Compte rendu

L’Observatoire de la compétitivité durable (OCD), un instrument au service de l’émergence et de la diversification en Afrique

Illustration par l’analyse de la compétitivité en Côte d’Ivoire

Pages 131 à 152

Citer cet article


  • Plane, P.
(2018). L’Observatoire de la compétitivité durable (OCD), un instrument au service de l’émergence et de la diversification en Afrique Illustration par l’analyse de la compétitivité en Côte d’Ivoire. Mondes en développement, 182(2), 131-152. https://doi.org/10.3917/med.182.0131.

  • Plane, Patrick.
« L’Observatoire de la compétitivité durable (OCD), un instrument au service de l’émergence et de la diversification en Afrique : Illustration par l’analyse de la compétitivité en Côte d’Ivoire ». Mondes en développement, 2018/2 n° 182, 2018. p.131-152. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-mondes-en-developpement-2018-2-page-131?lang=fr.

  • PLANE, Patrick,
2018. L’Observatoire de la compétitivité durable (OCD), un instrument au service de l’émergence et de la diversification en Afrique Illustration par l’analyse de la compétitivité en Côte d’Ivoire. Mondes en développement, 2018/2 n° 182, p.131-152. DOI : 10.3917/med.182.0131. URL : https://shs.cairn.info/revue-mondes-en-developpement-2018-2-page-131?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/med.182.0131


Notes

  • [1]
    Chapitre 84 – Réacteurs nucléaires, chaudières, machines, appareils et engins mécaniques; parties de ces machines ou appareils ; Chapitre 86 – Véhicules et matériel pour voies ferrées ou similaires et leurs parties, appareils mécaniques (y compris électromécaniques) de signalisation pour voies de communications ; Chapitre 87 – Voitures automobiles, tracteurs, cycles et autres véhicules terrestres, leurs parties et accessoires ; Chapitre 88 – Navigation aérienne ou spatiale ; Chapitre 89 – Navigation maritime ou fluviale.
  • [2]
    L’auteur remercie Camille da Piedade, assistant de recherche à la Fondation pour les études et recherches sur le développement international (FERDI), pour sa contribution technique à la réalisation de cet article et pour son appui constant dans le travail de mise en œuvre de l’OCD. Il est également reconnaissant envers Patrick et Sylviane Guillaumont de la relecture de cette version et de deux rapporteurs de la revue Mondes en développement. L’OCD a bénéficié d’un appui financier de l’Agence Française de Développement (AFD).

1 Les créations d’emplois sont un défi majeur pour les systèmes productifs africains et les politiques publiques. Aux flux d’entrée sur le marché du travail qui résultent de la démographie s’ajoutent les réallocations intersectorielles, les pressions migratoires internes entre les campagnes et les villes, mais surtout les aspirations légitimes à l’élévation du niveau de vie par un emploi décent. Les tendances de ces dernières décennies ont été encourageantes avec l’émergence de classes moyennes, avec les dynamiques propres à l’immobilier privé et aux infrastructures structurantes. La téléphonie portable, l’internet ou la banque mobile, ont été autant d’activités de valorisation des gisements d’emplois. La situation reste pourtant en deçà des attentes, insuffisante pour que le Temps de l’Afrique soit dans l’irréversibilité, pour reprendre le beau titre de Severino et Ray (2010). L’Afrique n’a pas encore une croissance économique structurellement forte et résiliente aux fluctuations externes, capable de susciter la convergence des produits par tête vers ceux des pays riches. Le rythme de croissance demeure dépendant de l’exportation de quelques produits de base, d’où la sensibilité observée aujourd’hui à l’interruption du « super cycle » des matières premières. Le rythme de la croissance économique faiblit en effet, passant de 6% de moyenne dans la décennie écoulée à 3,5% en 2015, 2,2% en 2016 et probablement 3,6% en 2017 selon la Banque africaine de développement (2018). Le continent devra redoubler d’effort pour accélérer la diversification de ses productions et de ses exportations (Sayeh, 2016 ; FMI, 2016).

2 Si la compétitivité est la condition du développement économique, une « obsession dangereuse » pour reprendre l’expression de Krugman (1994), paradoxalement, elle est peu présente dans les manuels d’économie, plus ou moins laissée à la libre interprétation de ses utilisateurs. Le dictionnaire Larousse la définit en relation à l’entreprise : aptitude à supporter la concurrence, à produire des biens aux conditions de prix fixées sur le marché mondial. Avec les processus d’intégration mondiale, la distinction entre la compétitivité interne et externe est devenue floue. La conceptualisation de la diversification africaine ne peut se penser dans un rapport à l’espace national comme cela a été le cas pour le Sud-Est asiatique. Avec la levée des protections commerciales, la diminution des coûts de transport internationaux et des coûts de transaction internes aux États, l’efficacité se mesure désormais à la capacité à établir la compatibilité entre les coûts unitaires et le prix mondial. La nécessité de tirer avantage des économies d’échelle oblige à viser d’emblée le « grand large », au moins les sous-régions continentales. Et si l’innovation confère un degré de liberté dans les prix, l’Afrique n’est pas la mieux placée pour cette valorisation.

3 Dans une représentation à la fois plus macro-économique et davantage en rapport avec l’économie internationale du développement, l’Organisation de coopération et de développement économiques (ocde) perçoit la compétitivité comme l’expression d’un pays en situation de concurrence « libre et équitable » avec une production nationale qui peut s’écouler sur les marchés internationaux en garantissant la croissance soutenable du niveau de vie des populations (Cahiers Français, 2014). La compétitivité combine alors une aptitude à produire avec une croissance inclusive génératrice de cohésion sociale (Debonneuil et Fontagné, 2003). L’importance du sujet a conduit de nombreux organismes, bilatéraux et multilatéraux, publics et privés, à construire des indicateurs sur la base desquels sont effectués des classements internationaux. Dans le domaine des sciences sociales, le recours aux procédures d’étalonnage s’est beaucoup répandu dans les dernières décennies. En 2014, The Economist s’est amusé de cette situation dans un article critique qui a recensé quelque 200 indicateurs aux objectifs les plus variés : performance des systèmes éducatifs (pisa), niveau d’engagement dans la lutte contre la traite des êtres humains, le bien connu Trafficking in Persons Report du département d’État américain. Mais dans ce lot généreux d’indicateurs, c’est tout de même le thème de la compétitivité qui campe sur le devant de la scène, notamment le Projet Doing Business de la Banque mondiale et le World Competitiveness Report du Forum économique mondial. Ces rapports annuels sont devenus des institutions dont la notation est attendue, et parfois crainte, des administrations publiques.

4 L’abondance des indicateurs sur le marché n’incite probablement pas à l’audace, à moins que l’initiative puisse s’inscrire dans un renouvellement de la démarche analytique. Sans préjuger de l’accueil qui lui sera fait, l’Observatoire de la compétitivité durable (ocd,https://competitivite.ferdi.fr), auquel cet article est consacré, a l’ambition de contribuer au débat sur les performances de diversification et d’intégration des économies africaines à l’économie mondiale. La première partie revient sur les arguments ayant poussé la Fondation pour les études et recherches sur le développement international (FERDI) à aller de l’avant avec ce projet. La deuxième partie retrace l’architecture de l’Observatoire à travers les piliers et les indicateurs qui structurent l’évaluation de la compétitivité, à travers la méthode de cadrage des performances internationales. La troisième partie traite, enfin, de la compétitivité durable à travers les tendances longues de la Côte d’Ivoire. Le choix du pays n’est pas aléatoire : principal moteur économique de l’Afrique de l’Ouest après le Nigéria et le Ghana, la Côte d’Ivoire illustre la pertinence d’un diagnostic fondé sur la mobilisation conjointe des informations relatives aux trois piliers de l’évaluation.

1. La compétitivité durable et les incertitudes de la mesure

1.1 Les trois piliers de l’Observatoire

5 Ce n’est pas le moindre des paradoxes, la compétitivité occupe l’esprit jusqu’à l’ « obsession », mais sa mesure reste incertaine, pour ne pas dire escamotée. En reprenant la définition du propos introductif, on voit qu’elle est en rapport avec le système des prix. Ces derniers sont eux-mêmes associés à la productivité qui dépend en partie de l’attractivité d’un territoire, de ses caractéristiques géographiques et humaines, de ses institutions. En Afrique, où sont localisés la plupart des pays les moins avancés (pma), la combinaison vertueuse du système de prix et de l’attractivité du territoire risque encore d’être entravée par les vulnérabilités à des chocs en partie consubstantiels à l’état de « sous-développement ».

6 L’ocd réunit une somme d’informations dans le but de classer les pays africains en prenant en compte chacune des facettes qui conditionnent la compréhension de la compétitivité et son rôle dans l’intégration à l’économie mondiale par l’exportation. Le dessein diffère de celui poursuivi dans des rapports influents, mais de caractère plus restreint. Le Doing Business de la Banque mondiale est, par exemple, centré sur l’environnement réglementaire, sur l’efficacité des institutions et des organisations publiques aux différents stades que traverse une entreprise depuis sa naissance, souvent difficile du fait des procédures d’enregistrement, jusqu’à sa mort éventuelle dans une procédure de faillite souvent interminable en raison du dysfonctionnement des systèmes judiciaires et, notamment, des voies de recours dilatoires. Comme le rappellent les auteurs, Doing Business n’a pas vocation à embrasser tout le spectre des facteurs, des politiques et des institutions qui influencent la qualité de l’environnement économique d’une économie ou sa compétitivité (World Bank, 2016, 21). Et, ce faisant, il n’est pas fait mention des prix relatifs dont on sait pourtant l’importance dans une économie de marché.

7 Le Global Competitiveness Report (gcr) est également dans cette logique de représentation sélective de la compétitivité. Aucune des éditions depuis 1979 ne manque de le souligner, l’objectif est de regrouper les pays en fonction des déterminants de long terme de la productivité : « Nous définissons la compétitivité comme l’ensemble des institutions, des politiques et des facteurs qui déterminent la productivité d’une économie qui, à son tour, fixera le niveau de prospérité que le pays peut atteindre » (World Economic Forum, 2017). Conséquence de cette option analytique, le critère des prix est aujourd’hui aussi absent que dans le Doing Business. La notion de taux de change n’est citée que 8 fois sur l’ensemble du rapport de 2017. Sur cette question spécifique des prix et des coûts, le repli décisif date de l’édition 2007-2008 du rapport. La rubrique 3.06, jusqu’ici relative au taux de change effectif réel (tcer), a été supprimée. L’un de motifs invoqués ne satisfera probablement pas les spécialistes de l’économie internationale du développement. Pour les auteurs, les ajustements de change seraient en effet sujets à une indétermination. D’un côté, un taux de change « faible » stimule les exportations qui deviennent moins chères en devises, mais, d’un autre côté, les importations sont renchéries de sorte que les entreprises astreintes à importer des biens d’équipement trouveront l’environnement de production plus coûteux.

8 L’argument de l’effet instantané ne peut emporter l’adhésion. Le fait est que depuis la mise en place des politiques d’ajustement structurel, il y a près de quarante ans, les économistes considèrent le taux de change comme un outil de rééquilibrage des paiements extérieurs par réduction de la demande, mais également comme un instrument de relance de l’offre par la modification des prix relatifs internes aux économies entre biens domestiques et échangeables internationalement. La Banque mondiale (1981, 15) voit en lui un « puissant outil de restructuration des prix relatifs et de réforme des incitations ». Dans cette perspective analytique il devient évident que le taux de change à toute sa place dans le débat sur la compétitivité durable. On se range donc moins facilement au premier argument invoqué par le gcr (2007-08) qu’au second, celui qui justifie la disparition du tcer par la complexité de sa mesure et de son interprétation.

9 D’une manière générale, définir la compétitivité en faisant l’impasse sur le taux de change met en porte-à-faux avec les travaux académiques des vingt dernières années, en contradiction en tout cas avec un courant de littérature influent qu’incarne notamment Rodrik (2008). Dans la ligne de cet auteur, le taux de change serait une option de second best pour compenser les excès de coûts de transaction résultant des faiblesses institutionnelles. L’ajustement du taux de change exercerait de ce fait une action durable sur la compétitivité. On trouvera dans la dernière édition des Perspectives économiques régionales sur l’Afrique subsaharienne (fmi, 2016) un plaidoyer pour l’application de politiques de change flexibles dans les pays confrontés à la baisse des cours de matières premières.

10 À long terme, la compétitivité durable, entendue au sens de la capacité à l’échange et à l’élévation de la prospérité des populations, est fortement déterminée par la productivité. L’efficacité dans l’usage des ressources rares est la pierre angulaire de l’élévation du niveau de vie. Pour autant, la question des prix relatifs et du taux de change réel n’est pas négligeable. Elle est un facteur potentiel d’accélération des changements structurels, bien que l’environnement du sous-développement puisse en contrarier les effets du fait des rigidités structurelles et des incertitudes. D’une manière générale, les économies africaines sont affectées par de nombreuses sources de vulnérabilités qui font obstacle à la dynamique productive et à l’élévation durable des niveaux de vie. Ces facteurs, qui impactent négativement le développement, vont au-delà des éléments de l’attractivité des territoires, de la dotation en capital humain et physique qui agit sur le niveau prévisible de la productivité. En véhiculant de l’instabilité et de l’incertitude, ils engendrent la volatilité de la productivité en valeur et affectent la compétitivité sous une forme assez différente de ce que l’on peut connaître pour des économies de niveau de développement plus élevé. Ces spécificités sont d’ailleurs reconnues de longue date par les Nations unies. Elles fondent la catégorie des pays les moins avancés, ceux qui sont les plus confrontés à des vulnérabilités structurelles qui ne se dissiperont que dans le temps long (Guillaumont, 2009).

11 La compétitivité durable est donc affaire de gains de productivité, ces derniers étant définis par un spectre de variables allant bien au-delà des questions de gouvernance et de la logique du gcr. Elle est aussi gouvernée par les prix relatifs dont les effets ne sont pas indépendants de facteurs exogènes, des vulnérabilités qui en affectent souvent l’efficacité du fait de l’inertie de certaines variables de l’environnement de production.

1.2 L’ocd et son positionnement dans la littérature

12 L’ocd entend explorer toutes les facettes de la compétitivité. La différence est donc notable avec ce qui est fait ailleurs où l’accent est mis sur la productivité en général ou la qualité de la gouvernance en particulier. L’Observatoire est globalisant en ce sens qu’il embrasse le plus largement possible les facteurs de compétitivité durable qu’il met en correspondance avec les performances à l’exportation. Si la combinaison de ces ambitions lui donne naturellement de l’intérêt pour l’analyse académique, l’ocd est aussi un outil d’aide à la décision pour de nombreux acteurs du développement. Il s’adresse aux partenaires techniques et financiers (ptf) qui cherchent à allouer leurs ressources, soit en fonction de critères d’efficacité ou d’équité, soit dans un objectif de correction de certaines vulnérabilités qui pénalisent la performance. L’Observatoire s’adresse également aux États africains et à leurs administrations publiques. Il offre une mise en situation dans l’environnement continental et relativement aux trois puissances émergentes que sont la Chine, l’Inde et le Brésil. Ce faisant, l’Observatoire cible les points forts et les points faibles pouvant contribuer à l’amélioration de la compétitivité, à l’aménagement de l’attractivité des territoires. L’ocd est, enfin, un instrument au service des entreprises locales et étrangères, un guide potentiel pour leurs choix d’investissements.

13 L’ocd est, toutefois, replié sur un nombre limité d’indicateurs fondés sur une information de préférence quantitative, facilement accessible et actualisée régulièrement dans une certaine stabilité de la définition. Dans les vingt dernières années, on a assisté à une véritable inflation d’indicateurs qualitatifs. Certains ont contribué à saisir une réalité statistique méconnue quand d’autres se sont purement et simplement substitués à des informations quantitatives disponibles. Il est à craindre que ces variables de substitution véhiculent de l’arbitraire. Chaque pays a son système de valeurs et de références holistiques. Une disposition qui sera qualitativement considérée comme acceptable, voire efficace ici, pourra être stigmatisée ailleurs. De ce fait, l’ocd ne retient sous forme qualitative que des phénomènes non directement observables, ou non observés, sur un large échantillon de pays africains. Il n’y a guère d’intérêt à faire usage de variables discontinues quand on peut capter statistiquement leur expression continue.

14 Une autre propriété, qui a guidé le choix des indicateurs de l’ocd, est que leur interprétation ne doit pas donner lieu à des ambiguïtés « excessives ». Ils sont de préférence choisis parce qu’ils sont dans un rapport monotone à la compétitivité durable. Leur impact économique ne varie pas en suscitant des seuils de retournement. L’évolution des inégalités de répartition des revenus ne satisfait pas vraiment à cette condition de monotonie. La référence à l’importance de la classe moyenne, même si l’appréhension de ce qu’elle est fait débat, ou au pourcentage de la population pauvre, apparaît moins fragile. Le rapport à la compétitivité durable implique en effet de la « cohésion sociale » qui n’est pas indépendante de la tolérance à des formes de distribution inégalitaires des revenus.

15 La pratique du benchmarking ou de l’étalonnage des économies africaines demande à être précisée en ce sens que la manière dont on le réalise varie selon les indicateurs, même s’il s’agit toujours de classer les économies en fonction de leur aptitude à faire face à la concurrence mondiale. L’étalonnage est effectué, soit à l’intérieur de l’espace continental, cas proposé dans la troisième partie avec le cas de la Côte d’Ivoire, soit élargi au Brésil, à la Chine et à l’Inde. On est dans un domaine de comparaison qui renvoie à la notion de best practice au sein d’un échantillon. La meilleure des performances, par exemple sur le prix de détail de l’électricité, ne signifie pas absence de problème sur la question de la distribution de l’énergie. Pour certains indicateurs, l’étalonnage est toutefois effectué par rapport au monde. C’est le cas pour les différentes notions de taux de change et de parts de marché. Et ce n’est qu’après avoir mis en situation chaque pays avec ses concurrents spécifiques que l’étalonnage continental est réalisé. En d’autres termes, si l’Éthiopie et le Ghana exportent des biens totalement différents, ils seront indirectement comparés sur la base de la capacité de l’un et de l’autre à faire face à la concurrence mondiale, mais dans leurs spécialisations respectives.

2. Les piliers de la compétitivité durable et leur déclinaison en indicateurs

16 Comme indiqué plus haut, trois piliers ou axes thématiques structurent l’ocd. L’agrégation de ces trois dimensions en une moyenne pondérée sera une attente déçue. Le principe de cette moyenne est assurément trop risqué. Quelle importance donner à chacun des trois piliers ? Comment juger de la substituabilité ou de la complémentarité entre eux ? Au niveau d’un indicateur composite comme les infrastructures, la complémentarité par l’additivité va de soi entre l’électricité et les routes, mais sur quelle base passer des homicides (vulnérabilité) aux prix relatifs (compétitivité-prix), de la gouvernance économique et politique (attractivité) aux variations climatiques (vulnérabilité) ? L’adoption d’une pondération ad hoc, d’une compression de l’information en un seul indice composite, est une facilité à laquelle on ne s’est pas résigné. La liberté est laissée à chacun de pondérer ces piliers qui sont d’ailleurs en interaction. Le climat influence les coûts unitaires par la taille de la production ; les violences sociétales agissent sur les coûts de transaction, donc sur la compétitivité-coût, sans être indépendantes de la gouvernance politique.

17 L’une des critiques opposables à la méthodologie des indices composites, qui n’est pas forcément la moins illégitime, tient au choix des variables et au système de pondération qui leur est attaché (Debonneuil et Fontagné, 2003). Le choix des variables retenues pose par ailleurs problème, car leur présence n’est pas forcément sous-tendue par la théorie économique. Sans doute faut-il toutefois « mettre des bémols » derrière cette critique. Certes, la notion de compétitivité est filandreuse, mais de par les objectifs qui la caractérisent, on n’est pas en terra incognita. La référence à l’élévation du niveau de vie des populations construit une filiation naturelle avec les théories de la croissance. Le rappel d’une production devant être rentable aux conditions de prix du marché international renvoie à la théorie libérale du commerce international, aux principes de spécialisation fondée sur les avantages comparatifs. On peut donc s’accommoder de cette critique, mais que dire des subjectivités entourant le choix des variables ?

Figure 1 : La compétitivité durable et ses composantes

Description de l'image par IA : Diagramme de la compétitivité durable avec trois composantes principales.

Figure 1 : La compétitivité durable et ses composantes

18 Du fait des corrélations souvent fortes qui peuvent exister entre elles, la préférence donnée à une variable plutôt qu’à une autre ne pose pas de problème insurmontable. L’affirmation est moins évidente pour ce qui est du caractère prescriptif. Un pays qui entend faire effort sur le capital humain doit-il regarder davantage l’éducation secondaire générale que l’éducation professionnelle ? Faut-il soutenir le nombre d’inscrits dans une filière éducative ou la qualité de la formation dispensée ? Les commentaires qui ont accompagné l’évaluation des Objectifs du Millénaire pour le développement (omd/mdgs) et la définition des nouveaux Objectifs de développement durable (ODD) ont montré l’intérêt de combiner les variables quantitatives et qualitatives. Découlant en partie de cette interrogation, la question de la pondération des variables n’est pas négligeable. Autant un système de pondération combinant l’information sur les différents piliers en un score unique peut manquer de consistante intellectuelle, autant la fixation de pondérations a priori peut paraître acceptable pour les rubriques et les indices de composition de chacun des piliers. Le cas échéant, la pertinence des choix effectués peut être testée en recourant aux méthodes d’analyse de données (analyse en composantes principales, analyse des correspondances multiples,...). Sur ces bases méthodologiques, le graphe ci-dessus (figure 1) met en évidence l’architecture de l’ocd.

19 Les éléments de l’indice de vulnérabilité sont de trois ordres avec un jeu de pondérations qui affecte 60% aux vulnérabilités économiques de caractère structurel (Guillaumont, 2009) et 20%, respectivement à celles qui procèdent des facteurs environnementaux, notamment les facteurs climatiques (Guillaumont et al 2016) ou les violences sociétales (Feindouno, Goujon et Wagner, 2016 ; Feindouno, Goujon, 2016). Ces dernières relèvent généralement de tendances longues, plus accessoirement d’évènements épisodiques, comme les révolutions ou les changements de régime.

20 Le deuxième pilier ou axe thématique de l’ocd est l’attractivité, que l’on définit comme la capacité à attirer des activités économiques et des facteurs de production mobiles, notamment les investisseurs et les capitaux étrangers. L’attractivité est assimilable à une performance du territoire. On l’évalue à l’aune de quatre grandes rubriques. Par le marché, il s’agit de prendre en compte les effets de taille et de dynamique du produit intérieur dans les dimensions à la fois nationale et régionale, et l’atteinte des objectifs de réduction de la pauvreté qui élargit la demande effective. Pour ce qui est du capital humain et financier, l’intérêt est de voir si la qualité de la formation et l’accessibilité aux ressources financières peuvent convenablement servir les ambitions de la croissance durable. Les infrastructures traduisent, quant à elles, le degré d’articulation des territoires par la quantité et qualité des services publics aussi essentiels que sont les routes et l’accessibilité à des équipements portuaires, la fourniture d’électricité ou la possibilité d’utiliser les technologies de l’information. La gouvernance politique et économique traduit, enfin, le rôle de l’État dans sa capacité à promouvoir les mécanismes du marché et les principes de la démocratie libérale. Chacune de ces quatre rubriques est elle-même définie en fonction d’indicateurs simples et composites.

21 Le troisième et dernier axe thématique de l’ocd traite des variables de prix. C’est celui sur lequel le comportement de l’État et des organisations productives a le plus de prise à court terme en agissant sur les coûts et les recettes des entreprises. Ce pilier est articulé autour de deux grandes rubriques (figure 2). La première, pondérée à 50%, évalue la compétitivité macro-économique par les écarts de « niveaux » de prix, conformément au principe de parité des pouvoirs d’achat (ppa) (Guillaumont Jeannney, 2015). Par le rapport entre le facteur de conversion de PPA et le taux de change officiel envers le dollar, on approche l’ampleur du déséquilibre bilatéral de change avec les États-Unis. L’ocd prolonge cette information donnée par les World Development Indicators de la Banque mondiale. La première extension consiste à passer du raisonnement purement bilatéral au cadre multilatéral (effectif), de ne plus considérer les États-Unis comme seul pays référent, mais de choisir un sous-ensemble de partenaires commerciaux spécifiques à chaque pays, comme on peut le faire pour l’indice du taux de change effectif réel. La seconde innovation est en relation avec l’effet Balassa (1964) - Samuelson (1964). Il s’agit de corriger les écarts de niveau des prix relatifs de l’effet mécanique du niveau de développement mesuré par le PIB par tête en ajustant ce dernier de l’impact des rentes associées aux matières premières. La Guinée équatoriale a un PIB par habitant de 15 000 dollars en 2014, comparable à celui du Portugal et de la Grèce. Nul doute que ce niveau ne reflète pas la productivité de ses agents nationaux !

22 La seconde rubrique, également pondérée à 50%, se réfère aux « variations » de la compétitivité sectorielle. On cible les variations relatives de prix telles qu’appréhendées à travers des indices de taux de change effectifs réels de produits (tcer) définis à partir de la nomenclature du Système Harmonisé (sh4) de l’Organisation mondiale des douanes. L’analyse se déplace alors des « niveaux » vers les « variations » de prix en mettant l’accent sur l’aptitude à produire des biens agricoles de caractère traditionnel, mais aussi des biens manufacturés qui participent de la diversification et des objectifs de croissance à long terme. Ces types de biens sont les plus significatifs dans les exportations de chaque pays et le comparateur international pour la construction des tcer est constitué par les principaux exportateurs mondiaux de chacun des produits considérés.

Figure 2 : Les éléments de la compétitivité-prix

Description de l'image par IA : Diagramme de la compétitivité-prix avec facteurs économiques et exportation.

Figure 2 : Les éléments de la compétitivité-prix

Source : Observatoire de la compétitivité durable.

23 En restant positionné sur les mêmes produits agricoles et manufacturés que précédemment, la compétitivité peut être parallèlement évaluée au niveau sectoriel en mettant en avant un prix relatif interne, c’est-à-dire le rapport en dollars de l’indice des prix à la consommation (IPC) à l’indice des prix d’exportation. Il faut alors supposer que le numérateur évolue comme les coûts de production, principalement comme les salaires et, plus généralement, le prix des biens non échangeables, ceux dont le niveau n’est pas contraint par la concurrence des marchés internationaux. Sous ces hypothèses assez conventionnelles, une élévation du ratio s’interprète comme une dégradation de l’aptitude à produire le bien d’exportation.

24 Comme pour la compétitivité-prix, la mesure de la performance à l’exportation n’est pas réductible à un seul indicateur calculable sur un large échantillon de pays africains. À l’instar de ce qui a été fait pour les prix, l’OCD propose un suivi de longue période des parts de marché en distinguant les principaux produits agricoles et agroalimentaires des principaux produits manufacturés. Pour chaque pays, chacun des produits retenus doit avoir été exporté consécutivement au moins trois années et ne pas figurer dans certains chapitres où l’on pressent de la réexportation de produits neufs ou d’occasion [1]. Ces restrictions tiennent au fait que les exportations sont un chiffre d’affaires qui n’est pas nécessairement produit dans le pays de rattachement. La part de marché est calculée pour chacun des produits et par référence, soit aux dix premiers exportateurs mondiaux de la période 2008-2012, soit envers les exportations mondiales du produit. La première de ces modalités a l’avantage de renvoyer aux concurrents identifiés pour le calcul des indices de TCER spécifiques aux produits. Cette coïncidence est intéressante en ce qu’elle permet d’évaluer la corrélation entre les mouvements de parts de marché et les variations des taux de change réels.

3. L’ocd et l’interprétation des données économiques de la côte d’ivoire

3.1 Un environnement qui offre une bonne résistance aux vulnérabilités

25 Jusqu’au début des années soixante-dix, la Côte d’Ivoire était l’une des économies les plus prospères et les plus dynamiques au sud du Sahara. Ses performances ont ensuite faibli en relation avec des déséquilibres économiques et financiers qui ont largement contribué, en 1994, aux exigences de dévaluation du franc CFA. La fin de la décennie quatre-vingt-dix a été marquée par un retour à une croissance soutenue du PIB par habitant jusqu’à l’éclatement de la crise politique en 1999. Dix longues années de violences et d’incertitudes s’en sont suivies, qui ont profondément déstabilisé l’économie (2002-2011). Le dénouement de la crise politique a permis d’amorcer un processus de rattrapage avec une croissance forte et soutenue.

Figure 3 : Les sources de la vulnérabilité économique

Description de l'image par IA : Cube à trois axes : Population, Victimes désastres, Instabilité exportations. Ligne bleue : Côte d'Ivoire.

Figure 3 : Les sources de la vulnérabilité économique

Source : À partir de l’Observatoire de la compétitivité durable (OCD).

Tableau 1 : La Côte d’Ivoire et les piliers de la compétitivité durable en 2014

Description de l'image par IA : Tableau comparant la Côte d'Ivoire et le Moyen-Afrique sur divers piliers de la compétitivité durable en 2014, avec des scores et des rangs.

Tableau 1 : La Côte d’Ivoire et les piliers de la compétitivité durable en 2014

N.B. Les rangs sur la dernière colonne de droite sont donnés relativement au nombre de pays contribuant au classement sur le pilier considéré. Pour chaque indicateur du pays (i) noté
Description de l'image par IA : X majuscule indice n virgule t exposant i
, le scoring international, exprimé en pourcentage, est réalisé comme suit :
Description de l'image par IA : suscrire X majuscule avec circonflexe indice n virgule t exposant i position de base égale crochet gauche parenthèse gauche X majuscule indice n virgule t exposant i position de base moins X majuscule indice m i n virgule t exposant i position de base parenthèse droite divisé par parenthèse gauche X majuscule indice m a x virgule t exposant i position de base moins X majuscule indice m i n virgule t exposant i position de base parenthèse droite crochet droit
où les performances nationales sont distribuées dans un intervalle (0-100) avec
Description de l'image par IA : X majuscule indice m i n virgule t exposant i
et
Description de l'image par IA : X majuscule indice m a x virgule t exposant i
la valeur minimale et maximale dans l’échantillon.
Source : À partir de l’Observatoire de la compétitivité durable (ocd).

26 La Côte d’Ivoire est désormais le pays qui apparaît comme le moins vulnérable de l’Afrique, tant pour l’exposition que pour la manifestation des chocs économiques (figure 3). Sur les six rubriques constitutives du pilier des vulnérabilités, une seule s’avère moins favorable que la moyenne continentale : la part de l’agriculture dans le produit intérieur, plus élevée qu’ailleurs. S’agissant de la sensibilité aux violences sociales et politiques, la Côte d’Ivoire a souffert, entre 2000 et 2011, de vives tensions politiques internes qui ont donné naissance aux épisodes de violences évoqués plus haut. La crise post-électorale (2010-2011) a été à elle seule à l’origine de quelque 3 000 morts. La politique de réconciliation a eu pour conséquence de faire progressivement disparaître l’occurrence de ces violences.

3.2 Une attractivité réelle avec des marges d’amélioration substantielles

27 Le marché ivoirien, ainsi que celui de la région, défini par une moyenne des PIB des pays voisins pondérés par l’inverse de la distance entre les capitales et Abidjan, est globalement plus attractif que celui de la moyenne continentale (figure 4). Avec près de 23 millions d’habitants, la Côte d’Ivoire se positionne au niveau de la médiane continentale. Le taux de croissance annuel moyen sur dix ans est légèrement au-dessus du fait de la dynamique de rattrapage récent. Le revenu par habitant, de l’ordre de 1 500 dollars par an, est en revanche inférieur. Quant au pourcentage de la population vivant au-dessus du seuil de pauvreté, il s’inscrit dans une fourchette entre 57 % et 64 %, selon la définition retenue. La classe moyenne émerge lentement. Définie sur la base d’un indice de bien-être calculé en fonction des enquêtes de ménages Demographic and Health Survey (DHS), elle représente environ 17% de la population.

Figure 4 : Attractivité du marché (score de performance, 0-100)

Description de l'image par IA : Graphique en 3D comparant Côte d'Ivoire et Afrique sur quatre indicateurs : marché régional, marché national, IDE/tête et pauvreté.

Figure 4 : Attractivité du marché (score de performance, 0-100)

Source : À partir de l’Observatoire de la compétitivité durable (OCD).

28 Le capital humain est la rubrique la plus problématique de l’attractivité. Les faiblesses au niveau de la formation sont un obstacle significatif pour la capacité à saisir les opportunités que donne l’accès aux technologies efficaces du marché et à monter dans les chaînes de valeur internationales. C’est aussi un handicap au niveau de l’insertion sur le marché du travail.

29 Avec un score de 43,8, la Côte d’Ivoire s’avère mieux lotie en infrastructures que la moyenne des pays africains (31,6). En allant davantage dans le détail des chiffres de 2014, on indiquera d’abord que le réseau d’infrastructures routières est aussi dense que celui de la moyenne des pays africains, mais le pourcentage de routes bitumées est seulement le quart du score continental. Les routes asphaltées ne représentent que 8% d’un réseau de 254 km pour 1 000 km² qui s’est beaucoup développé entre 1975 et 1990. Le contexte illustre assez bien les contradictions entre le passé lointain, fait d’efforts d’articulation des territoires et de développement de la mobilité, et le passé récent (2001-2010) où la crise politique a eu pour conséquence de sacrifier des dépenses d’infrastructure et d’entretien. Faute d’entretien régulier dans la décennie passée, les pouvoirs publics sont les premiers à reconnaître que le réseau routier est en mauvais état. Par contraste, la qualité de l’environnent portuaire d’Abidjan est largement au-dessus de ce que l’on observe ailleurs. Il s’agit de l’un des ports les plus actifs de la sous-région. Dans la desserte des pays sans littoral, son pouvoir d’attraction a cependant baissé dans les années 2000 au bénéfice de Tema (Ghana), Lomé (Togo) et, surtout, Tin Can Apapa (Nigeria) qui réalise les plus gros volumes portuaires manutentionnés.

30 En matière d’énergie, le secteur électrique ivoirien superforme la moyenne africaine, tant pour ce qui concerne l’accès au service que pour la qualité de la fourniture de l’électricité. Ce secteur a connu, dès 1989, une dynamique de privatisation de l’exploitation sous la forme d’abord d’un contrat de concession, puis d’une ouverture à des producteurs indépendants. L’ensemble de ces réformes institutionnelles a incontestablement contribué à l’amélioration du service public. L’accès à la téléphonie est également satisfaisant pour le mobile. La dynamique du secteur a été très vigoureuse, contribuant largement au développement de services annexes et, notamment, le paiement par l’usage du mobile. Le nombre de comptes bancaires par adulte est encore faible, de sorte que par la technologie cellulaire, une partie importante de la population peut désormais accéder à moindre coût à des mécanismes de transferts de paiement. L’accès à l’internet reste cependant limité, insuffisant pour soutenir le processus d’émergence. Cet accès se traduit par un score inférieur de 4 points à la moyenne continentale.

31 Pour ce qui est des deux dimensions de la gouvernance, l’une et l’autre affectent la compétitivité durable. La Côte d’ivoire (36,6) ne réalise qu’un peu plus du tiers du score du pays africain le plus performant et son efficacité est inférieure à la moyenne africaine (39,2). Sur 2014, le pays paie encore les conséquences de la décennie passée. Les informations les plus récentes s’inscrivent dans une amélioration tendancielle de la situation aussi bien au plan politique qu’économique. Le Doing Business 2017 identifie la Côte d’Ivoire comme un des principaux pays réformateurs. Elle est actuellement au 142ème rang sur les 190 pays classés, contre une 169ème place sur les 183 pays figurant dans l’édition 2011 du rapport.

3.3 Une compétitivité-prix qui s’accommode du régime de change fixe

32 En reportant l’attention sur la dimension de la compétitivité-prix, on ne peut pas ignorer les inquiétudes récurrentes que fait naître, en zone franc, le régime de change fixe du franc cfa. Sur la base de 2005, l’indice du taux de change effectif réel, c’est-à-dire l’évolution moyenne des taux de change bilatéraux vis-à-vis des principaux partenaires commerciaux ajustée de l’évolution des prix relatifs ne marque pas une propension notable à la surévaluation. Une assez grande stabilité des TCER se dessine au contraire (graphique 1).

Graphique 1 : Côte d’Ivoire, indice du taux de change effectif réel. (base 100 = 2005)

Description de l'image par IA : Graphique montrant l'indice du taux de change effectif réel en Côte d'Ivoire de 1995 à 2014, avec une base 100 en 2005.

Graphique 1 : Côte d’Ivoire, indice du taux de change effectif réel. (base 100 = 2005)

N.B. Pondération par la moyenne des importations et des exportations globales hors pétrole (2008-2012).
Source : À partir de l’Observatoire de la compétitivité durable (OCD) et des International Financial Statistics du Fonds monétaire international, différentes années.

33 L’évolution constatée a été en grande partie la conséquence du contrôle monétaire, de la politique prudente de la Banque centrale (bceao), mais aussi de l’élimination sur les deux dernières décennies des restrictions quantitatives et barrières tarifaires. Les coûts de production inhérents aux biens non échangeables ont, par ailleurs, baissé avec la disparition de monopoles institutionnels, avec la levée de certaines restrictions à la concurrence interne ou infrarégionale. Cette conclusion prévaut-elle encore lorsque l’on va au plus près des exportations ivoiriennes, agricoles comme manufacturières ? Pour explorer la question, pour chacun des principaux produits exportés, un indice de tcer est défini, que l’on calcule relativement aux dix exportateurs mondiaux le plus significatifs pour le produit considéré.

Graphique 2 : Côte d’Ivoire, indices des taux de change effectifs réels, produits agroalimentaires (base 100 = 2005)

Description de l'image par IA : Graphique montrant les indices des taux de change réels pour divers produits agroalimentaires en Côte d'Ivoire de 2005 à 2014.

Graphique 2 : Côte d’Ivoire, indices des taux de change effectifs réels, produits agroalimentaires (base 100 = 2005)

N.B. Pondération, importance relative des 10 premiers exportateurs mondiaux du produit (2008 - 2012).
Source : À partir de Comtrade Database, United Nations.

Graphique 3 : Côte d’Ivoire, indices des taux de change effectifs réels, produits manufacturés (base 100 = 2005)

Description de l'image par IA : Graphique montrant les indices des taux de change effectifs réels pour divers produits manufacturés en Côte d'Ivoire de 2005 à 2014.

Graphique 3 : Côte d’Ivoire, indices des taux de change effectifs réels, produits manufacturés (base 100 = 2005)

N.B. Pondération par importance relative des 10 premiers exportateurs mondiaux du produit (2008-2012).
Sources : ocd à partir des données de Comtrade, Nations Unies et des ifs du Fonds monétaire international, différentes années.

34 Signe que cette démarche a un fondement analytique, les évolutions que l’on observe sur les graphiques 2 et 3 ne reproduisent qu’en partie les tendances du tcer « standard », calculé en fonction de la structure moyenne des importations et des exportations hors pétrole (2008-2012). C’est le cas, notamment, pour les produits agricoles pour lesquels, en fin de période, on observe un écart de 30 points d’indice entre d’une part, la pâte de cacao, appréciation réelle d’environ 10%, et les noix de coco et de cajou, dépréciation réelle de près de 20%.

35 De manière analogue, les indices de taux de change réels internes (tcri) montrent également que le prix de biens échangeables exportés a progressé plus rapidement que le prix des biens purement domestiques. Comme on peut le lire à partir du tableau 1, les incitations à la production par les prix ont donc été plutôt orientées sur les biens échangeables, même si l’évolution a été en retrait de celle de l’ensemble de l’Afrique, avec une diminution d’environ 16% (83,9) de l’indice contre 28% (72,2).

36 Globalement, pour la Côte d’Ivoire, la valeur réelle du franc cfa ne témoigne pas d’un déséquilibre de change notable. L’interprétation de ces résultats en termes d’indices est toutefois fragile, conditionnelle au choix d’une année de base. Rien ne garantit que l’année retenue corresponde à un niveau des prix initial en compatibilité avec la compétitivité de l’économie pour l’ensemble des produits d’exportation. Une manière de lever en partie l’ambigüité consiste donc à se recentrer sur une comparaison des « niveaux » de prix, ce que permettent les facteurs de conversion de parité de pouvoirs d’achat (ppa). Autrement dit, on reconstruit un tcer, mais cette fois-ci en comparant directement le niveau des prix relatifs et les taux de change officiels entre la Côte d’Ivoire et les mêmes partenaires commerciaux que ceux considérés pour l’indice du tcer. Comme indiqué plus haut, cet indicateur de compétitivité, fondé sur la comparaison la plus large de tous les niveaux de prix, a été corrigé de l’effet productivité.

37 Le calcul de ce tcer exprimé en niveau : ratio effectif des facteurs de conversion de parité des pouvoirs d’achat (cf. tableau1), suggère que comparativement à la moyenne de l’Afrique, le niveau général des prix positionne la Côte d’Ivoire largement devant ses propres partenaires commerciaux, une sous-évaluation de l’ordre de 50%, mais en retrait de l’avantage compétitif que l’on peut observer sur la moyenne des pays africains : 53 contre 47,5 (tableau 1). En d’autres termes, en se référant à la structure des échanges de chaque pays, le niveau des prix relatifs ivoiriens serait d’environ 10 points de score supérieur à la moyenne continentale.

38 La seconde partie de l’article a établi l’intérêt d’articuler l’ocd avec les performances à l’exportation. L’évolution de ces parts de marché est calculée de manière agrégée, par secteur d’activité ou pour chacun des principaux produits d’exportation, primaires (hors mines et hydrocarbures) ou après une première transformation agroalimentaire, et manufacturés.

39 Sur le graphique 4, il s’avère que la Côte d’Ivoire a tant bien que mal maintenu ses positions, même si le glissement des années 2000 a été très marqué. L’érosion de la part de marché est de l’ordre de 30 % entre le point haut (2002-2003) et les points bas de 2007 et 2011, selon la courbe à laquelle on se réfère. La perpétuation de la crise politique a été facteur d’affaissement de la part de marché à l’exportation sur les produits agricoles et leurs transformations premières.

Graphique 4 : Côte d’Ivoire, moyenne des parts de marché mondial, tous produits primaires hors énergies fossiles et minerais bruts. (base 100 = 2005)

Description de l'image par IA : Graphique montrant les parts de marché mondial de la Côte d’Ivoire pour divers produits primaires de 1995 à 2014.

Graphique 4 : Côte d’Ivoire, moyenne des parts de marché mondial, tous produits primaires hors énergies fossiles et minerais bruts. (base 100 = 2005)

N.B. Les biens considérés sont exportés au moins 3 ans consécutivement. Pour la moyenne pondérée des parts de marché mondial de la Côte d’Ivoire, la pondération de chacun des biens est fixée en fonction de ce qu’il représente sur la moyenne des années 2008-2012. L’autre courbe reflète la somme des exportations annuelles des produits ivoiriens divisée par les exportations mondiales des mêmes produits. Dans ce second cas, le panier de biens en référence change avec l’effectivité des échanges ivoiriens.
Source : ocd, à partir des données de Comtrade, Nations unies.

40 Dans les dix dernières années, sur les cinq principaux produits d’exportation, deux d’entre eux seulement ont été bien orientés, relativement aux dix principaux exportateurs mondiaux, les mêmes que ceux considérés pour les indices de TCER des produits (graphique 5). Il s’agit, en l’occurrence, de la noix de coco, dont le niveau de 2005 a été multiplié par 2,5, et dans une moindre mesure du caoutchouc naturel (+70 %). Pour les autres produits les positions se sont au mieux maintenues, avec cependant un fort rebond amorcé avec la fin de la crise postélectorale (2010-2011). La part de marché sur la fève de cacao et les brisures a été notamment en croissance très significative, malgré une appréciation du TCER qui a été de l’ordre de 10% entre 2012 et 2104.

Graphique 5 : Côte d’Ivoire, indices des parts de marché, produits primaires y compris après première transformation (base 100 = 2005)

Description de l'image par IA : Graphique montrant les parts de marché de divers produits de cacao en Côte d'Ivoire de 2005 à 2014.

Graphique 5 : Côte d’Ivoire, indices des parts de marché, produits primaires y compris après première transformation (base 100 = 2005)

N.B. Les biens considérés sont exportés au moins 3 ans consécutivement.
Source : ocd, à partir des données de Comtrade, Nations unies.

41 Pour les produits manufacturés, les tendances baissières sont beaucoup plus marquées que pour les productions agricoles et le redressement en fin de période moins vigoureux. Depuis 2005, la perte de parts de marché est supérieure à 50% lorsqu’on raisonne à structure et pondérations de produits variables et à 20% si l’on privilégie une structure fixe calculée sur la moyenne des échanges de la période 2008-2012 (graphiques 6 et 7).

Graphique 6 : Côte d’Ivoire, moyenne des parts de marché mondial, tous produits manufacturés exportés au moins 3 ans consécutivement. (base 100 = 2005)

Description de l'image par IA : Graphique montrant l'évolution de la moyenne pondérée et de la part des valeurs d'exportations de la Côte d'Ivoire de 1995 à 2014.

Graphique 6 : Côte d’Ivoire, moyenne des parts de marché mondial, tous produits manufacturés exportés au moins 3 ans consécutivement. (base 100 = 2005)

N.B. Idem graphique 4.
Source : ocd, à partir des données de Comtrade, Nations unies.

42 L’analyse par produit est également informative. La Côte d’Ivoire ne connaît une évolution très favorable que pour les produits d’emballage en matière plastique, avec une part qui fait plus que tripler comparativement à l’année 2005 et dans un moindre proportion les produits de beauté et de maquillage (+50%). Pour les autres produits, on relève une stabilisation, voire une diminution, qui peut être très significative, comme c’est le cas pour le ciment Portland.

Graphique 7 : Côte d’Ivoire, indices des parts de marché, produits manufacturés, base 100 = 2005

Description de l'image par IA : Graphique montrant les parts de marché de divers produits manufacturés en Côte d'Ivoire de 2005 à 2014.

Graphique 7 : Côte d’Ivoire, indices des parts de marché, produits manufacturés, base 100 = 2005

N.B. Les biens considérés sont exportés au moins 3 ans consécutivement.
Source : ocd, à partir des données de Comtrade, Nations unies.

43 Ces évolutions, calculées on le rappelle relativement aux dix principaux exportateurs mondiaux, sont en accord avec les flux sectoriels agrégés de la même période. Pour une interprétation adéquate, gardons cependant à l’esprit que la tendance 1995-2005 a été très défavorable aux exportations manufacturières ivoiriennes.

Conclusion

44 La globalisation crée l’obligation d’avoir un tableau de bord des économies africaines, un suivi régulier de leur compétitivité. Les échanges sont, en effet, gouvernés par des concurrences de plus en plus vives, notamment de la part des grandes puissances émergentes du Sud qui compliquent probablement les stratégies de diversification de l’Afrique, comme le suggèrent les arguments relatifs aux difficultés du dernier arrivé (last mover). Les enjeux de la compétitivité et de la diversification pour l’Afrique sont énormes du fait du stock de population non insérée dans le circuit formel du travail local, des flux d’entrée des jeunes diplômés qui sont, pour une part importante d’entre eux, dans l’incapacité de trouver des emplois en adéquation avec la formation reçue.

45 L’Observatoire de la compétitivité durable est un instrument de compréhension de l’intégration à l’économie mondiale. Il permet de réunir, le plus largement possible, toute l’information sur les dynamiques africaines. Conçu autour des trois piliers ou axes thématiques : vulnérabilités, attractivité, compétitivité-prix et -coûts, l’OCD est une aide aux décisions publiques et privées. Il permet de juger de l’aptitude à la performance par le canal de l’exportation. Certes, la littérature et les bases informationnelles consultables pour analyser la compétitivité et la diversification sont déjà denses et instructives, mais la frustration est dans le fait que l’accent est souvent mis sur une seule dimension thématique ou « pilier ». Or, la compréhension des performances demande un éclairage global.

46 Le traitement du cas ivoirien a mis en lumière la nécessité de prendre en compte toutes les dimensions de la compétitivité durable [2]. Au plan des vulnérabilités, le pays est en situation on ne peut plus favorable. L’attractivité positionne le pays dans la bonne moitié des pays africains avec, cependant, des exigences d’amélioration dans la formation des ressources humaines et l’accès au financement, avec, également, la nécessité de poursuivre les actions engagées pour l’amélioration de la gouvernance, facteur important dans la minimisation des coûts de transaction. Enfin, si l’on en juge par les indicateurs de compétitivité-prix utilisés, le régime de change fixe ne paraît pas avoir pénalisé l’exportation de l’appareil productif de la Côte d’Ivoire. Certes, dans les dix dernières années, les parts de marché ont baissé sensiblement avec un redressement récent après 2011, mais ces évolutions ont été davantage sous l’influence du contexte politico-institutionnel que des prix relatifs.

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Mots-clés éditeurs : Afrique, attractivité, compétitivité, Côte d’Ivoire, vulnérabilités

Date de mise en ligne : 14/06/2018

https://doi.org/10.3917/med.182.0131