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Article de revue

La haine de soi

Pages 221 à 224

Citer cet article


  • Harzoune, M.
(2026). La haine de soi. Mondes & Migrations, 221-224. https://doi.org/10.4000/161h1.

  • Harzoune, Mustapha.
« La haine de soi ». Mondes & Migrations, 2026/2, 2026. p.221-224. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-mondes-et-migrations-2026-2-page-221?lang=fr.

  • HARZOUNE, Mustapha,
2026. La haine de soi. Mondes & Migrations, 2026/2, p.221-224. DOI : 10.4000/161h1. URL : https://shs.cairn.info/revue-mondes-et-migrations-2026-2-page-221?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/161h1


1 « Quand l’homme ne prend plus le temps de se connaître, de réfléchir à ses difficultés, à sa vie, à sa conception du bonheur, à ce qu’il est, face à l’afflux de heurts auxquels la vie le confronte, dont il bloque les effets émotionnels de peur que l’autre ne voie ses failles et n’en abuse, l’homme en arrive à une haine de lui-même, à quoi s’ordonne la haine de l’étranger. Car l’étranger (l’être rangé) est le symbole du différent qu’il est et qu’il ne parvient pas à être. Face à la haine grandissante de lui-même déchargée à l’occasion sur l’autre, il est inévitablement conduit à aspirer à une autorité qui mette de l’ordre en lui, tant il se perd à se fuir », écrit Elsa Cayat, la « psy de Charlie Hebdo », assassinée lors de la tuerie du 7 janvier 2015 (La Capacité de s’aimer, Payot 2025). Haine de soi, haine de l’étranger, aspiration à l’autorité… la mécanique ne s’accélérerait-elle pas, huilée aux calculs électoraux, aux instrumentalisations, aux logiques de boucs émissaires, aux pensées binaires et aux « mots traînés dans la boue » (Abdellatif Laabi) ? La fermeture et le rejet de l’autre remplacent l’exigeante valeur de l’hospitalité. Quitte à se perdre en se fuyant.

La fabrique de « l’irrégularité »

2 L’esprit de fermeture et l’affirmation autoritaire des politiques publiques se traduisent par des contraintes toujours croissantes pour l’étranger. Ainsi, « les conditions d’installation se durcissent » (Ouest-France, 2 janvier 2026) : « À compter de ce 1er janvier 2026, les personnes étrangères non-européennes qui veulent s’installer durablement en France doivent réussir un ‟examen civique” et acquérir un niveau de français plus élevé. C’est la mise en application d’une des mesures de la loi Immigration de 2024, qui durcit les conditions d’accès au séjour pour les étrangers. ‟Devenir Français, ça doit se mériter”, avait notamment dit Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, en mai dernier. » Cet examen concerne toute personne qui demande une carte de séjour pluriannuelle, une carte de résident de dix ans ou la nationalité française.

3 Pour valider le test qui prévoit un examen de langue, « pré-requis incontournable pour obtenir un titre longue durée, sans limite du nombre de tentatives », les candidats devront obtenir 80 % de bonnes réponses – soit 32 sur 40. Les associations de défense des migrants craignent « un fort » taux d’échec. Ainsi, pour « Hélène Ceccato, chargée de l’apprentissage du français pour le Secours catholique. ‟On demande aux étrangers d’avoir un niveau supérieur aux Français : il existe une portion de Français illettrés et un nombre non négligeable qui ne sont pas allés à l’université”, souligne-t-elle, alors que le niveau de langue B2 exigé pour la naturalisation est aussi celui demandé pour rentrer à la fac » (L’Alsace.fr, 17 décembre 2025).

4 Le 31 décembre, SudOuest.fr titrait déjà que : « ‟Ces deux examens, […] marquent un nouveau tour de vis” pointant le fait que les niveaux désormais exigés ont été ‟relevés” : Il faudra avoir validé un niveau A2 (intermédiaire) pour la carte de séjour pluriannuelle, B1 (seuil) pour celle de résident et B2 (avancé) pour les candidats à la naturalisation. L’État ne financera plus l’examen, dont le prix oscille entre 100 et 200 euros. »

5 Le même jour, Le Point précisait que « le durcissement de ces conditions d’intégration a été l’une des toutes dernières manœuvres de l’ex-ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, qui a signé cet arrêté deux jours avant son départ de la Place Beauvau, le 10 octobre dernier ».

6 Sur le plan statistique, les effets se font sentir. Ainsi, un an après la circulaire Retailleau, Le Monde du 27 janvier 2026, s’appuyant sur les chiffres du ministère de l’Intérieur, indiquait : « Le nombre de régularisations a baissé de 10,1 % […]. Au total 28 610 étrangers ont été régularisés, dans le sillage d’une circulaire de l’ex-ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau resserrant les critères, tandis que le nombre d’éloignements a augmenté de 15,7 %, avec 24 985 étrangers renvoyés. » Du côté de l’asile, une baisse de 3,7 % a été enregistrée en 2025, avec 151 665 demandes, déposées notamment par des ressortissants d’Ukraine, de République démocratique du Congo (RDC) et d’Afghanistan. La France a délivré 384 230 premiers titres de séjour l’an dernier, en hausse de 11,2 % sur un an, mais les titres étudiants restent les premiers motifs de délivrance (118 000 au total), suivis des motifs humanitaires (92 600, soit + 65 %). Enfin, « 62 235 personnes ont acquis la nationalité française (-6,8 % après une année ‟assez élevée”) : cela s’explique par une baisse de 13,5 % des acquisitions par décrets, dans le sillage d’une circulaire de mai durcissant les conditions d’octroi ».

Le non-respect des droits humains

7 À propos de la loi Darmanin (janvier 2024) et de la circulaire « Retailleau » (janvier 2025) sur l’admission exceptionnelle au séjour, un collectif d’associations et de syndicats dénonçait ces deux textes comme « l’obsession d’une vision anxiogène et stigmatisante des migrations : […] L’objectif de ces textes ne faisait aucun doute : centrer les politiques migratoires sur l’obsession de l’enfermement, des expulsions à tout prix, instaurer une véritable ‟fabrique de sans-papiers”, en jouant une nouvelle fois sur les peurs et l’imaginaire d’arrivées ‟non maîtrisées” de personnes dangereuses. Nous en constatons aujourd’hui les conséquences funestes sur la vie des personnes étrangères en France ». Et le collectif de « réaffirmer les valeurs de la France que sont la solidarité, l’accueil et le respect des droits humains » (Le Monde, 27 janvier).

8 Dans un rapport publié le 5 novembre, Amnesty International dénonce un système de renouvellement des titres de séjour « dysfonctionnel », qui « fabrique l’irrégularité et brise des vies ». Et de détailler : « lenteurs du système administratif », « empilement de lois toujours plus restrictives », « cycle sans fin de démarches administratives », etc. « C’est un véritable ‟parcours du combattant” » pour renouveler sa carte de séjour, dénonce l’ONG. Un parcours qui se paie cash pour des personnes qui ne demandent qu’à renouveler leur droit au séjour : « Privées de papiers, elles ont tout perdu : emplois, revenus, parfois logements. […] Leur précarité n’a rien d’un hasard : elle est entretenue par l’État, qui fabrique l’irrégularité. » Et la dernière loi Asile et immigration aggrave cette situation, selon l’ONG qui, pour « faciliter la vie des personnes », propose de « créer un titre unique pour le travail et de quatre ans minimum ». « C’est bénéfique pour les personnes concernées, pour les employeurs et pour les administrations en charge des procédures » (France Info, 5 novembre).

9 Le 11 novembre, Libération annonçait que « six associations [Médecins du monde, Utopia 56, Roots, Refugee Women’s Centre, Salam et Human Rights Observers] » attaquent l’État en justice pour « ‟non-respect des droits humains” des exilés du Dunkerquois ». « Environ 2 500 personnes survivent dans des conditions indignes dans les campements de la métropole du Nord. […] Les campements se trouvent sur les communes de Mardyck, Loon-Plage et Grande-Synthe, toutes limitrophes de Dunkerque. Les conditions des femmes, hommes et enfants y vivant sont catastrophiques. Les points d’eau sont rares, les toilettes inexistantes et les maladies respiratoires courantes. Les associations, en première ligne, craquent. Elles ne parviennent plus ‟à pallier les manquements de l’État”. »

10 Pourtant, à en croire France terre d’asile, « une politique migratoire plus accueillante rapporterait 3,3 milliards d’euros par an à l’État » (Libération, 7 novembre). « D’où vient [ce] chiffre ? », questionne Le Figaro (8 novembre). Et de détailler : « L’ONG estime d’une part que l’État gagnerait de l’argent en cessant d’en dépenser pour enrayer l’immigration irrégulière. France terre d’asile propose ainsi d’économiser une quarantaine de millions d’euros en cessant de prononcer des OQTF (obligations de quitter le territoire français) à l’encontre des étrangers en situation irrégulière. 219 autres millions seraient économisés en faisant diminuer drastiquement le nombre de places dans les centres de rétention administrative, pourtant saturés, en pratiquant une rétention ‟ciblée et restreinte”. Encore une quinzaine de millions seraient économisés en construisant en revanche des places dédiées pour héberger les demandeurs d’asile en attente de protection, plutôt qu’en recourant à des dispositifs d’hébergement d’urgence. Mais surtout, une mesure en particulier est présentée comme particulièrement bénéfique pour les finances publiques : la régularisation de 250 000 travailleurs sans-papiers ferait gagner, selon France terre d’asile, près de 3 milliards d’euros par an à l’État, grâce aux cotisations sociales et à l’impôt sur le revenu supplémentaire qui seraient perçus par l’administration. » Pour Le Figaro, « l’étude ne prend nulle part en compte l’impact économique qu’aurait sur le long terme une politique d’accueil plus généreuse, et la hausse probable du nombre de réfugiés qui candidateraient à l’asile en France ». Sur la page « Actu » d’Orange, les commentaires du 8 novembre à propos de l’annonce de France terre d’asile ne vont pas dans le sens de l’hospitalité. Ainsi, « gomette2 » : « Ben voyons et comment leur trouver du travail et des logements quand des Français travaillant vivent dans leur voiture ? », et un certain « avantimisere » écrit : « principes de fraternité : c’est tout ce qu’elle a nous dire, cette MME VB. CELA fait des décenies que nous sommes fraternels avec trop de monde venant de l’étranger ! et je ne suis par d’accord ! comment certaines personnes se paient des voitures de luxes qui résident au bas des HLM : et vous parlez de fraternité ! un français ne peut se l’offrir : non, basta à toute forme d’aide ou de création d’associations (cela ne reflète absolument pas la réalité de ce pays) » (sans les corrections d’orthographe).

Démographie et migrations

11 Allez ouste donc ! Du balai. À la trappe le troisième principe de la devise républicaine. Haine de soi dirait Elsa Cayat ? Sans doute, mais désormais il n’est plus question de philosopher. Selon son dernier rapport sur la population française publié le 16 décembre, l’Institut national d’études démographiques (Ined) montre que « l’immigration était le principal moteur de croissance démographique en France en 2024 ». « Si la population française continue encore de croître légèrement, c’est uniquement grâce à un solde migratoire positif, estimé à environ 152 000 personnes en 2024. Autrement dit, sans l’arrivée de nouveaux résidents étrangers, la France verrait sa population diminuer pour la première fois depuis le milieu du XXᵉ siècle. Ce solde migratoire […] compense désormais presque entièrement le déficit des naissances » (mesinfos.fr, 16 décembre).

12 La France vieillit. L’Europe itou : « L’Union européenne vieillit ; les naissances baissent et les décès vont continuer de croître… Selon l’agence Eurostat, sans immigration, l’Union européenne verrait fondre sa population d’un tiers, passant de 450 à 290 millions d’habitants d’ici à 2100 », indique, le 27 décembre 2025, Ouest-France qui a interrogé le démographe Gilles Pison : « L’ampleur de la diminution de la population dépendra du maintien ou non d’une immigration importante et ceci, même dans le cas où la fécondité se relèverait – Eurostat a fait l’hypothèse d’un relèvement progressif jusqu’à 1,85 enfant par femme en 2150. Avec un solde migratoire d’environ un million de personnes par an, les migrations compenseraient l’excédent des décès sur les naissances pendant plusieurs années. Malgré tout, la population baisserait légèrement à l’horizon 2100 : l’Union européenne compterait alors 420 millions d’habitants, soit 30 millions de moins qu’actuellement. »

13 Hospitalité ? Valeurs ? Fidélité à soi-même ? Ou la question existentielle (sans grandiloquence) du dynamisme interne d’un continent (et de la France) et, à l’heure des prétentions trumpiennes, des visées russes et des ambitions chinoises, de sa place dans le monde.

14 À la question de savoir si grâce à l’immigration la population de l’UE a continué d’augmenter ces dernières années, le démographe répond « Exclusivement, oui. Les Européens seraient déjà moins nombreux sans l’excédent migratoire, qui s’est beaucoup accru ces trois dernières décennies, pour atteindre plus d’un million par an. » Que se passerait-il si on fermait les frontières ? « En 2023, l’agence Eurostat a imaginé un scénario irréaliste mais qui montre que si l’immigration était stoppée, la population de l’Union européenne diminuerait tout de suite, jusqu’à atteindre 290 millions d’habitants en 2100. En 75 ans, on perdrait 160 millions d’Européens, un peu plus d’un tiers de notre population », le risque étant une diminution « du poids de l’Europe », « en valeur relative, quand bien même la population de l’Union européenne se maintiendrait ».

Dérives

15 L’immigration ne peut être pensée qu’en tenant compte de nombreux paramètres, parfois contradictoires quant à leurs effets. Cette complexité sied mal aux hâbleurs de tribunes désireux d’amadouer un électeur gagné par les discours de rejet et le besoin d’ordre (toujours Elsa Cayat). Aussi, pas de surprises : « contre l’immigration illégale, le Royaume-Uni et le Danemark appellent à réformer la Convention européenne des droits de l’homme », titre Le Monde du 10 décembre, se faisant l’écho d’une tribune parue la veille dans The Guardian, signée par le Premier ministre britannique, Keir Starmer, et son homologue danoise, Mette Frederiksen. Le Monde note que la tribune paraît « après que Donald Trump a déploré que l’Europe ‟se délabre” en ne luttant pas suffisamment contre l’immigration ». De son côté, RFI relève que, « quatre jours plus tôt, une note de l’administration américaine sur la ‟Stratégie de sécurité nationale” prédisait un ‟effacement civilisationnel de l’Europe” tout en saluant la montée en puissance des ‟partis européens patriotiques” ».

16 « Cette idée d’évolution constante de la Convention est encouragée par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) elle-même qui l’appelle à prendre en compte les évolutions de la société », pointe Tania Racho, chercheuse en droit européen et membre du collectif Désinfox Migrations. Tout en mettant en garde : la réforme du texte que Keir Starmer et Mette Frederiksen appellent de leur vœu est une menace directe pour l’État de droit. « Ce qu’il se passe ici, c’est un pouvoir exécutif qui indique au pouvoir judiciaire ce qu’il doit faire. Ce qui remet en question la séparation des pouvoirs », rappelle la chercheuse, qui poursuit : le « cadre fondamental des droits humains est supposé résister aux changements de gouvernement » (RFI, 10 décembre).

17 « Le travailliste Keir Starmer et Mette Frederiksen (sociale-démocrate) défendent ainsi une ‟modernisation de l’interprétation” de la convention dans les différents droits nationaux, ajoutant qu’elle doit ‟évoluer afin de refléter les défis du XXIe siècle”. » La question de la démographie fait-elle partie des « défis du XXIe siècle » ? En tout cas, « le système actuel d’asile a été créé pour une autre époque », font valoir Keir Starmer et Mette Frederiksen dans leur tribune, considérant que « dans un monde de mobilité massive, les réponses d’hier ne fonctionnent pas ». De quelle mobilité est-il question ici : celle du Sud vers le Sud, du Nord vers le Sud ou… du Sud vers le Nord ?

18 « Selon les deux dirigeants, rapporte Le Monde, c’est le ‟meilleur moyen de lutter contre les forces de la haine et de la division” en Europe. » Comme l’exercice y oblige, c’est toujours au nom de la promesse d’un paradis que l’on vend des politiques répressives, politiques qui s’inscrivent d’ailleurs dans le halo idéologique et l’agenda politique des « forces de haines et de la division » que l’on prétend vouloir repousser.

19 Les États-Unis de Trump ne s’embarrassent pas de justifications. La « dérive autoritaire » (dixit Amnesty International) y est sans complexe et la pente raide et glissante : après les illégaux, est venu le temps de l’immigration légale, et maintenant germerait l’idée de s’en prendre aux naturalisés, nationaux de… papiers : « Seule une migration inversée peut régler le problème », a écrit Trump sur son réseau social Truth, « lors de la soirée de Thanksgiving, après avoir menacé de retirer leur nationalité aux Américains naturalisés qui ‟compromettent la tranquillité intérieure” » (Finances Publiques, le 29 novembre).


Mots-clés éditeurs : revue de presse, migrations, durcissement, politiques migratoires, droits humains

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Date de mise en ligne : 14/04/2026

https://doi.org/10.4000/161h1