« Un éclairage sur le présent et la mémoire de l’exil »
- Discours de Fanny Michaëlis
Pages 159 à 160
Citer cet article
- Discours de MICHAËLIS, Fanny,
- Discours de Michaëlis, Fanny.
- Discours de Michaëlis, F.
https://doi.org/10.4000/14bbu
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https://doi.org/10.4000/14bbu
1 Tout d’abord, je voudrais remercier l’équipe de la Porte Dorée pour sa confiance. Je suis très heureuse et honorée de présider cette année le prix BD au côté du jury composé de Charles Berberian, auteur et illustrateur, et lauréat du Prix BD de la Porte Dorée 2024, d’Hélène Milano, réalisatrice et actrice, de Noam Roubah, producteur, de Jack Souvant, metteur en scène, comédien et créateur radiophonique, et d’Héloïse Massicot, lycéenne et membre du Book Club du pass Culture.
2 Chacun des ouvrages qui compose la sélection cette année nous propose à sa manière une traversée, un éclairage sur le présent et la mémoire de l’exil, avec des récits d’une grande variété narrative et graphique qui, à l’image de la mission du Musée national de l’histoire de l’immigration, reflètent, donnent à voir et à entendre la pluralité de notre mémoire commune, et de celles et ceux qui l’incarnent.
3 S’y mêlent les voix et les trajectoires des exilées d’hier et d’aujourd’hui, dont la multitude et les singularités nous parviennent à travers la bande dessinée documentaire ou de fiction, et ce, dans une grande diversité formelle telle que le noir et blanc et la couleur, la ligne claire et la peinture à l’huile, l’aquarelle, ou encore le collage.
4 Il serait toutefois difficile de parler des questions mises en lumière par le prix BD de la Porte Dorée sans parler du tournant auquel nous nous trouvons, sans s’interroger individuellement et collectivement sur notre engagement à agir face à la diffusion et l’offensive des idées réactionnaires et d’extrême droite en France et dans le monde. Car cette question s’invite partout, y compris dans le monde du livre, où le rachat de maisons d’éditions et d’organes de presse par de gros groupes aux connivences non dissimulées avec les idées d’extrême droite participe de cette accélération.
5 Parce que les récits de cette sélection du prix BD de la Porte Dorée 2025 convoquent le passé, celui-ci doit nous éclairer sur notre présent et les décisions politiques qui consistent en France, en Europe et ailleurs à stigmatiser, suspecter et précariser les personnes étrangères, contre toutes les recommandations des acteurs sociaux pourtant en première ligne, propulsant ces femmes et ces hommes dans des situations d’exploitation et de vulnérabilité accrues.
6 Parce que ces récits sont traversés par la mémoire des génocides, les conséquences de la colonisation et de l’impérialisme occidental, comment ne pas s’interroger sur les résonances qui s’invitent dans notre présent ici et dans le monde, sur la responsabilité de nos démocraties et sur notre devoir de dénoncer et d’agir en tant que citoyennes et citoyens, de travailleuses et travailleurs de la culture face aux violations du droit international et du droit humanitaire partout où il est bafoué, et en particulier à Gaza et en Cisjordanie, où l’on assiste impuissants à la destruction totale du peuple palestinien.
7 Car les livres ne sont-ils pas le lieu par lequel se transmet et s’écrit la mémoire, où s’explore le passé et s’inventent le présent et l’avenir ? En tant que travailleuses et travailleurs du livre et de la culture en général, nos outils de résistances, aussi humbles soient-ils, en sont plus que jamais le lieu, aux côtés de toutes les voix qui s’élèvent et qui luttent sur le terrain, qu’elles soient associatives ou militantes. La bande dessinée, ce médium « polymorphe », qui permet tout autant d’écrire à partir de l’image et de la matière, que de composer et de dessiner avec le langage et les mots, est un territoire de possibles où la fiction et le documentaire se réinventent au contact de la forme et du trait, eux-mêmes mus en retour par le récit. Mettre en valeur un médium qui peut tout à la fois se faire le support de ces mémoires et de ces voix, comme en incarner leur langage même, c’est ce qui a guidé ici notre choix.
8 Et c’est pourquoi aux côtés du jury, je suis très heureuse de remettre le prix BD de la Porte Dorée 2025 à Kamel Khélif pour Dans le cœur des autres aux éditions le Tripode. Ce livre qui explore l’exil et l’errance de l’intérieur, pour nous en faire goûter au plus près la solitude aiguë, la mélancolie, autant que l’âpre acuité d’un regard que seul celle ou celui qui se trouve poussé à la marge par le déracinement ou le deuil d’un amour peut porter sur ce monde, au seuil duquel il se tient.
9 En s’emparant du « je », Kamel Khélif rend, dans ce récit d’une grande beauté plastique, réalisé à la peinture à l’huile, un corps, un regard, et une voix à celui qui fait ici l’expérience de l’exil et de l’errance. C’est par la voix de cet homme déraciné, poussé dans les marges, hanté par la perte d’un amour, que le monde nous apparaît jusque dans ses infimes secousses, qu’on en reçoit l’écho vibrant, alors même que le corps du narrateur ne semble plus représenter de limite étanche entre son intériorité et ce qui l’entoure. Un écho et une clairvoyance auxquels seul peut-être un cœur mis à nu et dépouillé peut avoir accès.
10 Envers et contre toutes les formules qui assignent l’autre à sa condition « d’étranger », de « migrant », lui retirant son nom, son visage, sa mémoire. Ce livre magnifique nous offre au contraire, par ses grandes qualités graphiques et poétiques, une vision de l’intérieur de l’errance, sur notre monde, et nous rappelle à notre responsabilité et à notre humanité.
11 Écoutons-la.
Cet article est accessible en accès ouvert dans le cadre de notre modèle Souscrire Pour Ouvrir.
Date de mise en ligne : 15/07/2025
https://doi.org/10.4000/14bbu