Immigration turque et football associatif dans le rhin supérieur
Les catégories médiatiques à l’épreuve de la comparaison franco-allemande
- Par Pierre Weiss
Pages 177 à 192
Citer cet article
- WEISS, Pierre,
- Weiss, Pierre.
- Weiss, P.
https://doi.org/10.3917/migra.137.0177
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- Weiss, Pierre.
- WEISS, Pierre,
https://doi.org/10.3917/migra.137.0177
Notes
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[1]
Sociologue, Équipe de recherche en sciences sociales du sport (EA 1342), Université de Strasbourg.
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[2]
À ce sujet, voir BECKER, Howard, Outsiders : études de sociologie de la déviance, Paris : Éd. Métailié, 1985, 247 p.
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[3]
Cf. BARTH, Fredrik, Ethnic groups and boundaries : the social organization of culture differrence, Boston : Little Brown Press, 1969, 153 p.
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[4]
Le recul dans l’espace fut déjà la direction choisie par Lionel Arnaud pour prendre du champ : en comparant la France et la Grande-Bretagne, il a concrètement montré que le sport agit comme une institution médiatrice qui offre la possibilité aux pouvoirs publics de diffuser une certaine conception du lien social et politique. D’ailleurs le contraste est saisissant entre un pays qui reconnaît l’existence de minorités ethniques sur son territoire et un pays comme la France, où ce qui prime est le droit à l’indifférenciation. À ce propos, on peut voir ARNAUD, Lionel, Politiques sportives et minorités ethniques : le sport au service des politiques sociales en France et en Angleterre, Paris : Éd. L’Harmattan, 1999, 309 p.
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[5]
BOURDIEU, Pierre, “L’inconscient d’école”, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 135, décembre 2000, pp. 3-5 (voir p. 4).
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[6]
Cf. BOURDIEU, Pierre, “Les conditions sociales de la circulation internationale des idées”, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 145, décembre 2002, pp. 3-8.
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[7]
On observe ainsi une influence germanique dans l’organisation de la vie associative en Alsace, notamment en raison des annexions successives par l’Allemagne. À ce sujet, lire GASPARINI, William, “Le champ sportif associatif à l’épreuve de la monographie locale : identités régionales et associations sportives en Alsace”, in : MICHON, Bernard ; TERRET, Thierry (sous la direction de), Pratiques sportives et identités locales, Paris : Éd. L’Harmattan, 2004, pp. 265-297.
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[8]
Dans notre étude, sont considérés comme “originaires de Turquie” les immigrés turcs (nés en Turquie) et les populations (françaises ou allemandes) issues de l’immigration turque (nées dans le pays d’installation). Les désignations impliquent toujours une conception de la réalité sociale. Le qualificatif de populations “issues de l’immigration” a l’inconvénient de désigner des populations autochtones à partir de l’immigration de leurs parents. Reste que l’expérience de ces derniers continue à influencer le destin social de celles et ceux qui sont nés en France ou en Allemagne et s’y sont installés. Voir à ce propos REA, Andrea ; TRIPIER, Maryse, Sociologie de l’immigration, Paris : Éd. La Découverte, 2003, 123 p.
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[9]
En Alsace, avec 28 500 ressortissants, les Turcs devancent les Allemands (23 500) et les Marocains (19 000). Dans le Bade-Wurtemberg, ils représentent 25 % de la population étrangère du Land et arrivent devant les ex-Yougoslaves (20 %) et les Italiens (15 %). Voir MOREL-CHEVILLET, Robert, “Les immigrés en Alsace : 10 % de la population”, Chiffres pour l’Alsace, n° 34, septembre 2006, pp. 3-6 ; Statistisches Landesamt Baden-Württemberg, 2008.
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[10]
Sur ce point, voir VIGOUR, Cécile, La comparaison dans les sciences sociales : pratiques et méthodes, Paris : Éd. La Découverte, 2005, 336 p.
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[11]
Cf. ATTALI, Michaël (sous la direction de), Sports et médias : du xixe siècle à nos jours, Biarritz : Éd. Atlantica, 2010, 831 p.
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[12]
Signalons MENESSON, Christine ; SORIGNET, Pierre-Emmanuel, “Les figures des ‘immigrés’ dans les articles sportifs de la presse régionale”, Sciences de la Société, n° 72, octobre 2007, pp. 93-109.
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[13]
Voir BEAUD, Stéphane ; WEBER, Florence, Guide de l’enquête de terrain : produire et analyser des données ethnographiques, Paris : Éd. La Découverte, 1997, 327 p.
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[14]
Pendant presque trois ans, plusieurs clubs de football français et allemands regroupant majoritairement des sportifs et des dirigeants “originaires de Turquie” ont été étudiés à partir d’une méthodologie qualitative et ethnographique. Implantés en Alsace et dans le Bade-Wurtemberg, nous les avons sélectionnés à partir du croisement de trois typologies : la référence à la Turquie aussi bien dans l’acte constitutif que dans le mode de fonctionnement de l’association, une ville présentant une forte densité de personnes d’origine turque et la présence particulièrement importante de cette population au sein du club. Des entretiens semi-directifs avec un faisceau d’acteurs internes (licenciés, membres, etc.) et externes (partenaires, institutions, etc.) ont été réalisés à plusieurs reprises. En outre, afin d’atténuer les effets de certains manques, des observations participantes sont venues compléter les données empiriques recueillies lors des différentes phases de l’enquête.
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[15]
À ce sujet, lire notamment les textes réunis dans GASTAUT, Yvan (dossier coordonné par), “Pratiques sportives et relations interculturelles : quelques éclairages historiques”, Migrations Société, vol. 19, n° 110, mars-avril 2007, pp. 47-157.
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[16]
Cf. AKGÖNÜL, Samim, Religions de Turquie, religions des Turcs : nouveaux acteurs dans l’Europe élargie, Paris : Éd. L’Harmattan, 2005, 196 p.
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[17]
À ce sujet, lire CHAMPAGNE, Patrick, Faire l’opinion : le nouveau jeu politique, Paris : Éd. de Minuit, 1990, 311 p.
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[18]
Le corpus étudié contient huit articles des Dernières Nouvelles d’Alsace publiés entre 2005 et 2010 et 12 articles de la Badische Zeitung parus au cours de la même période. Pour les analyser, la méthode consista à repérer systématiquement le mot ou le groupe de mots le plus souvent répétés dans le récit journalistique. Ce procédé a ainsi permis d’identifier la grande tendance dans les figures médiatiques des clubs de football de l’immigration turque.
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[19]
Fondé en 1877 par Heinrich Ludwig Kayser, ce journal devient en 1889 les Strassburger Neueste Nachrichten. Lors de l’armistice de 1918, il est placé sous séquestre et racheté en 1919 par l’éditeur parisien Aristide Quillet qui le transforme en Dernières Nouvelles de Strasbourg. En juillet 1940, l’occupant allemand fait main basse sur le quotidien dont l’ancienne équipe s’est repliée à Bordeaux. Jusqu’en novembre 1944, il représente un instrument politique d’acculturation et de nazification au service du Troisième Reich. À la Libération, la direction française recouvre ses droits et, en décembre 1944, Les Dernières Nouvelles d’Alsace (dna) sont autorisées à paraître. Quotidien d’information apolitique, ou du moins qui évite les prises de positions tranchées, les dna dominent aujourd’hui la presse d’information alsacienne à tonalité nationale. Il existe sept éditions en français et 11 éditions bilingues. Voir LORENTZ, Claude, La presse alsacienne du xxe siècle. Répertoire des journaux parus depuis 1918, Strasbourg : BNUS, 1997, pp. 381-389.
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[20]
Cf. POINSOT, Marie, “Associations de l’immigration et mouvement associatif français”, Migrations Société, vol. 12, n° 72, novembre-décembre 2000, pp. 45-54.
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[21]
Voir “Une image qui s’améliore”, Les Dernières Nouvelles d’Alsace du 25-1-2005 ; “Les ‘militants’ de l’UST”, Les Dernières Nouvelles d’Alsace du 17-10-2006 ; “Une joie plurielle”, Les Dernières Nouvelles d’Alsace du 25-6-2008 ; “L’Alsace turque”, Les Dernières Nouvelles d’Alsace du 25-6-2008.
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[22]
La “pensée d’État” est une façon distincte de penser qui “naturalise” l’État. Tout se passe comme si celui-ci était une donnée immédiate, un objet donné de lui-même, c’est-à-dire indépendant de toutes considérations culturelles et historiques. À ce propos, voir SAYAD, Abdelmalek, “Immigration et ‘pensée d’Etat’”, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 129, septembre 1999, pp. 5-14.
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[23]
Cette vision renvoie à l’approche durkheimienne de l’intégration sociale, dans laquelle la “communauté” est à la fois contraire à la liberté de l’homme démocratique et dangereuse pour la cohésion nationale, car elle risque de consacrer les particularismes aux dépens de ce qui unit les citoyens. Sur ce point, on peut lire SCHNAPPER, Dominique, Qu’est-ce que l’intégration ?, Paris : Éd. Gallimard, 2007, 240 p.
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[24]
La recherche historique a pourtant souligné que la sécurité des États-nations modernes n’a jamais été vraiment mise en danger par des immigrés, quel que soit le mode de regroupement des populations concernées. De plus, plusieurs enquêtes sociologiques s’inscrivent en faux contre l’affirmation selon laquelle la France serait en train de devenir un pays de “communautés ethniques”. Cependant, concernant les migrants turcs, d’autres travaux indiquent que la “communauté” demeure une matrice fondamentale de leur fonctionnement social, dans la mesure où elle leur permet de participer à la société française tout en conservant leur “turcité”. Voir NOIRIEL, Gérard, À quoi sert l’identité “nationale”, Marseille : Éd. Agone, 2007, 154 p. ; ROLLAN, Françoise ; SOUROU, Benoît, Les migrants turcs de France : entre repli et ouverture, Pessac : MSHA, 2006, 241 p.
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[25]
On se réfère à WEISS, Pierre, “Au cœur de la vie associative des Turcs de Bischwiller”, in : BOLI, Claude ; GASTAUT, Yvan ; GROGNET, Fabrice (sous la direction de), Allez la France ! Football et immigration, Paris : Éd. Gallimard - CNHI, 2010, pp. 58-59.
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[26]
C’est le 23 août 1996, lors d’un entretien accordé à l’hebdomadaire Die Zeit, que le sociologue allemand Wilhelm Heitmeyer prétendit pour la première fois que les immigrés turcs vivaient dans une « société parallèle ». Par la suite, il réussit à populariser cette expression sans pour autant pouvoir le justifier par des résultats empiriques. Aujourd’hui, il n’en demeure pas moins que cette idée est fortement ancrée dans l’imaginaire collectif.
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[27]
À ce propos, voir GASPARINI, William, “Métissage ou dialogue interculturel par le sport ?”, in : VIEILLE-MARCHISET, Gilles ; COMETTI, Aurélie (sous la direction de), De nouvelles solidarités par le sport : enjeux et perspectives, Voiron : Presses universitaires du sport, 2010, pp. 36-42.
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[28]
Après la chute du Troisième Reich, Heinrich Rombach, coordinateur principal du Freiburger Tagespost, fonde les Freiburger Nachrichten, quotidien régional dont le siège est implanté dans la ville de Fribourg-en-Brisgau. En janvier 1946, les Freiburger Nachrichten changent de dénomination et deviennent la Badische Zeitung, sous l’impulsion d’Heinrich Rombach, Wendelin Hecht et Josef Knecht. Ces derniers ont alors pour objectif de proposer un quotidien trans-régional à base chrétienne. Journal d’information indépendant et apolitique, la Badische Zeitung domine actuellement la presse locale (Bade du Sud) à tonalité nationale et a conservé sa filiation chrétienne.
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[29]
Voir “Abklatschen, umarmen und tanzen”, Badische Zeitung du 27-6-2008 ; “Klinsmann muss, Yurtseven will gehen”, Badische Zeitung du 24-4-2009 ; “Fußball und Integration : Die Wahrheit neben dem Platz”, Badische Zeitung du 14-8-2010 ; “Größter Wunsch ist ein eigener Sportplatz”, Badische Zeitung du 5-11-2010.
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[30]
À ce propos, voir THRANHARDT, Dietrich, “Naturalisations en Allemagne : progrès et retards”, Hommes & Migrations, n° 1277, janvier-février 2009, pp. 68-78.
-
[31]
Johann Gottfried von Herder est un philosophe allemand du xviiie siècle ayant développé un courant de pensée appelé le relativisme culturel. Farouchement opposé aux Lumières, il considère que la “culture” est dotée de sa propre finalité et qu’il vaut mieux toujours se fier à son identité « de naissance ». Max Caisson défend néanmoins l’idée selon laquelle Herder, même s’il critiquait la pensée des Lumières, en était un héritier, dans la mesure où son éloge des présupposés culturels attachés à telle ou telle nation ou civilisation devait simplement donner aux pensées la force et l’effectivité qui risquaient de leur manquer lorsqu’elles s’efforçaient d’atteindre l’humain et l’universel seulement par un refus abstrait du particulier. Sur ce point, lire STERNHELL, Zeev, Les anti-Lumières : du xviiie siècle à la guerre froide, Paris : Éd. Fayard, 2006, 590 p. ; CAISSON, Max, “Lumière de Herder”, Terrain, n° 17, octobre 1991, pp. 17-28.
-
[32]
ARON, Raymond, L’opium des intellectuels, Paris : Éd. Hachette Littératures, 2002, 337 p. (voir p. 49).
-
[33]
Cf. Wihtol de Wenden, Catherine, “Convergences et divergences des politiques d’immigration entre la France et l’Allemagne”, Hommes & Migrations, n° 1277, janvier-février 2009, pp. 6-11.
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[34]
On se réfère à SCHNAPPER, Dominique, L’Europe des immigrés : essai sur les politiques d’immigration, Paris : Éd. François Bourin, 1992, 196 p.
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[35]
Extrait d’entretien traduit de l’allemand par l’auteur, novembre 2009.
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[36]
Extrait d’entretien, septembre 2009.
-
[37]
Lire notamment BRABANT, Jacques, “Niederhaslach, une communauté turque en milieu rural”, Hommes & Migrations, n° 1153, avril 1992, pp. 34-37.
-
[38]
Nous reprenons l’idée éliassienne selon laquelle les comportements des individus qui forment une société sont interdépendants, c’est-à-dire qu’ils s’influencent réciproquement. Cf. ELIAS, Norbert, La société des individus, Paris : Éd. Fayard, 1991, 303 p.
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[39]
Cf. BRUBAKER, Rogers, “Au-delà de l’‘identité’”, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 139, septembre 2001, pp. 66-85.
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[40]
Pour une théorie de l’ethnicité, voir JUTEAU, Danielle, L’ethnicité et ses frontières, Montréal : Presses de l’Université de Montréal, 1999, 226 p. ; LORCERIE, Françoise (sous la direction de), L’école et le défi ethnique : éducation et intégration, Issy-les-Moulineaux : ESF éditeur - INRP, 2003, 333 p.
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[41]
À la différence de l’identité, l’appartenance relève de la participation des individus à la chose collective, au groupe, participation à la fois produite et productrice des socialisations multiples des individus. Sur ce point, on se réfère à AVANZA, Martina ; LAFERTE, Gilles, “Dépasser la ‘construction des identités’ ? Identification, image sociale, appartenance”, Genèses, n° 61, décembre 2005, pp. 134-152.
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[42]
Ce que nous reprenons ici n’est pas autre chose que le “schéma” appliqué par Franck Moroy lors de son analyse du football au Liban. À ce propos, lire MOROY, Franck, “Football et communautarisme à Beyrouth”, Sociétés & Représentations, n° 7, décembre 1998, pp. 155-162.
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[43]
Sur ce point, voir WEISS, Pierre, “Les clubs de football ‘communautaires’ et l’immigration turque en France et en Allemagne”, in : GASPARINI, William ; TALLEU, Clotilde (sous la direction de), Sport et discrimination en Europe, Strasbourg : Éd. du Conseil de l’Europe, 2010, pp. 123-131.
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[44]
Voir GASPARINI, William ; WEISS, Pierre, “La construction du regroupement sportif ‘communautaire’ : l’exemple des clubs de football turcs en France et en Allemagne”, Sociétés Contemporaines, n° 69, mars 2008, pp. 73-99.
-
[45]
Extrait d’entretien, août 2009.
-
[46]
Sur les différentes “dynamiques d’intégration” à l’œuvre au sein de la “communauté sportive”, lire GASPARINI, William, “Le sport, entre communauté et communautarisme”, Ville École Intégration, n° 150, septembre 2007, pp. 77-83.
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[47]
Extrait d’entretien, septembre 2009.
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[48]
Sur la signification du drapeau turc, voir Mauss-Copeaux, Claire ; COPEAUX, Étienne, “Le drapeau turc, emblème de la nation ou signe politique ?”, cemoti, n° 26, 1998, dossier “L’individu en Turquie et en Iran”, http://cemoti.revues.org/document633.html
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[49]
Ceci est plus particulièrement le cas quand un club “kurde” affronte un club “turc”. La rencontre sportive a alors tendance à exacerber les tensions identitaires préexistantes.
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[50]
À ce sujet, voir CALLÈDE, Jean-Paul, “La sociabilité sportive : intégration sociale et expression identitaire”, Ethnologie Française, vol. 15, n° 4, 1985, pp. 327-344.
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[51]
AUGUSTIN, Jean-Pierre ; GARRIGOU, Alain, Le rugby démêlé : essai sur les associations sportives, le pouvoir et les notables, Bordeaux : Éd. Le Mascaret, 1985, 360 p. (voir p. 306).
-
[52]
Extrait d’entretien traduit de l’allemand par l’auteur, novembre 2009.
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[53]
Ibidem.
-
[54]
Cf. BOURDIEU, Pierre, “L’identité et la représentation : éléments pour une réflexion critique sur l’idée de région”, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 35, novembre 1980, pp. 63-72.
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[55]
Extrait d’entretien traduit de l’allemand par l’auteur, mai 2007.
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[56]
Ibidem.
-
[57]
Cf. MERTON, Robert, Éléments de théorie et de méthode sociologique, Paris : Éd. Plon, 1965, 514 p. (voir pp. 140-164).
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[58]
GEBAUER, Gunter ; BRÖSKAMP, Bernd, “Corps étrangers”, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 10, juin 1992, pp. 19-25 (voir p. 25).
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[59]
Sur un plan conceptuel, on peut lire JUTEAU, Danielle, L’ethnicité et ses frontières, op. cit.
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[60]
Cf. POUTIGNAT, Philippe ; STREIFF-FÉNART, Jocelyne, Théories de l’ethnicité. Suivi de Les groupes ethniques et leurs frontières de Fredrik Barth, Paris : Presses universitaires de France, 1995, pp. 155-159.
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[61]
Sur ce point, on peut lire EBERHARD, Mireille, “Habitus républicain et traitement de la discrimination raciste en France”, Regards Sociologiques, n° 39, 1er trimestre 2010, pp. 71-83.
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[62]
Cf. TODD, Emmanuel, Le destin des immigrés : assimilation et ségrégation dans les démocraties occidentales, Paris : Éd. du Seuil, 1994, 390 p.
-
[63]
Cf. SABATIER, Fabien, “Les frontières sportives et leurs agencements en France. De l’entre-deux-guerres à nos jours”, Hommes & Migrations, n° 1289, janvier-février 2011, pp. 6-9.
1 En matière de sport et d’immigration, l’étude des catégories de pratique et d’analyse socio-journalistiques apparaît d’autant plus déterminante que ces dernières expriment fréquemment un rapport de domination sociale et symbolique. En effet, dans le monde médiatique, il existe des processus de labellisation et d’étiquetage [2] par lesquels les sportifs d’origine immigrée se voient attribuer de l’extérieur une “identité ethnique” qui ne renvoie pas à un contenu culturel spécifique mais qui, au contraire, est uniquement une conséquence de la fabrication et de la reproduction d’une frontière entre les groupes en présence [3]. Les définitions exogènes ont généralement la fâcheuse tendance à être homogénéisantes et à mettre en œuvre des catégories qui sont à la fois unifiantes et différenciantes, fondées sur des ressemblances simplificatrices, en particulier caractéristiques des sociétés postcoloniales.
2 La rupture avec ces catégories “construites”, formées par la pratique et pour elle, nécessite non seulement une confrontation avec le terrain, mais aussi d’aller voir ce qui se passe dans un pays voisin : l’Allemagne. La productivité de l’approche comparative pour le sociologue du sport et de l’immigration est attestée par d’autres travaux [4]. Du reste, durant la phase réflexive d’objectivation, cette démarche est sans aucun doute indispensable puisqu’elle permet « de rendre étrange l’évident par la confrontation avec des manières de penser et d’agir étrangères, qui sont les évidences des autres » [5].
3 Cependant, avant de partir à l’étranger dans l’espoir de trouver des solutions au problème qu’il étudie, le sociologue doit prendre conscience que les échanges internationaux, quels qu’ils soient, sont soumis à des facteurs structuraux qui en posent fortement les limites : les idées circulent toujours sans leur contexte sociohistorique de production [6]. D’où l’intérêt pour nous d’étudier des régions voisines (Alsace/Bade-Wurtemberg) qui, tout en appartenant à une aire géographique et culturelle relativement homogène [7] (le Rhin supérieur), conservent des spécificités liées à leur inscription nationale (France/Allemagne). En outre, ces deux régions ont été choisies car on y retrouve massivement une même population immigrée. Aujourd’hui, les “originaires de Turquie” [8] constituent en effet la première “communauté” nationale issue de l’immigration en Alsace et dans le Bade-Wurtemberg [9]. Il y a donc assez de proximité et de distance pour que la comparaison puisse dégager des ressemblances et des dissemblances [10].
4 Si de nombreux chercheurs en sciences sociales se sont déjà intéressés aux relations entre les sports et les médias [11], ils n’ont que très rarement questionné les figures des sportifs immigrés dans la presse régionale [12] et encore moins dans une perspective comparative. De plus, ils n’ont jamais mis ces figures à l’épreuve de la réalité qu’elles prétendent décrire. C’est justement ce que nous proposons de faire dans cette contribution. Ainsi, à partir de données empiriques recueillies au moyen d’entretiens semi-directifs et d’observations ethnographiques [13] dans des clubs de football français et allemands fréquentés majoritairement par des sportifs et dirigeants “originaires de Turquie” [14], nous voudrions montrer que le terme “Turc” et le label “communautaire”, conjointement employés dans la presse écrite locale et dans certaines analyses sociologiques et historiques [15], ne permettent pas toujours de rendre compte de la diversité des modalités d’identification qui existent entre des structures sportives associatives et des immigrés se percevant eux-mêmes comme culturellement diversifiés et se différenciant fermement selon des oppositions ethniques, linguistiques ou religieuses [16].
Les “clubs turcs” à travers le prisme de deux quotidiens régionaux
5 D’une certaine façon, les journalistes se présentent à la fois comme le réceptacle et les relais de représentations qui circulent dans l’ensemble de la société [17]. Se pencher sur les schèmes de perception et de classification mobilisés par ces derniers semble donc pouvoir nous renseigner sur la nature du fond commun d’évidences sur lequel nous nous appuyons, de part et d’autre du Rhin, pour traiter de la présence de clubs de football de l’immigration turque [18].
La peur du “repli communautaire”
6 Dans Les Dernières Nouvelles d’Alsace [19], la plupart des articles consacrés aux associations en question s’intéressent à l’Union sportive turque de Bischwiller. Tandis qu’ils font souvent état de la réussite sportive de ce club de football, les commentaires journalistiques utilisent presque systématiquement la rhétorique communautaire, selon une logique “culturaliste” qui veut que l’association produise forcément l’identité d’une “communauté” en la structurant [20]. Ainsi, à de très nombreuses reprises, on parle de « club communautaire », de « communauté turque », de « football communautaire », d’« image communautaire » ou encore d’une « fibre identitaire » [21].
7 Pour tenter d’expliquer cette tendance, nous pouvons émettre l’hypothèse que tout à la fois imprégnés par la « pensée d’État » [22] et influencés par le contexte sociopolitique français, dans lequel la citoyenneté est envisagée en opposition totale à la communauté [23], certains journalistes voient dans l’engagement libre des immigrés au sein de ce genre de club sportif une preuve évidente de fidélité aux origines turques et, par conséquent, une altérité revendiquée, potentiellement dangereuse pour la cohésion sociale. Si tel est le cas, ces acteurs alimentent l’idée mystificatrice selon laquelle les immigrés, notamment originaires d’une société musulmane, formeraient des « communautés homogènes et solidaires » mettant en péril l’unité nationale [24]. Par ailleurs, si tel est le cas, ils font peser un soupçon de dissidence “communautaire” sur ce qui n’est, finalement, qu’une forme d’« expression collective » des footballeurs turcs et non un investissement guidé par des logiques séparatistes ou communautaristes [25].
Altérité radicale versus identité totale
8 Outre-Rhin, depuis le milieu des années 1990, la forte présence de clubs de football “turcs” est problématisée sous la forme de la Parallelgesellschaft (société parallèle) [26]. À cet égard, il faut signaler que, contrairement à la France, l’Allemagne a longtemps défendu un modèle multiculturaliste de société qui visait, entre autres dans le sport [27], un développement séparé mais équitable des groupes ethniques. Ceci dit, depuis une décennie environ, une nouvelle période a commencé, qui se caractérise principalement par le “virage de l’intégration”.
9 Dans le quotidien régional étudié — la Badische Zeitung [28] — les articles consacrés aux “clubs turcs” reflètent bien cette tension entre, d’un côté, l’altérité la plus radicale et, de l’autre, les impérieuses nécessités de l’intégration. Ainsi, les qualificatifs employés dans la plupart des récits journalistiques sont « club turc », « équipe turque », « footballeurs turcs », « club étranger », « clubs immigrés », « sociétés parallèles », « joueurs turcs », « cœur turc », « racines étrangères », mais aussi « intégration », « potentiel intégrateur » et « ouverture » [29].
10 Outre-Rhin, tout semble se passer comme s’il fallait à la fois désigner, en mobilisant des catégories ethnoculturelles, ceux qui ne sont pas — et ne seront jamais — anthropologiquement allemands et, en même temps, les inclure, du moins dans les commentaires de la presse écrite, dans la communauté des citoyens. On ne peut cependant pas évacuer le fait que ces dénominations possèdent aussi une connotation nationale, puisque de nombreux immigrés et descendants d’immigrés anatoliens conservent la nationalité du pays d’origine, et ce malgré l’instauration en 2000 du jus soli en Allemagne [30]. Pour les “clubs turcs”, l’altérité et l’identité apparaissent donc comme les deux faces d’une même pièce, présentées dans des styles journalistiques très stables et structurées autour d’une représentation toute herderienne [31] de la nation.
Convergences et divergences du couple franco-allemand
11 D’abord, la désignation des clubs en question n’est pas du tout la même de part et d’autre du Rhin. Qualifiés d’“étrangers” en Allemagne, ils sont appelés “communautaires” en France. Ici comme ailleurs, la discussion sur les mots d’usage courant ne représente pas qu’une simple manie de sociologue. Au contraire, elle est révélatrice du « fond du débat » [32]. En effet, à leur façon, ces deux “catégories” mettent en avant les divergences du couple franco-allemand en matière d’immigration. Celles-ci tiennent essentiellement au poids de l’histoire, coloniale ou nazie, aux philosophies de l’État par rapport aux immigrés et au poids de la nation citoyenne ou “ethnico-culturelle” sur la représentation de l’Autre et de sa participation à la société globale [33]. À cet égard, tandis qu’en Allemagne la nation est prioritairement fondée sur une « communauté ethnique ou organique », dans l’Hexagone elle se base primordialement sur une « communauté politique et contractuelle » [34].
12 Ensuite, le nom de l’association n’est pas suffisant pour la qualifier de “communautaire” ou d’“étrangère” : par exemple, dans la ville de Colmar (Haut-Rhin), il existe la Section sportive des Espagnols de Colmar qui, malgré sa dénomination, est un club complètement “mixte” dans sa composition, alors que l’Union sportive de Colmar, au nom totalement “neutre”, est une association qui regroupe essentiellement des footballeurs et dirigeants turcs ou français d’origine turque. Du côté allemand, ce constat pourrait être fait en comparant le Football Club des Italiens de Singen et le Football Club de Stockach. Ainsi, selon le directeur général de la Ligue sud-badoise (sbfv), « dans l’association italienne de Singen, on retrouve des joueurs de plusieurs origines culturelles. Je veux dire par là qu’il n’y a pas que des Italiens [...]. Mais il est vrai que plus l’association est ancienne, plus la mixité dans les équipes est forte. Dans le cas des clubs turcs, je pense que la mixité n’est pas aussi forte » [35].
13 Enfin, en Alsace, et dans une moindre mesure dans le Bade-Wurtemberg, on peut remarquer que les clubs majoritairement fréquentés par des sportifs et dirigeants d’origine turque ne sont pas toujours ceux qui ont été historiquement créés par les primo-arrivants. En effet, dans certains cas, et notamment en zone plutôt rurale, il semblerait que l’on assiste à un “noyautage” des associations sportives existantes. Selon le directeur adjoint de la Ligue d’Alsace de football association (lafa), « pour la communauté turque, ce n’est pas une demande qui a émané d’une emprise de la communauté, avec la volonté de créer un club dans un village. Par contre, dans la petite ville de Benfeld, ça a été plus la pénétration de la communauté au sein d’un club déjà existant [...]. Ce n’est pas que ça a été demandé, c’est plutôt qu’un jour un président turc s’est retrouvé président du club, puis derrière plein de joueurs, et puis le comité, peut-être également les Alsaciens sont partis, donc on a retrouvé presque un club à connotation communautaire, mais où le nom n’a rien à voir » [36].
14 Cette pénétration au sein d’un club de football existant de la part de la population masculine locale d’origine turque semble pouvoir s’expliquer par la conjonction de plusieurs facteurs. Premièrement, dans la petite ville de Benfeld (Bas-Rhin, 7 000 habitants), le contexte social et économique se prête très facilement à une activité collective des populations “originaires de Turquie” : la dispersion géographique étant moindre, quelques lieux utilisés en commun facilitent l’interaction et la circulation des informations. Deuxièmement, la chaîne migratoire est un élément essentiel dans l’organisation sociale de la population turque alsacienne implantée en milieu plutôt rural [37]. Le recrutement des membres au sein d’une association sportive présidée par un Turc se fait dès lors principalement en mobilisant les réseaux familiaux, villageois, régionaux ou religieux. Troisièmement, on peut supposer que ce mode de fonctionnement, bien qu’il permette souvent de se définir, a eu pour effet indirect de faire que “l’étranger” — c’est-à-dire celui qui n’est pas turc, en l’occurrence, ici, l’Alsacien — s’éloigne [38]. En quelque sorte, cela reviendrait à dire que l’“auto-exclusion” des Alsaciens, provoquée par l’arrivée massive de sportifs et de dirigeants “originaires de Turquie” dans le club de football local entretient, à sa façon, l’homogénéité “ethnique” de ce dernier.
Vers une diversité des modalités d’identification ?
15 Le regard plus qu’homogénéisant généralement porté sur les clubs de football “turcs” par la presse écrite, les opinions publiques et les pouvoirs sportifs de part et d’autre du Rhin ne permet pas de rendre compte de la complexité des modalités d’identification entre le groupe “ethnique” et les différentes structures associatives. Dans ce cas précis, l’usage que fait le sens commun de la notion d’“identité turque” renvoie indéniablement, nous semble-t-il, à une situation où, pour Rogers Brubaker, l’identité a tendance à signifier trop, car elle est entendue au sens fort du terme ; autrement dit, elle sert à dénoter une similitude fondamentale et conséquente entre les membres d’un groupe ou d’une catégorie [39]. Or, la réalité sociale montre plutôt qu’il existe, d’une part, une multiplicité des modalités d’identification, liée notamment à l’hétérogénéité ethnoculturelle du groupe turc, et, d’autre part, plusieurs façons d’envisager la catégorisation des clubs en question [40].
De l’importance du “référentiel”
16 À certains égards, il peut apparaître assez inadapté de parler de “club turc”, tant les modalités d’identification entre le groupe “ethnique” et le groupe sportif sont nombreuses et variées : en effet, le lien entre ces deux entités s’effectue tantôt par l’entremise des pratiquants (un club est considéré comme “turc” lorsque la quasi-totalité des pratiquants se revendiquent et se déclarent comme tels), tantôt par les membres fondateurs ou l’encadrement administratif et technique du club partageant la même origine nationale ou ethnique, tantôt par les emblèmes, les sigles, les couleurs, les écussons que les associations affichent et qui renvoient directement à une « communauté d’appartenance » [41], tantôt par des représentations et valeurs reconnues comme primordiales par un groupe “ethnique” et que le club met en scène [42], ou encore par un processus externe d’imputation identitaire, dans lequel les non-membres du groupe (ou ceux qui estiment être des non-membres) sont les acteurs principaux [43].
17 De ce fait, lorsque l’on parle d’un “club turc”, il faudrait presque systématiquement préciser le “référentiel” qui contribue à l’identification et en signaler la ou les portée(s), et la ou les limite(s). Par exemple, le Sporting Club Barisspor de Müllheim (Bade-Wurtemberg) est un club de football “alévi” si l’on se réfère à son bureau directeur, “turc” si l’on prend en considération l’appartenance “ethnique” de la grande majorité de ses joueurs, et le Football Club Mezepotamien 2007 de Fribourg-en-Brisgau (Bade-Wurtemberg) est un club “kurde” si l’on considère l’origine des membres de son bureau directeur, “turc” si l’on se réfère à celle de la majorité de ses pratiquants et à nouveau “kurde” si l’on retient comme critère l’identité de ses supporteurs.
18 L’appellation “club turc” doit donc, avant tout, susciter réserve et prudence chez l’observateur extérieur. Cependant, en France tout comme en Allemagne, on constate en même temps que, à la différence des associations culturelles, cultuelles ou politiques, les clubs de football apparaissent bien moins marqués par les clivages et les divisions qui s’organisent habituellement sur une base identitaire d’ordre ethnique et religieux (turc, kurde, orthodoxe, alévi, assyro-chaldéen, etc.) ou idéologique et politique (extrême gauche, kémaliste, loup gris, islam officiel, islam oppositionnel, etc.). Les associations sportives fréquentées par de jeunes Turcs semblent en partie échapper à la normativité communautaire, car les échanges sociaux et sportifs avec d’autres clubs et avec la société locale sont beaucoup plus nombreux du fait de la participation à des compétitions “ouvertes” [44].
Port et report identitaire
19 Durant leurs premières années d’existence, les clubs en question faisaient évoluer des équipes “ethniquement” homogènes. Afin d’attirer les joueurs, les responsables associatifs mettaient alors en avant l’appartenance ethnique. Par exemple, lorsqu’il évoque son entretien avec l’un des dirigeants d’un club alsacien, Özcan raconte : « Le dirigeant est venu chez moi et m’a demandé si je voulais jouer avec l’équipe turque. J’ai tout de suite dit oui, tout de suite ! J’ai laissé tomber une équipe de Promotion pour jouer en quatrième division [...]. Je voulais vraiment jouer pour les Turcs [...]. À l’époque, il cherchait un peu tous les jeunes Turcs de la région » [45].
20 Toutefois, la recherche de la performance sportive a rapidement justifié l’entorse à ce principe et a obligé les dirigeants à recruter des joueurs extérieurs au groupe d’origine. Il est vrai que, à la différence d’autres espaces et lieux de sociabilité n’évoluant pas dans la sphère compétitive (cafés, associations religieuses ou politiques, etc.), le club de football est d’abord engagé au sein d’un championnat, fait de relégations et de promotions, ce qui incite fortement les responsables à faire passer l’appartenance des joueurs après leurs capacités footballistiques et sportives. En d’autres termes, ce qui prime, c’est avant tout la réussite sportive des équipes, et peu importe l’origine nationale ou ethnique des meilleurs footballeurs [46].
21 Dès lors, en intégrant le “modèle sportif fédéral”, les clubs ont souvent vu leur composition s’altérer, mais ce processus se réalise sur une période plus ou moins longue, en fonction des représentations et des valeurs des dirigeants. Abordant la trajectoire institutionnelle et sportive de l’Union sportive turque de Bischwiller (ustb), créée en 1975, le directeur adjoint de la Ligue d’Alsace de football association nous dit : « Je pense qu’il y a eu un esprit d’ouverture réciproque. Je pense que les dirigeants du club ont fait preuve d’ouverture, de compréhension de ce qu’attendait l’institution, des règles auxquelles il fallait se plier, de l’aspect sportif, de l’aspect associatif, de ce que représentaient les contraintes associatives classiques [...]. Avant c’était plus une gestion approximative. Je pense qu’il y avait moins de prise en compte de l’environnement sportif aussi bien que des contraintes que pouvait exiger la Ligue » [47]. Aussi, à partir de là, l’“identité ethnique” s’est-elle reportée sur les membres des comités directeurs et sur l’encadrement technique et administratif. Ainsi, au Türkgücü Freiburg (Bade-Wurtemberg), les fondateurs et l’encadrement technique et administratif sont toujours turcs ; à l’Union sportive turque de Bischwiller (Alsace), le président et la très grande majorité des membres qui siègent au bureau directeur sont turcs ; l’Olympique Strasbourg (Alsace) est, depuis ses débuts en 2005, dirigé par un Turc ; enfin, depuis 1981, tous les cadres techniques et administratifs du Türk Gençler Birliği de Lahr (Bade-Wurtemberg) sont turcs.
Couleurs, symboles et signes d’appartenance
22 L’attachement subjectif au groupe “ethnique” entretenu par la fréquentation du club et de ses espaces de sociabilité se double souvent d’une “ethnicité” au contenu proprement symbolique, s’appuyant sur des critères “objectifs”. Il s’agit, par exemple, des symboles, des couleurs, du maillot et de l’écusson adoptés par les équipes qui renvoient en règle générale à la Turquie. De là procède l’identification entre le club et le groupe d’origine. L’ustb a pour emblème la lune décroissante et l’étoile à cinq branches du drapeau national turc [48], tandis que les sigles du Türk Gençler Birliği de Lahr et du Türkspor de Mannheim sont rouges et blancs, et semblent, par là, indissociables des couleurs nationales. Du côté du Türkgücü Freiburg, ce sont les couleurs des maillots, des shorts et des chaussettes qui rappellent l’appartenance nationale. Enfin, l’écusson du Football Club Mezepotamien 2007 de Fribourg-en-Brisgau reprend, quant à lui, les couleurs jaune, rouge et vert, soulignant les liens entre le club et le Kurdistan turc. Dans ce dernier exemple, on voit que le football peut également, toute proportion gardée, reproduire les clivages ethnoculturels internes à la République de Turquie et, dans certaines circonstances, que le club devient un support de revendication d’une culture minoritaire [49].
23 En dehors du temps de la compétition sportive, les signes d’appartenance “ethnique” sont également représentés à travers tous les supports de l’individualité du groupe [50]. Dans le foyer du club des associations turques, de part et d’autre du Rhin, on retrouve ainsi très souvent des symboles qui font référence au pays d’origine : le drapeau turc ; le poster de la sélection nationale de football ; les paroles de l’hymne national ; les couleurs de la Turquie ; le fanion de la Fédération turque de football (tff) ; des peluches rouges et blanches ; un portrait ou un poster de Mustafa Kemal, dit Atatürk ; des journaux turcs ; des chaînes de télévision, etc.
24 Dans la plupart des cas, les noms des clubs eux-mêmes s’imposent comme des signes d’appartenance relativement puissants : le Football Club Anatolie de Mulhouse, le Fatih Sport de Haguenau, l’Union sportive turque de Bischwiller, le Football Club Ankara de Gengenbach, l’Anadolu Gençlik Spor de Lauchringen, le Türkiyemspor de Selbach, le Football Club Ata Spor d’Offenburg, etc. Par ailleurs, les coupes, les trophées, les fanions, les articles de presse, les photographies et les images, généralement exposés dans le foyer du club, principal lieu collectif, tout en reflétant les prouesses passées et récentes des clubs et en contribuant à entretenir leur “unité”, font de ces structures sportives des lieux de mémoire et de passage, notamment pour l’immigration turque locale. En ce sens, comme l’avaient déjà noté Jean-Pierre Augustin et Alain Garrigou dans leurs travaux sur le rugby, le club favorise la production d’une « unité communautaire » [51].
“Identité ethnique” et attribution catégorielle
25 Enfin, l’appartenance “ethnique” des clubs ne peut qu’exister dans la mesure où elle est symboliquement reconnue comme telle par des membres de la société locale et/ou nationale du pays d’installation. En effet, ce sont les représentations individuelles et collectives et les stéréotypes nationaux qui contribuent activement, de part et d’autre du Rhin, à façonner une image à partir de laquelle se construisent l’identité et la singularité des clubs “turcs”. Ainsi, pour ce dirigeant associatif allemand de la ville de Fribourg-en-Brisgau, « l’association turque, ce n’est pas la même mentalité [...]. Ce n’est pas aussi simple que ça, car chaque association a une culture différente [...]. Les Portugais et les Turcs n’ont pas la même mentalité ou la même culture. Oui, ce n’est pas que la mentalité, c’est aussi la culture qui est différente [...]. Chez les Turcs, il faut souvent remettre les jeunes dans le droit chemin, c’est ce que je pense, notamment en ce qui concerne la discipline. La discipline est très certainement différente entre les Allemands et les Turcs, et c’est comme ça » [52]. Selon le directeur général de la Ligue de football de Bade du Sud (sbfv), « quand on prend les associations dans leur globalité, on note qu’il y a sans nul doute plus de conflits avec les associations turques qu’avec les associations allemandes. Mais il faudrait avoir des statistiques [...]. Toutefois, je crois que, dans l’ensemble, il y a plus de problèmes de violence » [53].
26 Ces assignations venues de la société “dominante”, même si elles reproduisent très largement des stéréotypes, ont un pouvoir performatif considérable, notamment auprès des premiers concernés. En se réappropriant tout un ensemble de traits caractéristiques imposés par la majorité “autochtone”, certains membres des clubs “turcs” s’érigent alors en figures atypiques d’une identité “ethnique” négativement définie par la domination symbolique [54]. Ainsi, lors d’un entretien, le président de nationalité turque du Türk Gençler Birliği de Lahr (Bade-Wurtemberg) affirme que « la mentalité et le caractère des Turcs sont différents, c’est sûr. Nous sommes des personnes différentes, nous avons le sang chaud, nous sommes beaucoup plus émotionnels que les Allemands [...]. Le Turc démarre au quart de tour et fonce tout droit. Mais ça ne va pas changer parce que je crois que c’est dans le sang » [55]. Pour ce joueur de nationalité turque né en Allemagne en 1977, « nous rencontrons beaucoup de problèmes face aux équipes allemandes, surtout avec les spectateurs [...]. Je crois que la mentalité est totalement différente. Si un joueur de l’équipe adverse dit “sale Turc”, nous réagissons très vite en lui sautant dessus. C’est à cause de la mentalité et du tempérament, mais aussi de la fierté et de l’honneur de la famille. C’est pour cela que l’on s’énerve très rapidement » [56].
27 La véracité de ces représentations, revendiquées par certains adhérents des clubs, importe peu : qu’elles s’avèrent fondées ou fantasmées, nous retiendrons qu’elles font sens pour les acteurs. Ici, l’imaginaire collectif participe à la construction de la réalité sociale comme dans une sorte de “prophétie” qui se réaliserait elle-même [57]. Dès 1992, dans leur monographie berlinoise, Gunter Gebauer et Bernd Bröskamp avaient relevé que les Turcs investissaient dans le football des manières et des valeurs différentes de celles des Allemands. Selon ces auteurs, « leur style de jeu est l’expression pure de leur habitus : la tactique, essentielle chez les Allemands, est presque totalement absente chez les Turcs et fait place aux performances solitaires, égocentriques, accomplies dans un esprit de lutte sans merci, d’homme à homme, tandis que les Allemands préfèrent la passe et le tir au but à ce type de duel. Le style turc est redouté pour sa dureté par les adversaires allemands ; il se développe dans une soumission inconditionnelle à l’autorité de l’entraîneur et de l’arbitre. Leur jeu s’effectue dans un silence total, personne ne proteste ni ne réclame le ballon. Ce mutisme opiniâtre contraste avec les cris, les hurlements, le mécontentement bruyant des joueurs allemands qui se sentent gênés, voire irrités par l’attitude soumise des Turcs » [58].
28 Tout compte fait, ces quelques exemples montrent bien qu’on peut au moins distinguer deux dimensions constitutives de la frontière qui définit l’identité des clubs de football “turcs” : une face interne et une face externe, qui, dans la réalité, sont complètement indissociables [59]. La face externe est celle posée par le regard des dominants (les Allemands) sur les dominés (les Turcs) et elle exprime le rapport de domination. La face interne est établie par le regard que portent sur eux-mêmes les dominés (les Turcs), très souvent en reprenant les caractéristiques attribuées par les dominants (les Allemands) pour tenter de les rediscuter, risquant, par la même occasion, de redoubler le rapport de domination. Dans de telles configurations sociales, le fait de nommer a donc vraisemblablement le pouvoir de faire exister dans la réalité un groupe d’individus qui se définit par une “identité”, en dépit de ce que les individus ainsi nommés pensent de leur appartenance à un tel groupe [60].
Conclusion
29 L’analyse comparée France/Allemagne du traitement journalistique réservé aux clubs de football de l’immigration turque permet tout d’abord de dégager des différences. Ainsi, on voit que les catégories ethniques mobilisées par les acteurs du champ médiatique régional (Alsace/Bade-Wurtemberg) restent largement influencées par des représentations nationalement situées de l’altérité. Tandis qu’en France cet investissement sportif est presque automatiquement rattaché à l’idée d’un regroupement “communautaire”, en référence aux schèmes de pensée et de perception produits par un « habitus républicain » [61], outre-Rhin tout se passe comme si, en dépit des renvois fréquents aux impérieuses nécessités de l’intégration, les clubs turcs incarnaient toujours le principe même de la différence, conformément à un système anthropologique qui repose sur une désignation ethnique, culturelle et religieuse de l’extranéité [62].
30 Ensuite, notre comparaison indique qu’il existe des similitudes entre les deux sous-espaces régionaux étudiés. En partant du “bas”, c’est-à-dire des pratiques des identifiés, le chercheur observe, de part et d’autre du Rhin, une diversité des modalités d’identification entre les clubs de football et les populations “originaires de Turquie”. Cette diversité, nous donnant au passage l’occasion d’insister sur le décalage entre la “vision médiatique” et la réalité sociale, semble dépendante du “référentiel” qui contribue à l’identification (pratiquants, symboles, membres fondateurs, valeurs). Dans cette perspective, le mot “Turc” et le label “communautaire” se présentent certainement comme des catégories réductrices qui nous renseignent surtout sur les schèmes de perception et les implicites théoriques de leurs utilisateurs.
31 Cette enquête franco-allemande témoigne enfin de la productivité de l’approche en termes de “frontières”, dans le travail de compréhension des assignations ethniques dans le sport [63]. En effet, l’“identité” des clubs en question ne peut être revendiquée qu’à partir du moment où elle est reconnue en tant que telle par des membres de la société du pays d’installation. Pour les Turcs “minoritaires”, au sens numérique et symbolique, l’enjeu est alors de traduire dans d’autres “langues” les termes selon lesquels ils sont représentés. Ce qui revient finalement à redéfinir l’épaisseur des limites qui façonnent leur condition immigrée, mais également à reconnaître et à accepter le fondement de la domination.