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Article de revue

Prendre conscience de notre inconscience

Ouvrir la voie aux livres de l’après-pétrole

Pages 72 à 81

Citer cet article


  • Massola, A.
(2023). Ouvrir la voie aux livres de l’après-pétrole. NECTART, 16(1), 72-81. https://doi.org/10.3917/nect.016.0072.

  • Massola, Anaïs.
« Ouvrir la voie aux livres de l’après-pétrole ». NECTART, 2023/1 N° 16, 2023. p.72-81. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-nectart-2023-1-page-72?lang=fr.

  • MASSOLA, Anaïs,
2023. Ouvrir la voie aux livres de l’après-pétrole. NECTART, 2023/1 N° 16, p.72-81. DOI : 10.3917/nect.016.0072. URL : https://shs.cairn.info/revue-nectart-2023-1-page-72?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/nect.016.0072


Notes

  • [1]
    Pour de plus amples détails, voir Le Livre est-il écologique ?, cité dans le mémo ci-dessous.
  • [2]
    Pour un panorama plus détaillé de ces réalités, idem.
  • [3]
    Dans l’un de ses scénarios, le Giec donne l’horizon 2025 comme pic maximum pour nos émissions : https://urlv.fr/n2n2

Comme d’autres secteurs de la culture, les métiers du livre s’efforcent de s’adapter à l’urgence climatique. Trop lentement et sans faire leur propre révolution culturelle, selon Anaïs Massola, présidente de l’Association pour l’écologie du livre. Elle incite la chaîne du livre à tendre vers des modèles plus sobres et plus collectifs.

Description de l'image par IA : Tête avec une porte ouverte d'où sortent des livres et des feuilles vertes. Fond rose et herbe verte en bas.

1 Il n’est jamais aisé de prendre conscience. Pas facile de pouvoir le faire. Et pas facile d’assumer les conséquences de nos actes, une fois les yeux ouverts.

2 Avec l’Association pour l’écologie du livre, nous avons tenté collectivement, ces dernières années, de définir les problèmes auxquels nous avons à faire face. C’est ainsi que nous avons développé une approche basée sur ce que nous appelons les « trois écologies du livre » [1] :

  • une écologie matérielle, qui aborde toutes les questions d’éco-responsabilité (fabrication, transport, durée de vie des livres…) ;
  • une écologie sociale, qui pense les problématiques de coopération et d’interprofession (rôles et métiers, indépendance, précarisation, atomisation, vitesse…) ;
  • une écologie symbolique, qui traite des enjeux de la bibliodiversité (les idées que portent les livres, et comment celles-ci nous transforment et nous nourrissent).

3 De notre point de vue, ces trois écologies sont nécessairement enchevêtrées ; n’en considérer qu’une seule revient à ne traiter qu’un pan du problème complexe auquel nous avons à faire face. C’est donc à partir de ce cadre que j’analyse dans les lignes qui suivent les diverses manières dont s’opèrent actuellement les prises de conscience dans la filière livre.

Petit état des lieux de la chaîne du livre en Occident

4 Les données sur lesquelles je m’appuie ici sont françaises, mais il importe de bien comprendre que les logiques sont les mêmes partout sur la planète, que l’on fasse partie de ceux qui en profitent ou qui les subissent. Tout d’abord, la fabrication du livre consomme à la fois les déchets de la filière bois (et donc évolue avec elle), beaucoup d’eau et beaucoup d’énergie. Néanmoins, la chaîne du livre ne représente que 7 % du papier consommé en France ; la pollution dont elle est responsable est donc, par exemple, bien moindre que celle engendrée par l’impression de publicités (environ 40 % du papier).

Description de l'image par IA : Bibliothèque avec des étagères remplies de livres, éclairage chaleureux, et livres exposés sur une table au centre.
La librairie Le Rideau rouge, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, lieu de réflexion sur l’écologie du livre.
DR

5 Pour autant, produire 200 000 tonnes de livres par an, ce n’est pas rien… De fait, comme tous les autres secteurs marchandisés, la filière livre est prise dans les filets des logiques capitalistes contemporaines : mondialisation des ressources, économie de flux et vitesse accélérée. La fabrication et la circulation des livres polluent donc de plus en plus, et créent toujours plus de déchets et de gaspillage.

6 Aujourd’hui, le tissu industriel sur lequel repose la chaîne du livre paraît de plus en plus fragilisé. On trouve de moins en moins de papetiers en France, et quasiment plus aucune usine de recyclage (le papier recyclé ne représentant que 1 % de nos livres imprimés) ; quant aux imprimeries, elles sont en chute libre (- 35 % au cours des quinze dernières années) et connaissent une délocalisation massive en Europe de l’Est et en Chine.

7 Enfin, l’économie de stock s’est généralisée (avec des hangars de plus en plus grands et d’immenses flottes de camions) et se caractérise par une intense concentration – tout comme le monde éditorial lui-même, qui n’appartient plus globalement qu’à une poignée d’acteurs de plus en plus puissants [2].

Des prises de conscience diverses

8 Ces dynamiques d’industrialisation ont commencé dans les années 1960 et se sont accélérées depuis vingt ans. Elles ont largement été documentées. Pour autant, cela fait peu de temps qu’un mouvement d’éco-responsabilité se diffuse dans la chaîne du livre, porté par deux motivations : d’une part, divers engagements personnels ; d’autre part, la nécessité de trouver des solutions pour faire face aux carences de ressources à venir.

9 J’ai pu voir émerger trois grands types de démarches ces dernières années, celles-ci s’entrelaçant bien souvent :

10 1. Le respect du cadre légal. L’enjeu est ici d’être aligné sur le cadre légal défini par les grands documents d’orientation (Accords de Paris…). On crée alors au besoin des outils pour mettre en place la transition écologique (feuille de route ministérielle, charte des valeurs du CNL…). Cela passe généralement par un état des lieux de l’existant et une cartographie des besoins auprès de structures institutionnelles comme les syndicats ou les collectifs professionnels. On peut y ajouter les bilans carbone et les démarches RSE de quelques grands groupes, ainsi que le travail fait sur le volet transport.

11 2. La pression de l’actualité. Les carences en matières premières, présentes et à venir (crise du papier depuis quelques mois, augmentation substantielle du prix de l’énergie), amènent un certain nombre d’acteurs et d’actrices à tenter de se projeter dans des trajectoires plus en cohérence avec ces enjeux. Les régions, par exemple, regardent du côté des circuits courts ; elles repensent aussi leurs contrats de filière en se demandant comment y intégrer les fabricants (papetiers et imprimeurs). Les grands groupes, eux, partent à la chasse au gaspillage, ce qui peut les amener à se réinterroger sur leurs pratiques en matière de transport, de retours ou de pilonnage.

12 3. Une démarche politique. On observe que d’anciens enjeux propres au livre résonnent avec ceux de l’écologie. Par exemple, l’appel de collectifs d’auteurs et d’autrices à une décroissance de la production qui permettrait d’enrayer la précarisation de la grande majorité de la profession. Si la proposition en heurte encore beaucoup, elle trouve dans les besoins de décroissance et de sobriété des arguments pertinents pour soutenir des réflexions considérées il y a peu encore comme hors-sol du point de vue de l’économie du livre.

13 Je brosse ici le tableau à grands traits, mon propos n’étant pas de présenter de manière exhaustive l’ensemble des démarches qui se construisent (et se déconstruisent) depuis deux ou trois ans, mais plutôt d’interroger les socles sur lesquels elles s’appuient et de proposer d’en prendre d’autres en compte.

14 Ce qui se dessine aujourd’hui, de mon point de vue, c’est davantage une tentative d’adapter les modèles existants que de rebattre les cartes et de construire autrement. En tant que libraire (et donc, littéralement, en bout de chaîne), j’ai le sentiment que malgré l’abondance de l’offre, nous assistons globalement à une production qui s’oriente vers ce que l’écrivaine et éco-féministe Vandana Shiva appelle des « monocultures de l’esprit » par analogie avec l’agriculture. On voit par ailleurs une économie du livre où l’obsolescence des titres est de plus en plus rapide ; pour le dire de façon schématique, un « livre jetable » est remplacé en deux à trois semaines par un autre livre tout aussi « jetable ». Dans un imaginaire de type « croissance verte », les livres de demain, une fois lus, pourraient être donnés à manger aux moutons qui tondraient nos pelouses, puis refabriqués immédiatement au besoin. Cela aurait le mérite de ne pas faire preuve d’hypocrisie.

15 Prise dans une vitesse nouvelle, la chaîne du livre anticipe très peu et a plutôt tendance à réagir à chaud. J’en veux pour preuve les nouveaux discours sur le livre d’occasion. À en croire certains, celui-ci serait en bonne place pour concurrencer le neuf dans le chiffre d’affaires global des ventes. L’économie circulaire semble aussi être passée par là, et les lecteurs et lectrices, plus conscientisés que jamais, se permettent de donner et même de revendre un nombre croissant de leurs livres. De nouvelles plateformes se sont également créées, attirées par cet enjeu financier mâtiné de valeurs solidaires et écologiques (à l’instar de Vinted pour les vêtements). Les acteurs et actrices du neuf, se demandant alors comment continuer à être de la partie, proposent que le livre d’occasion soit soumis à une taxe qui permettrait de rémunérer à nouveau l’édition et les autrices et auteurs. Preuve que le débat n’est pas si « libéré » : personne n’a envisagé par ailleurs une seule seconde que la revente de livres soit interdite…

Le plus urgent n’est-il pas de ralentir ?

16 Essayons de reformuler tout cela. Face au sentiment d’urgence qui nourrit notre éco-anxiété, pourquoi est-il si difficile de faire une vraie et grande pause ? L’expérience du Covid nous a montré que c’était possible, que nous pouvions ralentir la machine, et même que nous en avions besoin. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de risques économiques à le faire, mais je pense qu’ils ne sont pas plus nombreux que ceux auxquels la majorité des actrices et acteurs du livre sont aujourd’hui confrontés.

17 Face à l’urgence des bouleversements en cours, il nous faut faire preuve d’une plus grande cohérence.

18 1. Le respect des cadres légaux apparaît de plus en plus comme un abîme sans fond dans lequel nous allons nous engloutir. J’en veux pour preuve les quarante dernières années de promesses et engagements faits aux sommets climatiques internationaux, et les trois années qui nous restent [3] pour éviter le désastre.

19 2. La pression croissante sur les matières premières peut nous amener à faire des choix judicieux, mais ce qui se passe aujourd’hui autour du papier me laisse à penser que cela ressemblera plutôt à une guerre économique dont les petits et moyens acteurs seront écartés. On peut espérer que les régions et d’autres collectifs, réfléchissant à de nouvelles mutualisations, permettront de sauvegarder quelques artisans du livre. Mais les pertes risquent d’être nombreuses.

20 3. Une véritable analyse systémique s’appuyant sur les pensées de l’écologie devrait nous permettre de trouver de nouveaux fondements vers des modèles plus sobres et plus collectifs. Cela fait partie des démarches les plus prometteuses, à condition de prendre également en compte la nécessité d’une révolution culturelle. Cette transformation devra être à la fois écologique et sociale – ce qui en renforce la complexité. En d’autres termes, l’écologie matérielle ne nous transformera que si nous travaillons par ailleurs à l’abandon progressif du pouvoir symbolique sur lequel les mondes du livre et de la lecture s’appuient aujourd’hui.

Description de l'image par IA : Boutique de livres avec une femme entrant et un cycliste passant devant.
Cela fait peu de temps qu’un mouvement d’éco-responsabilité se diffuse dans la chaîne du livre.
© SLF-Laurent Édeline

21 Ce pouvoir symbolique est multiple et profondément ancré dans nos esprits, nos institutions et nos cadres normatifs. En s’appuyant sur les « trois écologies du livre » définies plus haut, divers cas d’étude pourraient retenir notre attention. Par exemple :

22 – Qu’impliquerait le fait d’envisager la propriété intellectuelle autrement que comme un moyen de sauvegarder une œuvre, ou de considérer la création autrement que comme un travail solitaire ?

23 – Comment provoquer un mouvement de mobilisation chez les auteurs et autrices qui publient au sein des grandes maisons d’édition financiarisées sans trop se poser la question de ceux qu’ils et elles enrichissent ? (Il m’a toujours paru étrange que des écrits émancipateurs financent des empires industriels comme celui de Bolloré…)

24 – Quels seraient les effets sur les écrits et leur diffusion si un véritable réseau d’artisans du livre solide et prospère était créé, quitte à prendre certaines distances avec le « business as usual » des industries culturelles ?

25 – Que raconte l’anonymisation du travail d’éditrices et éditeurs derrière le grand nom d’une maison d’édition ?

26 – Où se situent nos besoins de légitimité et de reconnaissance ? Quels impacts ont-ils sur notre travail de passeurs et de défricheuses ?

27 – Pourquoi croyons-nous encore massivement à la valeur de savoirs structurés en disciplines, à des paroles académiques et/ou expertes ?

28 – Pourquoi l’élitisme de nos professions se perpétue-t-il encore et toujours ?

29 Si lire et écrire sont des activités nécessaires à nombre d’entre nous, et si ce sont des outils ingénieux d’émancipation, force est de constater qu’en dehors de créer des emplois majoritairement précaires – certes compensés par une plus-value symbolique –, l’abondance d’écrits et de livres n’a permis d’émanciper qu’une bien maigre fraction de nos populations, à un niveau sans doute équivalent à celui de l’« ascenseur social » promis par l’école.

30 Après vingt années de travail en librairie, un des nœuds profonds me semble se situer à cet endroit. Qu’impliquerait le fait de s’interroger sans complaisance sur notre attachement symbolique au livre ? Et de faire nos adieux au pouvoir de domination aujourd’hui inhérent à l’économie du livre et de la lecture ? Dans ce travail collectif et écologique de « prise de conscience », comment déconstruire les questions de propriété et de « célébrité » ?

31 Ces enjeux-là paraissent un peu plus complexes que ceux du développement durable, mais probablement pas moins essentiels. L’une des pistes indéniables serait de bâtir un autre rapport au temps et à la vitesse.

32 Il y a de multiples voix aujourd’hui pour réclamer l’écriture et la diffusion de nouveaux imaginaires. On retrouve là les grandes voix oubliées, effacées des récits que l’on nous avait imposés comme constitutifs de nos identités – cet acte-là était profondément politique, et nous continuons d’en supporter la charge. La révolution culturelle que nous appelons de nos vœux, en résolvant la question des conditions économiques et logistiques, pourrait permettre à ces récits oubliés et ces nouveaux imaginaires d’acquérir une puissance capable de bouleverser nos réalités et de faire advenir un monde habitable par toutes et tous.

33 Abandonner nos socles culturels n’a rien d’une évidence. Pour éviter de croire même inconsciemment que nous ne sommes rien sans eux, il nous faut bâtir une autre culture de l’écrit en allant puiser ailleurs des stratégies d’émancipation et des pensées moins individuelles, dominatrices et concurrentielles. Pour prendre conscience de cela collectivement et le mettre en actes, le chemin semble nettement moins balisé que celui que nous indique notre actuel bilan carbone.

Description de l'image par IA : Bibliothèque avec des étagères remplies de livres, une personne travaillant derrière un comptoir, ordinateur et livres exposés.
© SLF-Laurent Édeline

Mémo

Les « trois écologies du livre » : une écologie matérielle ; une écologie sociale ; une écologie symbolique.
Le chiffre : chaque année, 200 000 tonnes de livres sont produites en France ; mais la chaîne du livre ne représente que 7 % du papier consommé.

À lire

  • Les Alternatives. Écologie, économie sociale et solidaire : l’avenir du livre ?, Bibliodiversité, février 2021.
  • Association pour l’écologie du livre, Le Livre est-il écologique ? Matières, artisans, fictions, Marseille, Wildproject, 2020.
  • Susan Hawthorne, Bibliodiversité. Manifeste pour une édition indépendante, Paris, ECLM, 2016.

Date de mise en ligne : 11/01/2023

https://doi.org/10.3917/nect.016.0072