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Un féminisme anticolonial : l’Union des femmes de La Réunion (1946-1981)

Pages 141 à 149

Citer cet article


  • Paris, M.
(2017). Un féminisme anticolonial : l’Union des femmes de La Réunion (1946-1981) Mouvements, 91(3), 141-149. https://doi.org/10.3917/mouv.091.0141.

  • Paris, Myriam.
« Un féminisme anticolonial : l’Union des femmes de La Réunion (1946-1981) ». Mouvements, 2017/3 n° 91, 2017. p.141-149. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-mouvements-2017-3-page-141?lang=fr.

  • PARIS, Myriam,
2017. Un féminisme anticolonial : l’Union des femmes de La Réunion (1946-1981) Mouvements, 2017/3 n° 91, p.141-149. DOI : 10.3917/mouv.091.0141. URL : https://shs.cairn.info/revue-mouvements-2017-3-page-141?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/mouv.091.0141


Notes

  • [*]
    Doctorante en science politique, CEESP, Paris 1 Panthéon Sorbonne.
  • [1]
    Isnelle Amelin citée par J.-L. Collongues, « Il faut toujours se rendre utile est sa devise », Le Quotidien, 16 septembre 1993, p. 16-17.
  • [2]
    Sur la notion de biopolitique, voir M. Foucault, « Il faut défendre la société », Cours au Collège de France, 1975-1976, Paris, Seuil/Gallimard, 1997, p. 213-235.
  • [3]
    Sur la dimension genrée du biopouvoir, voir notamment S. Federici, Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, Genève-Montreuil / Marseille, Entremonde / Senonevero, 2014, p. 29 et suivantes. Sur la notion de travail reproductif, voir P. Tabet, « Fertilité naturelle, reproduction forcée », N.-C. Mathieu (dir.), L’arraisonnement des femmes, essais en anthropologie des sexes, Paris, EHESS, 1985, p. 61-146 ; E. N. Glenn, « De la servitude au travail de service : les continuités historiques raciales du travail reproductif payé », E. Dorlin (dir.), Sexe, race, classe, pour une épistémologie de la domination, Paris, PUF, 2009 ; E. N. Glenn, Forced to Care : Coercicion and Careging in America, Cambridge, Harvard University Press, 2012.
  • [4]
    Le colonat partiaire est une forme particulière de tenure qui prévoit le partage des récoltes entre le locataire et le bailleur – le locataire doit au bailleur un tiers de sa récolte. Le bail à colonat partiaire est aboli en 2011 à La Réunion.
  • [5]
    G. Baret, « Poésie et réalité. La perle de la mer des Indes », Témoignages, 11 avril 1947.
  • [6]
    Isnelle Amelin citée par J.-L. Collongues, art. cit., p. 16.
  • [7]
    S. Fayolle, L’Union des femmes françaises : une organisation féminine de masse du parti communiste français (1945-1965), Thèse de Doctorat, université Panthéon-Sorbonne, Paris, 2005 ; S. Chaperon, Les années Beauvoir (1945-1970), Paris, Fayard, 2000.
  • [8]
    P. Ève, Tableau du syndicalisme à La Réunion de 1912 à 1968, Saint-Denis (Réunion), Éditions CNH, 1991, p. 80.
  • [9]
    Archives départementales de la Réunion (ADR), 41W46, Inspection du travail, Lettre de l’Inspecteur du travail Jean Rouquié au ministre du Travail et de la Sécurité sociale, 10 mars 1949.
  • [10]
    ADR, 41W47, Rapport de l’Inspecteur principal du travail au Préfet de La Réunion, 7 mars 1953.
  • [11]
    G. Drozin, Rapport « Les politiques sociales en matière d’action sociale à La Réunion depuis 1946 », Journées partenariales de l’action sociale, octobre 2001, [URL : http://www.irtsreunion.fr/IMG/file/observation/histoire.pdf].
  • [12]
    ADR 41W47, Inspection du travail, J. Rouquié, Le droit du travail à la Réunion : guide pratique n° 28, « Le personnel des services domestiques », 1956, adressé au préfet Monsieur Perreau Pradier, p. 10.
  • [13]
    « Les bonnes et les blanchisseuses réclament des salaires décents et le bénéfice des allocations familiales », Témoignages, 22 mars 1957.
  • [14]
    P. H. Collins, Black Feminist Thought : Knowledge, Consciousness, and the Politics of Empowerment, Boston, Unwin Hyman, 1990 ; « Shifting the Center : Race, Class and Feminist Theorizing about Motherhood », E. N. Glenn, G. Shang, L. R. Forcey (dir.), Mothering : Ideology, Experience and Agency, New York, Routledge, 1994, p. 45-65.
  • [15]
    Y. Kniebieler, La révolution maternelle depuis 1945, Paris, Perrin, 1997 ; « Féminisme et maternité », La revue lacanienne, 2, 2007, p. 11-17.
  • [16]
    Y. Kniebieler, La révolution maternelle, O. C., p. 29.
  • [17]
    A. Gautier, « Politiques démographiques et familiales dans les départements français d’Outre-mer depuis 1946 », Cahiers des sciences humaines de l’Orstom, 1991, no 4, p. 389-402 ; « La politique familiale dans les ex-colonies devenues départements français de 1940 à 1958 », Les Cahiers d’encrages, 1992, hors série, p. 46-53 ; A. Gautier, « Le long chemin vers l’égalité des droits sociaux pour tous les Français », Informations sociales, juin 2015, no 186, p. 68-77.
  • [18]
    A. Sauvy, « La population de La Réunion », Population, 10(3), juillet 1955, p. 541-542.
  • [19]
    ADR GB253, Rapport de l’inspecteur du travail Jean Rouquié et de l’inspecteur de la population et de l’aide sociale Pierre Mousnier Lompre, « Situation démographique de La Réunion d’après le recensement du 1er juillet 1954 », 1955.
  • [20]
    Ibid.
  • [21]
    Ibid.
  • [22]
    Loi 63-778 du 31 juillet 1963, JO du 2 août 1963, p. 07158. Le fond créé figure parfois sous le nom de FASSO (Fond d’action sanitaire et social obligatoire).
  • [23]
    Voir par exemple La Gazette de l’île de La Réunion, 24 février 1969, p. 2.
  • [24]
    Une reproduction de cette affiche apparaît – sans commentaire critique – dans D. Vaxelaire, Le grand livre de l’histoire de la Réunion, Volume 2, de 1948 à 2012, Saint-Denis (La Réunion), Éditions Orphie, p. 629.
  • [25]
    Archives intermédiaires du Conseil général de La Réunion (AI), 168PA24, rapport d’activité de l’AROF, janvier 1971.
  • [26]
    ADR 1521W191, AROF, Rapport d’activité de l’Association d’orientation familiale du département de la Réunion du 2 avril au 25 octobre 1967, 23 octobre 1967.
  • [27]
    L. Briggs, Reproduicing Empire : Race, Sex, Science and US Imperialism in Puerto-Rico, Berkeley, University of California Press, 2002.
  • [28]
    AI, 168PA24, AROF, « Rapport de l’Association d’orientation familiale en 1969 », 3 mars 1970 ; AROF, « rapport d’activité de l’Association d’orientation familiale au premier trimestre 1970 », 15 avril 1970.
  • [29]
    AI, 168PA24, AROF, « Rapport d’activité de l’Association d’orientation familiale, Deuxième trimestre 1971 », 28 juillet 1971.
  • [30]
    F. Vergès, Le ventre des femmes : capitalisme, racialisation, féminisme, Paris, Albin Michel, 2017.
  • [31]
    « La contraception », Heva, 1, décembre 1976, p. 13.

1Le 19 mars 1946, la loi transformant administrativement les dénommées « vieilles colonies » (Martinique, Guadeloupe, Guyane et Réunion) en départements français d’outre-mer (DOM) est adoptée à l’initiative des députés Aimé Césaire, Léopold Bissol, Raymond Vergès et Léon de Lepervanche. Au même moment, un mouvement anticolonial se construit dans ces pays, le plus souvent avec une composante féministe. Ainsi, à La Réunion, c’est au mois de mars 1946 que la section réunionnaise de l’Union des femmes françaises voit le jour, organisation renommée Union des femmes de La Réunion en 1958. D’emblée, cette formation s’engage à la fois dans la lutte pour les droits des femmes et dans le combat anticolonial, au même titre que l’Union des femmes martiniquaises et l’Union des femmes guadeloupéennes créées dans la même période.

2Il peut paraître paradoxal qu’un mouvement anticolonial se construise au moment même où le statut colonial de ces outre-mer est aboli. Qu’est-ce qu’être anticolonialiste dans ce qui est désormais présenté comme un DOM ? Qu’est-ce qu’être féministe et anticoloniale dans ce contexte ? Isnelle Amelin, secrétaire générale puis présidente de l’Union des femmes de La Réunion entre 1946 et 1994, déclare lors d’un entretien en se remémorant la période post-1945 : « Si nous n’étions plus des indigènes, nous n’étions encore que des demi-françaises [1] ». Elle met ainsi en avant la demande d’égalité qui s’exprime dans la volonté d’être reconnue française à part entière, demande qui a soutenu la revendication de la départementalisation. Elle souligne aussi le régime d’exception auquel la population réunionnaise reste assujettie malgré l’abolition officielle du statut colonial. La Réunion est en effet soumise à un régime juridique dérogatoire faisant que nombre de lois en vigueur en France, en particulier les lois sociales, ne s’appliquent pas ou s’appliquent différemment sous couvert de s’adapter aux réalités locales. Or ce régime dérogatoire révèle un traitement différencié et hiérarchisé des populations française et réunionnaise.

3Ce différentiel est repérable notamment dans les politiques démographiques menées par l’État français. En France, les pouvoirs publics soutiennent une politique nataliste supposée favoriser la croissance de la population française : une population nombreuse est considérée comme une condition de la grandeur nationale et de l’hégémonie impériale. À partir des années post-1945, La Réunion est au contraire considérée comme un département surpeuplé. La réorganisation d’une économie historiquement dédiée à la monoculture sucrière se traduit par une limitation du besoin de main-d’œuvre agricole et par l’apparition d’un chômage de masse formant aux yeux des pouvoirs une classe dangereuse – prompte à s’engager dans le mouvement anticolonial. Est ainsi produite une population jugée superflue, population majoritairement non blanche. Au nom de la dénommée « surpopulation », les administrateurs s’attachent à édifier des politiques visant à limiter la croissance de la population réunionnaise, en particulier sa frange pauvre et non blanche.

4Ce mouvement différentiel opposant une population dont la vie doit être protégée et optimisée à une population devant être réduite ou mourir relève d’une biopolitique, d’une gestion racialisée de la population [2]. Or, si le racisme constitue un opérateur décisif du biopouvoir, le genre forme aussi l’un de ses rouages essentiels dans la mesure où les femmes sont socialement placées au cœur des dispositifs de reproduction, chargées du travail reproductif, travail nécessaire à la persistance et à la perpétuation de la vie humaine [3]. Sous quelle forme une biopolitique est-elle mise en œuvre à La Réunion ? Comment participe-t-elle du régime d’exception auquel la population réunionnaise est soumise ? En quoi affecte-t-elle le corps et le travail des femmes ? Pour aborder cette histoire, je partirai d’en bas, à savoir de l’histoire des militantes qui se sont organisées pour leur survie et celle de leurs communautés à travers l’Union des femmes de La Réunion entre les années 1940 et 1970.

Lutter en tant que « femmes, citoyennes et travailleuses créoles »

5Les militantes qui fondent et dirigent la section réunionnaise de l’Union des femmes françaises font partie de cette minorité de Réunionnaises de la classe laborieuse ayant accédé aux métiers d’infirmière, de dactylographe, de secrétaire, d’institutrice, d’employée de commerce ou des télécommunications dans l’entre-deux-guerres. Ainsi, Isnelle Amelin est employée de banque ; Alicia Mazaka et Alice Peverelly sont sages-femmes ; Marie Gamel est une travailleuse agricole soumise au régime du colonat partiaire [4]. En 1947, un an après sa création, la section réunionnaise de l’Union des femmes compte 2 300 adhérentes [5]. Celles-ci sont pour la plupart ouvrières agricoles, paysannes, couturières, employées de maison, blanchisseuses ou sans emploi rémunéré. L’organisation rassemble ainsi une large frange pauvre et majoritairement non blanche de la population féminine réunionnaise.

6Trois principaux vecteurs de politisation expliquent l’engagement de ces femmes. Premièrement, les Réunionnaises obtiennent comme les Françaises le droit de vote et d’éligibilité en 1944, ce qui leur ouvre la perspective de participer à la vie politique. Certaines d’entre elles s’impliquent alors activement au sein du Comité républicain d’action démocratique et sociale (CRADS), large coalition politique regroupant toutes les formations politiques républicaines (communistes, socialistes, radicaux) revendiquant l’abolition du statut colonial et la mise en place de lois sociales protégeant la classe laborieuse. Lors du scrutin municipal de mai 1945, le CRADS remporte la majorité des communes contre les conservateurs (industriels, grands propriétaires terriens et commerçants). Isnelle Amelin et Marie Gamel deviennent alors conseillères municipales.

7Le mouvement syndical forme un second vecteur décisif de la politisation des femmes qui fondent la section réunionnaise de l’Union des femmes. Depuis 1944, Isnelle Amelin dirige le Syndicat CGT des employés de banque et de commerce qu’elle a fondé. Alicia Mazaka et Alice Peverelly dirigent le Syndicat CGT des sages-femmes assistantes. Ces militantes assument d’importantes responsabilités syndicales dans les années suivantes, à l’image d’Alice Peverelly devenue secrétaire administrative de l’Union départementale CGT, ou Marie Gamel, élue en 1956 vice-présidente d’une fédération syndicale réunissant des petit·e·s agriculteur·rice·s et des ouvrier·ère·s agricoles.

8Le mouvement communiste et sa composante féminine active en France, l’Union des femmes françaises (UFF), forment un troisième vecteur de politisation. Selon Isnelle Amelin, c’est une Française, Gabrielle Baret, « qui a eu l’idée de fonder ici l’Union des femmes françaises sur le modèle de ce qui existait en France [6] ». Gabrielle Baret est une militante communiste impliquée dans l’UFF à Marseille et qui s’établit à La Réunion dans l’après-guerre suite à son mariage avec un Réunionnais, Adrien Baret – élu en 1946 sénateur communiste de La Réunion. L’UFF s’est formée en France pendant la seconde guerre mondiale au sein des Comités Populaires de la Résistance [7]. Elle apparaît publiquement après la Libération, en 1944, dans le contexte où le droit de vote et d’éligibilité des Françaises vient d’être conquis. L’organisation est dirigée par des militantes actives au sein du Parti Communiste Français. Il s’agit pour ces femmes de se doter d’une organisation à même d’aborder les nouvelles perspectives découlant de cette toute nouvelle citoyenneté des françaises. L’UFF reprend les revendications portées par le PCF, en particulier son programme social, tout en insistant sur l’égalité des droits avec les hommes et sur l’importance de la participation des femmes à la vie politique. Pour les militantes réunionnaises, l’optique est similaire – beaucoup d’entre elles sont actives dans la fédération réunionnaise du PCF qui se forme en 1947 et dirige le mouvement anticolonial. Les lois relatives à la protection sociale, à l’augmentation des salaires et à l’égalité des salaires avec les hommes sont au cœur de leurs revendications. Elles entendent mener, en tant que travailleuses, une lutte commune avec les militantes communistes françaises contre l’exploitation capitaliste. Il s’agit en particulier de combattre le régime d’exception colonial soumettant les travailleuses colonisées à une exploitation particulièrement brutale menaçant leur survie et celle de leur famille.

« Subvenir aux besoins de nos familles »

9Le combat pour l’augmentation des salaires constitue un volet central de la lutte menée par l’organisation féministe réunionnaise. En 1950, le travail agricole mobilise 60 % des Réunionnaises salariées selon l’historien Prosper Ève et les services domestiques, secteur en constante expansion, en occupent près de 25 % [8]. Dès 1949, le Français Jean Rouquié, inspecteur du travail affecté à La Réunion, alerte le ministre au sujet des « salaires anormalement bas des manœuvres et ouvriers agricoles », jugeant « qu’ils demeurent pour le chef de famille nombreuse des salaires de détresse » [9]. Or, si le salaire des hommes est dérisoire, celui des femmes est encore inférieur. Jean Rouquié rappelle que, jusqu’en 1948, le salaire des femmes représente 50 % du salaire journalier des hommes [10]. Sous la pression des luttes syndicales et politiques, cet abattement est progressivement réduit, puis supprimé en 1951 au moment où le Salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) entre en vigueur à La Réunion. Néanmoins, ce SMIG est de 25 % inférieur à celui qui est fixé en France alors même que le coût de la vie est plus élevé [11]. En outre, l’inspecteur note qu’une grande partie des journaliers et journalières agricoles ne peut en bénéficier puisque le salaire à la tâche est le plus répandu.

10Les conditions d’existence des employées de maison sont encore plus précaires. Jusqu’en 1947, leur salaire n’est soumis à aucune réglementation, il est librement décidé par les employeur·se·s. Il est pour la première fois fixé par l’arrêté préfectoral du 12 novembre 1948 et représente alors 40 % du salaire des manœuvres ordinaires de l’industrie sucrière qui, de l’aveu même de l’inspecteur du travail, est un « salaire de détresse ». Lorsque le SMIG est institué, les employées de maison en sont exclues – ce jusqu’en 1979. Dans les années 1950, leur salaire représente le plus souvent 25 à 40 % du SMIG [12]. Elles sont en outre exclues du champ d’application de la loi du 20 juin 1936 relative à la semaine de 40 heures. Aussi, elles sont officiellement corvéables de 6h à 21h. Dans les faits, beaucoup d’entre elles sont recrutées depuis l’enfance, contraintes de loger chez leur employeur·se, tenues de veiller sur les enfants la nuit, privées de repos hebdomadaire, soumises à un contrôle constant de leurs activités et de leurs fréquentations et exposées au harcèlement sexuel de leur patron.

11De surcroît, contrairement aux autres salarié·e·s, les employées de maison sont exclues du bénéfice des allocations familiales – ce jusqu’en 1960. Cette exclusion dénie aux concernées leur qualité de mères. Organisées dans le Syndicat CGT des bonnes et des blanchisseuses, soutenues par l’Union des femmes, elles déclarent : « Les bonnes et les blanchisseuses ne veulent point voir leurs enfants mourir de misère et de faim ; elles veulent, par leur travail, pouvoir subvenir aux besoins de leur famille [13] ». En s’identifiant comme mères, elles dénoncent une économie reproductive racialisée précarisant les communautés non blanches : leur travail reproductif est placé au service des familles aisées – pour la plupart blanches et composée en grande partie par des fonctionnaires français·es affecté·e·s à la Réunion – et leurs conditions de travail et de rémunération ne leur permettent pas d’entretenir leurs propres foyers, de prendre soin de leurs propres enfants. La reproduction des classes hégémoniques blanches est ainsi facilitée au détriment de celle des groupes subordonnés. C’est face à cette forme de biopouvoir précarisant la majeure partie des Réunionnaises et Réunionnais que les militantes s’organisent. Leur lutte pour l’augmentation de leurs salaires et l’obtention des allocations familiales témoigne du fait que là où l’ordre racial s’efforce de mettre la maternité au service du groupe dominant, les femmes subalternes investissent la maternité pour la mettre au service des besoins du groupe dominé [14].

Conquérir les droits associés à la maternité

12Dans leurs luttes, les féministes réunionnaises, tout comme leurs homologues françaises, revendiquent leur qualité de mères. Leur optique est néanmoins différente. En France, la maternité occupe une place essentielle dans l’argumentaire féministe non seulement parce qu’elle est considérée comme une expérience commune à toutes les femmes mais aussi parce qu’elle légitime l’entrée des femmes en politique : c’est au nom du fait qu’elles enfantent et éduquent les futur·e·s citoyen·ne·s que les femmes réclament leur droit de participer à la vie politique [15]. Autrement dit, elles réclament leurs droits au nom du travail reproductif et maternel qu’elles accomplissent au service de la Nation française. De fait, la citoyenneté des femmes françaises s’accompagne des droits associés à la maternité : à partir de 1945, les Françaises, quelles que soient leurs conditions, jouissent par exemple des allocations familiales et de l’assurance maternité qui couvre l’ensemble des frais liés à l’enfantement et garantit un congé maternité rétribué [16]. Or, cette législation ne s’applique pas ou très partiellement en outre-mer.

13Ainsi, le régime des prestations familiales institué en France par la loi du 22 août 1946 dans une perspective explicitement nataliste n’est pas étendu aux départements d’outre-mer [17]. C’est la loi Landry sur les prestations familiales de 1932 qui y est appliquée. À la différence des prestations versées en France, ces allocations sont calculées sur la base du nombre de journées travaillées, ce qui exclut les femmes au chômage et pénalise lourdement les travailleuses précaires, l’immense majorité des salariées. De plus, la loi sur l’assurance maternité garantissant aux mères françaises la gratuité des soins médicaux, une indemnité journalière durant douze à quinze semaines et la sécurité de retrouver leur emploi, adoptée en France en 1945, reste longtemps sans effets à La Réunion. D’une part, le patronat réunionnais, mené par les propriétaires des terres et des industries sucrières, n’entend pas assumer le coût de la protection sociale des mères réunionnaises. D’autre part, les administrateurs français, invoquant la « surpopulation », s’entendent pour empêcher à La Réunion toute législation censée favoriser la natalité. Par exemple, s’appuyant sur l’étude du démographe Alfred Sauvy qui déplore que l’augmentation de la population réunionnaise « [soit] l’une des plus élevée du monde [18] », l’inspecteur du travail et l’inspecteur de la population et de l’Aide sociale estiment que « la croissance démographique est une catastrophe [19] ». Ils considèrent « que les différentes allocations instituées depuis la départementalisation contribuent à maintenir la natalité à un niveau élevé, car leur montant représente souvent, par rapport aux petits salaires, un apport pécuniaire qui va quelquefois jusqu’à doubler les ressources d’une famille [20] ». Aussi, ils proposent de réformer la législation sociale en instituant : « Des taux régressifs pouvant aller jusqu’à la suppression totale à partir de X enfants ; des allocations en nature remplaçant dans toute la mesure du possible les allocations en espèce ; […] Favoriser l’émigration spontanée des jeunes qui font leur service militaire soit vers Madagascar, soit vers la Métropole ; Supprimer les textes de lois qui font de la propagande anticonceptionnelle un délit et créer un réseau d’assistantes sociales susceptibles d’éduquer les familles en ce sens [21]. »

14Ces préconisations préfigurent la politique menée dans les années ultérieures. Ainsi, en 1963, le montant des allocations est rehaussé mais ces nouvelles allocations sont amputées de diverses prestations (notamment la prime de maternité et d’allaitement), elles sont dégressives à partir du quatrième enfant et elles sont toujours calculées selon des critères qui pénalisent les salarié·e·s précaires. De surcroît, une portion conséquente de ces allocations (35 % en 1964, 47,3% en 1976) est prélevée à la source : cette ponction alimente le Fond d’action social obligatoire (FASO) créé tout spécialement pour les DOM par la loi du 31 juillet 1963, géré par un comité présidé par le préfet [22]. C’est une rhétorique raciste qui soutient le prélèvement à la source des allocations : les mères réunionnaises sont jugées incapables de gérer l’argent destiné au soin de leurs enfants, accusées par exemple d’acheter du rhum plutôt que de la nourriture. Ainsi, les Françaises sont traitées par les pouvoirs publics comme les mères d’une nation voulue peuplée et en bonne santé et c’est à ce titre qu’elles jouissent de la citoyenneté et des droits sociaux associés à la maternité. Or, contrairement aux Françaises, les Réunionnaises ne sont pas considérées comme les mères des citoyen·ne·s nationaux·les mais comme les génitrices d’enfants considérés superflus, sans valeur économique. Elles sont ainsi au cœur d’un régime social et juridique dérogatoire qui les exclut structurellement des droits associés à la maternité comme l’illustre le régime spécifique des allocations familiales élaboré outre-mer.

Combattre la politique de contrôle des naissances

15Cette réforme des allocations familiales opérée en 1963 s’inscrit d’autant plus dans une optique antinataliste que la part des allocations prélevée à la source alimente la politique de contrôle des naissances qui se met en place dans cette même période. Le FASO finance en effet l’Association réunionnaise pour l’orientation familiale (AROF), formée le 6 juin 1966 à l’initiative du préfet, du président du conseil général et de sept autres conseillers généraux conservateurs. Dans une période où la contraception restait illégale en France, l’AROF ouvre des dispensaires proposant des contraceptifs aux Réunionnaises. Le slogan affiché sur tous les espaces publicitaires est alors « Famille peu nombreuse, famille heureuse [23] ». Il est bientôt remplacé par un « Assez ! » plaqué sur l’image d’une femme noire enceinte entourée d’une dizaine d’enfants [24].

16Attirées par la perspective d’accéder gratuitement à la contraception, les Réunionnaises fréquentent massivement ces dispensaires. Dix-sept centres fonctionnent en 1970 et ils accueillent 14 000 femmes [25]. Initialement, le « stérilet » (DIU) est le contraceptif prioritairement prescrit par les médecins de l’AROF. Ils jugent en effet la majorité des Réunionnaises incapables de respecter la posologie requise pour une utilisation efficace de la « pilule ». Très vite, ils constatent néanmoins qu’un nombre croissant de femmes refusent de recourir à ce procédé. Aussi, ils estiment dès 1967 que « la méthode idéale devrait réunir les conditions suivantes : être inoffensive ; être passive car la discipline sexuelle comme toute autre discipline n’est accessible qu’à une petite minorité ; posséder une action immédiate et prolongée pendant 3 à 6 mois et une efficacité à 99 % au moins et renouvelable pendant toute la période de fécondabilité. Ces qualités semblent ne pouvoir être réunies que dans un produit injectable par voie générale [26] ». Ce produit injectable, loin d’être inoffensif, c’est le Depo-Provera. Il a, tout comme les DIU, été expérimenté sur les Portoricaines et les Mexicaines dans les années 1960 [27]. À La Réunion, le Depo-Provera représente, fin 1969, 40 % des prescriptions, 60 % en 1970 [28]. De l’aveu même d’un médecin de l’AROF, cette méthode contraceptive « s’adressait aux femmes peu motivées (grandes multipares) [29] ». L’Union des femmes de La Réunion se lance alors dans une campagne d’information contre le Depo-Provera, exposant ses effets sur la santé des femmes. Les militantes dénoncent le régime discriminatoire qui impose ce contraceptif aux Réunionnaises et le contre-indique pour les Françaises – mises à part celles internées dans les hôpitaux psychiatriques.

17De nombreux médecins dirigent aussi des femmes enceintes vers une clinique où, de notoriété publique, se pratiquent avortements et stérilisations. En 1970, avec l’appui de l’UFR, plusieurs femmes portent plainte pour y avoir été avortées et stérilisées contre leur gré. Cette lutte révèle publiquement que des milliers de Réunionnaises y ont subi des avortements et des stérilisations forcées [30]. Si l’UFR s’associe, dans les années 1970, au combat pour la légalisation de l’avortement qui est mené en France, elle souligne que « tant que notre peuple sera accablé par le colonialisme, les femmes ne pourront pas choisir le nombre d’enfants qu’elles désirent [31] ».

18Les féministes réunionnaises affrontent une biopolitique qui met leur travail, leur corps et leur sexualité au service de la limitation de la croissance de la population réunionnaise. Le régime d’exception qui régit la législation sur les salaires et l’économie du travail reproductif, les droits associés à la maternité ainsi que la politique agressive de contrôle des naissances sont au service du contrôle et de l’assujettissement d’une classe dangereuse, pauvre et non-blanche, objectivée comme superflue. C’est ce régime d’exception que les militantes appellent « colonialisme ». Lorsqu’elles fondent la section réunionnaise de l’Union des femmes françaises et réclament « une véritable départementalisation » – une décolonisation –, elles considèrent que l’égalité des droits avec les Françaises peut se conquérir par les luttes, graduellement. La persistance du colonialisme compromet néanmoins cet espoir, d’autant plus que leurs luttes restent pratiquement ignorées par les féministes françaises. En 1958, dans le sillage des luttes de décolonisation qui secouent l’Empire, elles renoncent à réclamer cette « véritable départementalisation ». Elles s’associent à d’autres mouvements de femmes colonisées et placent au cœur de leurs objectifs l’autodétermination, « la gestion démocratique de La Réunion par les Réunionnais.e.s eux-mêmes ». C’est par là qu’elles entendent conquérir un véritable pouvoir sur leur vie, leur travail, leur corps et leur sexualité.

19Elles sont ainsi partie prenante du mouvement anticolonial qui, mené par le Parti communiste réunionnais, réclame « l’autonomie démocratique et populaire » de 1959 à 1981. L’élection de François Mitterand à la présidence de la République, sa promesse d’une réforme de décentralisation répondant aux aspirations autonomistes, a finalement divisé le mouvement anticolonial jusqu’à le vaincre. Or, comme souvent, les vaincu.e.s furent effacé·es du récit historique hégémonique, et avec eux les luttes menées par les féministes réunionnaises contre la biopolitique coloniale française.


Date de mise en ligne : 28/08/2017

https://doi.org/10.3917/mouv.091.0141