Article de revue

Mon voisin est-il vigilant ou l’ami des gendarmes ?

Participation citoyenne et extension du domaine sécuritaire

Pages 54 à 71

Citer cet article


  • Elguezabal, E.
(2020). Mon voisin est-il vigilant ou l’ami des gendarmes ? Participation citoyenne et extension du domaine sécuritaire. Monde commun, 4(1), 54-71. https://doi.org/10.3917/moco.004.0054.

  • Elguezabal, Eleonora.
« Mon voisin est-il vigilant ou l’ami des gendarmes ? : Participation citoyenne et extension du domaine sécuritaire ». Monde commun, 2020/1 N° 4, 2020. p.54-71. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-monde-commun-2020-1-page-54?lang=fr.

  • ELGUEZABAL, Eleonora,
2020. Mon voisin est-il vigilant ou l’ami des gendarmes ? Participation citoyenne et extension du domaine sécuritaire. Monde commun, 2020/1 N° 4, p.54-71. DOI : 10.3917/moco.004.0054. URL : https://shs.cairn.info/revue-monde-commun-2020-1-page-54?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/moco.004.0054


Notes

  • [1]
    Les noms des lieux et des personnes ont été modifiés à des fins d’anonymisation.
  • [2]
    Gilles Favarel-Garrigues, Laurent Gayer, « Violer la loi pour maintenir l’ordre. Le vigilantisme en débat », Politix, 115, no 3, 2016, p. 7-33.
  • [3]
    Enquête menée dans le cadre de l’ANR PROFET (Pratiques et représentations ordinaires des gouvernés face à l’État).
  • [4]
    INSEE, dossier complet de la commune, 2019.
  • [5]
    Loi du 5 mars 2007 relative à la prévention de la délinquance. Voir Tanguy Le Goff, Les Maires, nouveaux patrons de la sécurité ? Étude sur la réactivation d’un rôle politique, Rennes, PUR, 2008.
  • [6]
    Norbert Elias, John L. Scotson, Logiques de l’exclusion, Paris, Fayard, 1997 [1965].
  • [7]
    Fabien Jobard, Jacques de Maillard, Sociologie de la police. Politiques, organisations, réformes, Paris, Armand Colin, 2015.
  • [8]
    Howard Becker, Outsiders : études de sociologie de la déviance, Paris, Métaillé, 1985.
  • [9]
    Christian Mouhanna, « Faire le gendarme : de la souplesse informelle à la rigueur bureaucratique », Revue française de sociologie, 42, no 1, 2001, p. 31-55.

1Au bord de la route départementale qui relie Pirnay [1] à la capitale régionale, un panneau annonce un « réseau de vigilance » participatif « en liaison immédiate avec la Gendarmerie nationale ». Il s’agit de la « Participation citoyenne » : un dispositif de surveillance mis en place entre les maires des communes et les forces de police pour engager des volontaires au sein de la population (les « référents ») afin de servir de relais dans le recueil et la communication de renseignements sur des actes ou pratiques suspectes, notamment par rapport aux cambriolages. Appelé à ses débuts, au milieu des années 2000, « Voisins vigilants », le dispositif a pourtant dû changer de nom suite à la création en 2012 d’une plateforme numérique privée qui en a déposé la marque (www.voisinsvigilants.org). Toutefois, les gens continuent souvent à désigner le dispositif public par ces termes.

2S’agit-il de milices, comme le craignent les nombreux articles parus notamment dans la presse régionale ? Le spectre de ce qui a été appelé vigilantisme  (des « pratiques collectives coercitives, mises en œuvre par des acteurs non étatiques afin de faire respecter certaines normes et/ou d’exercer la “justice [2]” ») interpelle les acteurs qui participent : particulièrement les autorités publiques qui, tout en encourageant le développement du dispositif, précisent que les volontaires référents ne sauraient supplanter les forces de l’ordre et fixent des protocoles de contrôle et d’encadrement de leurs pratiques (Circulaire du ministère de l’Intérieur IOCJ1117146J du 22 juin 2011 relative au dispositif de participation citoyenne, mise en place alors que Claude Guéant était ministre de l’Intérieur). Sur la zone de compétence de la Gendarmerie, plus de 2 500 communes avaient organisé une participation citoyenne en janvier 2016 et ce chiffre a continué d’augmenter. Le dispositif a donc acquis une certaine banalité et l’hypothèse d’un essor de milices ne semble pas d’actualité. Mais suffit-il de prévenir les dérives ou faudrait-il s’inquiéter de l’existence même de ce type de réseau ? Est-elle le signe d’un repli de l’État et d’une poussée du néolibéralisme, y compris dans les domaines les plus régaliens, comme l’est celui de la sécurité ? Ou au contraire, s’agit-il plutôt d’une militarisation croissante de la société ?

3J’ai mené une enquête à Pirnay et dans quelques communes alentour pour comprendre le fonctionnement ordinaire de ce réseau [3]. C’est surtout dans des communes rurales et périurbaines situées en zone Gendarmerie que la participation citoyenne s’est répandue : elle a été conçue comme un dispositif particulièrement adapté aux espaces pavillonnaires, suffisamment aisés pour attiser la convoitise des cambrioleurs et en même temps peu denses, où l’interconnaissance faciliterait le repérage des situations d’alerte. Rien ne distingue particulièrement Pirnay parmi ces communes. Il s’agit d’une ville périurbaine ordinaire de province, pavillonnaire, de 2 500 habitants. Elle voit depuis les années 1970 ses terres agricoles se transformer en lotissements résidentiels, accueille en permanence de nouveaux habitants (la moitié n’y résidait pas il y a une dizaine d’années), notamment des familles avec enfants, et son niveau de vie est un peu plus élevé que la moyenne, avec une grande majorité de propriétaires et une surreprésentation de ménages des classes moyennes supérieures [4]. De nombreuses associations sociales et sportives rythment sa vie collective. En termes d’orientation politique, le premier tour des élections législatives de 2017 montre une coloration plutôt centre-droite, avec une majorité de votes pour LREM (40 %), suivie de loin par les Républicains et le Front national (15 %) et, plus loin encore, la France insoumise et Divers gauche (9 %). Même s’il y a peu de délinquance, un réseau de participation citoyenne existe depuis 2014, que j’ai suivi par observations, entretiens et archives de manière régulière entre 2014 et 2015, puis plus ponctuellement jusqu’en 2017. J’y ai été introduite par la gendarmerie en tant que sociologue dans le cadre d’une enquête plus large que je menais auprès des gendarmes des brigades territoriales, dont celle de Pirnay.

« Il faut faire vivre le dispositif »

4Selon le protocole signé entre le préfet, la gendarmerie et le maire de Pirnay, et en accord avec les missions de prévention de la délinquance attribuées aux maires [5], c’est à la mairie que revient la charge de mettre en place le réseau de vigilance et d’organiser son fonctionnement. En réponse à l’appel à volontaires, une femme et huit hommes résidant à Pirnay sont devenu(e)s référent(e)s. Chacun(e) s’est vu attribuer une zone de compétence au sein de la commune et y a distribué des dépliants présentant le dispositif, quelques bonnes pratiques de prévention de la délinquance, et ses coordonnées en cas d’alerte ou de renseignements à faire remonter à la gendarmerie. Leur rôle est limité à cette mission de sensibilisation et de relais d’information. La mairie leur a confectionné des cartes d’identification et a mis au point un plan de la commune démarquant leurs secteurs de compétence. Affichée en grand dans le bureau du directeur général des services de la mairie, cette carte représente la seule division officielle en quartiers de la commune. La mairie a par ailleurs installé des panneaux aux entrées de la ville et sur les principaux axes de circulation (censés dissuader la délinquance) et publié quelques articles sur le dispositif dans le bulletin municipal. Enfin, un article est paru dans le journal régional à la suite de la signature du protocole.

5L’activité principale du réseau est l’organisation de réunions trimestrielles entre la mairie (représentée notamment par le directeur général des services et la première adjointe, le maire étant souvent absent), le commandant de la brigade de gendarmerie locale et les référent(e)s. Ces réunions sont d’abord envisagées comme le retour effectué par la gendarmerie à celles et ceux qui participent concernant les chiffres locaux de la délinquance et les mesures prises à la suite des alertes et signalements ; mais elles sont aussi le moment d’échanger et de décider des orientations et des actions du réseau.

6De l’observation de ces réunions pendant un an, complétée par la lecture des comptes rendus des réunions pendant une année et demie supplémentaire, il ressort tout d’abord que la délinquance à Pirnay est faible, de même que le nombre de signalements faits à la gendarmerie dans le cadre du dispositif. Pirnay est un endroit calme, comme le répète le commandant de brigade : y sont comptabilisés une dizaine de cambriolages et de vols simples par an et une vingtaine de vols liés aux voitures, des chiffres tellement faibles que les tentatives d’analyser statistiquement leur évolution apparaissent ridicules. À chaque réunion, après le bilan chiffré de la délinquance, le commandant de brigade évoque la petite poignée de signalements faits dans le cadre du réseau ; ils concernent souvent des démarcheurs, qui s’avèrent à chaque fois de vrais représentants de sociétés. Mais c’est la vérification faite par la gendarmerie qui est évaluée comme un résultat positif en soi du fonctionnement du réseau. L’assiduité des référent(e)s aux réunions et les actions de communication entreprises sont aussi considérées comme des résultats positifs, rapportés comme tels dans les bilans faits au préfet, et dont la mairie et la gendarmerie se félicitent. « Il faut faire vivre le dispositif », répète à chaque réunion le commandant de brigade, comme si en fait l’objectif était en soi de le faire fonctionner.

7À la lecture des bulletins municipaux, le peu de délinquance et d’activité du réseau concorde avec la faibleimportance donnée à la sécurité à l’échelle de la politique municipale avant la mise en place du dispositif. Comment expliquer alors l’instauration du réseau de vigilance dans une commune aussi calme ? Quelques éléments ont agi comme déclencheurs. D’une part, il y a eu l’arrivée d’une nouvelle équipe municipale et sa volonté de mettre en place des instruments novateurs – une équipe divers droite étroitement liée à l’association pour la sauvegarde de l’église locale. D’autre part, un événement a fortement mobilisé et rapproché la mairie et la gendarmerie locale quelques mois avant le lancement du dispositif de participation citoyenne : l’occupation d’un terrain communal pendant deux semaines par une centaine de caravanes de gens du voyage. Le spectre d’une nouvelle installation continuait à inquiéter le maire et le directeur général des services de la mairie l’année de création du réseau de vigilance, lorsqu’il y a eu un nouvel avis de passage de la part d’une association de gens du voyage. La possibilité d’une nouvelle installation a d’ailleurs suscité des commentaires de la part des référent(e)s du réseau pendant toute la durée de mon enquête. Mais bien que le séjour des gens du voyage soit évoqué comme un moment hautement problématique dans l’histoire récente de Pirnay, tout lien de causalité avec le réseau de vigilance est évacué dans les discours des responsables de la mairie et de la gendarmerie. Pour ces deux institutions, la participation citoyenne recouvre des enjeux qui dépassent le séjour ponctuel des gens du voyage et le cas particulier de Pirnay.

8Ainsi, alors qu’il apparaissait en soutien du maire de Pirnay sur les photos du journal local pour refuser une nouvelle installation des gens du voyage, le directeur général des services de la mairie nie en entretien tout lien de causalité entre les deux faits. En revanche, il explique la mise en place du réseau de vigilance comme un heureux hasard entre la proposition faite par la gendarmerie et sa propre arrivée à la mairie de Pirnay en provenance de Rougey, première commune du département à l’avoir instaurée. Sa mutation (pour des raisons personnelles) aurait été un élément clé dans la circulation du dispositif, faisant de Pirnay la deuxième commune à avoir organisé une participation citoyenne dans le département.

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– C’était [le commandant de compagnie de gendarmerie] qui avait surtout eu l’initiative. Moi j’en ai parlé au maire, je lui ai dit : « Écoutez, j’avais ça à Rougey. » Je crois que [le commandant de compagnie] arrivait à peu près en même temps, avait les mêmes idées, et une sorte d’heureux hasard a fait que l’alchimie a pris et que ça a été très vite surtout. On n’a pas tâtonné : j’avais l’habitude, [le commandant de compagnie] avait l’habitude.
– Mais… il y avait déjà eu les problèmes ici, c’était une commune un peu bouleversée à ce moment-là, non ?
– Non…
– Non ?
– Ah, par rapport au politique ? Mais là, il y a très peu… Ça ne justifie pas. Ça ne répond pas à un problème d’insécurité à Pirnay, clairement. Les statistiques sont très basses, il n’y a pas grand-chose… C’est vraiment : sensibiliser les gens, éviter l’inflation des délits, mais ce n’est pas les mêmes problématiques [qu’à Rougey]. À Rougey, c’était réactionnel : quarante cambriolages dans l’année, stop !

10Le dispositif a circulé avec des acteurs institutionnels qui en avaient fait ailleurs l’expérience, et qui ont trouvé à Pirnay un bon terrain d’application pour la valoriser suite au séjour des gens du voyage. C’est aussi le cas de la première adjointe au maire, qui s’est également beaucoup investie dans l’initiative. Arrivée à Pirnay une dizaine d’années auparavant en raison de la mutation professionnelle de son mari (cadre) et ne trouvant pas d’emploi comme secrétaire de mairie, Stéphanie s’est rapidement engagée dans la vie municipale de sa commune, où elle trouve un espace pour valoriser ses savoirs et compétences professionnelles. Selon elle, la proposition de la gendarmerie d’organiser une participation citoyenne dans la commune a trouvé un écho bienveillant auprès de la nouvelle équipe municipale dans la mesure où celle-ci envisageait de créer un réseau local d’entraide. Le projet était selon elle de dépasser le clivage entre anciens et nouveaux habitants auquel elle est particulièrement sensible en tant que nouvelle arrivée. La venue des gens du voyage a certainement pu resserrer les rangs dans une configuration d’établis/outsiders[6].

11Du côté de la gendarmerie, la participation citoyenne répond à un programme plus large de développement d’instruments participatifs, soutenu au sein de l’institution par des courants réformateurs de modernisation de l’institution [7], dans lesquels s’inscrit l’officier qui commande la compagnie de gendarmerie dont dépend la brigade de Pirnay. Le chef de la brigade trouve aussi son compte dans l’animation de dispositifs participatifs et souligne l’intérêt général du réseau de vigilance, notamment en termes de rétablissement du « lien social », pour le distinguer de « la problématique des gens du voyage ». Il se montre même modéré par rapport aux discours plus virulents de certains référents contre les gens du voyage et contre des jeunes qui seraient responsables d’incivilités. Cette distance à l’égard des positions les plus punitives rassure celles et ceux qui, parmi les autres volontaires participant au réseau, sont plus modestes et retenu(e)s quant à leur mission de vigilance.

« Un plus » pour la commune

12En effet, une bonne partie des personnes qui se sont engagées dans le réseau de vigilance ne l’ont pas fait parce qu’elles se sentiraient particulièrement concernées par les problématiques de délinquance, mais comme un engagement supplémentaire dans la vie politique ou associative de la commune. Il s’agit principalement d’élus et d’une élue au conseil municipal, d’anciens élus et de membres d’autres institutions locales, à la retraite hormis un agriculteur toujours en activité, célibataire et engagé aussi bien comme conseiller municipal que dans des institutions agricoles. Leur participation au réseau s’inscrit dans la continuité de ces autres engagements dans la vie publique locale.

13C’est entre autres le cas de Claudine, la seule référente femme du réseau de vigilance à Pirnay. Jeune retraitée, très active localement, issue d’une famille de commerçants de la région, cette ancienne secrétaire d’hôpital est arrivée à Pirnay après avoir vécu dans la capitale régionale avec son mari (manutentionnaire) dans des appartements en location, d’abord dans un quartier du centre-ville (où elle trouvait les gens « fiers ») et ensuite dans un quartier plus populaire. Le couple s’est installé à Pirnay il y a vingt-cinq ans en accession à la propriété, leur budget ne leur ayant pas permis de rester en ville ; Claudine et son mari y ont élevé leurs deux enfants : un fils cadet, employé dans la restauration, qui vit toujours chez eux, et une fille aînée, assistante vétérinaire, divorcée avec trois enfants, qui habite dans une autre région.

14Claudine s’était portée volontaire pour faire partie du réseau de vigilance avant d’intégrer le conseil municipal, où elle s’occupe du CCAS, du comité des fêtes et des dossiers qui touchent à la rivière et aux risques d’inondation – ce qui la concerne directement puisque sa maison est dans un quartier inondable. Elle faisait déjà partie d’autres associations de la commune (association pour la réhabilitation de l’église, le troc de plantes et l’association des victimes des inondations) et s’occupait des personnes âgées de son voisinage ; elle est par ailleurs bénévole dans la maison de retraite d’une commune proche. Claudine s’approprie son rôle en accord avec une posture de soignante, si bien que quand elle « enfile [s]a casquette de référente » (en déclinant au féminin le terme « référent » systématiquement employé au masculin par les autres), c’est pour elle une manière de plus d’aider ses proches. Elle considère d’ailleurs que ses engagements bénévoles sont dans la continuité de son métier de secrétaire à l’hôpital, qu’elle aborde aussi comme un don de soi.

15Claudine est fière de sa réputation d’être tout le temps partout, et apprécie particulièrement la possibilité offerte par la participation au réseau de vigilance d’entretenir le contact avec ses voisins et voisines sur le terrain. À la différence des autres référents, Claudine remet les tracts d’information et de sensibilisation contre la délinquance en mains propres, ce qui lui permet d’échanger avec les gens de son quartier, comme elle le faisait déjà lors de la distribution des brioches aux personnes âgées de la commune. Pour elle, intégrer la participation citoyenne est la suite naturelle de la position qu’elle avait déjà au sein du voisinage :

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– Déjà si vous voulez, avant d’être référente… J’aide. C’est mon caractère. Les voisins partent en vacances, je prends les clés, je ramasse le courrier, j’arrose les plantes. Je faisais déjà ça avant, hein.
– Du coup, est-ce que ça a changé quelque chose finalement pour vous ?
– Ce qui a changé c’est qu’au lieu de [ne] m’occuper que de mon voisinage, je m’occupe d’autres personnes en plus, c’est plus [étendu].

17En tant que référente, Claudine a eu l’occasion de mener deux actions, toutes deux à la suite des demandes que lui ont adressées des personnes de son voisinage. La première est la petite enquête qu’elle a menée à propos d’une voiture immatriculée dans un autre département qui était garée dans une ruelle proche depuis quelque temps ; elle s’est avérée être la voiture du fils d’un voisin et Claudine n’a donc pas eu besoin de faire intervenir la gendarmerie. L’autre action a été son appel au maire et à la gendarmerie au moment du séjour des gens du voyage pour prévenir de l’inquiétude d’un voisin qui craignait leur installation dans un terrain agricole limitrophe de chez lui.

18Le rôle de référent(e) est ainsi investi dans la continuitéde la construction d’une respectabilité et d’une notabilité locales. Intégrer le réseau de vigilance peut être aussi un moyen de garder un lien avec la politique communale pour des anciens membres du conseil municipal n’ayant pas été réélus. C’est le cas de Laurent, président de l’association socioculturelle de Pirnay et ancien conseiller municipal. Informaticien à la retraite, marié à une greffière et habitant à Pirnay depuis une trentaine d’années dans un pavillon en pleine propriété, Laurent inscrit son engagement comme référent de la participation citoyenne dans une trajectoire dense en engagements associatifs et municipaux, qui remontent à sa vie estudiantine. À Pirnay, malgré sa défaite aux dernières élections municipales (qu’il explique par ses réticences concernant la réhabilitation de l’église), Laurent garde une bonne réputation, y compris auprès de ses opposants et opposantes politiques : il est décrit comme quelqu’un de raisonnable, sensé et sérieux par les autres élus et élues participant au dispositif. En effet, sur la scène du réseau de vigilance, élus, élues et anciens élus partagent une position proche qui les distingue de celle d’autres référents qui – tous des hommes en l’occurrence, et extérieurs au monde de la politique municipale – se sont mobilisés spécifiquement pour le contenu sécuritaire du dispositif.

19Laurent profite justement de l’entretien avec moi pour formuler une plainte à l’encontre de certains référents « qui tiennent des comportements à connotation sécuritaire » et qui ne réussiraient selon lui à être sur cette scène municipale que par le manque de sélection démocratique des membres, ne s’agissant pas d’élus (ni d’anciens élus). À son avis, le réseau de vigilance n’est pas fondamental étant donné qu’il n’y a pas de problèmes d’insécurité à Pirnay, si bien qu’il s’est demandé à plusieurs reprises à quoi bon en faire partie. L’intérêt principal qu’il trouve au réseau est de faciliter et fluidifier le recours des gens à la gendarmerie dans la mesure où « on n’y est pas toujours bien reçu » et que l’institution aurait perdu la « familiarité avec la population ». Quant à sa manière d’endosser le rôle de référent, il se positionne comme un filtre : ainsi n’a-t-il pas transmis certains signalements que des personnes de son voisinage lui ont fait parvenir, parce qu’il les trouvait « à caractère sécuritaire ou raciste ».

20Pour ce groupe de référent(e)s lié à la politique municipale, le contenu sécuritaire du dispositif est considéré comme secondaire : ce qui prime est de jouer sur la scène politique locale. Il ne s’agit donc nullement de se spécialiser dans une tâche de surveillance qui pourrait prendre le dessus sur le reste des engagements, comme cela pourrait être le cas dans une milice. Au contraire, ceux qui se mobilisent spécifiquement autour de la thématique sécuritaire font l’objet de critiques, non seulement pour leurs propos répressifs, mais aussi en tant qu’outsiders sur la scène de la politique locale. Quant à l’ingérence de la gendarmerie sur la scène municipale et le travail conjoint avec elle, ils sont acceptés dans le respect des compétences de l’institution et sans prétendre la supplanter, mais dans l’espoir de la sensibiliser aux demandes de la population locale. Cet avis n’est pas partagé par l’ensemble des participants : pour les référents mobilisés par la thématique précise de la mission, c’est à l’inverse la population qu’il s’agit de sensibiliser à la question sécuritaire.

Des entrepreneurs de sécurité

21Au cours des quatre réunions trimestrielles auxquelles j’ai assisté, François n’hésitait pas à prendre la parole pour soutenir la visibilité du réseau de vigilance et le développement de dispositifs supplémentaires de surveillance ; il faisait de même pour se plaindre des gens du voyage et des bruits et petites dégradations attribués à des jeunes. Sûr de lui, François parle fort, ne manque pas d’un certain humour, et apparaît comme un personnage clivant auprès des autres membres du réseau : certains ont souligné au cours de nos entretiens leurs différences par rapport à ses propos, les trouvant « extrémistes », voire « sécuritaires et racistes ».

22C’est la première fois que François s’engage dans une organisation locale, qu’elle soit associative ou municipale, alors qu’il habite à Pirnay, dans un pavillon de sa propriété, depuis déjà vingt-cinq ans. Pour expliquer cet engagement, il met en avant le fait d’avoir été militaire : « En tant qu’ancien militaire, mon devoir était de protéger la population. En tant que militaire, on a un état d’esprit qui rejoint le système policier ou de la gendarmerie. » Il a aussi rappelé son passé militaire dans les réunions du réseau, comme pour légitimer sa place. François a pourtant quitté l’armée assez tôt pour mieux gagner sa vie comme commercial, profession qu’il a ensuite exercée jusqu’à sa retraite. Dans le réseau de vigilance, il se conçoit moins comme un intermédiaire (il dit à son voisinage d’appeler directement la gendarmerie plutôt que lui s’il faut transmettre une alerte ou un renseignement) que comme porteur de « la bonne parole » « pour essayer de sensibiliser de mieux en mieux les personnes » contre la délinquance. Son activité a surtout consisté à assister aux réunions et à distribuer les dépliants ; il a fait appel à la gendarmerie une fois seulement, lors d’un passage de démarcheurs chez lui. François est pourtant insatisfait du fonctionnement du réseau et se sert de notre entretien pour réclamer plus de « volonté » de la part du maire, plus d’initiatives pour afficher le réseau, pour sensibiliser la population contre les risques de cambriolage et pour installer des caméras de vidéosurveillance.

23Il n’est pas seul. Un autre ancien militaire, référent lui aussi, partage son avis tout en étant plus discret et moins clivant. Pied-noir comme François, Serge habite à Pirnay depuis presque trente ans dans un pavillon dont il est propriétaire avec sa femme (employée de bureau), où le couple a élevé trois enfants, aujourd’hui employés. Proche de la retraite, Serge était cadre en marketing mais il a été licencié il y a quelques années. À Pirnay, il faisait partie de l’association pour la réhabilitation de l’église, mais c’est dans le droit fil de son engagement comme officier réserviste de l’armée – ce qu’il a fait pendant une quinzaine d’années – qu’il envisage sa participation au réseau de vigilance : « Si on est réserviste, si on est gradé, c’est parce qu’on veut servir à quelque chose par rapport à notre pays. Et on retrouve un peu cette idée-là dans la mission des voisins vigilants, à notre niveau. » Pour Serge, en tant qu’ancien militaire, sa participation s’est « imposée, même inconsciemment », et il pense que cela a été de même pour François. Il regrette pourtant de perdre du temps dans les réunions, qu’on n’attende des référents rien d’autre que d’être des intermédiaires et qu’on ne puisse pas envisager d’autres activités dans le cadre du dispositif. Il accorde néanmoins qu’une milice n’aurait pas de sens à Pirnay étant donné le peu de délinquance qui y est enregistrée, et que dans le cas où les référents auraient plus d’attributions en matière de sécurité, peu nombreux seraient prêts à endosser le rôle – lui, en raison de ses compétences acquises comme réserviste, accepterait. Pour le moment, outre assister aux réunions et distribuer les dépliants, Serge a eu l’occasion d’appeler la gendarmerie ou la mairie une poignée de fois, toujours pour prévenir de démarchages des gens du voyage. Il a également été appelé pour des problèmes de voisinage mais, trouvant ces appels déplacés par rapport à sa mission de référent, il ne les a pas remontés.

24À Pirnay, comme dans les nombreuses autres communes qui ont organiséune participation citoyenne, le réseau de vigilance ne fonctionne pas comme une milice et l’usage de la force reste sous contrôle des autorités publiques. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’implications politiques. L’existence du réseau fait entrer sur la scène municipale des personnes qui étaient jusque-là restées à l’écart et se sont mobilisées précisément autour de la thématique sécuritaire. Ce sont notamment des anciens membres des forces de l’ordre dont les discours trouvent par ce biais une légitimation dans l’espace de la politique municipale et dont les demandes s’y font entendre. François et un autre référent, par exemple, ont insisté sur la nécessité d’installer une caméra de vidéosurveillance dans la déchèterie communale et, alors que le maire se montrait au départ réticent, il a fini par céder. L’intégration au sein de la vie municipale de ces « entrepreneurs de sécurité » – au sens d’entrepreneurs de morale [8] sécuritaire, c’est-à-dire d’acteurs qui se font les défenseurs de la cause sécuritaire et s’engagent dans des démarches pour lutter contre l’insécurité – n’est certainement pas propre à Pirnay. Aussi dans une commune voisineai-je observé l’entrée sur la scène municipale d’un ancien policier à la retraite et de deux de ses proches, qui se mettaient au centre de la scène lors de la signature du protocole de participation citoyenne. Dans une autre commune du même canton, on compte également comme référents un ancien militaire de l’armée et un gendarme à la retraite, eux aussi motivés spécifiquement par la thématique sécuritaire.

25Si le réseau de vigilance légitime ou officialise cette entrée des entrepreneurs de sécurité sur la scène politique locale, notamment des retraités des forces de l’ordre, il repose fortement sur des pratiques de surveillance plus informelles et sur des relations d’interconnaissance qui existaient déjà auparavant. Des pratiques et des relations qui impliquaient aussi la gendarmerie, comme le suggère le cas de Michel, ancien militaire à la retraite et référent de la participation citoyenne dans une commune voisine de Pirnay. Michel s’y est installé dans une maison familiale il y a une quinzaine d’années, lors de son départ à la retraite. Depuis, il s’est engagé dans plusieurs associations locales, sportives, sociales et religieuses, et a été conseiller municipal pendant un mandat.

26Participer au réseau de vigilance de sa commune lui paraît naturel, dans la continuitédu rôle de maintien de l’ordre qu’il occupait auparavant et qui lui est reconnu, comme le suggère le fait d’avoir été expressément sollicité pour s’engager comme référent. S’il répond par la négative lorsque je lui demande si, comme élu, il s’était particulièrement penché sur les questions de sécurité, il se presse pourtant de rajouter qu’il est « ancien militaire, donc ça [l]’intéressait aussi de savoir comment ça se passait, puis de temps en temps de remettre les pendules à l’heure ». Les dispositions et compétences de Michel lui assurent une place de premier plan dans le maintien de l’ordre à l’échelle locale. D’ailleurs, il entretient depuis longtemps une sociabilité avec les chefs de la brigade de sa commune. Les observations menées du côté des brigades de gendarmerie montrent effectivement l’importance que les gendarmes accordent à leurs relations avec les anciens militaires présents dans leur secteur dans la constitution de leur réseau d’informateurs plus ou moins institutionnels sur leur territoire Il s’agit pour eux de recueillir des indices mobilisables en cas d’enquête judiciaire ainsi que d’accomplir leur mission de renseignement [9].

27La participation citoyenne permet donc aussi d’officialiser des liens déjà existants entre acteurs de la sécurité, en activité ou à la retraite.

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29Le développement des réseaux de vigilance, même encadrés par les institutions publiques, a nourri le spectre du vigilantisme. La confusion sous l’étiquette commune des voisins vigilants entre réseaux privés et réseaux de vigilance issus de politiques publiques a certainement contribué à cette crainte. L’encadrement public reste néanmoins puissant, si bien que la dystopie de milices hors du contrôle des institutions publiques ne me semble pas d’actualité.

30Cependant, il ne faut pas négliger les enjeux politiques du développement de ces réseaux, car il ne s’agit pas de simples étiquettes sans effets ni implications. Alors que la sécurité est une mission régalienne de l’État, les maires se sont vus attribuer depuis 2007 une responsabilité de prévention de la délinquance. La participation citoyenne relève de ce changement d’échelle des politiques de sécurité et concourt à la renégociation des positions, attributions et pouvoir des acteurs, aussi bien du monde de la politique municipale que du monde de la sécurité. Ces renégociations n’incombent pas uniquement aux institutions qui structurent ces deux mondes – mairies, forces de l’ordre, au travers desquelles le dispositif circule – mais aussi à ce qui est appelé dans les discours de ces institutions la population. Or celle-ci n’est pas une masse neutre et informe, mais regroupe des acteurs divers qui peuvent être déjà en lien avec l’un et/ou l’autre de ces mondes.

31La mise en place du dispositif accompagne une appropriation de la mission de prévention de la délinquance par l’espace politique local. Dans certains cas, cela peut venir d’acteurs locaux, comme aux débuts du dispositif à Saint-Paul-de-Vence, où une habitante américaine a contacté la gendarmerie locale et une association de voisinage pour mettre en œuvre le principe du neighborhood watch qu’elle connaissait de son pays d’origine. Mais les autorités nationales de police ont aussi joué un rôle prépondérant dans la responsabilisation des maires à propos de la mission de prévention de la délinquance, et pour les convaincre de mettre en place ce dispositif, notamment après la circulaire du ministère de l’Intérieur et la nationalisation de l’instrument. L’argument de la promotion du lien social par le dispositif est important dans cette appropriation municipale. Une fois que celle-ci est accomplie, la prévention de la délinquance et le fonctionnement du dispositif deviennent des enjeux dans l’espace politique local ; les acteurs qui en font partie prennent position et sont à même de participer au réseau au-delà de l’importance donnée spécifiquement à la thématique sécuritaire, comme un engagement de plus pour l’entretien des notabilités locales.

32En outre, la mise en place du réseau de vigilance facilite l’entrée sur la scène municipale d’habitants qui n’en faisaient pas partie, mais qui en revanche participaient au monde de la sécurité, avec des engagements plus ou moins forts auprès des forces de l’ordre – forces armées ou de police. La division entre les forces de l’ordre et la « population » gouvernée n’est en effet pas tranchée, le monde de la sécurité comprenant en son sein des acteurs engagés de manière secondaire ou marginale, comme les réservistes ou les retraités. Ainsi, dans le cas des réseaux communaux de vigilance, plutôt qu’un retrait de l’État régalien et l’avènement du vigilantisme, l’enquête donne à voir une extension du champ de la sécurité sur la scène municipale de petites communes.

Description de l'image par IA : Quatre personnes debout en cercle, bras enlacés, souriantes. Deux adultes et deux enfants, divers styles de cheveux et vêtements.

Date de mise en ligne : 04/06/2020

https://doi.org/10.3917/moco.004.0054