Les idéologies de l'écologisme
- Par Ramachandra Guha,
- Traduit de l’anglais par Fabrice Flipo
Cet article est traduit de l’anglais et adapté pour la revue par Fabrice Flipo
Pages 34 à 47
Citer cet article
- GUHA, Ramachandra,
- Traduit de l’anglais par FLIPO, Fabrice,
- Guha, Ramachandra.,
- et al.
- Guha, R.,
- Traduit de l’anglais par Flipo, F.
https://doi.org/10.3917/mouv.077.0034
Citer cet article
- Guha, R.,
- Traduit de l’anglais par Flipo, F.
- Guha, Ramachandra.,
- et al.
- GUHA, Ramachandra,
- Traduit de l’anglais par FLIPO, Fabrice,
https://doi.org/10.3917/mouv.077.0034
Notes
-
[*]
Écrivain et historien indien né en 1958 dont les premiers travaux dans les années 1970 ont porté sur le mouvement Chipko et plus généralement sur la question de l’écologie dans un contexte colonial et décolonial. Auteur notamment d’une Histoire écologique de l’Inde,Oxford University Press, 1992 – non traduit, il a été notamment invité à la chaire Arne Naess à l’université d’Oslo.
-
[1]
Nous remercions l’auteur et l’éditeur pour leur autorisation de traduire ce texte.
-
[2]
J. Martinez-Alier, Ecological economics: energy, environment and society, Oxford, Blackwell, 1990.
-
[3]
L. Thurow, The Zero-Sum Society. Distribution and the possibilities for economic change, New York, Basic Books, 1980.
-
[4]
R. Kothari, « The Non-Party Political Process », Economic and Political Weekly, 19(5), 1984, p. 216-224.
-
[5]
Ndt : à Bhopal s’est produite l’une des pires catastrophes industrielles de l’histoire, avec l’explosion en décembre 1984 d’une usine de pesticides, causant la mort rapide de milliers de personnes, et des effets à long terme encore perceptibles de nos jours.
-
[6]
Tous les mots soulignés figurent dans le glossaire, à la fin du dossier.
Les courants principaux
1On pourrait définir un mouvement écologiste comme une activité sociale organisée consciemment vers la promotion d’un usage soutenable des ressources, stoppant la dégradation de l’environnement ou permettant la restauration environnementale. Vu sous cet angle, l’Inde comporte une grande diversité de mouvements environnementaux ou écologistes qui impliquent les membres de l’une ou plus des trois catégories suivantes : les omnivores, les peuples des écosystèmes (ecosystem people) et les réfugiés écologiques. Dans cette multiplicité de mouvements on peut discerner sept courants principaux. Deux d’entre eux se focalisent exclusivement sur la conservation de la nature, l’un sur la base de ses aspects esthétiques, récréationnels ou scientifiques, et l’autre en fonction de traditions culturelles ou religieuses. Le mouvement de conservation de la nature sauvage (wildlife), qui attire principalement des omnivores urbains, représente le premier ; les paysans Bishnoi du Rajasthan qui protègent assidûment arbres khejadi, antilopes blackbuck et nilgai, gazelles chinkara et paons, le second. Un troisième courant s’intéresse surtout à l’efficacité dans l’usage des ressources, avec une perspective technocratique. Ce qui a conduit à la mise en place de programmes de gestion des terres et de programmes de gestion intégrée des eaux, conçus et dirigés par les omnivores.
2Mais les courants dominants de l’écologisme indien sont ceux qui ont l’équité en ligne de mire. Ils ont en grande partie émergé à la faveur de conflits entre les omnivores, qui ont bénéficié de manière disproportionnée du développement économique, et les peuples des écosystèmes dont les modes de vie [livelihoods] ont été sérieusement dégradés par la combinaison d’un flux de ressources qui leur est défavorable et de la dégradation croissante de leur environnement. Ces mouvements tendent à enrôler de petits groupes d’omnivores dotés d’une conscience sociale, qui travaillent avec un nombre très grand de gens des écosystèmes ou de réfugiés écologiques.
3Nous devons appeler ces mouvements « l’écologisme des pauvres », pour les distinguer de l’écologisme né de l’abondance et qui est si visible dans les sociétés capitalistes avancées de l’Occident [2]. Il y a quatre grands courants à l’intérieur de ces mouvements. Le premier souligne l’impératif moral de stopper la surexploitation et rendre justice aux pauvres ; il inclut les gandhiens. Le second se soucie de démanteler un ordre social injuste par la lutte, et attire principalement les marxistes. Le troisième et le quatrième courant soulignent l’importance de la reconstruction, cherchant à mettre en œuvre des technologies appropriées au contexte, ce qui peut se faire via la science ou les savoirs populaires et communautaires. Le dernier inclut les efforts spontanés au niveau des villages pour protéger et utiliser de manière durable les bois ou marais locaux, ou poursuivre des pratiques agricoles durables.
Les luttes écologistes (environmental struggles)
4Dans l’analyse des luttes écologistes, on doit distinguer leurs différentes expressions, matérielles, politiques et idéologiques. Le contexte matériel est celui de ruptures brutales d’approvisionnement, de menaces sur et de batailles pour les ressources naturelles. Dans ce contexte, l’expression politique de l’écologisme indien a été l’organisation par l’action collective de groupes de victimes de la dégradation environnementale. Même les urbains aisés, sujets de manière croissante à la pollution de l’air et du bruit, et privés d’accès à la nature, ont commencé à être perçus comme victimes de la dégradation environnementale, et ont monté leurs organisations, telles que le World Wide Fund Inde. Des universitaires occidentaux tels que Thurow [3] ont rangé l’écologisme parmi les préoccupations des classes moyennes aisées des pays riches, affirmant que les pays et individus pauvres n’étaient tout simplement pas intéressés. Pourtant il est de plus en plus clair que les mouvements écologistes indiens impliquent les pauvres et les victimes désavantagées de la dégradation environnementale. Dans le reste de l’article nous allons presque exclusivement nous soucier des luttes des peuples pour les écosystèmes.
5Les groupes écologistes se sont embarqués dans trois genres d’initiatives, liées les unes aux autres. Tout d’abord ils ont essayé, par le moyen de l’organisation et de la lutte, de prévenir les pratiques économiques écologiquement destructives, avec un succès variable. Ils ont ensuite cherché à promouvoir le message écologique, à travers un usage adroit des médias et aussi, de manière plus créative, par des camps d’écodéveloppement et des marches. Enfin les groupes ont mis sur pied des programmes de réhabilitation de l’environnement, tels que la reforestation ou la conservation des sols, restaurant les écosystèmes dégradés des villages et par là améliorant la qualité de vie de leurs habitants.
6Bien que cette myriade d’initiatives puisse être tenue pour politique par nature, elles ont presque toutes été mises en place par des groupes qui se sont tenus à l’extérieur du jeu politique formel des partis. Sur le spectre idéologique des partis politiques indiens (du BJP à droite au Parti communiste Indien à gauche), les partis établis, dont le leadership a servi la cause des omnivores, ont en commun d’avoir refusé de reconnaître l’appauvrissement continu des ressources naturelles indiennes, et la menace que cela constitue pour les modes de vie des populations vulnérables. Le travail d’éducation du public aux liens entre dégradation écologique et pauvreté rurale a été laissé à des groupes qui ne sont affiliés à aucun parti, que Rajni Kothari appelle les « formations politiques non-partisanes [4] ».
7Au cours de cette lutte, les groupes ont développé une critique incisive du processus de développement lui-même. Les écologistes et les intellectuels qui les soutiennent ont fait émerger des questions d’importance fondamentale à propos de la planification économique en Inde et ses biais en faveur du secteur industriel et commercial. De manière plus hésitante, ils ont essayé de proposer un cadre alternatif pour le développement, qui serait à la fois écologiquement soutenable et socialement juste. Bien que les perspectives soient variées à l’intérieur du mouvement, elles ont toutes en commun de porter cette question du débat public en termes d’options de développement.
Créer la prise de conscience
8Dans la plupart des conflits sur les ressources naturelles, les manifestations collectives (contre les agences de l’État ou les firmes privées) ont été accompagnées d’une couverture par la presse écrite. Parfois les leaders (tels que Sunderlal Bahuguna ou Baba Amte) ont eux-mêmes signé des articles dans les journaux pour attirer l’attention sur la lutte qu’ils avaient engagée. Des journalistes ont souvent relaté de manière empathique ces luttes et leurs implications. Depuis les années 1970 les articles de ce genre ont beaucoup augmenté, en anglais comme en langue indienne. Parmi les publications les plus notables, mentionnons les « rapports citoyens » et le magazine Down to Earth du Centre pour la science et l’environnement, basé à Delhi, et les livres et revues diffusées par le Kerala Sastra Sahitya Parishad, le mouvement kéralais populaire pour la science. Avec une radio et une télévision contrôlées par l’État, la presse papier a joué un rôle important.
9Qui veut comprendre comment la conscience écologique se diffuse ne doit pas non plus sous-estimer les moyens de transmission oraux. Par exemple le Kerala Sastra Sahitya Parishad a utilisé les pièces de théâtre et les chants pour sensibiliser à la déforestation et à la pollution dans tout le Kérala. Dans l’État voisin du Karnataka les thèmes de la surexploitation écologique ont été intégrés dans les représentations musicales traditionnelles de la côte ouest Yakshagana. « L’éco-camp » est une activité qui combine discussion et action, elle est largement utilisée par les groupes d’action pour promouvoir la reforestation et d’autres formes de restauration.
10Dans la sphère de la communication, la technique la plus créative rappelle le saint patron du mouvement, le Mahatma Gandhi. Elle consiste en un padayatra, une marche. Utilisée par Gandhi pour véhiculer le message de l’harmonie communautaire et par son disciple Vinoba Bhave pour convaincre les propriétaires terriens de donner de la terre aux sans-terre, elle a été ravivée de manière enthousiaste par les groupes écologistes. La première du genre a d’ailleurs été menée par l’un des disciples de Vinoba Bhave, Sunderlal Bahuguna et ses amis en 1982-1983. Cette marche transhimalayenne a couvert 4 000 km du Cachemire à Kohima.
11La marche la plus remarquable fut destinée à sauver les Ghats occidentaux, en 1987-1988. Après sept mois de préparation, impliquant 150 volontaires (issus du Kérala, du Tamil Nadu, du Karnataka, Goa et Maharashtra), la marche a démarré le 1er novembre 1987 de manière simultanée aux deux extrémités de cette vaste chaîne de montagnes, longue de 1 600 km, du Cap Comorin au Maharashtra. Trois mois plus tard, les marcheurs se sont rencontrés près de Goa. À ce moment-là ils avaient couvert environ 4 000 km de chemins escarpés, ayant rencontré plus de 600 villages. Les marcheurs, issus principalement des villes, avaient un profil diversifié en termes de provenance et d’âge. Leur but était triple : disposer d’informations de première main sur l’état de l’environnement et ses conséquences sur les communautés locales ; susciter une vigilance locale pour prévenir les dégradations ; et de manière plus générale couvrir l’opinion publique de la manière la plus large possible.
12Un des objectifs de la marche des Ghats occidentaux fut largement atteint : il était d’attirer l’attention sur d’autres écosystèmes que ceux de l’Himalaya, qui dominaient dans le débat écologique indien. Du fait de leur diversité biologique (1 400 espèces endémiques de plantes à fleur, par exemple) et des nombreuses rivières dont elles sont la source, ces montagnes sont cruciales pour la stabilité écologique de la péninsule indienne, comme l’Himalaya l’est pour la plaine indo-gangétique. Cette marche en a inspiré d’autres, dans d’autres écosystèmes montagneux vulnérables. Une marche pour « sauver les Nilgiris » fut ainsi organisée. Elle s’acheva par un meeting public dans la station de Ootacamund à Noël 1988. Une autre marche a cherché à « sauver les Sivaliks », au Jammu et Cachemire en 1991. Le Vanya Chaitanya Yatra (la marche de la prise de conscience des forêts) a mis en avant les liens entre dégradation environnementale et pauvreté tribale, exemplifiée par la déforestation, la pollution, la mainmise sur les terres et le déplacement des populations. De manière plus récente un groupe d’orientation gandhienne a organisé une marche de deux mois sur 600 km, du Gujarat à l’Haryana, pour attirer l’attention sur l’extraction minière et l’abattage forestier illégaux dans les Aravalli.
13Une dernière illustration de cette technique met en lumière non pas une région mais une ressource : l’eau. C’était la marche du Cap Comorin (Kanyakumari), organisée par le Forum national des peuples de pêcheurs en avril 1989, sous le slogan « protéger l’eau, c’est protéger la vie ! ». Comme dans le cas de la marche des Western Ghats, deux équipes sont parties de manière indépendante l’une de l’autre, l’une de Bombay et l’autre d’un village de pêcheurs au Bengale. Ils ont marché et organisé une grande quantité de meetings et de séminaires dans les villages rencontrés. Bien qu’initiée par des pêcheurs, cette marche a eu un écho beaucoup plus large. Les marcheurs ont étudié non seulement les rendements décroissants des pêcheries, mais aussi la pollution côtière provoquée par l’industrie et les villes, ainsi que la destruction d’écosystèmes clés tels que les mangroves et les estuaires.
14Les objectifs de la marche étaient les suivants :
- amener à la prise de conscience concernant les liens entre l’eau et la vie et encourager les initiatives populaires pour protéger l’eau ;
- construire un réseau de personnes concernées par ces enjeux ;
- faire pression sur le gouvernement pour faire évoluer la législation, démocratiser et renforcer les agences existantes ;
- évaluer les dommages déjà commis, identifier les manques en termes de recherche, et faire évoluer les pratiques pour régénérer les ressources aquatiques ;
- raviver et propager les pratiques de conservation de l’eau et les techniques de régénération des pêcheries.
15Les marcheurs des deux côtes ont convergé vers le Cap Comores, en mai 1989. Une exposition sur la pollution marine, mise sur pied par un lycée local, a suivi la marche jusqu’à la mer. Les participants, guidés par 100 femmes, se sont engagés à protéger les eaux et la vie. Une foule de près de 10 000 personnes, dont la moitié de femmes, est venue assister au meeting public. Malheureusement un incident provoqué par la police a conduit celle-ci à tirer sur les gens, et plusieurs personnes ont été tuées, provoquant l’arrêt de l’action. En dépit de cette fin abrupte, la marche a atteint ses objectifs.
16En tant que tactique de lutte et manière de provoquer une prise de conscience, le satyagraha et le padayatra ont reçu une couverture médiatique généreuse. Moins visibles, mais tout aussi significatifs, sont les programmes mis en place par les groupes d’action dans le domaine de la restauration écologique. Devant l’incapacité manifeste de l’État de restaurer les écosystèmes dégradés, un grand nombre d’organisations de bénévoles ont cherché à organiser les villageois à travers des programmes de reforestation, protection des sols et de l’eau, ainsi que l’adoption de techniques écologiques.
La réhabilitation écologique
17En s’intéressant principalement à la réhabilitation écologique plutôt qu’à lutter ou à chercher à attirer l’attention du public, certains groupes sont conduits à revivifier des traditions de contrôle communautaire, alors que d’autres sont influencés par la tradition gandhienne du travail constructif, par les mouvements religieux réformistes ou par l’exemple des organisations internationales. Des associations travaillant au départ sur la santé, l’éducation ou le soutien aux femmes se sont tournées vers la promotion de la gestion soutenable des ressources. Nous avons choisi ici de détailler deux cas impliquant une coopération internationale, et deux cas exclusivement locaux.
18Le premier cas est le Dasholi Gram Swarajya Mandal (DGSM), le groupe qui a été pionnier dans le mouvement Chipko, guidé par Chandi Prasad Bhatt. Une branche du mouvement a choisi de s’engager sur la déforestation himalayenne, à l’échelle locale et nationale, avec Sunderlal Bahuguna. Le DGSM, partant de la lutte, s’est orienté vers un travail de reconstruction à la base. Au cours de la décennie passée, le DGSM s’est concentré sur la reforestation dans les villages de la vallée supérieure de l’Alakananda. Deux caractéristiques sont remarquables, dans ces projets de plantation : le fait d’être pris en charge par des femmes, et le taux très élevé de réussite biologique, avec 75 % des jeunes arbres qui survivent – à comparer avec le taux de 14 % obtenu par le Département des Forêts. Dans les zones fortement érodées, les bénévoles ont mis en place des mesures appropriées de conservation des sols, telles que la biologisation des ravins, la mise en place de barrages de régulation et l’implantation d’espèces à croissance rapide. Le DGSM a enfin assuré la promotion de dispositifs efficaces sur le plan de l’usage de l’énergie, tels que les fourneaux et les centrales à biogaz.
19Une récente enquête du Satellite Applications Centre à Ahmedabad confirme l’efficacité de cette approche. Les terres cultivées ne constituent que 4 % du paysage total, dans ces terres montagneuses – 1 % de moins que la couverture neigeuse. En 1972, quand les premières photos satellite ont été disponibles, on pouvait voir que 9 % du territoire était sujet aux glissements de terrain ou autres formes de dégradation. Dans les années 1970 le DGSM a poussé à la reforestation. Mais les images satellites montrent une dégradation croissante, + 2 % en dix ans. Ce n’est que plus tard que les résultats sont devenus visibles. Dans les années 1980 la tendance s’est inversée. 6 % des terres ont ainsi été conquises entre 1982 et 1992.
20Le cas d’étude suivant a pris naissance non dans un mouvement mais à l’initiative d’une personne remarquable, Anna Saheb Hazare, habitant du village de Ralegaon Shindi, district d’Ahmednagar dans le Maharashtra. Ahmednagar est connu pour être une région sujette aux sécheresses ; un article du Bombay Chronicle daté du 2 mars 1913 le qualifiait de « district le moins bien doté d’Inde ». Quand Anna Hazare revint dans son village, prenant sa retraite au milieu des années 1970, la production agricole ne dépassait pas 30 % des besoins. Localisant rapidement le problème dans la rétention insuffisante des eaux de pluies, il organisa les villageois pour construire une série de retenues et de systèmes de drainage (nallah bandhs) sur les monts entourant le village. Le ruissellement fut considérablement réduit et les aquifères purent se recharger. Il y a maintenant assez d’eau pour tous, et les rendements des plantations ont fortement augmenté, au point de rendre possible l’exportation. À côté de cela, Hazare a mobilisé les villageois pour planter environ 400 000 jeunes arbres. Quand son village a commencé à être connu comme un modèle d’éco-restauration, Hazare a commencé à former des bénévoles afin de travailler dans d’autres villages. Il a aussi lancé une campagne contre la corruption dans les services gouvernementaux de foresterie. Récompensé par le prix Padma Shri, une distinction nationale prestigieuse, Hazare a renvoyé la récompense au gouvernement de l’Inde, pour lui signifier sa faillite dans la lutte contre la corruption.
21Chandi Prasad Bhatt et Anna Hazare sont parmi les écologistes les plus célèbres, en Inde. Leur présence dans le débat public au sens large, au travers du mouvement Sarvodaya dans un cas et de la carrière militaire dans l’autre, a sans aucun doute contribué à cristalliser les idées et les stratégies d’action auxquelles ils ont eu recours dans leur pratique de terrain. Mais à côté de ces exemples très connus existent de nombreuses initiatives qui restent totalement ignorées du reste du monde. En voici deux exemples.
22Le premier prend place dans deux villages, Hosgura et Rampura, dans le taluk [unité administrative] semi-aride de Pavgada, à la frontière entre le Karnataka et l’Andhra Pradesh. Les monts de cette zone vallonnée furent à une époque couverts de bois très résistants. Mais petit à petit ce couvert a disparu, coupé par les villageois et vendu aux marchands de charbon. Il y a dix ans de cela un groupe de 40 jeunes d’Hosgura ont mis sur pied un fonds et décidé de reforester les monts qui se trouvaient autour de leur village. Ils ont cherché et obtenu la coopération du conseil élu local, le panchayat du village. Les moyens mis en commun leur ont permis d’employer un garde chargé de surveiller les zones et par là, la régénération. Aujourd’hui la végétation est revenue et le petit groupe a gagné un peu d’argent en faisant quelques récoltes à une échelle très limitée. Le groupe a accepté de jouer un rôle similaire dans un autre village. Témoin de ce succès, un groupe de Rampura, un hameau proche, a engagé des actions similaires.
23Notre dernier exemple vient de l’État de Manipur, sur la frontière entre l’Inde et Myanmar. Les zones montagneuses de cet État sont habitées par des cultivateurs sur brûlis qui ont vécu complètement isolés jusqu’en 1910. Leur système de culture impliquait de laisser intactes des portions substantielles de forêt, où le prélèvement était considéré comme interdit et tabou. Ces tribus ont embrassé le christianisme entre 1910 et 1960, et coupé la plupart des forêts sacrées. Les résultats furent évidemment désastreux, le feu du brûlis ne pouvant plus être contrôlé et se mettant même à entrer dans les villages et à les réduire en cendres. Dans un grand nombre de villages, les habitants ont remis en place des « forêts de sécurité », bordant les habitations. Ces zones sont strictement protégées, aucune culture ni prélèvement ne sont autorisés. Le village a intégré cette règle et l’enfreindre revient à encourir les punitions habituelles, telles que donner un cochon en sacrifice et un festin pour tout le village. Ces tribus ont aussi restauré les forêts de bambou, dans lesquelles les seuls prélèvements autorisés sont destinés à la construction des habitations personnelles.
24Comme le montrent ces exemples, le travail de reconstruction peut aller main dans la main avec la lutte. Dans beaucoup d’autres instances, des groupes qui se refusent à la confrontation ont accompli un travail inestimable de promotion des techniques soutenables et de réhabilitation des terres dégradées. C’est pourquoi la réhabilitation constitue bien un troisième front du mouvement écologiste, complémentaire des activités d’information et des résistances populaires aux politiques étatiques.
Le développement vert [green development]
25Les groupes travaillant dans le domaine de l’environnement sont typiquement confinés à une aire limitée. Dans la décennie passée, certains d’entre eux ont essayé de développer une organisation à un niveau plus large et de se coordonner. Ce processus a reçu un élan considérable lors du rassemblement contre le « développement destructif » qui s’est tenu à Harsud en septembre 1989. Dans une rencontre ultérieure à Bhopal (à l’occasion du cinquantenaire de la tragédie [5]) des groupes ont participé à la formation du Jan Vikas Andolan (« mouvement du développement populaire ») ou JVA, une organisation de niveau national, cherchant à structurer les luttes locales, en particulier celles des peuples des écosystèmes.
26Au cours des quatre dernières années, le JVA a organisé des rencontres dans différents endroits du pays, impliquant un horizon très large de mouvements et d’individus. En se définissant comme un mouvement opposé au modèle de développement existant, le JVA entendait poursuivre ses propres objectifs, qu’il déclinait en quatre axes :
- coordonner l’action collective contre les politiques et pratiques destructives de l’environnement ;
- apporter à ces luttes une solidarité nationale ;
- mobiliser le grand public vers la nécessité de nouvelles voies de développement ;
- construire une vision alternative, écologiquement soutenable et socialement juste, pour l’avenir de l’Inde.
27Dans ce but le JVA a pris contact avec des groupes représentant les travailleurs du bâtiment, les pêcheurs et d’autres formations non-partisanes, dans le but de former une alliance nationale des mouvements populaires (1994).
28L’action collective au sens des trois formes génériques listées plus haut constitue le berceau du mouvement écologiste indien. Alors qu’un tel activisme est souvent caractérisé par son ancrage local, dans un seul district par exemple, les liens entre le niveau micro et macro ont été rendus plus explicites, au moyen d’une critique écologiste de l’idéologie dominante au sein des élites gouvernantes de ce pays, trop fondée sur l’imitation de l’industrialisation. Les écologistes ont soutenu de manière convaincante que l’intensification des conflits sur les ressources naturelles était une conséquence directe d’un modèle de développement intensif en énergie et en capital, tiré de l’expérience occidentale et mis en place au lendemain de l’indépendance. La planification du développement, étant analphabète en matière de ressources naturelles, est directement responsable de l’appauvrissement de la base nationale de ressources et des millions de ruraux qui en dépendent.
29Bien qu’il y ait un large accord au sein du mouvement écologiste en ce qui concerne les échecs du modèle présent de développement, il n’y a pas de fort consensus sur les alternatives. En réalité l’effort fait sur cette question est insuffisant. On peut identifier trois grandes perspectives idéologiques dans le mouvement, qui ne correspondent pas à trois grands mouvements mais qui suggèrent tout de même une classification.
Les croisés gandhiens [crusading gandhians]
30Le premier courant, que l’on peut nommer les « Gandhiens en croisade », s’appuie fortement sur un point de vue moral, voire spirituel, dans son rejet de la façon moderne de vivre. Ici la dégradation environnementale est d’abord vue comme un problème moral, qui s’enracine dans l’acceptation de l’idéologie matérialiste et consumériste, qui éloigne les êtres humains de la nature tout en encourageant les styles de vie gaspilleurs. Les croisés gandhiens affirment que la culture « orientale » se distingue par son indifférence, et même son hostilité, envers le gain économique. L’Inde doit donc abandonner sa quête d’un modèle occidental de développement, et revenir à ses propres racines culturelles. Ces écologistes entendent revenir à une société de villages, précapitaliste, qu’ils tiennent pour être l’exemple de l’harmonie sociale et écologique. L’invocation par Gandhi lui-même du Ram Rajya [6] (l’autorité mythique du roi Rama) est prise au pied de la lettre, plutôt que métaphoriquement. De ce point de vue les Gandhiens citent fréquemment les textes hindous pour attester de la révérence traditionnelle envers la nature et ses diverses formes de vie.
31Les croisés gandhiens ont travaillé très dur pour faire passer leur message de régénération morale partout dans le pays, et même partout dans le monde. Ils ont durement attaqué l’influence des philosophies modernistes – en particulier celles qui mettent l’accent sur le rationalisme et la croissance économique – sur l’intelligentsia indienne. À travers une parole écrite et orale, ils ont propagé une philosophie non-moderne dont les racines sont ancrées dans la tradition indienne. Dans ce courant on peut citer le leader chipko Sunderlal Bahuguna ; Vandana Shiva du côté de l’écoféminisme, et Ashis Nandy dans une forme plus sophistiquée de critique de la science.
Les écomarxistes
32Ce second courant est par bien des côtés opposé au premier. Les marxistes estiment que le problème est avant tout politique et économique, avec notamment l’inégal accès aux ressources. C’est ce qui provoque la dégradation de l’environnement. Dans une société indienne inégalitaire, les riches détruisent la nature dans leur course au profit, tandis que les pauvres cherchent simplement à survivre (les gandhiens ont tendance à nier que les pauvres contribuent aussi à la dégradation de l’environnement). Pour les marxistes écologistes, la création d’une société économiquement juste est une précondition logique pour une harmonie sociale et écologique. En pratique les activistes socialistes consacrent leurs efforts à organiser les pauvres en vue d’actions collectives, de manière à travailler à leur but plus lointain de redistribution du pouvoir économique et politique.
33Bien qu’incluant divers groupes Naxalites et chrétiens radicaux, les marxistes écologistes en Inde ont été plus étroitement apparentés au People’s Science Movements (PSMs), dont le but initial était « d’apporter la science au peuple », et qui se sont ouverts aux questions de protection de l’environnement. Les marxistes écologistes peuvent être distingués des croisés gandhiens sous deux aspects principaux : leur hostilité presque de principe envers la tradition (et leur croyance correspondante dans la modernité et la science moderne), et l’importance qu’ils accordent aux mouvements de confrontation.
Les partisans des technologies appropriées
34Les croisés gandhiens et les marxistes écologistes peuvent être vus comme les positions les plus extrêmes dans le mouvement écologiste indien, sur le plan respectivement de l’idéologie et de l’action politique. En raison de leur cohérence et de leur pureté idéologique, leurs arguments font souvent mouche auprès d’une grande diversité de personnes. Entre ces deux extrêmes toutefois, et occupant un vaste niveau intermédiaire, se trouve une troisième tendance qui prend le parti de ce qu’on peut appeler, en cherchant à être le plus consensuel possible, les « technologies appropriées ». Ce courant cherche à mettre en œuvre une synthèse opérationnelle entre agriculture et industrie, petites et grandes unités, entre les traditions technologiques de l’Occident et de l’Orient (ou entre le moderne et le traditionnel). Son ambivalence à l’égard de la religion et sa critique des hiérarchies sociales traditionnelles sont toutes deux manifestement influencées par le socialisme occidental. Et en mettant l’accent sur la nécessité d’un travail constructif, ce courant peut aussi s’apparenter au gandhisme. Les partisans des technologies appropriées ont accompli un travail pionnier dans la mise en œuvre et la diffusion de technologies économes en ressources, intensives en travail et émancipatrices sur le plan social. Ils ne cherchent ni à défier « le système », comme les marxistes, ni à en critiquer radicalement les soubassements idéologiques, comme les croisés gandhiens, leur ambition se porte plutôt sur le souci de démontrer la viabilité de voies sociotechniques alternatives à la centralisation et aux pratiques destructives qui sont actuellement à l’œuvre.
35Ces trois tendances sont représentées dans l’initiative écologiste indienne la plus célèbre, le mouvement Chipko. Le parti gandhien a été évoqué plus haut avec Sunderlal Bahuguna. Le courant marxiste était représenté par l’organisation de jeunesse Uttarakhand Sangarsh Vahini, qui a fait émerger des mouvements populaires contre l’exploitation forestière commerciale, les excès de l’extraction minière et le commerce illégal d’alcool. Les partisans des technologies appropriées ont quant à eux été représentés par le Dasholi Gram Swarajya Mandal, une organisation dont le travail en matière de restauration écologique était déjà reconnu.
36Ces différences de perspective peuvent être encore un peu mieux clarifiées en examinant l’attitude de chaque mouvement, en regard de la science et de l’équité, ainsi que l’échelle à laquelle chacun agit, ou encore son style. La plupart des croisés gandhiens rejettent le socialisme au motif qu’il s’agit un concept occidental. Cela les conduit à ne pas toujours accorder un très grand poids aux inégalités spécifiquement indiennes, voire à les justifier. Les marxistes ont clairement été les plus offensifs contre les inégalités de caste, genre et classe sociale. Les partisans des technologies appropriées ont été suffisamment influencés par les marxistes pour y être sensibles mais en pratique ils ont rarement la volonté de remettre en cause en profondeur les hiérarchies sociales. Face à la science, les gandhiens estiment qu’elle n’est qu’un maillon de l’édifice industriel, et à ce titre responsable de la plupart de ses pires excès. Les marxistes ne tarissent pas d’éloges, voire d’adoration quasi-religieuse, envers la science et la technologie moderne, qu’ils jugent être une composante absolument nécessaire d’un nouvel ordre social. Ici les partisans des technologies appropriées sont les plus judicieux, en prenant parti pour une réconciliation pragmatique entre les savoirs et techniques modernes et traditionnelles, dans le but de servir l’équité sociale, l’autonomie locale et la soutenabilité écologique.
37Les partisans de la technologie appropriée préfèrent par ailleurs agir à une échelle locale, au mieux celle d’un village, pour démontrer la viabilité d’un modèle de développement économique alternatif. Les gandhiens ont porté leur combat jusqu’à l’échelle mondiale. Ils ont souvent cherché à penser globalement et agir globalement, alors que les partisans des technologies appropriées pensent localement et agissent de même. Les marxistes se situent à un niveau intermédiaire, privilégiant parfois le niveau du district (comme dans le cas du Kerala Sastra Sahitya Parishad) à celui de l’État. Les trois courants diffèrent aussi par le secteur d’activité qu’ils choisissent de manière préférentielle ou prioritaire. Le romantisme rural a conduit les gandhiens à se focaliser sur les problèmes écologiques agraires, de manière quasi-exclusive, avec une hostilité bien connue à l’encontre de l’industrie moderne. Alors que les partisans des technologies appropriées reconnaissent qu’un certain degré de civilisation industrielle est inévitable, en pratique ils se soucient surtout de techniques adaptées aux besognes villageoises. Quant aux écologistes marxistes, ils ont, du fait de leur ancrage fort au sein des travailleurs, particulièrement mis en avant la question des pollutions et des conditions de travail.
38Ces trois courants représentent les trois forces les plus puissantes dans le débat écologiste indien. Mais deux autres points de vue bénéficient aussi d’un soutien important, en particulier de la part des omnivores. Le premier est la variante indienne d’un courant global, dont le but est la protection de la nature sauvage (wilderness). Les naturalistes indiens ont produit une documentation importante étayant le déclin des forêts et des espèces qui y vivent, appelant le gouvernement à prendre des mesures pour y mettre un terme. Bien que leurs efforts aient longtemps été tournés exclusivement vers la protection des grands mammifères, ils ont plus récemment repris la rhétorique de la diversité biologique et les arguments moraux en faveur d’une « égalité entre espèces », dans le but d’étendre le système de parcs et de sanctuaires et bannir toute activité humaine en leur sein.
La conservation scientifique
39Nous en arrivons à un courant de pensée qui est très influent au niveau de l’État et de ses agences. Se focalisant sur l’efficacité, il peut être appelé « conservation scientifique ». On trouve ici les travaux pionniers de B.B. Vohra, un haut fonctionnaire qui fut le premier à attirer l’attention du public sur la dégradation des sols et de l’eau. Dans un article précurseur et impressionnant, publié en 1973, il a pointé et documenté de manière très informée l’érosion, l’irrigation excessive et d’autres formes de dégradation des sols. À cette époque il n’y avait pas d’organisation ou de réglementation s’occupant de cette question à l’échelle nationale ; il n’y avait pas non plus de coordination entre les départements d’État concernés. Pour Vohra, ainsi que pour les premiers conservationnistes la solution résidait dans la création de nouveaux ministères et départements pour prendre en charge ces questions. Le gouvernement central, affirmait-il, « n’a pas d’autre option que de s’affirmer dans une position de direction de la gestion des sols et des terres, au moyen de mesures administratives et financières » (1973).
40Bien que ni la protection de la diversité biologique ni la conservation scientifique ne débouchent sur un soutien populaire, elles ont toutes deux eu une influence considérable sur les actions gouvernementales. Les deux courants voient en l’État le garant ultime de la protection environnementale, et leur lobbying intensif a informé une législation contraignante au service de la poursuite de cet idéal – ainsi le Wildlife Protection Act de 1972, modifié en 1991, le Forest Conservation Act de 1980, et l’Environment Protection Act de 1986. Mais en ne reconnaissant pas les racines sociales de la destruction de l’environnement, ils tendent à être considérés par les écologistes marxistes et les gandhiens comme une élite conservationniste qui n’a pas de légitimité.
41Le tableau ci-dessous résume les positions respectives de chacun des cinq principaux courants, au regard d’une série de choix pertinents par rapport à un nouveau paradigme de développement. Une telle perspective permet de se rendre compte d’une part que seuls les gandhiens et les écologistes marxistes ont une philosophie cohérence du développement, et d’autre part qu’il n’y a guère d’unanimité des courants entre eux, sur aucun des points jugés importants. En conséquence le débat sur ces questions comporte une dose importante d’acrimonie et d’excès en tous genres, ce qui peut être jugé caractéristique d’un mouvement jeune et radical, mais n’en est pas moins assez affligeant. Dans ces conditions il est peu surprenant que le mouvement écologiste fût peu capable d’articuler une alternative cohérente, pour corriger les défauts qu’il combattait. Ceci a permis aux partisans de l’ordre établi (les idéologues des omnivores) de disqualifier les écologistes, au motif de leur supposé rejet du progrès, ou encore de les faire passer pour des agents de l’étranger coupables de ralentir la marche en avant de l’Inde. De telles critiques sont pourtant réfutables, sur leur propre terrain, en construisant une voie alternative cohérente de développement qui accepte le fait que la majorité des êtres humains sont engagés dans la poursuite de leur intérêt.