S'abonner
Article de revue

L’entrepreneuriat culturel en débat : Pour un nouvel imaginaire

Pages 48b à 63b

Citer cet article


  • Hearn, S.
  • et Lecourtois, É.
(2016). L’entrepreneuriat culturel en débat : Pour un nouvel imaginaire. NECTART, 3(2), 48b-63b. https://doi.org/10.3917/nect.003.0048b.

  • Hearn, Steven.
  • et al.
« L’entrepreneuriat culturel en débat : Pour un nouvel imaginaire ». NECTART, 2016/2 N° 3, 2016. p.48b-63b. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-nectart-2016-2-page-48b?lang=fr.

  • HEARN, Steven
  • et LECOURTOIS, Émily,
2016. L’entrepreneuriat culturel en débat : Pour un nouvel imaginaire. NECTART, 2016/2 N° 3, p.48b-63b. DOI : 10.3917/nect.003.0048b. URL : https://shs.cairn.info/revue-nectart-2016-2-page-48b?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/nect.003.0048b


Notes

Dans une économie de la culture largement dominée par le modèle de l’intervention publique, l’entrepreneuriat a longtemps été vécu comme une incongruité, voire un dévoiement de l’activité créatrice. Devenu aujourd’hui réalité tant dans le discours que dans les faits, il continue de susciter la controverse. L’artiste, l’acteur culturel, est-il un entrepreneur ? Doit-il considérer l’entreprise comme un objectif ou un outil ? L’entrepreneuriat culturel relève-t-il du champ du libéralisme économique ou de l’économie sociale et solidaire ?

1La notion d’entrepreneuriat culturel commence à faire beaucoup parler en France, encore plus depuis la parution conjointe des rapports sur le poids des industries culturelles et créatives et du rapport de Steven Hearn [1]. Elle se développe pourtant depuis de très nombreuses années dans d’autres pays où des dispositifs d’aide aux entreprises de la culture attirent les plus prometteuses d’entre elles. En France, contrairement aux pays anglo-saxons où prédomine le modèle privé dans la culture, l’émergence de l’entrepreneuriat culturel demeure controversée. On assène les stéréotypes : les associations et coopératives sont vues comme des structures juridiques et éthiques, de service public et d’utilité sociale ; les entreprises commerciales sont associées au lucre et à la seule recherche de profit. Il est cependant regrettable que les vraies questions soient éludées du débat, par exemple les enjeux auxquels tentent de répondre les entrepreneurs : De quelle économie parle-t-on ? Peut-on seulement l’aborder sous le prisme de la financiarisation, alors que tout l’enjeu est de mesurer la valeur (humaine, sociale, environnementale) qu’elle génère ? Où se placent la responsabilité de l’entrepreneur et celle de l’acteur culturel ? Il est nécessaire de repenser les modèles, de s’adapter à une nouvelle économie dans un monde en mutation. La réticence au changement pour certains, combinée à l’absence de perspectives liée au tarissement des financements publics pour d’autres (les jeunes générations), financements souvent déjà captés par les structures en place, ne permettent pas d’aborder la question essentielle : Que transmet-on et que propose-t-on comme alternative pour préserver ce bien commun qu’est la culture, afin de construire une société plus juste et plus solidaire ?

L’impasse du tout-entrepreneurial

2L’économie de la culture n’est pas une notion récente puisqu’elle figurait déjà dans la rhétorique de Jack Lang en 1981. Ce qui semble plus nouveau, c’est sa financiarisation. Cela présente certes l’avantage de contribuer au développement économique des territoires, mais en comparaison d’industries dont les emplois se comptent en centaines, la culture, dont la plupart des structures sont des TPE voire des TTPE, pèse bien peu (même si l’addition de ces dernières donne l’apparence de la masse).

3Mais le plus étonnant est de voir que même dans le domaine de la culture, qui prétend être un contre-pouvoir de l’« économie de marché », on revendique désormais le statut d’entreprise, en s’évaluant à ses seuls critères. En partant du principe – assez faible intellectuellement – que tout est entreprise et que tout est dans le tout, on se demande ainsi pourquoi on s’engage dans la culture, quels risques on apprécie de prendre pour cela, de quelles innovations on est porteur et comment on les transmet. La critique s’est-elle affaiblie au point de finir par embrasser ce qui était combattu précédemment ?

4Cette vague du tout-entrepreneurial trouve son paroxysme dans l’idée qu’il constituerait la seule réponse possible au plus grand mal qui touche notre monde moderne et sa jeunesse : le chômage. L’entrepreneur serait donc devenu ce nouveau héros, ce modèle, et nous serions bel et bien passés de la cité civique où le militantisme était de rigueur à la cité marchande selon le référentiel proposé par Boltanski et Chiapello [2]. Cela en dit long sur l’état de notre monde. Et tout est désormais « entrepreneuriat » : l’artiste, l’association, l’entreprise commerciale, et bientôt le public !

5D’une vision utopiste d’un passé idéalisé fonctionnant sur l’intervention publique, on serait ainsi passé à la vision néolibérale du tout-entrepreneur ?

De la nécessité du contrat, pour remettre chaque chose à la bonne place !

6Aujourd’hui, nous ne sommes plus obligés d’opérer une distinction nette entre d’un côté une économie de marché éventuellement prédatrice et de l’autre un « social voué à la réparation », comme le disait Jean-Louis Laville. Nous devons mettre en œuvre de nouvelles modalités d’action sur les territoires. Nous devons réconcilier. La transition se fait laborieusement parce que nous sommes continuellement renvoyés à la séparation de ces deux mondes, que nous avons rendus artificiellement dichotomiques.

7Le marché et le secteur associatif ont besoin l’un de l’autre. Les opposer, c’est ouvrir la porte aux intermédiaires, aux entreprises du divertissement ou aux très grands groupes. Si l’entreprise, en proposant de « nouvelles combinaisons » dans le processus productif – de nouveaux produits et services, de nouveaux facteurs de production et de nouvelles formes d’organisation –, porte une innovation qui peut être une des forces motrices de la croissance à long terme, l’association, en expérimentant, permet de générer certaines de ces innovations, et ensemble elles peuvent bousculer certains conformismes de la société et permettre la création de valeur. Aussi, il pourrait être utile de reconnaître à chacun son rôle et sa place en raisonnant en termes d’économie plurielle, loyale, pour éviter que le social ne soit parasité par l’économie, et inversement.

8Ainsi, il semble peu soutenable que toutes les associations se revendiquent comme des entreprises. Elles ne peuvent pas toutes avoir comme objectif la rentabilité, sinon nous verrions bien vite disparaître une grande partie de la création, de la médiation ou des actions culturelles. Si nous voulons favoriser les actions de chacun, redonnons de la valeur à ce contrat collectif qu’est l’association et ne lui imposons pas le diktat du monde néolibéral. Car il s’agit bien de projets collectifs et démocratiques, qui doivent répondre à des besoins, avoir une utilité sociale, projets qu’il faudrait peut-être redéfinir pour mieux les préserver. Le cadre associatif ne devrait pas être utilisé par simple facilité administrative – car aujourd’hui il est tout aussi simple de monter une société – ou dans la seule perspective de percevoir des subventions.

9Le choix d’un statut ne devrait pas s’établir à l’aune de ces considérations mais en vertu de son objet, et il faudrait veiller à ce que chaque entrepreneur ou dirigeant associatif agisse de manière responsable, soit en ne redistribuant pas trop vite ses bénéfices pour les réinjecter au contraire dans le projet, soit en renonçant à tenter d’échapper à la fiscalité, qui demeure un moyen important de redistribution des richesses, par la distorsion de l’objet de son association.

10Cette redistribution des richesses est un enjeu capital, vis-à-vis notamment des jeunes générations. En effet, est-il soutenable de les laisser évoluer dans un monde dual, ou présenté comme tel, entre d’un côté des subventions jugées nobles, dont ils ont le sentiment qu’ils n’y auront jamais droit, et de l’autre un secteur marchand qui dévoierait la culture ? Quelle alternative leur propose-t-on ? N’oublions pas qu’une génération a pu par le passé s’élever, s’émanciper grâce à la culture. Ne sacrifions pas cette jeunesse qui ne demande qu’à agir et posons les conditions du renouvellement des projets et des acteurs, car nous avons là les symptômes d’une fracture. Une fracture dont Jean-François Marguerin soulignait dans une tribune (2015) les dommages collatéraux sur la jeune création, dont les moyens n’ont cessé de diminuer ces dernières années sous l’effet de l’augmentation des charges de fonctionnement de nos institutions et des reconductions systématiques des aides à la création aux mêmes bénéficiaires.

11Ensemble, sachons être critiques et vigilants pour imaginer de nouveaux partenariats plutôt que de nouveaux clivages. Ils permettront de contrer des logiques basées sur la seule rentabilité, qui peuvent profiter, pour s’imposer, du désengagement progressif des pouvoirs publics dans la politique de soutien à la création. Nous engendrions un capitalisme plus conscient de lui-même, susceptible de contribuer au dépassement dialectique des attaques dont il fait l’objet. Car on peut être une entreprise privée et cependant avoir une vision critique et agir de manière constructive.

12Une notion importante peut nous y aider : le contrat. Il représente la volonté objective des parties qui s’y engagent. Contrats et pactes entre actionnaires, contrat entre travailleurs, contrat avec la puissance publique, des territoires, des adhérents… Il doit être juste et équilibré.

13Et pour créer de bons contrats, il faut savoir provoquer l’agitation, les échanges d’idées et de valeurs entre milieux associatifs, publics et privés. Les innovations en matière de projets, d’usages et de gouvernance naissent du dialogue. Il faut accélérer ce dialogue et produire de nouvelles relations partenariales, puis diversifier les financements en intégrant des capitaux privés et publics, du sponsoring, du mécénat ou encore des fonds philanthropiques. Mais sans jamais perdre de vue la finalité, celle du contrat.

14Le secret engendre la méfiance. Le contrat (rendu public ?) permet la transparence, la compréhension et, in fine, la confiance, qui est capitale. On a besoin de connaître les motivations des personnes, pourquoi elles se sont associées, pourquoi les structures se sont créées. Que voulaient-elles faire ? Fédérer, développer un service ou un produit, combler un manque de l’État, former un lobby ? Les choses doivent être dites. On a besoin de connaître le contenu des statuts, des pactes des actionnaires, des contrats de travail, des amplitudes salariales… N’est-il pas temps de réhabiliter cette notion – dévoyée – de la responsabilité sociétale des entreprises ? L’entreprise culturelle doit se servir de cette RSE comme d’un levier pour l’innovation, celle-ci comprise comme permettant une performance globale (qualité des emplois et des conditions de travail, évolution professionnelle des salariés, protection de l’environnement et cohésion sociale du territoire dans lequel elle intervient).

Vers une entreprise responsable

15Pour préserver l’écosystème culturel et protéger les artistes, nous savons que la diversité est salutaire. Mais elle l’est aussi pour les structures et leur mode de gouvernance.

16Pour autant, et c’est une des grandes mutations à opérer, les fonds publics ne doivent plus être vus comme permettant de combler un déficit structurant ou de se substituer trop rapidement au marché, mais d’intervenir là où la subvention protège ou compense une absence de modèle économique autofinancé, sur des critères objectifs d’intérêt général. La subvention devient levier, investissement.

17Il serait donc plus judicieux désormais, dans le cadre de la recherche de nouveaux marchés, d’identifier l’apparition d’un marché soutenable à défaut d’être profitable. Dans la mesure où ce marché s’autofinance, le secteur public peut impulser l’activité avec la participation du secteur privé. Nous évoluons dans un environnement de story-telling où l’activité artistique est désormais incorporée à l’univers économique, réinscrite dans le monde marchand, sans doute à des fins de profit et de conquête de parts de marché. Modérons cela sans conservatisme…

18Cet entrepreneuriat – éclairé et qui concerne 99 % des entreprises en France – n’est pas à la marge mais à la tête des changements de paradigmes économiques et de la nouvelle forme que va prendre progressivement l’entrepreneuriat classique, le secteur ayant jusque-là démontré sa capacité à anticiper les changements et à les impulser (on pense au travail par projet, à la « flexisécurité » de l’emploi avec les intermittents…). Mais c’est un entrepreneuriat qui ne s’éloigne pas, comme on le croit abusivement, d’autres formes d’économie. Il a été mal appréhendé car trop longtemps décrié dans le secteur culturel, et parce qu’il était simplement nécessaire d’en préconiser les mesures de développement, non discriminantes pour les autres acteurs du secteur. C’était l’unique objet du rapport de juin 2014 sur le développement de l’entrepreneuriat culturel.

19Pourtant, soutenir également le développement des TPE et PME de la culture, c’est préserver la diversité des acteurs, mais aussi lutter indirectement et efficacement contre la concentration extrême du secteur, qui ne subit pas les assauts des fédérations et syndicats (peut-être que leur proximité avec le pouvoir les en empêche ?), et c’est aussi faire une place, de facto, à la jeune génération. Il faut agir pour montrer les voies possibles, et pas seulement produire un discours politique et de pseudo-légitimation. L’entrepreneuriat n’est qu’une condition et une modalité, pas une fin en soi, ni un nouveau concept fourre-tout.

20Un entrepreneuriat indépendant et responsable, articulé intelligemment avec la puissance publique, est donc plus que jamais nécessaire. Il peut prendre de multiples formes comme la délégation de service public, l’occupation temporaire du domaine public, l’investissement public de la BPI, la garantie de l’Institut pour le financement du cinéma et des industries culturelles (IFCIC), l’appel d’offres ou à projets…

21Car une des spécificités de l’entreprise culturelle demeure sans doute la production de connaissances, et plus généralement de savoir. Toni Negri et Carlo Vercellone soulignent les conséquences de cette novation : « Le phénomène clé n’est plus l’accumulation de capital fixe, mais la capacité d’apprentissage et de création de la force de travail [3]. » L’efficacité ne réside plus dans les gains de temps de travail, mais dans les processus d’apprentissage et d’innovation. Cela permet de contourner, par la faible intensité capitalistique, les formes de rente des entreprises concentrées ou en « 360 degrés », et d’intégrer les évolutions sociétales.

Chasser en meute...

22Cessons d’éreinter le système, cessons d’en profiter en dévoyant parfois le statut de l’intermittence, l’utilisation de la subvention, du bénévolat à des fins commerciales… Agissons comme les poissons en bancs, les oiseaux dans les nuées, ne nous nuisons pas les uns les autres mais écoutons-nous, collaborons, contractualisons… en toute confiance.

23Dans le banc de poissons, chacun est aidé, guidé par ceux qui l’entourent. Tous sont connectés. Le mouvement est doublement agile. Chaque poisson l’est, mais ils le sont aussi ensemble. Chaque poisson a sa place dans un ensemble plus large. Il peut compter sur ceux des alentours pour organiser le mouvement global, l’adaptation au milieu, la défense face au danger... Un coup d’épée dans un banc de poissons le divise et il part se recomposer plus loin, tandis qu’un gros poisson tout seul sera blessé ou tué… Le coup d’épée peut être un élément de l’environnement : loi, révolution numérique, Tafta, Commission européenne, gouvernement, syndicats et groupes d’influence… Le banc de poissons permet de se protéger des gros prédateurs, et dans le secteur de la culture ils sont peu nombreux mais bien présents, réduisant la création au profit du divertissement. Et, curieusement, ils sont salués ! La culture manque franchement d’entreprises ou d’organisations de taille moyenne capables de protéger les toutes petites structures et dans le même temps de se dresser face aux grands groupes, abrutis de profits, qui marchandent la culture comme des savons.

24Le banc de poissons est doublement remarquable. Il n’efface pas les singularités et les résistances : tout poisson est autorisé à en sortir, de même que toute organisation est libre de son chemin. Mais surtout, il peut avoir la taille d’un gros poisson, sans en avoir les défauts (concentration, centralisation, hiérarchie verticale, nécessité d’une rentabilité globale qui assèche parfois les entités qui le constituent en leur enlevant leur marge artistique ou créatrice…). Il peut gagner toutes les batailles sans avoir à déclarer la guerre !

25La culture est un bien facile à partager. Aussi souhaitons-nous bâtir des relations d’alliance entre toutes les structures, quelle que soit leur forme, qui partagent cette volonté commune de contribuer à un futur souhaitable, d’agir ensemble, de permettre un mouvement collectif et partagé, intégrant l’action des citoyens... Il faut seulement de solides contrats, entre toutes les parties, pour que cela fonctionne.

26Il nous faut réconcilier le symbolique et le réel, l’immatériel et le plaisir. Il nous faut redire notre appartenance à une société déterminée et sûre de ses valeurs. Reprendre un dialogue inédit entre le privé et le public. Dépassons les visions d’un passé idéalisé sans nous ruer aveuglement vers un modèle qui remettrait tout en cause et nierait la place des individus et des citoyens. Il s’agit donc pour le moins d’inventer un capitalisme éclairé, une nouvelle ère industrielle, comme nous l’avons toujours fait… À l’avant-garde des mutations, montrons l’exemple.

27À l’heure de nos économies atterrantes, la seule richesse, le seul capital, est et demeure la confiance. Le reste n’est que de la tuyauterie.

  • Pour aller plus loin

    • Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.
    • Jean-Marc Borello, François Bottollier-Depois et Nicolas Hazard, L’Entreprise du xxie siècle sera sociale (ou ne sera pas), Paris, Rue de l’Échiquier, 2012.
    • Yves Citton, Renverser l’insoutenable, Paris, Le Seuil, 2012.
    • Karl Marx, Le Capital [1867-1894], Paris, Gallimard, « Folio essais », 2 vol., 2008.
    • Pierre-Michel Menger, Portrait de l’artiste en travailleur. Métamorphoses du capitalisme, Paris, Le Seuil, 2002.

Mots-clés éditeurs : association, coopérative, économie, écosystème, entreprise, numérique, valeur sociale

Date de mise en ligne : 01/04/2017

https://doi.org/10.3917/nect.003.0048b