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Article de revue

Enquêter avec un musée. Un atelier étudiant sur l’accueil des migrations à Saint-Denis

Pages 180 à 184

Citer cet article


  • Akoka, K.
  • et Staritzky, L.
(2026). Enquêter avec un musée. Un atelier étudiant sur l’accueil des migrations à Saint-Denis. Mondes & Migrations, 180-184. https://doi.org/10.4000/161gj.

  • Akoka, Karen.
  • et al.
« Enquêter avec un musée. Un atelier étudiant sur l’accueil des migrations à Saint-Denis ». Mondes & Migrations, 2026/2, 2026. p.180-184. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-mondes-et-migrations-2026-2-page-180?lang=fr.

  • AKOKA, Karen
  • et STARITZKY, Louis,
2026. Enquêter avec un musée. Un atelier étudiant sur l’accueil des migrations à Saint-Denis. Mondes & Migrations, 2026/2, p.180-184. DOI : 10.4000/161gj. URL : https://shs.cairn.info/revue-mondes-et-migrations-2026-2-page-180?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/161gj


Notes

  • [1]
    Thomas Lacroix, Bénédicte Michalon, Des localités pour accueillir. Migrants dans les villes et villages de France et d’ailleurs, Carignan-de-Bordeaux, Le bord de l’eau, 2025.
  • [2]
    Donna Haraway, Des singes, des cyborgs et des femmes, Paris, éd. Jacqueline Chambon, 2009.
  • [3]
    Arturo Escobar, Sentir-penser avec la Terre. L’écologie au-delà de l’Occident, Paris, Seuil, 2018.
  • [4]
    Certains prénoms ont été anonymisés à la demande des interviewées.

1 Face au renforcement des politiques migratoires restrictives, les mobilisations citoyennes pour l’accueil des personnes exilées se sont multipliées, conduisant la recherche en sciences sociales à réinterroger les notions d’hospitalité et d’accueil. Des travaux récents ont mis en évidence un « tournant local » des politiques d’accueil et d’intégration en explorant la manière dont des collectivités territoriales, des associations et des citoyen·nes se saisissaient de la question des migrations pour en faire une ressource territoriale [1].

Un projet de recherche-action-création

2 C’est dans ce contexte qu’a émergé le projet de recherche « Faire accueil en Commun(s) », lauréat de l’appel à projet de l’Alliance Paris Lumières (2025-2027). Il réunit trois équipes : des chercheur·euses de Paris 10 (ISP) et de Paris 8 (LIAgE) spécialisé·es sur les questions migratoires et sur les méthodologies en recherches-actions participatives, ainsi que le Musée national de l’histoire de l’immigration (MNHI). Le projet propose de documenter, d’analyser et de soutenir, par la recherche-action et la création participative, les initiatives locales d’accueil alternatives aux dispositifs institutionnels en se centrant « sur » et « avec » deux territoires aux caractéristiques très différentes et aux riches expériences en matière d’accueil : Saint-Denis et ses quartiers populaires en région parisienne, d’une part, la Drôme et ses multiples écologies rurales, de l’autre. Le projet est déployé au croisement de trois approches : la recherche fondamentale en sciences sociales, la recherche-création (en s’appuyant sur les arts plastiques, les arts vivants ou la création visuelle et sonore) et la recherche-action participative visant à la remise au travail de la relation entre la science et la société.

3 Dans ce cadre, un atelier inter-établissement a été mis en place en collaboration avec le MNHI, invitant les étudiant·es du master MICO (Métiers de l’international : coopération et ONG) de l’université Paris-Nanterre et du master ETLV (Éducation tout au long de la vie) de l’université Vincennes-Saint-Denis à conduire une enquête sociologique sur l’accueil des migrations à Saint-Denis, en collaboration avec des habitant·es et des acteur·rices du territoire qui œuvrent à faire de leur ville, de leurs quartiers, de leurs lieux, des « milieux de vie accueillant ». Nous proposons de restituer ici les grandes lignes de cette enquête et expérience pédagogique originale.

4 Menée entre septembre 2025 et janvier 2026, l’enquête a exploré les manières de « prendre place » et de « faire place » à Saint-Denis et les « gestes d’humanité » qui s’y opèrent. Comment les approcher, les déplier, les investiguer par des formes de coopération en déjouant les positions de recherche surplombantes ? Comment les rencontrer pour comprendre, pour « faire expérience avec » et pour co-produire un moment de recherche ? Comment participer à l’émergence d’autres récits de vie, de mobilité, de parcours contribuant à rendre visibles d’autres « partages du sensible », d’autres manières d’habiter, de voisiner, de s’accueillir ?

5 Pour ce faire les étudiant·es de Paris 8 ont mené des enquêtes dans des lieux d’accueil à Saint-Denis, tandis que celleux de Paris 10 ont réalisé des entretiens avec des habitant·es de la ville concerné·es par la question des migrations : soit parce qu’ils et elles ou leurs familles avaient une histoire migratoire, soit parce qu’ils et elles avaient participé à des initiatives d’accueil. L’enquête s’inscrivait dans la perspective d’une restitution au lycée Suger de Saint-Denis, comprenant des présentations orales et une exposition, afin de partager les résultats de la recherche avec les habitant·es et les acteur·ices du territoire.

Panneau de l’exposition portant sur la trajectoire de Zina.

Description de l'image par IA : Carte historique, texte descriptif, et illustration de l'exposition sur la trajectoire de Zina.

Panneau de l’exposition portant sur la trajectoire de Zina.

Le musée comme espace de formation et d’enquête

6 Au cours des séances organisées au MNHI, les étudiant·es ont appris à porter un regard nouveau sur l’histoire de l’immigration et sur le travail muséal, à interroger la visée de leur enquête et à imaginer la restitution de leurs résultats sous la forme d’une exposition. Le musée devenait ainsi à la fois un objet d’étude, un espace de réflexion méthodologique et une source d’inspiration pour la restitution finale.

7 Pour leur première séance, les étudiant·es ont été accueilli·es par Claire Leymonerie, responsable de la recherche au MNHI. Ils et elles ont découvert à cette occasion l’histoire institutionnelle de cet établissement public ainsi que la face immergée de l’iceberg des musées, souvent méconnue : ils sont d’abord constitués de collections qui ne se donnent à voir que de façon partielle dans le cadre des expositions. Cette prise de conscience les a renvoyés aux choix qu’ils et elles allaient devoir faire quant à la sélection de leurs données pour leur future exposition.

8 Les séances aux musées ont été également l’occasion de déployer un dispositif d’éducation populaire : l’interview mutuelle, exercice collectif inhabituel dans un parcours universitaire. Par groupes de trois, les étudiant·es ont été invité·es à se raconter leur rapport personnel à l’immigration. Cette mise en commun des expériences, des affects et des sentiments éprouvés vise à les faire partir de leur propre vécu et de leurs connaissances, à élucider d’où ils et elles parlent, avant de se lancer dans l’enquête. La démarche adoptée est celle des savoirs situés, qui résonne avec les épistémologies féministes du positionnement [2] selon lesquelles toute connaissance est produite depuis un lieu, une position sociale et biographique particulière qui constituent un point de départ puissant pour la recherche. Cette posture a non seulement irrigué les enquêtes des étudiants mais aussi leurs restitutions, puisqu’ils ont notamment choisi de démarrer leur exposition par un panneau restituant leurs discussions sur leurs expériences intimes de la migration. « Aujourd’hui, je vois dans mon parcours une continuité avec ceux de mes parents et de grands-parents : leurs départs étaient motivés par la survie ou le travail ; le mien est motivé par la connaissance et la reconnaissance. Nous partageons cependant la même quête : celle d’être entendus, compris, et considérés à part entière. » « Chacun d’entre nous a apporté une histoire différente, mais traversée par des questions communes qui a créé une certaine proximité comme : le rapport à la langue, à la culture, à la mémoire familiale et au sentiment d’appartenance. »

9 Les étudiants ont également pu rencontrer lors d’une des séances Fabienne Muddu, attachée de conservation du MNHI, qui leur a présenté les collections du musée en lien avec la thématique de l’accueil et de l’hospitalité. Ce moment leur a permis de découvrir la diversité et une des singularités de ces collections : des objets donnés par des personnes ordinaires, souvent immigré·es ou enfants d’immigré·es, côtoient des œuvres d’art contemporain commandées à des artistes. Cette cohabitation entre objets du quotidien chargés de mémoires intimes et créations artistiques a ouvert une réflexion sur les manières de raconter et de représenter l’histoire de l’immigration, ainsi que sur les articulations possibles entre récits de vie, témoignages, histoires et mémoires collectives, traces matérielles du passé et formes sensibles. Cette dimension plurielle a infusé l’exposition des étudiant·es, qui a mêlé des formes diversifiées de cartographies (cartes géographiques et cartes non figuratives), des podcasts, des photos, des récits de vie et des présentations d’objets. Par ailleurs, la manière, elle aussi plurielle, dont les collections ont intégré la question de l’hospitalité, en dépassant les seuls dispositifs (institutionnel ou militant) d’accueil, a irrigué le parti pris des étudiant·es pour leur propre exposition. Ils et elles ont ainsi choisi de ne pas hiérarchiser les manières de faire accueil, restituant autant des actions de soutiens dans les bidonvilles avec la Cimade que la façon dont une amitié peut permettre de s’ancrer dans un territoire et de s’y sentir chez soi, sujet qui a donné lieu à un panneau entier intitulé « Amitiés accueillantes ».

10 En milieu de semestre, les étudiant·es ont rencontré Chloé Dupont, assistante de l’exposition Banlieues Chéries, présentée entre avril et août 2025 au musée. En découvrant l’accueil qu’avait reçu cette exposition (à ce jour la plus visitée depuis l’ouverture du musée), les étudiant·es ont pris la mesure des enjeux de représentation des territoires populaires et de leurs habitant·es au moment même où ils et elles étaient en enquête sur la ville de Saint-Denis. Dans la lignée de la proposition de Banlieues Chéries (offrir « une plongée intime dans ces territoires périphériques »), l’enquête et la restitution produites par les étudiant·es n’a pas cherchée à faire l’histoire de Saint-Denis mais à donner à voir des morceaux d’histoires permettant de « sentir-penser [3] » le territoire autrement. L’exposition a ainsi permis de croiser Geneviève, enseignante-militante, fille d’immigrée espagnols installés dans le quartier de « la petite Espagne », elle-même engagée depuis les années 1960 dans les bidonvilles de Saint-Denis et sur les luttes de l’immigration ; Zina, arrivée dès les années 1950 seule à Saint Denis depuis d’Algérie et revendiquant son autonomie ; Fatou, jeune Dyonisienne mobilisée sur la question des quartiers populaires et des stéréotypes accolés aux jeunes, mettant en lumière les nouvelles formes d’engagement qui traversent son territoire ; Nadine, investie dans le mouvement social haïtien tentant de faire vivre dans sa ville « un petit peu d’Haïti » au travers d’actions culturelles ; ou encore Martine qui, à travers une amicale de locataire, tente de faire du voisinage un levier d’accueil au quotidien [4].

11 Ces séances au musée ont ainsi joué un rôle de médiation et ont représenté une étape préparatoire importante entre la salle de cours, le terrain d’enquête et l’élaboration de l’exposition. En permettant aux étudiant·es de se confronter aux collections, aux expositions et aux professionnel·les du musée, elles les ont aidé·es à construire leur regard, à affiner leurs questionnements, mais aussi à envisager concrètement la dimension sensible et créative de la restitution de leur travail.

QR code pour écouter la création sonore réalisée à partir de l’entretien de Geneviève

Description de l'image par IA : Code-barres noir et blanc avec des carrés et des rectangles disposés en grille.

QR code pour écouter la création sonore réalisée à partir de l’entretien de Geneviève


Mots-clés éditeurs : accueil, recherche, projet, étudiants, MNHI, Alliance Paris Lumières

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Date de mise en ligne : 14/04/2026

https://doi.org/10.4000/161gj