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Compte rendu

Beata Umubyeyi Mairesse, Le convoi

Paris, Flammarion, 2024, 336 p., 21 €

Pages 209 à 210

Citer cet article


  • Harzoune, M.
(2025). Beata Umubyeyi Mairesse, Le convoi Paris, Flammarion, 2024, 336 p., 21 € Mondes & Migrations, 1349(2), 209-210. https://doi.org/10.4000/13yhc.

  • Harzoune, Mustapha.
« Beata Umubyeyi Mairesse, Le convoi : Paris, Flammarion, 2024, 336 p., 21 € ». Mondes & Migrations, 2025/2 n° 1349, 2025. p.209-210. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-mondes-et-migrations-2025-2-page-209?lang=fr.

  • HARZOUNE, Mustapha,
2025. Beata Umubyeyi Mairesse, Le convoi Paris, Flammarion, 2024, 336 p., 21 € Mondes & Migrations, 2025/2 n° 1349, p.209-210. DOI : 10.4000/13yhc. URL : https://shs.cairn.info/revue-mondes-et-migrations-2025-2-page-209?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/13yhc


1 Ce livre est bouleversant, pour ce qu’il porte de témoignages sur l’enfer du génocide tutsi, mais aussi par ses exigences éthiques et intellectuelles. Beata Umubyeyi Mairesse écrit avec précision, raconte les horreurs – et les miracles – sans verser dans le tire-larme et la moraline. Elle confie ses doutes, ses découragements, sa volonté de ne pas céder à la « colère » et de « ne pas se laisser manger par l’amertume ». Les génocidaires ne l’intéressent plus, « je souhaite consacrer toute mon énergie à l’histoire des victimes ». Et cela passe par reconsidérer « l’injonction globalisée » de la « résilience » qui conduit à prétendre que « le passé est passé ». Les parcours d’exception (dont le sien) ne doivent pas « faire oublier les destins fragiles, heurtés, de la majorité des survivants ». Et de rappeler le titre de son premier recueil de nouvelles, « Ejo », « ce mot qui dans la langue de mon pays d’origine signifie à la fois ‟hier” et ‟demain” ».

2 Tout commence en 2007, avec une information reçue selon laquelle, dans un reportage de la BBC, on aurait reconnu l’auteure âgée alors de 15 ans et sa mère. Le sujet portait sur un convoi d’enfants tutsis sauvés du génocide en juin 1994 au passage de la frontière entre le Rwanda et le Burundi. Le 18 juin 1994, la mère et sa fille étaient bien dans ce « convoi de la vie » organisé par l’association Terres des hommes. Cette image est son histoire. La trace de sa libération. L’instant témoin de sa survie, du 7 avril début du génocide au 18 juin 1994. La preuve du miracle. Pour revenir sur ce passé, partir à la recherche de cette image, Beata Umubyeyi Mairesse attendra quinze ans. Elle arpentera alors « le sentier sinueux des mémoires éparpillées entre le Rwanda, l’Angleterre, l’Italie, la Suisse, la France et l’Afrique du Sud », elle se coltinera le charabia du Tribunal pénal international, les procédures du « monde des archives », le maquis des photos oubliées ou perdues, le dédale des rédactions. Elle raconte avec minutie, découvre que les noms « des sauveurs, des témoins, des bourreaux » recouvrent ceux « des survivants », que « les enfants sauvés, eux, sont longtemps restés une masse indistincte ».

3 De ses échecs et de ses victoires sont nées des interrogations aux répercussions collective, universelle et citoyenne, car le génocide des Tutsis est une affaire de la Cité, de notre Cité. Ainsi en est-il de ce que disent, cachent, révèlent les photos comme les « mots-trahison » ; du rôle des humanitaires ; des responsabilités françaises ; de la communauté de destin des génocides et de la « convergence, plutôt [que de] la concurrence des mémoires » et, ce qui n’est pas le moindre, de la nécessité de « rester vigilant »… Car « le Rwanda a fait mentir tant de convictions ». Ceux qui sont devenus des « monstres » étaient la veille encore des voisins, des amis, des élèves, des enseignants… qui ont torturé et assassiné comme s’ils allaient « travailler ». Oui, ce livre est bouleversant et éclairant, il devrait aussi déranger.

4 À partir des photos retrouvées, le champ d’investigation et des témoignages s’élargit, il ne s’agit plus d’un seul mais de trois « improbables convois, au milieu de la catastrophe », partis vers le Burundi voisin : celui du 5 juin, du 18 juin – là où « maman et moi nous couchons à plat ventre et nous recouvrons de draps et de pagnes avant que des petits enfants s’assoient sur nous » – et le dernier du 3 juillet. Ils ont permis de sauver un millier d’enfants. Les photos récupérées deviennent des « actes collectifs et non de simples trophées ou bibelots privés ». Elle les partage avec d’autres « survivants » et leur réaction renforce sa « détermination ». Les photos, surtout celles des disparus, importent. Au mémorial du génocide de Gisozi à Kigali, sur les réseaux sociaux, dans les salons des survivants, ces images valent « témoignage », elles sont un « fragile rempart à l’étiolement des mémoires ». Mais que capturent « les objectifs des Occidentaux », se demande Beata Umubyeyi Mairesse ? Elle dit son « malaise » devant ces clichés qui n’ont pas été pris par et pour des Rwandais mais pour le reste du monde. Comme en contre-champ, elle aspire à « écrire une histoire qui dise la profondeur de nos vies, qui dise nos noms, nos parcours, nos espoirs et nos désillusions », « une histoire à soi ».

5 Sur l’une des photos, derrière l’ombre d’une forme au fond d’un véhicule, elle reconnaît deux corps cachés, celui de sa mère et le sien. Ce qu’elle est la seule à pouvoir distinguer « est la preuve que nous avons bien été cachées là. […] C’est une présence-absence qui raconte mieux que tout le ressort de notre survie, barrage après barrage ». À quoi a tenu cette « survie » ? À la volonté de vivre d’une jeune fille de 15 ans, à son courage et à son refus d’abandonner sa mère quand elle aurait pu le faire ; au miracle peut-être. Le 7 juin 1994, « j’ai décidé de vivre », écrit-elle. Ce jour-là, elle sait déjà que « la France est un soutien important du gouvernement génocidaire », alors la jeune métisse prétend être française et lance à la face des génocidaires, comme une menace : « François Mitterrand est votre ami, si vous tuez une Française, il sera en colère contre vous et cessera de vous aider. »

6 Quand dans Jacaranda, Gaël Faye évacue la question, Beata Umubyeyi Mairesse, elle, ne tergiverse pas. Elle raconte « la collusion de l’État français avec le régime responsable des massacres », démonte l’argumentaire officiel qui ne distingue pas entre les victimes et les bourreaux, osant même s’interroger sur « Qui avait tué qui ? » – qui résonne étrangement avec le « qui tue qui ? » algérien. Il aurait été possible pour les Occidentaux – dirigeants, militaires présents et les peuples eux-mêmes dit-elle – d’arrêter le génocide. « Il n’en a rien été. Le monde s’est contenté de nous regarder mourir. » Seuls quelques humanitaires se sont battus pour sauver des vies, effectuant un « travail d’équilibriste », se livrant parfois à une « nécessaire collaboration ». Ils sont ce « grain d’humanité qui brûle toujours », comme ce livre, écrit pour rendre justice à la mémoire des victimes et pour accompagner les « survivants ».


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Date de mise en ligne : 13/06/2025

https://doi.org/10.4000/13yhc