Article de revue

Éditorial. Tianxia : la mondialisation heureuse ?

Pages 5 à 6

Citer cet article


  • Dubois de Prisque, E.
(2017). Éditorial. Tianxia : la mondialisation heureuse ? Monde chinois, 49(1), 5-6. https://doi.org/10.3917/mochi.049.0005.

  • Dubois de Prisque, Emmanuel.
« Éditorial. Tianxia : la mondialisation heureuse ? ». Monde chinois, 2017/1 N° 49, 2017. p.5-6. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-monde-chinois-2017-1-page-5?lang=fr.

  • DUBOIS DE PRISQUE, Emmanuel,
2017. Éditorial. Tianxia : la mondialisation heureuse ? Monde chinois, 2017/1 N° 49, p.5-6. DOI : 10.3917/mochi.049.0005. URL : https://shs.cairn.info/revue-monde-chinois-2017-1-page-5?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/mochi.049.0005


Notes

  • [1]
    天下体系:世界制度哲学导论 Tiānxià tǐxì: Shìjiè zhìdù zhéxué dǎolùn [le système Tianxia : une philosophie pour l’institution du monde], Jiangsu jiaoyu chubanshe, 2005, Nankin.
  • [2]
    De la contemporanéité du Tianxia, Citic Press, 2016, Pékin.

1Un autre monde, fondé sur la coopération et l’inclusion, plutôt que sur le conflit et la rivalité, est-il possible ? C’est ce que pense Zhao Tingyang, philosophe chinois, dont l’ouvrage de 2005 sur la pertinence pour l’avenir de l’humanité d’une antique forme politique chinoise, le Tianxia (天下,Tiānxià) [1], semble avoir favorisé une prise de conscience par les intellectuels et le pouvoir de Pékin des ressources dont dispose la Chine (et à travers elle le monde) dans sa pensée classique. Le Tianxia, littéralement « tout ce qui est sous le ciel », est ce sur quoi la dynastie des Zhou (1046-256 avant J.-C.) – le régime dont les confucéens cultivaient la nostalgie –, prétendait régner, et que l’on peut traduire indifféremment par « la Chine » ou « le monde ». Mais pour Zhao Tingyang, ce que nous appelons le monde n’existe pas encore. C’est une promesse du point de vue de laquelle il nous faudrait pouvoir nous placer afin de proposer à l’humanité une forme politique qui convienne à notre temps. Il s’agit d’imaginer un point de vue qui serait celui du monde, hors des ornières des penseurs occidentaux, quand bien même ceux-ci se prétendraient attachés au cosmopolitisme.

2Alors même que le leadership américain est fragilisé par l’arrivée de Donald Trump, et au moment où le monde est confronté à nombre de défis globaux d’une acuité sans précédent, l’émergence d’une réflexion de philosophie politique qui prétend s’exprimer « du point de vue du monde », et non du point de vue d’un pays particulier, ou d’une classe sociale spécifique, dans une forme d’humanisme et de cosmopolitisme que l’on pourrait qualifier de post-occidentaux, mérite d’être explorée. Un tel point de vue est bien entendu périlleux car il s’expose aux attaques d’une pensée critique toujours vigilante, qui voit facilement dans les généralités abstraites les effets d’une bonne conscience qui a aujourd’hui déserté l’Occident.

3On pourra trouver étonnant en effet de voir émerger une pensée cosmopolitique, qui se veut dégagée de tout intérêt particulier, dans un pays dont l’opinion et les dirigeants semblent travaillés par un nationalisme de plus en plus librement affirmé. Mais il est trop facile, et sans doute erroné, de voir dans cette bonne conscience chinoise les effets de la seule propagande des autorités de Pékin. Les Chinois sont sans doute souvent sincères lorsqu’ils mettent en avant l’altruisme de l’action chinoise dans le monde, son pacifisme traditionnel, et lorsqu’ils les contrastent avec l’égoïsme supposé de l’Occident ou du Japon. Le nationalisme chinois est en outre porté par le sentiment qu’il est temps pour la Chine de faire l’Histoire plutôt que de continuer à la subir. Et qu’en faisant l’Histoire demain, elle se comportera mieux que ceux qui la faisait hier : la Chine prétend prouver à ses anciens maîtres, et au monde entier, que son joug sera doux, et son fardeau léger.

4L’une des raisons de cette bonne conscience politique réside dans le rapport de la Chine à son histoire récente. Se situant elle-même résolument du côté des victimes d’une l’histoire moderne façonnée par les Occidentaux, la Chine est moins que l’Occident travaillée par les effets d’une mauvaise conscience historique, qui de plus en plus semble paralyser l’action politique partout dans le monde occidental. La bonne conscience est peut-être une des conditions d’une action politique résolue. Dans sa version chinoise, elle est d’autant plus efficace, et redoutable, qu’elle n’est pas feinte, même si elle apparaît souvent à ceux qui la perçoivent, comme le masque avantageux de la domination. Et en effet, on peut être frappé, à la lecture de Zhao Tingyang, par la foi qu’il voue à la capacité de la pensée classique chinoise de renouveler, en la « mondialisant », la politique. Impossible pourtant de ne pas être frappé aussi par la dimension vindicative d’une pensée dont l’objet est de prouver que l’avenir de la pensée politique se situe en Chine. Dans son projet de supplanter la philosophie politique occidentale, elle est le pendant intellectuel du « rêve chinois » de puissance retrouvée de Xi Jinping dont on voit aujourd’hui, avec notamment le projet des « nouvelles routes de la soie », qu’il déborde largement les frontières chinoises…

5Mais comment ne pas être sensible aussi à l’ironie d’une situation dans laquelle c’est un des pays les plus inquiets de l’influence idéologique et culturel de l’étranger sur sa population, qui se coupe le plus résolument du monde, avec la création d’une « grande muraille numérique » de plus en plus efficace, qui créée dans le même temps une pensée politique pour le monde et au nom du monde, comme s’il s’agissait de compenser ou d’annuler par une idéologie mondialiste les réalités nationales que la géopolitique impose.

6Les enjeux soulevés par la pensée du Tianxia sont donc profonds et méritent d’être abordés selon des points de vue divers. Zhao Tingyang donne un entretien à Monde Chinois dans le contexte de la prochaine sortie en français de son nouvel ouvrage [2]. Jean-Paul Tchang, l’introducteur de la pensée de Zhao Tingyang, propose ensuite une présentation approfondie de ce nouvel ouvrage et de ses multiples enjeux.

7Mais l’intérêt de la réflexion sur le système du Tianxia est qu’elle soulève un certain nombre de problèmes et d’interrogations que nous nous efforcerons naturellement aussi de discuter. Une interview de Salvatore Babones auteur d’un ouvrage et d’un article remarqués sur le « Tianxia américain » apportera un intéressant contrepoint américano-centré à la présentation du « système Tianxia » de Zhao Tingyang.

8Jean-Yves Heurtebise portera un regard critique sur le concept de Tianxia dans le contexte de la réémergence des études nationales (国学 Guóxué) en Chine. Nous verrons aussi que la théorie du sacrifice de René Girard peut peut-être nous aider à mettre en lumière les analogies qui existent entre la structure sacrificielle du Tianxia antique et celle de la pensée de Zhao Tingyang. Xu Binju quant à elle tentera de dissiper les incompréhensions qu’a suscité la pensée de Zhao Tingyang en Occident.

9Dans nos varias, deux discours du professeur et conseiller politique Yang Jiemian nous permettront de mieux appréhender la nature de l’action internationale du président de la République Populaire de Chine Xi Jinping. Dans un article consacré à Matteo Ricci, je reviens, à l’aide de la pensée de Rémi Brague, sur la forme particulière qu’a prise la rencontre des Jésuites et de la Chine des Ming, au début du XVIe siècle.

10Ce numéro se conclut par deux notes de lecture d’ouvrages dont les liens avec la notion de Tianxia méritent d’être explorés : Everything Under the Heavens, how the past helps shape China’s push for global power de Howard French et Coup d’Etat à Pékin de Ho Pin et Huang Wenguang.


Date de mise en ligne : 27/09/2017

https://doi.org/10.3917/mochi.049.0005