Delphine Minoui, Badjens
Paris, Seuil, 2024, 160 p., 18 €
Pages 210 à 211
Citer cet article
- HARZOUNE, Mustapha,
- Harzoune, Mustapha.
- Harzoune, M.
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- Harzoune, M.
- Harzoune, Mustapha.
- HARZOUNE, Mustapha,
1 Delphine Minoui, journaliste franco-iranienne, raconte la vie d’une jeune fille de 16 ans dans un pays où règnent l’obscurantisme et le fanatisme religieux version mollah, c’est-à-dire sur un mode musulman, tendance chiite. La religion est rarement tendre pour les hommes, jamais pour les femmes. Zahra alias Badjens livre son histoire sur un mode intérieur, avec les mots, le phrasé, les images d’une adolescente.
2 Officiellement, elle se prénomme Zahra, il faut bien le prénom de la fille du prophète pour laver le péché du père « d’avoir songé à m’éliminer ». Officieusement, elle sera Badjens, prénom par sa mère attribué, comme pour se rebeller, « Bad-jens : mot à mot, mauvais genre. En persan de tous les jours : espiègle ou effrontée ».
3 Ce que décrit Delphine Minoui est connu mais il faut le répéter aux incrédules, et aux solidaires à géométrie variable qui, au nom d’une solidarité de classe, passent par perte et profit le sort des femmes. Il est tragique pour une femme ne pas avoir « la chance de naître dans le bon pays », tragique de naître en terre musulmane et patriarcale. Et cela commence avant la naissance. Lorsqu’il est annoncé que l’enfant à naître sera une fille, il est des hommes de la famille, le grand-père, un pasdar, un membre des Gardiens de la révolution en tête, qui exigent de provoquer un avortement car « en Iran tout se négocie, même la religion ». Pour une femme, « naître, c’était mourir. Mourir dans le regard des hommes », écrit Delphine Minoui. On pense ici à des passages de Houris de Kamel Daoud.
4 Rescapée, Zahra-Badjens restera, comme sa mère, invisible. À 3 ans, à la naissance de Mehdi, son jeune frère, elle comprend vite : « Jusqu’ici, je n’étais qu’une erreur. Désormais je serais celle qui s’écrase, se tait. Celle qui regarde par terre. […] À part pour Maman, je ne compte pas. Je suis invisible. » Invisible au point d’être « oubliée » lors d’un incendie !
5 La jeune fille sera Zahra et Badjens à la fois. Cette « double identité » s’imposera à l’école quand, à 9 ans, les fillettes reçoivent pour cadeaux un « tchador fleuri pour la prière et un foulard-cagoule bleu nuit pour l’école » pour se protéger… « des hommes, pardi ! » et ne pas brûler en enfer, prévient l’institutrice cerbère.
6 Jouant des interstices, contournant les interdits tout en se conformant aux attentes de son environnement, Zahra se « reprogramme ». « Il y aura un dedans et un dehors », « celle qu’on veut que je sois » et « celle que je veux être ». « Pas étonnant qu’on soit un peuple de schizos. C’est la seule voie pour s’en sortir. »
7 Sa mère, dont le père était « démocrate et pieux », qui a pleuré de « désespoir » à la prise de pouvoir de Khomeini et des mollahs, se sacrifie « intégralement » pour sa fille, « complice silencieuse de mon émancipation ». « Dès que papa tourne les talons, l’appartement se métamorphose. La télé s’anime. La voix de Maman égaie le salon. Elle chante par cœur “Bella Ciao” et “Le sultan des cœurs”. » Zahra-Badjens se construit des espaces, comme des « refuges », des « boucliers » : elle navigue sur Internet, échange sur les réseaux sociaux, lit Beauvoir, Arendt, Orwell ou le Tchèque Bohumil Hrabal, et, en l’absence de son père, transforme le logement familial en salon de tatouage.
8 À 12 ans, avec son cousin Ali, elle peut retirer son hidjab. « Ali, c’est un peu comme mon grand frère. Il a cinq ans de plus que moi. » « Avec lui, je me sens libre. En sécurité », pense la gamine, et pourtant… La « honte » retombe toujours sur les victimes, comme « la peur du jugement » et même la responsabilité. Badjens apprend qu’une jeune fille de 16 ans a été pendue pour avoir tué son violeur. Elle découvre que « l’apartheid des genres [est] sans aucune concession ! » et comprend « à quel point le combat des Iraniennes serait encore long et tortueux ».
9 Comme n’importe quelle fille de son âge, Zahra a « besoin de vie, de tendresse, de douceur », ce qu’elle ne trouvera pas avec Dariouch, son petit copain. Dans ce roman-confession, il est alors question d’homosexualité et de réflexion sur l’influence de la langue sur la sociologie d’un pays : « en persan, ce n’est peut-être pas anodin, il n’y a ni masculin ni féminin », ou plutôt « le masculin neutralise le féminin, l’annule et le tue ». « Et si les femmes avaient le pouvoir sur le verbe, serions-nous plus heureuses ? » demande la jeune fille.
10 Delphine Minoui, raconte la société iranienne, les manifestations de 2009, les mobilisations après l’assassinat de Mahsa Amini, les contrôles et les arrestations de la police des mœurs, les mensonges des autorités, les tortures et les violences. Badjens, qui rêvait d’exil, n’aspire plus qu’à rester. Dans les rues de Téhéran, résonne le slogan « Femme, vie, liberté ». À 16 ans, elle participe à sa première manifestation…
Mots-clés éditeurs : roman, jeune, france, iran, mollah, femme
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Date de mise en ligne : 13/01/2026