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Article de revue

« Tu fais un truc qui n’est pas légal mais qui est légitime en fait » : coller contre les féminicides

Pages 158 à 166

Citer cet article


  • Guellier, M.
(2022). « Tu fais un truc qui n’est pas légal mais qui est légitime en fait » : coller contre les féminicides. Mouvements, 112(4), 158-166. https://doi.org/10.3917/mouv.112.0158.

  • Guellier, Mathilde.
« “Tu fais un truc qui n’est pas légal mais qui est légitime en fait” : coller contre les féminicides ». Mouvements, 2022/4 n° 112, 2022. p.158-166. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-mouvements-2022-4-page-158?lang=fr.

  • GUELLIER, Mathilde,
2022. « Tu fais un truc qui n’est pas légal mais qui est légitime en fait » : coller contre les féminicides. Mouvements, 2022/4 n° 112, p.158-166. DOI : 10.3917/mouv.112.0158. URL : https://shs.cairn.info/revue-mouvements-2022-4-page-158?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/mouv.112.0158


Notes

  • [1]
    S. Marteau, « Le mouvement Collages féminicides se déchire sur la question trans », Le Monde, 31 janvier 2020.
  • [2]
    L’acronyme TERF pour « Trans exclusionary radical feminists » est souvent utilisé comme une injure pour désigner les féministes qui se positionnent contre les droits des personnes trans et souhaitent les exclure du mouvement féministe.
  • [3]
    J. Radford et D. E. H. Russell (dir.), Femicide : the politics of woman killing, New York, Twayne, 1992. Traduction personnelle.
  • [4]
    Entretien avec Alix, Collages féministes Fortes, 4 mars 2020.
  • [5]
    C. Achin et D. Naudier, « Trajectoires de femmes “ordinaires” dans les années 1970 », Sociologie, vol. 1, 2010/1, p. 77-93.
  • [6]
    A.-C. Millepied, « L’autodéfense féministe : entre travail sur soi et transformation collective », Nouvelles questions féministes, vol. 36, 2017/2, p. 50‑65.
  • [7]
    Observation de l’assemblée générale de Collages Féminicides Paris, 8 février 2020.
  • [8]
    Entretien avec Emma, Collages féminicides Paris, 28 novembre 2019.
  • [9]
    Entretien avec Chloé, Collages Féminicides Fortes, 4 mars 2020.
  • [10]
    Charte de Collages féministes Fortes, rédigée en mars 2020.
  • [11]
    2019 V.384 Vœu relatif à la tolérance des affichages de sensibilisation aux « féminicides », Extrait du registre de délibération du Conseil de paris, séance des 1er, 2, 3, 4 octobre 2019.
  • [12]
    Communiqué de presse de Collages féminicides Paris, le 25 novembre 2019. https://twitter.com/CollagesParis/status/1198889958205001728?s=20&t=olQ3h79IiOaLBsmJS6HW3A, consulté le 5 juillet 2022.
  • [13]
    Les colleureuses ont toutefois pu faire l’objet de lourdes sanctions que ce soit à Nantes en 2020 où les colleureuses sont interpellées puis accusés de « rébellion en réunion sans armes » et sont aujourd’hui en attente du procès. C’est aussi l’exemple d’un collage sur Matignon en 2019, sur lequel je reviens ensuite, pour lequel les militantes ont reçu de fortes amendes.
  • [14]
    M. Guellier, « Ce ne sont pas des militantes, ce sont des familles de victimes. » L’appropriation de la cause des féminicides, Mémoire de master 2 de science politique, Université Paris-Dauphine, Paris, 2021, p. 46-50.
  • [15]
    Communiqué de presse de Collages féminicides Paris, op. cit.
  • [16]
    Extrait du compte rendu d’une observation participante à Paris, 16 février 2020.
  • [17]
    P. Bourdieu, « Les trois états du capital culturel », Actes de la recherche en sciences sociales, 1979, p. 3-6.
  • [18]
    Extrait de compte rendu d’une observation participante à Paris, 18 février 2020.

1 « Elle le quitte, il la tue », « Sarah, tuée par son ex, 98e féminicide », ou « Féminicides : État coupable, justice complice », tels sont quelques-uns des slogans qui se multiplient dans l’espace public depuis août 2019. La typographie est toujours la même : des lettres capitales peintes en noir sur fond blanc. La thématique est elle aussi constante : il s’agit de dénoncer les féminicides, et plus largement l’ensemble des violences sexistes et sexuelles. Le collage d’affiches n’est pas une pratique militante nouvelle. Mais le mouvement actuel, lancé à Paris par l’ex-militante Femen Marguerite Stern, a rapidement pris de l’ampleur et gagné en visibilité médiatique, au point qu’on a pu le qualifier de « vitrine de l’activisme féministe » [1]. Dans différentes villes françaises et européennes, des collectifs revendiquant la non-hiérarchie et la mixité choisie entre femmes et minorités de genre se sont formés autour de ce mode d’action illégal, principalement passible d’une amende pour affichage sauvage (le « brief légal et juridique » produit par Collage Féminicides Paris indique qu’il existe un « flou juridique » car « les collages ne [sont] pas des graffitis et peuvent être enlevés sans dégrader la surface »).

2 Par ailleurs, s’organiser collectivement, la nuit, entre femmes et minorités de genre afin de s’exprimer constitue en soi une transgression des normes de genre et par extension une subversion de l’ordre social. Bien que l’expression elle-même ne soit pas utilisée par les militantes que j’ai pu rencontrer, ces collages relèvent ainsi pleinement d’un exercice du droit à la liberté d’expression, droit par nature contestataire. Quelles sont les revendications portées par ces militant·es ? Au nom de qui et de quoi s’expriment-ils/elles ? De quelle manière régulent-ils/elles leurs pratiques ?

3 Le texte qui suit s’appuie sur une enquête de terrain réalisée aux débuts du mouvement, entre novembre 2019 et mars 2020, auprès de deux collectifs de collages : Collages Féminicides Paris (CFP), fondé à l’été 2019, et un collectif créé à l’automne 2020 à Fortes, nom fictif d’une ville moyenne de province. Le nombre de colleureuses étant moins important à Fortes qu’à Paris (une dizaine de personnes contre plus d’une centaine), le nom fictif de la ville vise à garantir l’anonymat des enquêtées. Le matériau récolté se compose d’une dizaine d’entretiens auprès de colleureuses et d’un nombre égal d’observations participantes.

Enjeux d’écriture et sujet politique de la lutte : des femmes aux femmes et minorités de genre

L’ensemble des personnes rencontrées lors de cette enquête sont des femmes et j’utiliserai donc majoritairement le féminin dans cet article. Néanmoins, le mouvement fonctionne en mixité choisie – femmes et minorités de genre – et revendique le terme de « colleureuses », que je reprends aussi. Au moment de l’enquête, fin 2019-début 2020, ce terme émerge progressivement sans s’imposer encore complètement (par exemple, les communiqués de presse sont toujours signés « les colleuses »), mais c’est aujourd’hui le seul terme utilisé par les militant·es de Collages Féminicides Paris. L’importance accordée aux termes utilisés – de « colleuses » à « colleureuses » – renvoie à une controverse plus large au sein des mouvements féministes, celle de leur « inclusivité », et plus précisément ici de la prise en compte des personnes trans. Cet enjeu renvoie au sujet politique de la lutte féministe, c’est-à-dire à la question de savoir au nom de qui et pour qui s’effectue la lutte. Le sujet politique « femmes » des débuts du mouvement a progressivement été étendu par les collectifs de collage aux « femmes et minorités de genre », jugées elles aussi victimes du sexisme et du patriarcat. Cette question a été clivante au sein du mouvement, conduisant notamment à un conflit entre les colleureuses et la fondatrice Marguerite Stern, qualifiée de TERF [2]. Celle-ci a depuis quitté le mouvement, dont elle se serait sans doute vue exclue à terme.

4 J’examinerai d’abord la pratique des collages comme façon pour les militantes de (re)prendre le pouvoir en se réappropriant la rue, avant d’analyser les discours de justification qu’elles mobilisent. Je reviendrai ensuite sur les formes de censure auxquelles les colleureuses s’exposent et les manières dont elles y font face.

(Re)prendre le pouvoir : coller la nuit, en groupe, entre femmes

5 Fin août 2019, des féministes réalisent de premiers collages à Paris, en se mobilisant autour d’une revendication : la lutte contre les féminicides. L’objectif est double.

6 En premier lieu, il s’agit de mettre en avant une appréhension de ces meurtres fondée sur le genre, au contraire du cadre d’interprétation proposé par les médias dominants. Le féminicide, soit le « meurtre d’une femme par un homme parce qu’elle est une femme » [3], s’inscrit ainsi dans un continuum de violences genrées, dont il constitue la forme extrême. Pour les féministes, ces meurtres ne sont pas des actes isolés (et en particulier, les meurtres conjugaux ne sont pas des « crimes passionnels » découlant d’un amour « fou »). Les collages visent ainsi à transformer l’image des violences faites aux femmes comme relevant de la fatalité au profit d’une compréhension de ce phénomène comme un scandale dont sont responsables les pouvoirs publics et la société dans son ensemble.

7 En second lieu, en collant illégalement, la nuit, en groupe, il s’agit de se réapproprier la rue en tant que femmes et minorités de genre. Cet enjeu, mis en avant dans la communication du mouvement, est souvent repris par les colleureuses lorsque je les interroge :

8

« Il y a ce côté empouvoirant, et puis je pense que c’est un peu grisant aussi, t’y vas tu fais ton truc, c’est surtout ça ouais, reprendre le pouvoir, et puis, c’est un peu paradoxal, mais dans cette illégalité tu te sens un peu en sécurité parce que t’es face à des personnes qui sont en conformité avec toi, sur tes opinions, sur tes positions, et tes luttes, et c’est ça qui est intéressant. »

9 Les propos d’Alix mettent en avant la possibilité de subvertir les rapports de domination en se réappropriant la rue, qui comme elle le souligne est habituellement « tellement un lieu de violences [pour les femmes] ». Le fait de se retrouver et de se reconnaître entre femmes et minorités de genre permet aux colleureuses de légitimer cette pratique de transgression des normes sexuées : il s’agit d’investir l’espace public, habituellement dominé par les hommes, sans avoir peur. Se retrouver au sein d’un groupe qui partage une même lecture de son expérience joue un rôle de soutien essentiel, toutes les enquêtées expliquant qu’elles seraient « incapables de coller seule[s] » (Jade, Collages féminicides Paris). Ces militantes sont des femmes de 20 à 30 ans, de classe moyenne et supérieure, situées politiquement à gauche, attirées par l’action directe, qui partagent une proximité sociale, voire affective. Jade, colleureuse à Paris, explique ainsi que les collages lui ont permis « de découvrir des groupes de personnes avec qui [elle] se sent en sécurité et avec lequel [elle] partage ces sentiments-là ». Coller à plusieurs permet aux militantes de bénéficier d’une forme de validation mutuelle, de puissance d’agir [5], et ainsi de déconstruire la socialisation genrée qui les assigne à une posture de vulnérabilité [6].

10 L’objectif affiché de se réapproprier la rue est donc rendu possible par la mise en œuvre d’une pratique collective par des militant·es qui partagent certaines caractéristiques communes, a minima la volonté de lutter contre les violences sexistes et sexuelles. Au-delà de l’empouvoirement procuré par la pratique, les colleureuses mettent en avant la légitimité du message transmis – la dénonciation des violences sexistes et sexuelles – pour justifier le bien-fondé de ces collages.

Des collages illégaux mais légitimes ? Registres de justification de la pratique

11 En utilisant la désobéissance civile, les colleureuses souhaitent « dénoncer les violences conjugales et les violences faites aux femmes et [montrer leur] colère face à l’inaction du gouvernement et de la société » [7]. Pour légitimer leur pratique, les militantes avancent ainsi l’objectif d’impulser une « prise de conscience des gens » (Roxane, Collages féminicides Paris). Elles se défendent pourtant souvent de tout illégalisme :

12

« En fait on colle la nuit, parce que si on colle le jour, c’est possible il y en a qui le font mais c’est plus galère. Et non, justement on ne veut pas du tout être anonymes, on refuse, on ne veut pas être masquées parce que on considère que, dans les faits, on est obligé de coller la nuit, mais on considère que ce qu’on fait ce n’est pas illégal quoi. Tu vois quand la police met trois minutes à appeler des renforts pour des nanas qui sont en train de coller, et que par contre il y a une nana qui est morte il y a une semaine parce qu’ils n’ont pas été assez rapides, c’est juste pas possible. »

13 Alix, colleureuse à Fortes, explique que « ce n’est pas légal, mais c’est légitime » car il s’agit d’une « cause juste », reprenant les mêmes arguments qu’Emma sur l’inaction de la police lors de dénonciations de violences conjugales. Le discours de ces militantes renvoie aussi à celui porté par le collectif Collages Féminicides Paris qui indique dans son « brief légal et juridique » que « la justice et l’État français doivent nous écouter. Nous considérons que nos actions sont nécessaires et leur réalisation vitale, dépassant amplement les risques encourus ».

14 Pour certaines cependant, l’illégalité est une composante revendiquée de leur militantisme, au nom de leur rapport critique aux institutions étatiques, particulièrement la police. C’est le cas de Chloé, qui se situe politiquement à l’extrême gauche :

15

« Sur la police, Caroline elle a dit un truc un jour à une réunion, où tu étais d’ailleurs, elle a dit “bah ouais c’est illégal mais je vous emmerde en fait”. J’y repense souvent et je me dis “on ne peut pas en dire plus”. Surtout quand on a mon avis sur la police c’est un peu une forme de provocation de faire quelque chose d’illégal et de dire “vous ne me faites pas peur et en plus, je vous emmerde”. »

16 Ce discours est typiquement porté par les colleureuses qui se définissent comme anarchistes. Tara, à Fortes, juge ainsi le mouvement « libre » car il n’est pas « déclaré », et explique qu’il faut « faire tomber l’État ». Le sentiment de liberté individuelle offert par les collages fait ainsi écho à son positionnement politique d’ensemble.

Risques juridiques faibles et soutien institutionnel à la cause

17 Au-delà des registres de légitimation mobilisés par les militantes, les collages se voient facilités par deux éléments contextuels. D’abord par la faiblesse des risques juridiques encourus, dont les colleureuses sont informé·es, ensuite par la tolérance institutionnelle à l’égard des collages, envers laquelle les militant·es se montrent assez critiques.

18 Les potentielles sanctions juridiques se voient régulièrement rappelées au sein des discussions internes de Collages Féminicides Paris. Le collectif parisien recommande de ne pas coller sur un bâtiment public, la sanction financière étant plus importante, de ne pas courir à l’arrivée de la police, ce qui rendrait les colleureuses passibles de délit de fuite, ou encore de ne pas avoir d’objet illicite sur soi en collant. Si j’ai été rapidement informée de ces quelques règles à suivre à mon entrée au sein du collectif parisien, déjà structuré, cela n’a pas été le cas à Fortes. C’est seulement à la suite d’une interpellation (qui n’a donné lieu à aucun contrôle d’identité ni verbalisation) que les colleureuses de Fortes se sont progressivement renseignées sur leurs droits, en échangeant avec une militante de Collages Féminicides Paris, puis en partageant ces informations au sein du collectif. Elles ont alors rédigé une charte indiquant que les militantes doivent « avoir conscience que lorsque [elles] s’engag[ent], [elles] sont dans l’ILLÉGALITÉ et [que] le DANGER/RISQUE [est] permanent ». La charte précise qu’elles peuvent être accusées de « délit de fuite », de « refus d’obtempérer » ou encore de « destruction de lieux publics ou privés ». Elle est assortie de conseils, comme celui de ne pas « courir.fuir », ne pas « hurler police » et insiste aussi sur ce que la police a le droit de faire ou non en cas d’interpellation [10]. Dans les faits, lors d’un collage, les militant·es s’exposent principalement à un contrôle d’identité et à des amendes, même si celles-ci sont rares. Collage Féminicides Paris précise dans un document que le nombre d’amendes reçues est faible et que « dans 90 % des cas vous ne rencontrerez même pas la police, ou votre rencontre permettra un dialogue avec les forces de l’ordre ». Lors des observations participantes que j’ai pu effectuer, sur une dizaine de sessions de collages, seul un contrôle d’identité a été effectué et aucune des militantes n’a été verbalisée.

19 En outre, les collages bénéficient d’une tolérance voire d’un soutien institutionnel. À Paris, concernant « les affiches de sensibilisation aux féminicides », la mairie a émis le vœu que « la ville fasse preuve de tolérance sur ces campagnes d’affichage » et « qu’elle puisse intervenir en soutien à ces collectifs par la diffusion de ces mêmes messages […] » considérant notamment l’intérêt général des messages diffusés [11]. De plus, en novembre 2019, le responsable de la communication du Premier ministre a invité Collages Féminicides Paris à coller sur les murs de Matignon pour marquer la fin du Grenelle contre les violences conjugales [12]. Cette bienveillance relative [13] envers les collages est sans doute liée à la diffusion des idées féministes, à la prise en charge de la question par les politiques publiques et au soutien transpartisan à la lutte contre les violences faites aux femmes. En effet, les féminicides ont progressivement été mis à l’agenda politique et reconnus comme problème public à l’occasion du Grenelle consacré à cette thématique à l’automne 2019 [14].

20 Néanmoins, si au sein du mouvement certain·es se satisfont de la visibilité accrue qu’offre cet appui institutionnel, pour d’autres il s’agit de « [les] récupérer en termes de com’ » (discussions internes au sein du collectif), autrement dit d’utiliser leur action militante pour valoriser la politique gouvernementale menée contre les violences sexistes et sexuelles, que les militant·es critiquent. À ce titre, le collectif parisien a fermement dénoncé la demande de collage formulée par Matignon. Les militantes ont qualifié cette demande d’« hypocrisie gouvernementale », rappelant que les colleureuses avaient reçu une amende pour avoir collé sur les murs de Matignon lors des semaines précédentes et précisant qu’elles « n’[ont] pas vocation à décorer la ville mais bien à dénoncer l’inaction de l’État en rappelant les noms de celles qu’ils ont laissées mourir » [15]. Au cours de conversations informelles, certain·es militant·es m’ont indiqué leur réticence à coller sur les panneaux d’affichage libre, considérant ne pas avoir besoin d’autorisation pour coller. Ces réserves traduisent leur souci de préserver l’autonomie du mouvement mais aussi, pour une partie d’entre elles, leur rejet des institutions, en accord avec leurs opinions politiques, comme je l’ai évoqué plus haut.

Une censure morale ? Négocier sa pratique face aux passant·es

21 Plus qu’à la censure des autorités, c’est à celle des passant·es que les colleureuses s’exposent. Pour y faire face, plusieurs outils et stratégies sont employés afin d’assurer la réalisation des collages. L’une de ces pratiques consiste à poster un·e « guet » afin de vérifier que la police n’arrive pas ou que personne ne l’appelle, mais aussi pour gérer les potentielles interactions avec les riverain·es. En effet, si certain·es d’entre elleux soutiennent l’activité des colleureuses, d’autres se montrent suspicieux·ses, voire hostiles :

22

Nous commençons un collage, un monsieur, d’une cinquantaine d’années, sort tout de suite de l’immeuble sur lequel nous sommes en train de coller. Il est à une dizaine de mètres et nous crie qu’il est le gardien de l’immeuble et que l’on doit partir, sinon il appelle la police. Les militantes, notamment Daphné, la plus âgée d’entre nous, tente de négocier, lui disant sur un ton agacé que le mur ne lui appartient pas. Le gardien ne veut toutefois rien entendre et nous répète que si l’on ne part pas, il appelle la police. Dans le même temps, une dame sort elle aussi de l’immeuble et dit, sur un ton agressif, qu’elle va nous frapper si on colle sur l’immeuble. Le collage ne peut pas être mené à son terme et Daphné, particulièrement énervée leur crie alors qu’il et elle contribuent à assurer l’impunité des agresseurs plutôt qu’à soutenir les victimes de violences. D’autres militantes diront juste après “c’est Daphné ça, elle essaie toujours de négocier”, sous-­entendant que peu importe la situation elle ne veut jamais abandonner un collage sans avoir essayé de convaincre les personnes qui y sont préalablement opposées [16].

23 La véhémence des riverain·es agit ici comme un rappel à l’ordre social et sexué. L’espace public, tout comme les murs des bâtiments privés, ne peuvent faire l’objet d’une appropriation militante, encore moins quand ce sont des personnes minorisées qui les investissent et que les messages collés dénoncent des violences systémiques. De façon peut-être contre-intuitive, les rappels à l’ordre social sont ainsi parfois davantage le fait des riverain·es que des institutions.

24 Néanmoins, il arrive que les tentatives pour convaincre les passant·es réussissent, comme lors d’une autre session de collage, à Paris, en février 2020, où la situation était toutefois moins conflictuelle. Un homme, âgé d’une soixantaine d’années, apercevant le collage « Sexagénaires, laissez les jeunes filles tranquilles », demande qu’on lui explique le sens de ce message. Bien que méfiante, Jade, colleureuse parisienne, lui répond calmement que de nombreuses filles mineures se font agresser par des hommes plus âgés, précisant que ses sources sont l’INSEE et le gouvernement. L’homme reprend alors son chemin en nous souhaitant bon courage. Dans une situation incertaine où les passant·es peuvent éventuellement être convaincu·es par la discussion, les militantes dialoguent ainsi sur un ton calme et en s’appuyant sur des sources chiffrées. À l’inverse, quand la situation est identifiée comme perdue d’avance ou menaçante, le ton change, les colleureuses anticipant qu’elles ne pourront pas poursuivre leur collage et qu’elles s’exposent à des risques plus importants (menaces, injures, etc.).

25 La capacité à argumenter, particulièrement sur un registre dépassionné, est liée à la possession de capitaux culturels [17]. Ces capitaux ont pu être acquis par les militantes via leur socialisation familiale et scolaire, mais aussi via des engagements militants précédents. C’est le cas pour Jade, qui a déjà milité dans plusieurs collectifs et effectué du plaidoyer.

26 Si à Paris les militantes tentent de négocier et d’adopter un rapport dépassionné à la cause, la situation est différente à Fortes. Les colleureuses sont plus réticentes à l’idée d’expliquer leur démarche aux passant·es, et encore davantage à celle d’argumenter si ces dernièr·es expriment un désaccord. Elles préfèrent éviter autant que possible ce type d’interaction. Cette réticence peut s’expliquer par leur capital culturel moindre, qui les rend moins à l’aise lorsqu’il s’agit de s’exprimer en public. En effet, par rapport aux Parisiennes, ces dernières viennent de milieux sociaux plus modestes, ont un niveau de diplôme moins élevé et moins d’expérience militante. Elles font donc le choix de coller tard (après 23h), uniquement du dimanche au mercredi (jours réputés plus calmes) et en évitant les rues trop passantes.

27 Par ailleurs, lors des collages, elles se couvrent le visage avec une écharpe ou une capuche et ne partagent aucune photo montrant leur visage sur les réseaux sociaux, afin de ne pas être identifiées. À Fortes, la discrétion est donc de mise. Par exemple, lors d’une session de collage en février 2020, une militante demande « s’il ne faudrait pas prévenir quand il y a des passants », tandis qu’une autre s’inquiète qu’un passant les suive après un collage. Chloé est l’une des militantes les plus actives et gère le compte du collectif sur Instagram. Se définissant comme anarchiste, elle est très méfiante à l’égard de la police et des personnes extérieures au groupe. Elle vérifie l’identité de chaque personne qui est ajoutée au groupe WhatsApp sur lequel les militantes s’organisent en expliquant que c’est « super facile d’infiltrer le groupe et de saboter des trucs ». De plus, lorsqu’elle colle, elle vérifie à plusieurs reprises qu’il n’y a personne dans la rue qui la regarde car « on ne sait pas à qui on a affaire en fait : on ne sait pas si les gens sont en faveur du mouvement ou pas, c’est ça qui est un peu inquiétant ». La légitimité acquise par sa position peut ainsi contribuer à orienter les pratiques des autres colleuses, qui s’attachent alors à faire elles aussi preuve de discrétion, a fortiori dans un groupe beaucoup plus restreint que les groupes parisiens. Ce souci de discrétion, s’il ressortit certainement de facteurs sociaux, peut ainsi être aussi pour partie dû à la dynamique particulière du groupe de Fortes.

28 Les colleureuses se transmettent également des astuces pour rendre leurs collages plus durables, notamment en limitant les décollages, qui sont fréquents :

29

Nous sommes cinq et collons dans une rue « Céder n’est pas consentir ». Une militante passe une première couche de colle, Aurélie colle le slogan, puis une autre colleureuse repasse une couche de colle. Manon propose ensuite de strier les feuilles avec une clé – technique qu’elle a apprise lors de l’assemblée générale de Collages Féminicides Paris quelques semaines auparavant – et Aurélie lui conseille d’attendre que le slogan collé soit un peu plus sec pour que les feuilles ne se déchirent pas en les striant [18].

30 D’autres militantes collent en hauteur à l’aide d’une perche afin de les rendre plus inaccessibles à des personnes souhaitant les décoller. Des stratégies de vigilance vis-à-vis des collages sont également mises en œuvre. Les colleureuses indiquent par exemple aux autres militantes du collectif quand un slogan est dégradé afin qu’il soit réparé, en recollant les lettres déchirées ou en transformant le message si celui-ci n’est plus lisible ou que son sens a été modifié.

31 Ainsi, les colleureuses entendent se (ré)approprier la rue, en collant en groupe la nuit. La pratique, illégale, est justifiée par l’objectif légitime de dénoncer les violences sexistes et sexuelles dont sont victimes les femmes et les minorités de genre. Au-delà d’une dualité entre « liberté d’expression » et « censure », les rappels à l’ordre social et sexué prennent alors la forme, parfois contre-intuitive, d’une opposition des riverain·es plus importante que celle des institutions policières. Les collectifs de collages se multiplient depuis 2019 et les thèmes des sessions s’élargissent. Des collages ont été effectués en soutien à Black Lives Matter et au collectif La Vérité pour Adama, ou encore aux Ouïghours. Si les collages contre les féminicides sont peu réprimés institutionnellement, rien ne dit que cette tolérance se maintiendra vis-à-vis des collages portant sur des thématiques moins acceptées politiquement.


Date de mise en ligne : 25/01/2023

https://doi.org/10.3917/mouv.112.0158