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Compte rendu

Sergueï Shikalov, Espèces dangereuses

Paris, éd. du Seuil, 2024, 224 p., 19 €

Pages 215 à 216

Citer cet article


  • Harzoune, M.
(2025). Sergueï Shikalov, Espèces dangereuses Paris, éd. du Seuil, 2024, 224 p., 19 € Mondes & Migrations, 1349(2), 215-216. https://doi.org/10.4000/13yhi.

  • Harzoune, Mustapha.
« Sergueï Shikalov, Espèces dangereuses : Paris, éd. du Seuil, 2024, 224 p., 19 € ». Mondes & Migrations, 2025/2 n° 1349, 2025. p.215-216. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-mondes-et-migrations-2025-2-page-215?lang=fr.

  • HARZOUNE, Mustapha,
2025. Sergueï Shikalov, Espèces dangereuses Paris, éd. du Seuil, 2024, 224 p., 19 € Mondes & Migrations, 2025/2 n° 1349, p.215-216. DOI : 10.4000/13yhi. URL : https://shs.cairn.info/revue-mondes-et-migrations-2025-2-page-215?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/13yhi


1 Ce premier roman d’un exilé russe est écrit en français, pour mieux « affronter notre passé grâce à la syntaxe d’une autre langue » et avec le recours du pronom « on » : impersonnel et collectif, aux contours flous, dont la « désanonymisation totale » offre la « liberté de dire tout ou presque tout » de ces « espèces dangereuses », les homosexuels russes à l’ère post-soviétique.

2 Né en Russie, d’une mère biélorusse et d’un père russe, Sergueï Shikalov raconte non pas un moment de liberté mais une parenthèse de tolérance, entre 1993, année de la dépénalisation de l’homosexualité, et 2016, année où, anticipant avec flair les durcissements à venir, il est préférable de fuir, qui à Paris, qui à Londres ou Berlin : les ultras conservateurs, les ayatollahs de la Grande Russie, les pourfendeurs de l’occidentalisation ont décidé de refermer ladite parenthèse, bien modérée au demeurant. Plus souple, la loi n’avait pas touché de sa grâce certaines familles, populations et contrées éloignées des grandes villes. On ne change pas la société par décret.

3 Les plus clairvoyants l’ont donc compris : il faut s’esbigner et fissa. Seules les quelque vingt dernières pages évoquent l’exil. L’essentiel du roman expose une sociologie de la société russe à travers les yeux et l’expérience du narrateur dissimulé derrière ce « on » bien commode. Voilà, s’il en était encore besoin, une illustration du fait que partir c’est d’abord être chassé de chez soi et qu’il peut être vital d’« émigrer à temps » : « Lorsqu’il s’agissait de choisir entre être brûlé sur la place publique et vivre parmi ceux que nos concitoyens qualifiaient de ‟dépravés”, l’esprit n’hésitait que par politesse. » Il faut sauver sa peau, lourd du poids de la tristesse, de la nostalgie et de la culpabilité pour ne s’être pas assez battu et, peut-être, d’avoir « cédé la liberté d’un pays au profit de quelques années de relâchement imaginaire, au profit de quelques instants de joie éphémère ».

4 L’essentiel du roman décrit ces quelques années où les homos russes, ceux surtout des grandes villes, sortent de la nuit soviétique pour enfin « oser dire ‟je t’aime”, à qui on veut, quand on veut », et ce, dans l’ivresse parfois d’une « levée de verrous soudaine. C’était un peu comme sortir de la famine : si on vous donne trop de nourriture d’un coup, vous pouvez en mourir ».

5 Kaléidoscopique, la phrase de Sergueï Shikalov expose dans un jeu de miroirs lumineux le quotidien, raconté à hauteur d’hommes et d’émotions, et les soubresauts du collectif – des bouleversements de la société russe aux relations internationales. Le « on » ici est ancré. Élégamment ancré. Ainsi, sur le vieillissement : « Le temps, comme les ceintures explosives des terroristes dans le métro, se soucie peu de notre sexualité. » Sur le culte du corps, l’obsession d’« être beau » : « Les évolutions sociétales sont tout de même plus stables que les fluctuations du poids. Avec les kilos perdus, on ne sait jamais combien on va prendre le mois prochain. Avec le progrès de la société, tout retour en arrière nous semblait impossible. » Ou quand le « printemps en Russie » évoque à la fois « la fin de l’hibernation » pour les homosexuels et le parfum des tulipes vendues par de vieilles arméniennes.

6 L’État avait donc « levé les verrous », mais il fallait rester « discrets », s’efforcer d’être comme « les gens ‟normaux” », éviter le soir certains « quartiers résidentiels » ou « les derniers trains ». Les « progressistes » donnaient de l’« homosexuels » ou du « gays », quand les « gens lambda » continuaient de parler de pédés pendant que les « néonazis » nettoyaient le territoire des Tadjiks, Ouzbeks, Kazakhs, Tchétchènes et autres Daghestanais. Dans les années 2000, la menace ne venait pas des pédés mais des « terroristes, […] forcément tchétchènes ».

7 Sergueï Shikalov décrit les incertitudes et les ombres de cette période, les séances de masturbation, en pleurant devant un film porno gay, « la vie d’une pute » avec les touristes étrangers, les escapades en Turquie pour les plus pauvres et « les coups d’un soir, plutôt sordide » ou ceux avec ces « Géorgiens » qui « finissaient par nous prendre de force et, en jouissant avec un coup de reins puissant, grommelaient […] : ‟Quand est-ce que ton ordure de Président arrêtera d’envahir mon pays ? Dis-moi, quand, salope ?” »

8 Qu’importe ! À l’heure des « premières illusions poutiniennes », sur un air de Mylène Farmer, les lendemains s’annonçaient radieux. L’incroyable et « grand magasin ‟thématique” » de Moscou se trouvait à deux pas du siège de la Douma, les restaurants et bars étaient « gay-friendly », le restau-bar Propaganda proposait des soirées entre mecs, non loin de la place Loubianka, siège du FSB hier KGB, au printemps 2009 fut inventée Grindr, une application de rencontres qui allaient pourtant briser bien des couples car « l’amour n’avait aucune valeur pour certains ». Le rêve de liberté à l’occidentale était à portée de main et, après un séjour de six mois aux USA, « on » revenait avec son lot de désillusions mais aussi de souvenirs qui seront, des années plus tard, autant de « bouées » de sauvetage pour « survivre ». « Des souvenirs de secours ». Car très vite s’amorce la « dégringolade » : depuis quelques évolutions juridiques d’apparence anodine jusqu’au « dernier clou dans notre cercueil recouvert d’un drapeau arc-en-ciel ». Le glas venait de sonner sur les libertés des pédés et bientôt sur celles de tous les autres, celles des « gens normaux » : la Russie « s’est vue transformée en un régime qui préfère éradiquer toute opposition politique, emprisonner ses citoyens pour des publications antimilitaristes sur Facebook et déclencher une guerre fratricide aux objectifs illusoires sinon absurdes, plutôt que de rendre l’amour libre ». Comme un prélude, triste privilège des « espèces dangereuses ».


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Date de mise en ligne : 13/06/2025

https://doi.org/10.4000/13yhi