Les trois marches Trente ans après
- Par François Brun
- et Ahsène Zehraoui
Pages 45 à 52
Citer cet article
- BRUN, François
- et ZEHRAOUI, Ahsène,
- Brun, François.
- et al.
- Brun, F.
- et Zehraoui, A.
https://doi.org/10.3917/migra.159.0045
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- Brun, F.
- et Zehraoui, A.
- Brun, François.
- et al.
- BRUN, François
- et ZEHRAOUI, Ahsène,
https://doi.org/10.3917/migra.159.0045
1 Si, en s’adressant à un large public à travers la France, l’on demandait à quoi fait référence l’expression « Marche pour l’égalité et contre le racisme », il est fort probable que pour beaucoup de jeunes et même de moins jeunes cela n’évoquerait rien. Peut-être la précision « de 1983 » éveillerait-elle quelques souvenirs chez un certain nombre de quinquagénaires ou chez des personnes plus âgées. Encore que...
2 On peut en revanche gager que l’évocation de la « Marche des Beurs » susciterait davantage d’échos, sans que pour autant la connaissance du sujet soit beaucoup plus approfondie et plus précise. C’est là le propre des mythes : ils sont portés par des mots renvoyant à un récit plus ou moins imaginaire d’événements qui se sont ou ne se sont pas déroulés dans un passé proche ou lointain, mais suffisamment éloigné — il ne faut parfois guère beaucoup de temps — pour être exposé à quelque déformation. Il importe seulement que les événements en question aient laissé des traces dans ce qu’on appelle la mémoire collective.
3 C’est indiscutablement le cas de la Marche pour l’égalité et contre le racisme — tel est le nom sous lequel cette grande action collecive a démarré — passée à la postérité sous l’appellation déjà rappelée de « Marche des Beurs ».
4 Au titre des approximations, on relèvera, que « la » Marche (celle de 1983) a été suivie, en 1984 et 1985, de deux autres — lancées directement dans son sillage et ayant fait l’objet d’ardentes polémiques dans les milieux concernés — lesquelles ont été davantage oubliées, la dernière surtout.
5 C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Migrations Société a préféré attendre 2015 pour saisir l’occasion de commémorer à sa manière le « trentième anniversaire » des Marches et tenter de la sorte de faire la part des choses entre mythe et réalités, en essayant d’aller à la recherche du trésor supposé enfoui dans leur héritage... ou leurs héritages, si l’on admet qu’ils sont multiples.
6 Nous parlons bien d’une simple tentative de faire la part des choses entre mythe et réalités, ne serait-ce que parce que le concept mouvant de « réalités » est déjà en soi sujet à caution et qu’il faut véritablement toute l’arrogance naïve et touchante des chercheurs — historiens et autres sociologues — pour prétendre lui donner de la consistance. Et aussi parce que, du fait même qu’il émerge et prend de la place, le mythe accède au statut de réalité, au même niveau au moins que les événements fondateurs et que, en tout état de cause, il recèle l’héritage auquel certains ne manqueront pas de continuer à se référer.
7 En construisant le présent dossier, nous nous sommmes trouvés confrontés à une autre difficulté. Trente ans déjà, ce n’est pas rien — l’espace d’une génération — car depuis lors bien des choses se sont produites dont l’empreinte marque notre présent, et c’est peu. C’est même très peu si, en écoutant les nombreux témoins encore vivants, on prête attention aux plaies et aux bosses, encore visibles et restées sensibles, récoltées dans des batailles trop souvent perdues, aux regrets provoqués par les occasions gâchées, aux rancœurs accumulées dans les inévitables conflits internes, aux espoirs toujours vivaces de n’avoir tout de même pas vécu « tout ça » pour rien.
8 La structure du dossier que nous vous proposons par la suite reflète ces difficultés, qui nous ont conduits à faire place tant aux cadrages et analyses circonstanciés et distanciés qu’aux témoignages purement subjectifs et se donnant comme tels, mais aussi à des textes se situant dans la zone indécise entre ces deux pôles et trouvant précisément leur richesse dans un retour réflexif qui ne masque pas cependant une forte charge émotionnelle liée à l’expérience vécue.
9 Le dossier s’ouvre ainsi sur une indispensable question à laquelle Foued Nasri apporte sa réponse : pourquoi des hommes et des femmes désireux d’exprimer une forme de protestation ou de revendication choisissent-ils de le faire au moyen de la marche ? Il s’agit ici de s’interroger sur « les marches comme mode d’expression collective » à travers de multiples configurations — en remontant jusqu’à la marche du sel, organisée à l’initiative de Gandhi en 1930, et en passant, bien entendu, par celles du mouvement des droits civiques aux États-Unis — pour replacer dans cette lignée les Marches de 1983 à 1985 en France 20 ans après.
10 Et, puisque ce n’est évidemment pas par hasard que — comme nous le relevions plus haut — le souvenir aujourd’hui le plus vivace est celui d’une certaine « Marche des Beurs », il s’est avéré également utile de s’interroger sur « la race du militantisme », ce dont Rachida Brahim a bien voulu s’acquitter en s’intéressant au « rapport social dans lequel s’inscrit le mouvement immigré ». Est ainsi mis en évidence le « processus de racialisation » auquel a abouti en France la différenciation des immigrés maghrébins sur des critères tout simplement ethniques.
11 Ce cadrage étant effectué, il était possible de se recentrer sur les événements de ces trois années eux-mêmes, leur contexte et leur déroulement. C’est ce à quoi s’astreignent les contributions d’Ahsène Zehraoui et de Hédi Chenchabi.
12 Dans ces contribution qui se complètent, A. Zehraoui met notamment en évidence la nécessité, pour la compréhension de la logique ayant présidé à l’enchaînement des trois Marches, de se référer au contexte général des années 1970 et à celui plus précis du début de la décennie suivante, quand des enfants d’immigrés, porteurs d’une riche capacité d’expression culturelle, se trouvaient en butte à des violences racistes qui, sous leur forme la plus virulente, allaient jusqu’à des assassinats de jeunes ou d’enfants dits « Beurs », alors même qu’une majorité se réclamant de la gauche venait d’arriver au pouvoir.
13 Hédi Chenchabi, quant à lui, fait valoir la continuité dans laquelle s’inscrivent les trois Marches au regard de l’histoire des luttes sociales en France et des revendications, toujours recommencées, des générations successives d’immigrés et celles de leurs descendants.
14 Et comme il faut bien en venir au bilan de ces Marches, Danièle Lochak, au nom du gisti, montre comment la revendication d’un titre unique de séjour et de travail pour lequel se battaient maints collectifs locaux, mais qui était jusque-là en panne, a pu être relayée tout au long de la Marche de 1983 et aboutir ainsi à la création de la carte de résident d’une validité de 10 ans renouvelable de plein droit, mais aussi comment, au fil des années, de grignotage en grignotage jusqu’au coup des lois dites « Sarkozy » de 2003 et 2006, cette conquête a été annihilée — la très fameuse carte ayant perdu progressivement son caractère de plein droit — et s’est trouvée soumise à une condition d’« intégration » dont l’appréciation, il va sans dire, reste pour le moins subjective. En outre, D. Lochak saisit l’occasion pour évoquer la campagne actuellement menée pour son rétablissement.
15 Les contributions suivantes portent sur des questions plus particulières. Celle de Daniel A. Gordon sur « les Marches vues du Royaume-Uni » nous incite à constater que, de l’autre côté de la Manche, sur fond de réalités sociales très différentes, c’était souvent — et dans les médias notamment — l’image d’une France raciste qui primait celle d’un pays où se serait levé un mouvement de grande ampleur de lutte contre le racisme.
16 La contribution de Chaïb Benaïssa décrypte les raisons pour lesquelles, faute d’une véritable reconnaissance de la légitimité de la présence des enfants d’immigrés postcoloniaux dans l’espace national, la restitution de l’histoire de leurs mobilisations, à commencer par celle des marches est, au-delà de la dénonciation du racisme, demeurée en pointillé dans la recherche universitaire académique et reste à faire à partir d’une sociologie des acteurs.
17 La contribution d’Albano Cordeiro complète le tableau dressé par les textes précédents grâce à l’intérêt porté à l’implication des immigrés portugais, essentiellement dans la Marche de 1984, ce qui l’amène à montrer les distinctions faites entre les immigrés dits « visibles », postcoloniaux, paradoxalement proches de la culture française, et les immigrés dits « invisibles », venus de pays non francophones et sans doute moins prêts à répondre à une injonction d’intégration tendant à imposer la négation de la diversité culturelle. D’où, pour les militants portugais, la difficulté à dépasser le stade de l’alliance conjoncturelle et à trouver leurs marques dans le « Mouvement beur ».
18 Kaïssa Titous, l’un des personnages marquants de cette période, nous fait don d’un témoignage riche et précis sur cette période et dans lequel l’analyse des conditions d’émergence du mouvement et du rôle qu’y ont joué les femmes — dont elle-même — le dispute à une subjectivité totalement assumée, qui confère au récit non seulement une authentique épaisseur, mais peut-être aussi, faute de neutralité introuvable, cette objectivité qui consiste en tout premier lieu à faire savoir d’où l’on parle. Dans ces conditions, le bilan mitigé que dresse K. Titous d’un mouvement qui n’a pas réussi le pari de devenir autonome ni, en termes de résultats, celui de déboucher sur une transformation des conditions concrètes de vie dans les quartiers populaires prend toute sa valeur.
19 Cela constitue sans doute l’une des raisons pour lesquelles ont perduré des catégories stigmatisantes qui, comme le montre Mohammed Ouaddane, font obstacle à l’analyse critique de l’ethnicisation des rapports sociaux, ce qui explique, du moins en partie, pourquoi les récentes commémorations n’ont pu être à la hauteur de ce qu’on pouvait en attendre, ni de produire collectivement un peu plus que l’exercice rituel d’un devoir de mémoire.
20 Le dossier se conclut par trois courts témoignages — de Jean Bellanger, de Mohamed Kerkache et de Brahim Messaouden — dont le croisement permet de mieux saisir la diversité des modes et des formes d’engagement particuliers dans le cadre de l’engagement général.
21 Ces témoignages jettent également une lumière crue sur les manques et l’incomplétude fatale d’un dossier pourtant déjà épais. Mais ce n’est certainement pas à ce seul défaut qu’est due l’impression de vertige qu’il peut laisser. Celle-ci tient d’abord et surtout à la longueur de la marche qu’il reste à effectuer et aux embûches sur la route à parcourir pour qu’en termes de lutte pour l’égalité, un jour, selon l’expression d’une des contributeurs, « le compte y soit », enfin !