car on voit souvent échouer | |||
| Qui servent sans changier aillors ; | ceux qui aiment sans défaillance. | |||
| 5 | Si m’en aïr | 5 | Aussi je me désespère, | |
| Quant celi serf sans repentir | moi qui sers sans feindre | |||
| Qui ne me veut faire secors. | celle qui refuse de me porter secours. | |||
| Voirs est qu’amors est grant douçors | Il est vrai qu’aimer est de grande douceur | |||
| Quant dui cuer sont un sanz partir, | quand deux cœurs sont unis sans partage ; | |||
| 10 | Maiz amors fet l’un sol languir | 10 | mais un seul est victime de l’amour, | |
| Et les anuis sentir toz jors ; | qui le fait languir et le tourmente sans cesse ; | |||
| Bien os gehir | je dois bien l’avouer, | |||
| Que ne puis a amors venir, | je puis parvenir au bonheur amoureux : | |||
| En amors gist toz mes retors. | en amour réside tout mon espoir. | |||
| 15 | Li granz pris et li granz valors | 15 | Le grand renom et la haute valeur | |
| De la bele que tant desir, | de la belle que je désire tant, | |||
| Sa biautez qu’en mon cuer remir, | sa beauté, à laquelle je songe en mon cœur, | |||
| Ses clers vis, sa fresche colors | son visage lumineux, sa fraîche couleur, | |||
| Me font chierir | me font chérir | |||
| 20 | Ma mort bonement et souffrir | 20 | ma mort et supporter | |
| Les maus d’amor et les dolors. | les maux et les douleurs d’amour. | |||
| La bele, des nonpers la flors, | Belle, des nonpareilles la fleur, | |||
| Ne faites vostre pris mentir | ne faites pas mentir votre renommée | |||
| Par trop merci contretenir | en retardant trop longtemps la pitié. | |||
| 25 | Qu’ains que vos viegne deshonors | 25 | Plutôt que de vous voir déshonorée, | |
| Vueil melz morir, | je préfère mourir, | |||
| Si n’aura en vos qu’acomplir, | alors, tout sera parfait en vous, | |||
| Ne riens ne feroiz a rebors. | et vous ne ferez rien contre le bien. | |||
| Ja n’iert perie ma labors | Je n’aurai pas perdu ma peine, | |||
| 30 | Se fins cuers doit d’amors joïr, | 30 | si un cœur délicat doit connaître la joie d’amour | |
| Mes je criem par trop haut choisir | mais je redoute, pour avoir visé trop haut | |||
| Ne soit mes guerredons trop cors ; | que ma récompense ne soit trop brève. | |||
| Par son plesir | Qu’il lui plaise | |||
| Li proi de merci acueillir ; | avoir pitié de moi : | |||
| 35 | Aumosne li ert et honors. | 35 | ce sera pour elle bonne œuvre et source d’honneur. |
GRAND CHANT
26 Dans cette chanson, le Trésorier de Lille use d’un type strophique rare chez les trouvères : la strophe heptasyllabique de sept vers, et on aura remarqué que la frons se compose de rimes embrassées ABBA.
Maroie de Diergnau
27 Si dans la littérature d’oc apparaissent des trobairitz, dont certaines peuvent être considérées comme des auteurs à part entière, à l’instar des troubadours, telles Na Castelloza ou l’ardente Comtesse de Die, Maroie (ou Marie, Marotte) de Diergnau [42] est la seule femme-trouvère [43] du Nord. Elle tire son nom de Diergnau, faubourg de l’ancien Lille avec château féodal [44], dont la place actuelle dite « des Reignaux » indique la situation. Cette poétesse lilloise vivait dans le deuxième quart du XIIIe siècle ; il ne nous reste plus de son œuvre que cette charmante strophe d’une chanson d’amour, que nous a transmise Arthur Dinaux [45] et que nous traduisons :
| Mout m’abelist quant je vois revenir | Je suis comblée en voyant revenir | ||
| Iver, grésill et gelee aparoir ; | l’hiver, et apparaître grésil et gelée ; | ||
| Car en toz tens se doit bien resjoïr | car en tout temps bien doit se réjouir | ||
| Bele pucele, et joli cuer avoir ; | une belle jeune fille, le cœur gai. | ||
| Si chanterai d’amors por mieux valoir, | Mon chant sera d’amour, accroissant mon | ||
| mérite, | |||
| Car mes fins cuers plains d’amorous desirs | car mon cœur délicat, plein d’amoureux désirs, | ||
| Ne me fait pas ma grande joie faillir. | ne me fait pas manquer ma grande joie. |
28 Et Arthur Dinaux célèbre, avec une effusion toute romantique « La muse lilloise » [qui] a pris le contre-pied de presque tous les poètes de son époque qui vantent le printemps et le chant des oiseaux [46] ; elle, par originalité, se met à vanter la froide saison qui lui donne encore plus d’ardeur pour la poésie et l’amour ». On peut enrichir ce commentaire des récentes observations d’Anne Paupert, d’abord lorsqu’elle aborde la fin’amor au féminin : « l’évocation de l’hiver n’est pas une anti-reverdie, mais elle sert d’antithèse à la brûlure physique, la brûlure d’amour ». Et elle ajoute judicieusement en peu plus loin : « l’amant-poète chante une dame lointaine, dans une position supérieure. Qu’advient-il si c’est elle qui parle ? Ainsi, ici, le vers 4 introduit une dissonance : au lieu de la figure du poète, on trouve une bele pucele et un joli cuer en lieu et place du fins cuers des amants courtois, mentionné deux vers plus loin.
29 Elle est également l’auteur d’un jeu-parti [47] où elle soutient, contre une certaine Margot, qu’une femme éprise d’un homme trop timide pour se déclarer ne doit pas craindre d’avouer ses sentiments la première [48]. C’est à Maroie que le trouvère Andrieu Contredit, chevalier et ménestrel d’Arras, probablement mort en 1248 [49], adressa une de ses chansons.
Jehan Frumel
30 À ces trouvères méconnus ou inconnus, il faut associer Jehan Frumel, comme le nomme R. Dragonetti [50], Fremaut (Ferrand et Suard) ou Fremaux (A. Dinaux). Ce dernier nous indique qu’il
naquit à Lille vers le milieu du XIIIe siècle. Il mérita, comme tant d’autres trouvères de son temps, le titre de Roi, après avoir remporté les palmes de la victoire dans les concours académiques qui avaient lieu au XIIIe siècle à Lille, Valenciennes, Arras et autres villes de la Flandre, du Hainaut et de l’Artois, aussi mérita-t-il le surnom de Frumaus li couronné, par lequel il est désigné dans le manuscrit 7222 de la Bibliothèque du Roi [51], qui contient les principales pièces de ce trouvère lillois [52],
32 dont on a relevé trois chansons, dont l’une, on l’a vu, sera couronnée au Puy de Lille, mais il en existerait davantage [53]. Sa dernière chanson s’adressant à l’Avoué de Béthune permet de la dater avec précision puisque ce titre est donné à Guy entre 1248 et 1263, date à laquelle il devint marquis de Namur avant d’être comte de Béthune en 1278.
33 Nous présenterons ici l’une d’entre elles, telle que l’ont éditée et traduite F. Ferrand et F. Suard [54]. Elle se compose de cinq strophes de 11 vers hétérométriques se terminant par un refrain ; le mètre employé est généralement l’octosyllabe, mais le 5e vers est pentasyllabique et il est suivi d’un trisyllabe. Ici encore, la frons présente un schéma ABAB, cette fois avec cauda d’une complexité raffinée digne des meilleurs trouvères, comme Blondel de Nesle ou Thibaut de Champagne [55], avec le recours au vers brisé de trois syllabes [56].
GRAND CHANT
| De loial amor vueill chanter | Je veux chanter un amour loyal | |||
| Au tans que je voi raverdir ; | au temps que nature reverdit, | |||
| Bien doit ma chanson amender | et mon chant ne peut qu’être bon, | |||
| Quant doit de si haut lieu venir, | quand une si haute dame l’inspire ; | |||
| 5 | Qu’ainc ne seu guerpir, | 5 | en dépit des maux que | |
| Pour soufrir | je souffre, | |||
| Mal, fine amor bien a guarder, | à me soumettre à l’amour parfait. | |||
| Maiz je criem que par haut choisir | Je crains pourtant qu’en me faisant élire une dame | |||
| Ne mi vueille amors afoler ; | de trop haut prix, amour ne veuille m’accabler ; | |||
| 10 | Mais s’onques de rien li faussai, | 10 | mais si en rien je l’ai trahie, | |
| Ja n’i puisse je recovrer ! | que je la perde à jamais ! | |||
| S’onques dame por bien amer | Si jamais dame, pour récompenser une affection | |||
| [parfaite | ||||
| Fist loial dru d’amors joïr, | donna à loyal amant jouissance d’amour, | |||
| Donc ne me doit ma dame oublier | ma dame ne doit point m’oublier, | |||
| 15 | Moi qui sui suens sanz repentir, | 15 | moi qui lui appartiens sans réserve : | |
| Que le mien desir, | qu’à mon désir, | |||
| Sans trahir, | sans me décevoir, | |||
| Ne face en loiauté chiever, | elle donne couronnement loyal, | |||
| Quar mon cuer, mon cors tot entir | car je lui ai abandonné, sans désir de les reprendre, | |||
| 20 | Ai mis en li sans retorner ; | 20 | mon cœur et mon corps tout entiers ; | |
| Et s’onques de rien li faussai, | et si en rien je l’ai trahie, | |||
| Ja n’i puisse je recovrer ! | que je la perde à jamais ! | |||
| Se ma dame au viaire cler, | Si ma dame au clair visage, | |||
| De cui vienent tuit mi desir, | qui inspire tous mes désirs, | |||
| 25 | Ne me laisse un pou savourer | 25 | ne me permet, par sa grâce, de savourer | |
| Des biens d’amors par son plaisir, | quelque part des biens d’amour, | |||
| Quant moi por servir | et me voue, pour récompense de mon service, | |||
| Fait languir, | à la mort, | |||
| De la mort me doi conforter, | je trouverai mon réconfort dans la mort, | |||
| 30 | Quar je ne puis plus biau fenir | 30 | car je ne puis connaître fin plus belle, | |
| Que au morir vueill chans trover ; | que de composer des chants en mourant, | |||
| Et s’onques de riens li faussai, | et si en rien je l’ai trahie, | |||
| Ja n’i puisse je recovrer ! | que je la perde à jamais ! | |||
| Coument puet amors endurer. | Comment amour peut-il accepter | |||
| 35 | Qu’ele voit toz les suens faillir ? | 35 | de voir tous ses disciples écartés ? | |
| On ne les veut mie escouter, | On refuse de les écouter, | |||
| Maiz les faus veut on ore oïr | alors qu’on prête l’oreille aux méchants | |||
| Por lor faus mentir, | et à leurs mensonges, | |||
| Mais morir | Pour moi, il est plus doux | |||
| 40 | Aime mieus ensi en esperer | 40 | de mourir en espérant ainsi, | |
| Qu’en fausseté mon grief furnir | que d’apaiser mes maux de façon déloyale | |||
| De quanques sauroie rouver. | avec tout ce que je pourrais désirer. | |||
| Et s’onques de riens li fausai, | Et si en rien je l’ai trahie, | |||
| Ja n’i puisse je recovrer ! | que je la perde à jamais ! | |||
| 45 | Tuit fin amant pueent douter | 45 | Les parfaits amants peuvent tous redouter | |
| Qu’il ne les couviegne perir ; | de devoir périr, | |||
| S’amors en ma dame assambler | si amour en ma dame ne loge | |||
| Ne fait pitié, merci venir, | pitié et ne convie merci, | |||
| Que laist affeblir | qu’elle laisse s’étioler | |||
| 50 | Par soufrir, | 50 | par sa seule volonté ; | |
| Quar a ma dame m’os vanter | car j’ose bien me vanter, | |||
| Se loiaus drus joie sentir | que si amant doit éprouver de la joie, | |||
| Doit, qu’ele doit en moi doubler ; | elle doit être en moi doublée ; | |||
| Et s’onques de rien li faussai, | et si en rien je l’ai trahie, | |||
| 55 | Ja n’i puisse je recovrer ! | 55 | que je la perde à jamais ! |
GRAND CHANT
34 Enfin, il aurait été tentant d’associer à ces noms celui de Jacques de Dampierre, édité par A. Scheler [57] après Arthur Dinaux, qui s’avoue perplexe : s’agit-il de Dompierre, arrondissement d’Avesnes ? De la célèbre famille de Dampierre, déjà évoquée ici ? Ce Jacques n’est-il pas le Jehan de Dampierre, fils de la comtesse Marguerite de Flandre, mort en 1259, et à qui le trouvère picard Carasaus adressa deux de ses chansons [58] ? Le critique, après avoir rappelé que 30 villages en France portent le nom de Dampierre et 22 celui de Dompierre, penche pour Dompierre-sur-Helpe, qu’il appelle Dompierre du Hainaut. Il ne dispose d’aucune entrée dans les Chansons des Trouvères [59], et pour R. Dragonetti, ce n’est qu’un « personnage inconnu » du XIIIe siècle [60]. En revanche, il convient ici, pour terminer en ce qui concerne les poètes lillois de cette époque, de rendre hommage à Adenet le Roi.
Adenet le Roi, le dernier trouvère lillois du XIIIe siècle
35 Adenet ou Adam le Ménestrel, plus tard le roi Adam ou le Roi Adenet, fut d’abord au service du duc de Brabant : le roi Henri III dont il fut le trouvère, fit du jeune homme un ménestrel. Mais à la mort de son protecteur (1261) [61], le jeune musicien dut se chercher un autre maître et passa en Flandre, et c’est ainsi qu’il accompagne en 1270 - 71 Gui de Dampierre à la croisade de Tunis.
36 Rentré en Flandre, Adam resta, pendant une trentaine d’années, au service du comte Gui, « ami des fêtes et des ménestrels, passionné de musique, de littérature et de beaux livres » [62]. Au cours de ses séjours à Paris, Adenet put entrer en relation avec la reine Marie, femme de Philippe le Hardi et fille, justement, d’Henri III de Brabant. Mais, à partir de 1285, les affaires du comte Gui, en proie aux attaques flamandes et à celles du roi Philippe IV le Bel, prirent mauvaise tournure, et Adenet en subit le contrecoup : il n’est plus mentionné après 1297.
37 Adenet est un hypocoristique de familiarité ; Adam le menestrel est son titre officiel : il s’applique à un fonctionnaire subalterne, avant tout musicien, récitant, puis écrivain, sans doute par goût, mais aussi pour répondre aux désirs de son maître, et Roi, en plus, c’est-à-dire chef des ménestrels de la cour comtale, à moins que ce titre ne signifie qu’il fut couronné dans quelque concours poétique [63].
38 La période d’activité littéraire connue d’Adenet correspond aux années de prospérité de son maître Gui : 1269 - 1285, époque où la Flandre était une des régions les plus riches de l’Occident. En même temps, elle manifestait une vitalité intellectuelle remarquable, et la situation linguistique y était favorable à Adenet. Le parler roman était plus répandu en Flandre qu’en Brabant : « dès le XIIIe siècle, le français était en Flandre comme une seconde langue nationale, d’ordre plus relevé que la première, et qui était considérée comme la vraie langue de la bonne société et des gens cultivés [64] ».
39 La succession chronologique de ses œuvres peut être établie comme suit :
40 1. Buevon de Conmarchis, remaniement, en laisses monorimes d’alexandrins, du Siège de Barbastre, une des branches de la Geste Aymeri. Ce remaniement médiocre eut peu de succès : hésitant entre la chanson de geste et le roman, le remanieur finit par faire une bonne place à la femme et aux galanteries.
41 2. Sur la demande de Gui, sans doute préoccupé par la croisade, Adenet, qui enverra aussi son livre à la reine Marie de France, renouvelle, en laisses monorimes de décasyllabes (8229) la première branche de la Chevalerie Ogier, qui exalte les exploits du jeune Ogier en Italie contre les Sarrasins. Ici le métier s’affirme plus vigoureux que dans Buevon ; en outre, manifestant son goût de la féminité, Adenet introduit encore des éléments courtois et chevaleresques.
42 3. Dans les Enfances Ogier (fin XIIIe s.), Adenet raconte comment Ogier, otage de Charlemagne, s’illustre au cours d’une campagne menée en Italie contre les Sarrasins.
43 4. À peu près en même temps (après 1273 - 1274), Adenet, avec Berte aus grans piés, cède entièrement à ses inclinations. Certes, le sujet se rattache à la geste du roi, puisqu’il y est question de Pépin le Bref, de sa femme et de la naissance de Charlemagne, mais c’est en romancier totalement libéré qu’il nous conte sa matière. Il nous fait le récit des malheurs de Berthe : venue en France pour épouser Pépin, elle est remplacée dans le lit royal, la nuit de ses noces, par la serve Aliste (c’est le vieux thème de la fiancée substituée), puis abandonnée dans les bois après avoir frôlé la mort, hébergée pendant neuf ans et demi chez Simon, dans la forêt du Maine, et finalement retrouvée par Pépin.
44 Le récit en est très bien mené ; il s’émeut à la vue des beaux jardins et des vastes paysages, comme le montre cette description célèbre de la région parisienne vue des hauteurs de Montmartre :
La dame ert a Montmartre, s’esgarda la valee, [65]
Vit la cit de Paris, qui est et longue et lee,
Mainte tour, mainte sale et mainte cheminee :
Vit de Montleheri la grant tour quarnelee ;
La riviere de Saine vit, qui mout estoit lee
Et d’une part et d’autre mainte vigne plantee ;
Vit Pontoise et Poissi et Meullent en l’estree,
Marli, Montmorenci et Conflans en la pree,
Dantmartin en Goiele, qui moult ert bien fermee,
Et mainte autre grant vile que je n’ai pas nonmee,
Moult li plot li pays et toute la contree [66].
46 Comme le souligne son éditeur et biographe [67], Albert Henry :
Adenet est un fervent de musique et, pour lui, son métier est une affaire de goût, un problème de conscience et une question d’honneur : il devait se plaire à frotter sa vielle, à travailler un morceau, à lire les récits de bataille, en participant, de loin, aux combats. Ce qu’il peint le mieux, ce sont les émotions intellectuelles, la contemplation sereine du spectacle de la nature, l’émoi des personnages qui se retrouvent après une longue absence, les troubles du cœur féminin, les joies naïves, la délicatesse des âmes solitaires [68].
48 5. Adenet entreprit enfin, sur le conseil de la reine Marie et de la princesse Blanche, veuve d’un infant de Castille, d’évoquer l’histoire extraordinaire du cheval de fust, cheval d’ébène, construit par Crompart, roi de Bougie, et qui transportera Cleomadès à travers l’Europe ; cette histoire provient d’Espagne où les Arabes ont dû l’apporter (on songe aux Mille et Une Nuits avec le conte du Cheval Volant).
Batailles et duels, amours d’abord contrariées de Cléomadès et de Clarmondine, aventures toujours renaissantes, merveilleux et mécaniques ingénieuses : nous sommes en plein roman courtois (18688 octosyllabes à rime plates, avec quelques compositions lyriques).
50 Selon Albert Henry, « [c’est] un homme de goût, d’une sensibilité délicate. Il reste, en un sens, un provincial quelque peu attardé mais il le fut avec talent. Gaston Paris a dit, non sans raison, qu’il avait été “le dernier des grands trouveurs [69] du vrai Moyen Âge [70]” ».
51 Bien qu’il n’existe à Lille aucune rue Adenet, ni Pierre Le Borgne, ni Marie de Diergnau, ni du Trésorier, ni Jehan Frumel, on y relève une rue Abélard et une rue Jean Roisin, ancienne « rue Rihour », ainsi dénommée le 4 juillet 1881. Jean Roisin, clerc de la paroisse Saint-Sauveur, est l’auteur du Livre Roisin, comportant tous les privilèges et coutumes du Moyen Âge (1297). Il ajoute à un coutumier plus ancien entre 1283 et 1286, les usages locaux : droits du seigneur, du magistrat, de bourgeois ainsi que leurs devoirs, franchises et privilèges, tout ce qui concerne la propriété, les délits, vols et crimes, etc. Le recueil de Roisin devint rapidement un cartulaire pour la ville de Lille. On se trouve alors dans le domaine juridique.
52 Mais c’est peut-être aussi en souvenir de nos trouvères qu’est apparu, le 7 avril 1992, le nom de « Place des Poètes », dans le quartier de Wazemmes. Peut-être plane-t-il encore, si lontemps après, dans ce quartier un peu bohème, leur âme ?