Compte rendu

Langue et politique, passion française

Pages 107 à 117

Citer cet article


  • Fiala, P.
(2014). Langue et politique, passion française. Mots. Les langages du politique, 104(1), 107-117. https://doi.org/10.4000/mots.21639.

  • Fiala, Pierre.
« Langue et politique, passion française ». Mots. Les langages du politique, 2014/1 n° 104, 2014. p.107-117. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-mots-2014-1-page-107?lang=fr.

  • FIALA, Pierre,
2014. Langue et politique, passion française. Mots. Les langages du politique, 2014/1 n° 104, p.107-117. DOI : 10.4000/mots.21639. URL : https://shs.cairn.info/revue-mots-2014-1-page-107?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/mots.21639


Notes

  • [1]
    Ce texte constitue la partie initiale d’une contribution de Ronny Scholz et Pierre Fiala, « Sprache und Politik im Frankreich », à paraître en 2015 dans Vorläufige Gliederung des geplanten Handbuchs, Sprache und Politik, J. Kilian, T. Niehr, M. Wengeler éd.
  • [2]
    Là où l’allemand et l’anglais utilisent un seul mot, le français, comme d’autres langues romanes (italien, espagnol), distingue deux termes, langue et langage, qui ont accentué sinon fondé une distinction conceptuelle entre la faculté de langage, extensive, et l’objet langue, défini de façon structurelle. Cette distinction qui marque la réflexion théorique francophone est, on le sait, une source de difficulté pour les traducteurs.
  • [3]
    Les exemples ne manquent pas : insertion, assimilation, intégration, limitation, problème, seuil de tolérance, etc., autant de maîtres-mots qui ont marqué les différentes politiques d’immigration. Remplacement du terme juridique connoté inculpation par l’expression descriptive mise en examen ; du terme probatoire par le terme contrainte, jugé moins laxiste ; nouvelle terminologie pour le Code civil instaurant le mariage sans distinction de sexe, nommé mariage pour tous.
  • [4]
    L’extrême droite et les dirigeants du Front national en ont été les pourvoyeurs principaux depuis trente ans.
  • [5]
    Le terme technique sémantique s’est généralisé, souvent abusivement, dans les débats actuels et les commentaires politiques pour caractériser les arguments à caractère linguistique. Voir l’article intitulé « Marine Le Pen tente une bataille sémantique » (Le Monde, 5 octobre 2013), qui relate les tentatives répétées du Front national visant à empêcher que lui soit appliqué le qualificatif d’extrême droite, y compris par des moyens judiciaires, utilisant pour sa part l’expression « guerre sémantique ».
  • [6]
    Parmi les débats récurrents récents, entretenus par les médias et mobilisant la société au-delà des groupes institutionnels et des partis, on peut noter ceux sur les identités sociales, le sexisme, le genre et le mariage pour tous ; le voile islamique, l’islamophobie et la laïcité ; les ressources énergétiques et l’écologie politique ; plus anciens mais toujours présents, l’antisémitisme récurrent, la sécurité, la violence urbaine, les étrangers et le racisme ; les inégalités économiques et sociales, les réformes institutionnelles, de la santé, de l’éducation, des divers enseignements, de l’orthographe. Une étude détaillée de la parole sociopolitique circulante ferait apparaître sans doute une certaine baisse d’intensité du débat traditionnel et de l’investissement citoyen, ainsi qu’un déplacement des controverses vers les réseaux sociaux numériques et vers des débats plus minoritaires et plus violents.
  • [7]
    Livres politiques, biographies, essais divers, brochures, pamphlets, dictionnaires des divers parlers à la mode, de la langue de bois, de la langue de mousse, du parler parisien, etc.
  • [8]
    Il ne sera question qu’indirectement du vaste domaine théorique et d’intervention appelé politique linguistique (ou glottopolitique) qui désigne l’aménagement et la gestion par l’État de la langue française, de son statut national et international, de la francophonie, de la variété et des langues minoritaires de l’hexagone, des normes terminologiques, grammaticales, orthographiques, du système éducatif. Voir notamment à ce sujet Balibar et Laporte (1974) qui en ont étudié les origines (voir Branca éd., 2001), De Certeau et al. (1975), qui analyse la politique linguistique durant la Révolution, Calvet (1974), qui analyse les effets destructeurs de la politique coloniale sur les langues colonisées ; Vermès et Boutet (1987), qui ont souligné l’autonomie paradoxale entre les mesures politiques en France et les recherches effectives en sociolinguistique. Un ouvrage récent (Kremnitz éd., 2013) sur les langues parlées en France permet d’en mesurer les progrès scientifiques mais aussi politiques.
  • [9]
    Le terme discours, employé anciennement avec une valeur extensive englobant des manifestations multiples de la parole, s’est spécialisé à l’âge classique pour désigner l’expression verbale, écrite ou orale, de la pensée maîtrisée par la raison et/ou l’art oratoire. La linguistique structurale a précisé, d’une part, la définition du discours en le liant à l’ordre de langue et aux conditions de l’énonciation et a, d’autre part, élargi son extension aux diverses réalisations de la parole, prises pour objets d’observation par les sciences humaines et sociales.
  • [10]
    Voir Branca (1998) sur la notion de mot.
  • [11]
    Par exemple l’approche sociologique du « marché linguistique » de Bourdieu, les travaux sociolinguistiques de Calvet (1974, 1977, 1995) ancrés dans le politique, ceux de Guilhaumou (1998) ou de Boutet (2010) qui s’inscrivent comme des interventions scientifiques dans l’actualité politique et sociale.
  • [12]
    Guilhaumou (2006) en indique les moments principaux dans le chapitre « L’histoire des événements linguistiques. Le cas de la “Langue française” au xviiie siècle ». Voir aussi Auroux, 1986.
  • [13]
    Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), Essai sur l’origine des langues (1761), L’Émile (1762), Le Contrat social (1762) dont un manuscrit original est conservé à l’Assemblée nationale.
  • [14]
    Auteur notamment de Qu’est-ce que le Tiers-État ? (1789).
  • [15]
    Notion, introduite par Locke et développée par Siéyès, pour décrire d’un point de vue prescriptif les excès de l’éloquence politique.
  • [16]
    Liberté, égalité, fraternité ; Droits de l’homme et du citoyen ; Droite et Gauche ; Peuple et Nation ; La patrie en danger ; patriotes et émigrés ; La terreur à l’ordre du jour ; Les aristocrates à la lanterne, etc.
  • [17]
    Le Supplément du Dictionnaire de l’Académie de 1798 réunit les néologismes techniques, scientifiques et politiques qui fondèrent des tentatives éphémères ou durables de transformations sociales et politiques (nouveau calendrier, système métrique, institutions étatiques). Les dictionnaires, dès l’Ancien Régime et la création de l’Académie française (1636) sont en France un outil d’organisation politique et idéologique, qu’il s’agisse de la visée unificatrice des éditions successives du Dictionnaire de l’Académie, de la visée religieuse et morale des rééditions du dictionnaire de Furetière (1694) par les jésuites de Trévoux ou de la vaste entreprise progressiste de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1751-1772).
  • [18]
    L’abbé Grégoire, en réalisant son enquête sur les patois, jette les bases d’une politique républicaine de centralisation linguistique dans le prolongement de l’unification politico-linguistique entreprise dès l’Ancien Régime, sur des bases parfois aberrantes dont le Discours sur l’universalité de la langue française de Rivarol (1784) est un exemple. Voir Balibar et Laporte (1974), De Certeau et al. (1975), Auroux (1986).
  • [19]
    Les huit volumes (1985-2006) du Dictionnaire des usages sociopolitiques (1770-1815) proposent des analyses approfondies des mots fondateurs de la pensée républicaine.
  • [20]
    Des historiens contemporains (Koselleck, 1997) se sont référés à la période de 1750 à 1850 sous le terme Sattelzeit, qui voit l’élaboration en Europe des fondements de diverses théories politiques de la liberté où la Révolution française joue un rôle pivot essentiel. On notera toutefois une différence dans la tradition allemande plus conceptuelle, délibérative, ancrée dès son origine dans la réflexion logico-juridique autour de Leibniz, Grotius, Pufendorf. Cette tradition réflexive qui se prolonge à travers les concepts fondateurs du matérialisme historique et de l’économie politique de Marx se retrouve dans la pensée contemporaine de Weber à Habermas, ou dans le Dictionnaire des concepts sociopolitiques (1972-1997).
  • [21]
    Dans le premier chapitre de l’Histoire de la Révolution française, Michelet analyse dans le détail le choix des mots et des usages nouveaux (Tiers-État ; Députés, Peuple, Nation), des phrases clés, des actes de langage par lesquels le mouvement révolutionnaire réduit le pouvoir de l’Ancien Régime dans les premiers mois de 1789 et instaure le nom et le pouvoir de l’Assemblée nationale. On trouve là un modèle de pragmatique lexico-politique avant la lettre.
  • [22]
    Paul Lafarge décrit « La langue française, avant et après la Révolution » (L’Ère nouvelle, 1894, republié dans Calvet, 1977). Émile Zola, quant à lui, dans J’accuse (1898), mobilise les outils rhétoriques pour rétablir la vérité et l’honneur du capitaine Dreyfus et dénoncer l’antisémitisme régnant dans l’armée et les institutions. On notera l’importance de la tradition anarchiste (Leroux, Proudhon, Saint-Simon) durant tout le siècle. Angenot (2005) montre par ailleurs l’influence considérable des traductions des œuvres de Marx et Engels à la fin du siècle.
  • [23]
    La première guerre mondiale fait l’objet, on le sait, de nombreuses réflexions lexicales chez Proust (À la Recherche du temps perdu, 1913-1927) ou chez Barbusse (Le Feu, 1916).
  • [24]
    Dans l’Histoire de la langue française en 21 volumes, Brunot (1860-1938) propose une approche historique extensive (externe et interne) de la grammaire, du vocabulaire (général, technique, philosophique, littéraire) et notamment du vocabulaire sociopolitique (xviiie siècle et Révolution). On trouve dans les derniers volumes consacrés au xxe siècle d’importantes contributions sur le vocabulaire politique. Voir Tournier et al. (1995).
  • [25]
    Fondateur avec Marc Bloch de l’École des Annales qui, entre autres, introduit dans la méthode historique une conception globale et interdisciplinaire fondée sur la longue durée, la recherche des structures des faits sociaux et la collaboration étroite entre disciplines.
  • [26]
    Auteur de plusieurs études lexicales : « Frontière : Le mot et la notion » (1928), article qui s’inscrit dans une démarche de type structural, systématique, reposant sur les dictionnaires, de type onomasiologique, répondant à un plan fixe ; « Civilisation : évolution d’un mot et d’un groupe d’idées » (1929), article qui donnera lieu à de nombreux développements ; « Capitalisme et capitaliste : mots et choses » (1939) ; « Travail : évolution d’un mot et d’une idée » (1941).
  • [27]
    Revue de synthèse historique, 1926 ; repris dans Combats pour l’histoire, 1992.
  • [28]
    « Histoire et psychologie », 1938 ; repris dans Combats pour l’histoire, 1992, p. 218.
  • [29]
    Matoré (1951) étudie le vocabulaire social de 1848 à partir des textes littéraires de l’époque. Tournier (1975) abordera la même période à partir de l’analyse du vocabulaire ouvrier.
  • [30]
    Voir le Vocabulaire des institutions indo-européennes (1969).
  • [31]
    Voir par exemple les interprétations politiques profondément divergentes de la Révolution française par les historiens Soboul, Vovelle ou Furet.
  • [32]
    Rémont (1982) souligne l’apport nécessaire des approches lexicologiques, quantitatives notamment, à la science politique. Voir aussi Bacot (2011).
  • [33]
    Dictionnaire des usages sociopolitiques, 1750-1815.
  • [34]
    Voir les travaux de Tournier (1975) sur le vocabulaire des pétitions ouvrières de 1848, et les études collectives systématiques du vocabulaire syndical ouvrier au xxe siècle. Voir Hetzel et al. (1998).
  • [35]
    Tournier (1975, 1992, 1995, 2002, 2007) a défendu et illustré l’idée que la forme des mots porte toujours des traces de l’histoire sociale de leurs usages. S’appuyant sur des principes bakhtiniens, le lexicologue, à l’instar du préhistorien ou de l’archéologue, et parfois du poète, peut ainsi, en étudiant l’évolution de la forme des mots et de leur famille, leur morphologie, faire resurgir des mondes engloutis.
Français

Le lien entre la politique et le langage est complexe et fort. Il est porté en France par une lexicologie sociopolitique, théorique et pratique qui s’est développée du xviiie au xxe siècle. On en examine quelques étapes et quelques caractéristiques qui marqueront les travaux sur le discours et la communication politiques actuels.

  • lexicologie sociopolitique
  • sociolexicologie
  • lexicologie historique

Mots-clés éditeurs : lexicologie historique, lexicologie sociopolitique, sociolexicologie


English

Language and politics, a French passion

Language and politics, a French passion

Politics and language have a strong and complex relationship. In France such a link has evolved from the xviiith to the xxth century thanks to a socio-political, theoretical, and practical lexicology. This paper sets out to analyse a few stages and characteristics of the research work carried out on current political discourse and communication.

  • socio-political lexicology
  • socio-lexicology
  • historical lexicology

Mots-clés éditeurs : historical lexicology, socio-lexicology, socio-political lexicology


Español

La relación entre la política y el lenguaje es fuerte y compleja. Este vínculo es llevado adelante en Francia por una lexicología socio-política, teórica y práctica que se desarrolla del Siglo xviii al xx. Examinamos algunas etapas y características que marcaron los trabajos sobre el discurso y las comunicaciones políticas actuales.

  • lexicología socio-política
  • socio-lexicología
  • lexicología histórica

Mots-clés éditeurs : lexicología histórica, lexicología socio-política, socio-lexicología


Date de mise en ligne : 26/05/2014

https://doi.org/10.4000/mots.21639

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