Article de revue

Trajectoires migratoires des personnes confrontées à des violences collectives en ex-Yougoslavie : le cas de la Bosnie (1990-2005)

Pages 31 à 42

Citer cet article


  • Gauthier, J.-A.
  • et Widmer, É.-D.
(2014). Trajectoires migratoires des personnes confrontées à des violences collectives en ex-Yougoslavie : le cas de la Bosnie (1990-2005) Migrations Société, 156(6), 31-42. https://doi.org/10.3917/migra.156.0031.

  • Gauthier, Jacques-Antoine.
  • et al.
« Trajectoires migratoires des personnes confrontées à des violences collectives en ex-Yougoslavie : le cas de la Bosnie (1990-2005) ». Migrations Société, 2014/6 N° 156, 2014. p.31-42. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-migrations-societe-2014-6-page-31?lang=fr.

  • GAUTHIER, Jacques-Antoine
  • et WIDMER, Éric D.,
2014. Trajectoires migratoires des personnes confrontées à des violences collectives en ex-Yougoslavie : le cas de la Bosnie (1990-2005) Migrations Société, 2014/6 N° 156, p.31-42. DOI : 10.3917/migra.156.0031. URL : https://shs.cairn.info/revue-migrations-societe-2014-6-page-31?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/migra.156.0031


Notes

  • [*]
    Maître d’enseignement et de recherche, Faculté des sciences sociales et politiques, Université de Lausanne. Contact : jacques-antoine.gauthier@unil.ch
  • [**]
    Professeur, Département de sociologie, Université de Genève. Contact : eric.widmer@unige.ch
  • [1]
    Cf. SCHMEIDL, Susanne, “Exploring the causes of forced migration : a pooled time-series analysis, 1971-1990”, Social Science Quarterly, vol. 78, n° 2, 1997, pp. 284-308.
  • [2]
    Selon Corrado Bonifazi et Marija Mamolo, trois courants de migration ont eu lieu à l’intérieur de l’ex-Yougoslavie au cours des années 1990. Cela concernerait 287 000 Bosniaques déplacés en Croatie en 1993, 349 000 Bosniaques accueillis en Yougoslavie en 1992 et 299 000 individus contraints à migrer de Croatie en Yougoslavie en 1999. De plus, durant la même période, plus d’un million d’individus ont demandé l’asile dans un pays industrialisé. Il faut toutefois noter que l’estimation des migrations en temps de guerre varie grandement en fonction de la méthodologie utilisée et des institutions en charge de cette tâche. Voir BONIFAZI, Corrado ; MAMOLO, Marija, “Past and current trends of Balkan migrations”, Espace Populations Sociétés, n° 3, 2004, pp. 519-531.
  • [3]
    Selon Vincent Parrillo, une minorité peut être définie en fonction de son accès limité au pouvoir social, c’est-à-dire en fonction de sa position sur une échelle hiérarchique. Mais d’autres facteurs sont également importants, comme la taille du groupe (minorité numérique), les traits culturels ou physiques ou encore le degré de conscience d’appartenance au groupe. Voir PARRILLO, Vincent, Strangers to these shores : race and ethnic relations in the United States, Boston : Pearson Publishers, 2006, 600 p.
  • [4]
    Cf. ELDER, Glen H., Children of the great depression : social change and life experiences, Boulder : Westview Press, 1999, 444 p.
  • [5]
    Ibidem.
  • [6]
    Cf. EVANS, Richard J., The Third Reich in power. 1933-1939, New York : Penguin Books, 2005, 941 p.
  • [7]
    Une version en anglais de cet article, plus large et plus détaillée dans sa présentation méthodologique, est disponible. Voir GAUTHIER, Jacques-Antoine ; WIDMER, Eric D., “The destruction of multiethnic locations : markers of identity and the determinants of residential trajectories”, in : SPINI, Dario ; ČORKALO BIRUŠKI, Dinka ; ELCHEROTH, Guy (Eds.), War, community and social change : collective experiences in the former Yugoslavia, New York : Springer Publisher, 2013, pp. 85-98.
  • [8]
    La méthode d’appariement optimal, en anglais optimal matching analysis, a émergé à partir des années 1990 comme une innovation méthodologique majeure en sciences sociales, qui permet de trouver des modèles à partir de séquences individuelles d’états dans une perspective quantitative. Elle part du postulat qu’une succession de statuts sociaux ou d’événements constitue au cours de la vie des narrations qui peuvent être mesurées à partir d’un jeu de données. Les mesures habituelles de distance, comme la distance euclidienne, ne s’appliquent pas à la plupart des données séquentielles, en particulier lorsque leurs longueurs diffèrent. C’est pourquoi des méthodes statistiques multivariées issues de procédures de programmation dynamique ont été adaptées à l’étude de ce type de données. Voir KRUSKAL, Joseph, “An overview of sequence comparison”, in : SANKOFF, David ; KRUSKAL, Joseph (Eds.), Time warps, string edits, and macromolecules : the theory and practice of sequence comparison, Reading : Addison-Wesley Publishers, 1983, pp. 1-44. À partir des années 1980, des chercheurs en sciences sociales ont souligné le potentiel de ces méthodes pour traiter des questions de sciences sociales qui impliquent de comparer des séquences chronologiques d’états (par exemple, statut résidentiel, familial ou professionnel). Voir ABBOTT, Andrew ; TSAY, Angela, “Sequence analysis and optimal matching methods in sociology”, Sociological Methods & Research, vol. 29, n° 1, 2000, pp. 3-33 ; LEVY, René ; GAUTHIER, Jacques-Antoine ; WIDMER, Eric, “Entre contraintes institutionnelle et domestique : les parcours de vie masculins et féminins en Suisse”, Cahiers canadiens de sociologie, vol. 31, n° 4, 2006, pp. 461-489 ; GAUTHIER, Jacques-Antoine, Empirical categorizations of social trajectories : a sequential view on the life course, thèse de doctorat en sciences sociales et politiques, Université de Lausanne, 2007, 354 p.
  • [9]
    Afin de permettre des comparaisons interrégionales, toutes les analyses présentées dans cet article utilisent les pondérations spécifiquement définies pour le projet traces. Celles-ci tiennent compte de la variabilité de la population des régions considérées et de la taille des ménages retenus, pour estimer la probabilité qu’a un individu d’appartenir à l’échantillon.
  • [10]
    http://www.unil.ch/lines/en/home/menuinst/la-recherche/recherches-en-cours/research-group-on-collective/traces.html
  • [11]
    Cf. VOLLEN, Laurie, “All that remains : identifying the victims of the Srebrenica massacre”, Cambridge Quarterly of Health Care Ethics, vol. 10, n° 3, 2001, pp. 336-340.

1Les conflits modernes sont associés à d’importants mouvements de population [1]. Les guerres de l’ex-Yougoslavie ne font pas exception, elles qui ont été le théâtre de “nettoyages ethniques” systématiques associés à de forts mouvements de population [2]. La question soulevée par les migrations en temps de guerre n’est pas seulement celle de savoir dans quelle mesure une minorité ethnique est victime de discrimination et de menaces collectives, mais aussi d’estimer l’influence de la violence institutionnalisée que représentent les conflits sur les expériences et les parcours de vie des membres de ces minorités [3].

2Les individus confrontés à des violences collectives peuvent rester où ils demeurent ou être chassés ; dans ce cas, ils ont la possibilité de s’établir ailleurs le reste de leur vie ou de revenir dans leur région d’origine une fois le conflit terminé. Ils peuvent se déplacer une ou plusieurs fois. Alors que pour certains l’expérience de la guerre peut rester sans grande conséquence, pour d’autres elle peut s’avérer cruciale pour leur parcours de vie.

3La recherche sur les parcours de vie accorde une grande importance aux expériences individuelles réalisées dans le cadre de menaces collectives, telles que les crises économiques et les guerres [4]. Reconstruire les trajectoires résidentielles individuelles dans l’ex-Yougoslavie nous aide à comprendre l’importance que la guerre a eue sur la vie de ses habitants. Combien sont restés ? Combien sont partis ? Combien de ceux qui sont partis sont ensuite revenus ? Ces simples questions, qui concernent l’expérience de guerre des citoyens ordinaires de l’ex-Yougoslavie, suggèrent que ces expériences sont variées.

4Les statistiques agrégées ainsi que les discours des médias uniformisent souvent l’expérience des membres de minorités confrontées à des menaces collectives. Quelques recherches sur le parcours de vie montrent au contraire une variabilité substantielle de la manière dont les individus expérimentent les traumatismes historiques, tels que la crise économique de 1929 ou la Seconde Guerre mondiale [5]. L’influence de la cohorte de naissance, du sexe et de la classe sociale a été particulièrement mise en évidence par les chercheurs. On sait notamment que sous le Troisième Reich, les jeunes, les hommes ainsi que les individus avec un niveau d’éducation supérieur ont pu fuir plus facilement l’Allemagne que les enfants, les adultes plus âgés, les femmes et les individus avec un niveau scolaire plus bas [6]. L’impact de la position sociale sur l’expérience individuelle d’une menace collective est donc un élément à prendre en compte pour comprendre l’effet à long terme des politiques nationalistes ou racistes et des mesures d’intimidation à l’encontre des minorités.

5Le lien causal entre “nettoyage ethnique” et parcours de vie demande à être mieux compris. Le présent article ne propose pas une théorie qui explique pourquoi les migrations forcées se produisent en temps de guerre. Il ne fait pas non plus d’hypothèses à propos des facteurs individuels qui facilitent telle ou telle trajectoire. Il décrit quantitativement les expériences spécifiques d’individus vivant à un moment et dans un lieu donné durant les guerres de Yougoslavie et les met en relation avec des variables sociologiques classiques telles que la cohorte de naissance, le sexe, le niveau scolaire et évidemment l’appartenance ethnique. Par là-même, il propose une démarche et une méthodologie qui pourraient s’appliquer à l’évaluation des effets des conflits armés sur les parcours de vie individuels dans d’autres régions du monde [7].

Trajectoires migratoires en ex-Yougoslavie

6Décrire des trajectoires individuelles de manière quantitative n’est pas une tâche facile. Pour saisir l’occurrence, le calendrier, l’ordre et la durée des événements significatifs qui forment ces trajectoires, il faut faire appel à des méthodes particulières. Plutôt que de considérer des profils moyens de trajectoires, les sciences sociales contemporaines insistent sur la diversité des parcours individuels et leur ancrage dans le contexte social. Les histoires de vie ont, il est vrai, été longtemps préférées aux questionnaires standardisés et aux méthodes quantitatives pour retracer des trajectoires individuelles du fait que la quantité et la complexité des informations à traiter étaient considérées comme trop importantes pour être convenablement exploitées dans des recherches quantitatives.

7Le développement de la méthode d’appariement optimal (mao) a permis de produire des typologies de trajectoires et de dépasser les difficultés liées aux mesures de distances habituellement utilisées en sciences sociales [8]. Cette technique associée à une analyse en cluster, appliquée aux trajectoires résidentielles d’individus résidant en ex-Yougoslavie entre 1990 et 2005, a circonscrit sept régions caractérisées par la similarité des trajectoires migratoires de leurs habitants. Nous en avons retenu trois, qui présentent une mobilité résidentielle relativement élevée et qui ont été chacune le théâtre d’un épisode important des conflits qui ont marqué cette période : les régions de Bosnie, de Serbie et de Dalmatie-Slavonie [9].

Tableau 1 : Distribution des différents types de trajectoires résidentielles en fonction de la zone géographique

Description de l'image par IA : Tableau montrant la distribution des trajectoires résidentielles par zone géographique.

Tableau 1 : Distribution des différents types de trajectoires résidentielles en fonction de la zone géographique

8Les données relatives à la mobilité résidentielle ont été collectées rétrospectivement pour la période 1990-2005. L’unité de temps est le trimestre, l’unité géographique étant donnée par les 121 districts de l’ex-Yougoslavie inclus dans le projet traces[10]. Dans le présent article, nous nous centrons sur la région bosniaque — qui fut le théâtre de la guerre de Bosnie (1992-1995) — que nous comparerons aux deux autres régions considérées. Dans chacune des trois régions, les analyses ont permis d’identifier quatre types de trajectoires résidentielles, dont les distributions sont présentées dans le tableau 1. Le premier type, “stabilité”, regroupe des personnes qui n’ont pas changé de résidence au cours de la période d’observation. Le second type, “aller simple”, est caractérisé par des déplacements uniques, la plupart du temps à l’intérieur des territoires de l’ex-Yougoslavie. Le troisième type, “aller et retour”, regroupe celles et ceux qui sont partis de leur région d’origine et qui y sont revenus quelques années plus tard. Le dernier type, “exode”, est caractérisé par un départ définitif de la région d’origine pour une destination lointaine.

9La présence de types de trajectoires similaires et distribués de manière équivalente d’une région de référence à l’autre suggère l’existence d’un facteur commun au niveau de l’expérience de la migration des individus vivant dans les trois régions considérées. Toutefois, la variabilité observée laisse clairement supposer que des spécificités régionales sont également à l’œuvre. Centrons-nous maintenant plus spécifiquement sur les trajectoires résidentielles à l’intérieur de la région de Bosnie.

Trajectoires résidentielles dans la région de Bosnie

10La figure 1 — dans laquelle chaque individu est représenté par une ligne dont les nuances de gris peuvent changer, pour chaque année entre 1990 et 2005, en fonction du lieu de résidence — montre que dans la région de Bosnie, environ les trois quarts des individus n’ont pas bougé d’un district à l’autre au cours des 14 années considérées (“stabilité”), 11 % ont déménagé une seule fois à proximité (“aller simple”) et 7 % deux fois (“aller et retour”), alors que 6 % se sont durablement installés dans un lieu plus lointain (“exode”).

11Dans cette région, la plupart des trajectoires de type “aller simple” concernent des individus qui vivaient en Bosnie centrale et qui sont partis dans l’est de la Bosnie ou de l’Herzégovine en 1992 ou en 1996. De plus petits groupes sont partis s’installer au nord de la Bosnie ou en Serbie, ou encore en Slavonie-Dalmatie. Les trajectoires de type “aller et retour” sont bien plus hétérogènes. Un grand nombre d’entre elles sont le fait d’individus qui ont quitté le centre et le nord de la Bosnie ou Sarajevo pour passer deux à quatre ans hors de l’ex-Yougoslavie avant de revenir. Le temps passé à l’étranger concerne essentiellement les années 1992-1995, période de la guerre de Bosnie. Une autre migration temporaire a eu lieu entre 1996 et 2003 ; elle fut le fait d’individus ayant quitté temporairement l’ouest de la Bosnie pour le nord de cette région, pour finalement retourner à leur point de départ.

Figure 1 : Répartition des trajectoires résidentielles par trimestre dans la région de Bosnie entre 1990 et 2005

Description de l'image par IA : Graphiques montrant la répartition des trajectoires résidentielles en Bosnie de 1990 à 2005.

Figure 1 : Répartition des trajectoires résidentielles par trimestre dans la région de Bosnie entre 1990 et 2005

Note : Vous pouvez visionner cette figure en couleur à l’adresse http://lives.unil.ch/migrationbosnie

Tableau 2 : Prédicteurs des trajectoires migratoires en Bosnie (régression logistique multinomiale)

Description de l'image par IA : Tableau de données statistiques avec des prédicteurs des trajectoires migratoires en Bosnie.

Tableau 2 : Prédicteurs des trajectoires migratoires en Bosnie (régression logistique multinomiale)

Note : * p < .10 ; ** p < .05 ; *** p< .01 ;
# Vivant dans cette région au premier trimestre 1990

12Le tableau 2 présente l’effet de différents facteurs explicatifs des trajectoires migratoires, par une régression multinomiale. Les rapports de chances qui y sont présentés révèlent que la migration au cours de la période d’observation en Bosnie est fortement associée au fait d’être exposé à des exactions militaires et politiques. Être un homme ou appartenir à la cohorte 1957-1973 — qui comprend les personnes âgées de 25 à 35 ans au début de la guerre de Bosnie — rend beaucoup plus probable le fait de suivre une trajectoire de type “aller simple”, alors que le fait de suivre une trajectoire “aller et retour” n’est spécifique ni au sexe ni à l’âge. Ce type de trajectoires est plus typique chez les musulmans de Sarajevo, du nord et de l’est de la Bosnie, ainsi que chez les orthodoxes du centre et de l’ouest de la Bosnie. Les trajectoires de type “aller simple” concernent les mêmes groupes ethniques, mais la probabilité d’être concerné par une telle migration y est encore beaucoup plus élevée pour les orthodoxes par rapport à la catégorie de référence (musulmans de l’ouest et du centre de la Bosnie-Herzégovine).

Figure 2 : Trajectoires de type “aller et retour” des individus ayant séjourné au moins un trimestre dans l’ouest de la Bosnie-Herzégovine entre 1990 et 2005

Description de l'image par IA : Graphique montrant les déplacements entre 1990 et 2005 en Bosnie-Herzégovine et régions voisines, avec des motifs pour chaque région.

Figure 2 : Trajectoires de type “aller et retour” des individus ayant séjourné au moins un trimestre dans l’ouest de la Bosnie-Herzégovine entre 1990 et 2005

Note : Vous pouvez visionner cette figure en couleur à l’adresse http://lives.unil.ch/migrationbosnie

13Du fait de la taille limitée de l’échantillon, il n’est pas possible d’observer chaque district séparément. En revanche, il est tout à fait pertinent de considérer plus en détail certains d’entre eux. En effet, la méthode d’appariement optimal permet d’analyser des modèles de trajectoires de vie à différents niveaux d’agrégation. De manière générale, la possibilité de visualiser des séquences individuelles de résidence tout en conservant une vue d’ensemble du processus global est une des grandes forces de ce type de figure. Par exemple, les individus composant la figure 2 ont séjourné au moins un trimestre dans l’ouest de la Bosnie ou de l’Herzégovine. Dans cette région, les trajectoires de type “aller et retour” présentent un calendrier qui répond à des événements historiques précis.

14La plupart des habitants de l’ouest de la Bosnie ou de l’Herzégovine qui ont suivi une trajectoire migratoire de type “aller et retour” sont partis à peu près au même moment, en l’espace d’un mois, juste après le massacre de Srebrenica en juillet 1995. Les forces serbes y avaient tué plus de 8 000 musulmans de Bosnie avec l’intention délibérée de procéder à un “nettoyage ethnique” de cette région [11]. Ce massacre a produit des effets inattendus : les orthodoxes ont fui en masse l’ouest de la Bosnie juste après celui-ci, probablement parce qu’ils craignaient les représailles des musulmans de Bosnie dans une région où ils étaient minoritaires. Ils retournèrent dans l’ouest de la Bosnie au tout début des années 2000, probablement une fois que la Fédération de Bosnie-Herzégovine eut donné des garanties aux minorités serbes.

15Après s’être concentré sur la région de Bosnie, il est nécessaire de se demander comment se distribuent ces différentes trajectoires résidentielles à un niveau plus général et quel est l’impact des trois grandes régions retenues sur la probabilité de suivre l’une ou l’autre d’entre elles. Une analyse utilisant les mêmes prédicteurs que ceux présentés dans le tableau 2 a été réalisée pour les trois régions réunies. Les résultats, qui ne sont pas présentés ici sous forme d’un tableau, confirment la tendance mise en évidence dans le cas de la Bosnie et révèlent quelques spécificités régionales.

16Dans les trois régions, le fait d’être directement et personnellement victime d’un méfait est fortement associé avec un départ temporaire ou définitif de la région d’origine. C’est, d’une manière générale, le meilleur prédicteur des trajectoires résidentielles. La précarité économique et les persécutions politiques sont typiquement liées aux trajectoires “aller et retour”. Les hommes, ainsi que les personnes avec un niveau de formation élevé et ne pratiquant pas une religion, sont sur-représentés dans les trajectoires “aller simple”. Il faut souligner que l’effet de la cohorte de naissance n’est que tendanciellement significatif, mais que globalement les personnes les plus jeunes ont une plus grande propension à émigrer. En outre, nos résultats permettent de donner une estimation de l’impact du lieu de résidence en 1990 sur le type de trajectoires. Comparés aux individus vivant en Serbie à cette époque, ceux vivant au Monténégro, au Kosovo, en Bosnie ou en Herzégovine ont été bien plus fréquemment amenés à quitter définitivement leur région d’origine, alors que ceux qui étaient installés en Dalmatie-Slavonie ont eu tendance à y revenir après un certain temps passé à l’étranger.

Conclusion

17Près d’un cinquième à un tiers de la population des trois aires considérées se sont réinstallées soit temporairement, soit de manière permanente dans une autre région. Il faut également souligner que, par conséquent, la majorité des individus ont connu une stabilité spatiale durant les conflits yougoslaves : ils sont restés au même endroit où ils étaient au début du conflit, ou très proches.

18Bien sûr, les “nettoyages ethniques” concernent par principe les minorités, ce qui explique pourquoi les personnes qui ont migré pour se réinstaller ailleurs sont minoritaires. Cependant, quand on se focalise sur celles qui se sont réinstallées, on constate une forte corrélation entre la chronologie des mouvements de populations et des événements politiques et militaires significatifs. Ainsi, les réinstallations en ex-Yougoslavie, plus que l’expression de haines anciennes entre des peuples ennemis, sont les conséquences directes de décisions prises par les chefs politiques et militaires poursuivant des objectifs précis. Tous les individus ne sont pas concernés de la même manière. Leur sexe, leur niveau d’éducation, leur cohorte de naissance ont un effet certain sur leurs trajectoires résidentielles durant le conflit. Les élites culturelles et les jeunes adultes, et plus spécialement les hommes, ont été les premiers à partir et les moins susceptibles de revenir.

19Ainsi, les conflits ont sans doute eu, dans ces contextes comme dans d’autres, un effet très négatif sur le capital humain disponible. Comme dans d’autres conflits à travers le monde, ces catégories d’individus sont les premières à être menacées par des politiques de “nettoyage ethnique” ; ce sont également pour elles que la migration est la moins difficile. Au niveau collectif, ces facteurs d’attraction et de répulsion conjuguent leurs effets pour fragiliser la résistance des populations concernées et leurs capacités à développer leur futur.

20Au niveau individuel, ces trajectoires migratoires sont associées à un nombre incalculable de ruptures relationnelles (avec les parents, les frères et sœurs, les amis, les conjoints) et de drames personnels. Par ailleurs, un nombre considérable d’individus sont restés à l’endroit où ils habitaient avant les conflits. On oublie souvent le niveau individuel, ou plutôt on oublie sa complexité, car il est plus facile de présenter les effets des guerres et des nettoyages ethniques de manière indifférenciée, en agrégeant les histoires individuelles dans le tragique de l’histoire collective. Or, aider les victimes des drames collectifs, c’est aussi reconnaître la singularité de leur expérience. Il y a là une contribution des études du parcours de vie aux problématiques du conflit qui reste à faire.


Date de mise en ligne : 01/12/2016

https://doi.org/10.3917/migra.156.0031