Des formes de médiation sexuellement orientées ?
Lieux, institutions et acteurs du placement des travailleuses migrantes à l’époque contemporaine
- Par Manuela Martini
- et Philippe Rygiel
Pages 45 à 57
Citer cet article
- MARTINI, Manuela
- et RYGIEL, Philippe,
- Martini, Manuela.
- et al.
- Martini, M.
- et Rygiel, P.
https://doi.org/10.3917/migra.127.0047
Citer cet article
- Martini, M.
- et Rygiel, P.
- Martini, Manuela.
- et al.
- MARTINI, Manuela
- et RYGIEL, Philippe,
https://doi.org/10.3917/migra.127.0047
Notes
-
[1]
Plusieurs des communications concernant le travail des migrant-e-s présentées lors du colloque Genre, Histoire, Migration organisé par l’École normale supérieure, l’Université Paris 1 et l’Université Paris 7 les 27, 28 et 29 mars 2006 à Paris portaient notamment sur ces questions. Voir MARTINI, Manuela ; RYGIEL, Philippe (sous la direction de), Genre et travail migrant. Mondes atlantiques, XIXe-XXe siècles, Paris : Éd. Publibook, 2009, 198 p., et notamment l’introduction, pp. 15-36.
L’historiographie sur ces questions est très vaste dans le monde anglo-saxon. Voir GABACCIA, Donna R., From the other side : women, gender and immigrant life in the U.S., 1820-1990, Bloomington : Indiana University Press, 1994, 192 p. ; HARZIG, Christiane, “Women migrants as global and local agents : new research strategies on gender and migration”, in : SHARPE, Pamela (Ed.), Women, gender and labour migration : historical and global perspectives, London : Routledge Publisher, 2001, pp. 5-28 ; GABACCIA, Donna R. ; IACOVETTA, Franca (Eds.), Women, gender, and transnational lives : Italian workers of the world, Toronto : University of Toronto Press, 2002, 433 p. ; GREEN, Nancy, Repenser les migrations, Paris : Presses universitaires de France, 2002, 138 p. (voir pp. 105-120). -
[2]
Cf. MARTINI, Manuela ; RYGIEL, Philippe (sous la direction de), Genre et travail migrant, op. cit.
-
[3]
Pionnières en France, les études des sociologues du travail féminin ont plus tardivement que celles des historiennes des femmes abordé la vie quotidienne des travailleuses migrantes. Voir THÉBAUD, Françoise, Écrire l’histoire des femmes, Lyon : ENS Édition, 2007, 312 p. (voir pp. 49 et 81-82) ; HERSENT, Madeleine ; ZAIDMAN, Claude (coordonné par), Genre, travail et migrations en Europe, Paris : Publications universitaires Paris-Diderot, Cahiers du CEDREF, n° 10, 2003, 271 p. ; CATARINO, Christine ; MOROKVASIC, Mirjana, “Femmes, genre, migration et mobilités”, Revue Européenne des Migrations Internationales, vol. 21, n° 1, 2005, pp. 7-27, qui est l’introduction au dossier “Femmes, genre, migrations et mobilités” coordonné par Christine Catarino, Mirjana Morokvasic et Marie-Antoinette Hily.
-
[4]
Janine Ponty fut la première en France à attirer l’attention sur l’importance et l’ancienneté des migrations féminines de main-d’œuvre. Voir PONTY, Janine, Polonais méconnus. Histoire des travailleurs immigrés en France dans l’entre-deux-guerres, Paris : Publications de la Sorbonne, 1988, 474 p.
-
[5]
À ce sujet, voir en français RYGIEL, Philippe ; LILLO, Natacha (sous la direction de), Rapports sociaux de sexe et immigration : mondes atlantiques, XIXe-XXe siècles, Paris : Éd. Publibook, 2007, 142 p. Francesca Sirna se fait l’écho de ces débats dans le présent dossier (voir p. 137).
-
[6]
Cf. BOYD, Monica, “Family and personal networks in international migration : recent developments and new agendas”, International Migration Review, vol. 23, n° 87-3, Fall 1989, pp. 638-670 ; MASSEY, Douglas S., “Social structure, household strategies, and the cumulative causation of migration”, Population Index, vol. 56, n° 1, Spring 1990, pp. 3-26.
-
[7]
GOSS, Jon ; LINDQUIST, Bruce, “Conceptualising international labor migration : a structuration perspective”, International Migration Review, vol. 29, n° 110-2, Summer 1995, pp. 317-351. En s’appuyant sur la théorie de la structuration d’Anthony Giddens, ils proposent une « institutionnalisation des migrations », à l’intersection entre agency et structure, en utilisant le cas des migrations philippines comme terrain empirique de recherche (pp. 335-336). Voir aussi GOSS, Jon ; LINDQUIST, Bruce, “Placing movers : an overview of the Asian-Pacific migration system”, The Contemporary Pacific, vol. 12, n° 2, 2000, pp. 385-414.
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[8]
Cf. PHIZACKLEA, Annie, “Gendered actors in migration”, in : ANDALL, Jacqueline (Ed.), Gender and ethnicity in contemporary Europe, New York : Berg Publisher, 2003, pp. 23-37.
-
[9]
Cf. GEORGE, Sheba M., When women come first : gender and class in transnational migration, Berkeley : University of California Press, 2005, 259 p.
-
[10]
Par exemple, MASSEY, Douglas S. ; ARANGO, Joaquín ; HUGO, Graeme ; KOUAOUCI, Ali ; PELLEGRINO, Adela ; TAYLOR, J. Edward, “Theories of international migration : a review and appraisal”, Population and Development Review, vol. 19, n° 3, September 1993, pp. 431-466 (voir pp. 451 et ss).
-
[11]
Cf. DOUKI, Caroline ; FELDMAN, David ; ROSENTAL, Paul-André, “La protection sociale des travailleurs migrants dans l’entre-deux-guerres : le rôle du ministère du Travail dans son environnement national et international (France, Italie, Royaume-Uni). Note de synthèse du rapport de recherche”, Revue Française des Affaires Sociales, n° 2, avril-juin 2007, pp. 167-171.
-
[12]
Cf. TOPALOV, Christian (sous la direction de), Laboratoires du nouveau siècle : la nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France, 1880-1914, Paris : Éd. de l’EHESS, 1999, 574 p.
-
[13]
Cf. MARTIN-FUGIER, Anne, La place des bonnes : la domesticité féminine à Paris en 1900, Paris : Librairie académique Perrin, 2004 (1re éd. 1979), 377 p. (voir pp. 43-52).
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[14]
Voir, par exemple, TUR, Bruno, “‘Femmes séduites et forcément enceintes’ . La sexualité des immigrées espagnoles sous le regard de leur village d’origine”, in : FOUCHÉ, Nicole ; WEBER, Serge (sous la direction de), Migrance, n° 27, 1er semestre 2006, dossier “Construction des sexualités et migration”, pp. 79-85.
-
[15]
Cf. PAGE MOCH, Leslie, “Provinciaux et provinciales à Paris sous la IIIe République. Vers une analyse du genre”, in RYGIEL, Philippe ; MARTINI, Manuela (sous la direction de), Genre et travail migrant. Mondes atlantiques, XIXe-XXe siècles, Paris : Éd. Publibook, 2009, pp. 39-52.
-
[16]
Cf. DOWNS, Laura Lee, L’inégalité à la chaîne : la division sexuée du travail dans l’industrie métallurgique en France et en Angleterre, 1914-1939, Paris : Éd. Albin Michel, 2001, 463 p.
-
[17]
À Paris, depuis 1852, chaque bureau de placement devait être autorisé par les autorités municipales, qui surveillaient ces entreprises « pour y assurer le maintien de l’ordre et la loyauté de la gestion ». Voir MARTIN-FUGIER, Anne, La place des bonnes : la domesticité féminine à Paris en 1900, op. cit., p. 49.
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[18]
Cf. BOYD, Monica, “Family and personal networks in international migration”, art. cité ; MASSEY, Douglas S. ; ARANGO, Joaquín ; HUGO, Graeme ; KOUAOUCI, Ali ; PELLEGRINO, Adela ; TAYLOR, J. Edward, “Theories of international migration : a review and appraisal”, art. cité ; ROSENTAL, Paul-André, “Les liens familiaux, forme historique ?”, Annales de Démographie Historique, n° 2, 2000, numéro spécial “Famille et parenté : le renouvellement des approches”, pp. 49-81.
- [19]
-
[20]
Dans le Canada de l’entre-deux-guerres, bureaux consulaires, organisations socialistes finlandaises et syndicats canadiens mettent en place des bureaux de placement destinés aux domestiques finlandaises qui se livrent une rude concurrence. Voir LINDSTRÖM, Varpu, Defiant sisters : a social history of Finnish immigrant women in Canada, Toronto : Multicultural History Society of Ontario, 1988, 205 p.
-
[21]
YUVAL-DAVIS, Nira, Gender & nation, London : Sage Publications, 1997, 157 p. (voir p. 116).
-
[22]
Voir, par exemple, VERSTEEG, Pien, “Une manière de s’en sortir : les réseaux de femmes polonaises aux États-Unis et en Allemagne, 1890-1940”, in : RYGIEL, Philippe ; LILLO, Natacha (sous la direction de), Rapports sociaux de sexe et immigration. Mondes atlantiques, XIXe-XXe siècles, Paris : Éd. Publibook, 2007, pp. 99-118.
-
[23]
DINER, Hasia R., Erin’s daugthers in America : Irish immigrant women in the nineteenth century, Baltimore : Johns Hopkins University Press, 1983, 192 p. (voir p. 37).
-
[24]
Cf. GEORGE, Sheba M., When women come first, op. cit.
1 À la croisée des études migratoires et de celles ayant pour objet le genre, la recherche sur les femmes migrantes et leur rapport avec le travail domestique et extradomestique a bénéficié de l’activité foisonnante des praticiens de ces deux domaines d’études en plein essor. Le remarquable enrichissement des connaissances qui a marqué ces dernières années a concerné tout particulièrement la condition migrante. Les recoins les moins accessibles de sa longue histoire dans la sphère domestique et professionnelle [1] demeurés longtemps invisibles ont été explorés. Si le travail extradomestique et plus particulièrement la production industrielle ont, dans un premier temps, été l’objet de tous les efforts de l’historiographie féministe, les recherches se sont ensuite tournées vers le quotidien des migrantes et de leurs familles, les formes du travail à domicile et, enfin, vers les multiples facettes du travail non rémunéré, surtout féminin [2].
2 Si nous insistons sur la profondeur historique des approches du travail genré migrant, c’est parce que les historiens ont joué un rôle clé dans cette dynamique. Qu’elle ait été autonome ou subordonnée à la migration masculine, la vie des femmes migrantes a attiré leur regard avant même que les sociologues et les anthropologues ne se soient emparés du thème [3]. Les débats ont porté d’abord sur la valeur doublement émancipatrice de la migration de travail des femmes à l’époque de l’industrialisation, du fait du travail hors “les murs domestiques” et des changements anthropologiques accompagnant la migration. Les études se sont orientées ensuite, en un processus cumulatif, vers la migration des femmes “seules” — ou mieux, autonomes par rapport aux hommes [4] — d’un côté et vers l’examen des interprétations trop optimistes et linéaires de la “libération” de la migrante via le travail extradomestique de l’autre [5].
3 Ces études ont longtemps placé la famille et les réseaux relationnels au centre des mécanismes d’organisation et de structuration des itinéraires individuels et des chaînes migratoires, amenant de fait les historiens, mais aussi les anthropologues et les sociologues, à négliger tout autre intermédiaire entre individu et marché du travail [6]. De ce fait, nous connaissons peu encore les caractéristiques et le fonctionnement des instances qui ont permis aux femmes migrantes du passé d’accéder au marché du travail formel ou informel, alors même que, depuis quelques années, de nombreux spécialistes des sciences sociales prêtent à ces institutions beaucoup d’attention et d’importance et montrent l’intérêt heuristique de les étudier en prenant en compte la dimension du genre.
4 Pionniers en la matière, Jon Goss et Bruce Lindquist définissent l’ensemble des intermédiaires avec lesquels les migrants entrent en rapport comme des « migrant institutions » et placent leur activité de médiation au cœur du projet migratoire et de sa réussite, tout en soulignant le risque, pour un système très institutionnalisé, de devenir de plus en plus frauduleux [7]. En un effort pour mettre fin à la longue guerre de tranchées opposant les tenants d’une approche structurale des migrations internationales et les chercheurs insistant sur la capacité qu’ont les migrants à agir, ces deux auteurs définissent ainsi un niveau médian d’analyse devant permettre d’articuler les projets et les actes des migrants aux impulsions données par les grandes évolutions macro-économiques et politiques. Creusant le sillon et orientant l’analyse d’une façon genrée, plusieurs auteurs ont montré que ces institutions incorporent, explicitement ou non, des normes de genre [8] et que leur fonctionnement — en particulier parce qu’il détermine un accès inégal à l’information et aux ressources selon le genre, mais aussi l’âge ou la classe — contribue à déterminer les relations entre hommes et femmes en situation de migration [9].
5 Quoique sociologues et anthropologues contemporains affirment volontiers que la prolifération et le développement de telles institutions sont un phénomène récent et lié à un contexte spécifique [10], les études réunies dans le présent dossier nous montrent que la chose n’est en soi pas nouvelle et que son analyse peut se révéler riche d’enseignements pour l’historien.
6 Parce que le thème nous paraissait plus neuf, nous avons choisi d’insister ici sur celles de ces institutions qui mettent en contact migrants et marché du travail — ce que ne font pas toutes les institutions ayant trait aux migrations — et qui sont des émanations de la société civile aussi bien des lieux de départ que d’arrivée et non des administrations publiques ou des ramifications d’un État. Nous n’en sous-estimons pas pour autant l’importance des logiques d’État, qui du reste ne se laissent pas si facilement oublier.
7 Linda Guerry, évoquant l’action des offices départementaux de placement dans la Provence de l’entre-deux-guerres, et Christine Muller, rappelant la sollicitude inquiète des autorités consulaires luxembourgeoises, nous rappellent que tant l’État dont les migrants sont les ressortissants que l’État du pays d’immigration se préoccupent, dès le xix e siècle, des formes prises par le travail féminin migrant. Ces institutions d’État apparaissent cependant ici en toile de fond. Elles façonnent les déplacements et les rapports institutionnels avec la société du pays d’immigration et la société du pays de départ, mais ne sont pas au cœur des analyses, qui portent sur des structures de médiation qui se développent aussi bien au sein des groupes immigrés que des sociétés du pays de destination (associations “ethniques”, agences de repérage et de recrutement de main-d’œuvre immigrée, œuvres charitables, bureaux de placement). De même nous apercevons à contre-jour l’activité des organismes internationaux [11], au premier chef le Bureau international du travail (bit), qui se soucie très tôt de la protection des travailleuses migrantes. Enfin, nous remarquons également l’action des réseaux associatifs internationaux de la nébuleuse réformatrice [12] : entre la fin du xix e et le début du xx e siècle l’espace transnational de la protection des femmes et des enfants migrants se densifie très rapidement, comme le souligne Caroline Douki dans sa contribution.
8 Même lorsque nous restreignons ainsi l’analyse, nous ne pouvons qu’être frappés par la diversité des acteurs et des institutions que nous rencontrons. Les pages qui suivent évoquent des filières migratoires institutionnalisées, divers placeurs de migrants, des institutions patronales prenant en charge le recrutement et l’encadrement de travailleuses migrantes. Nous y croisons des associations caritatives spécialisées dans l’aide aux migrants, sexuellement définis (notamment les domestiques), et qui fonctionnent également comme des agences de recrutement, autant d’exemples de médiations formelles et informelles entre migrantes et marché du travail qui peuvent être multipliés à l’envi [13]. La variété des formes possibles est sans doute accentuée par la diversité chronologique et géographique des situations présentées dans le dossier que nous vous proposons et qui nous amènent de la fin du xix e siècle à nos jours. Entre migrantes et marché du travail se matérialisent ainsi, en filigrane, des parcours individuels, une cohorte d’acteurs, une collection de lieux et d’institutions qui créent des ponts entre travailleuses migrantes et marché du travail et dont certaines — en particulier celles issues du monde catholique — sont authentiquement et anciennement transnationales ou du moins capables, telle la Ligue belge des familles nombreuses, de nouer des alliances efficaces par-delà les frontières.
9 Leur diversité est d’abord liée à l’identité des acteurs animant ces institutions, ce qui souvent explique aussi que les fonctions qui leur sont assignées diffèrent en partie de l’une à l’autre. Les préoccupations morales sont ainsi profondément mêlées aux logiques économiques dans la mise en place de certaines institutions qui visent d’abord à encadrer ou à protéger les jeunes femmes migrantes. Ce sont les discours inquiets de la presse luxembourgeoise — rapportés par Christine Muller et ressemblant à bien d’autres, produits au sein de sociétés qu’affecte une émigration féminine massive [14] — qui, mettant l’accent sur les dangers de l’émigration tels que définis au sein de la société du pays de départ, suscitent en réponse la création d’organismes d’accueil et d’assistance d’inspiration religieuse et d’institutions plus ou moins liées aux représentations diplomatiques. Lorsqu’elles émanent des sociétés du pays de départ ou sont fondées au lieu d’arrivée grâce à des financements provenant de celui-ci, ces institutions ont fréquemment aussi pour fonction de maintenir les liens avec les lieux d’origine.
10 Le plus souvent elles finissent par devenir également des intermédiaires avec les employeurs, voire par assurer la formation des migrantes. Comme le souligne Vera Hajtó en étudiant le cas hongrois, les associations exercent à titre gracieux le rôle de lieux d’échanges et de rencontres entre employeurs en quête de domestiques moralement fiables et jeunes femmes cherchant à se placer dans une famille convenable, cependant qu’au travers du réseau associatif catholique ces associations “ethniques” permettaient également à leurs membres de varier leurs possibilités d’emploi et leurs trajets migratoires, en répondant à une demande internationale, provenant notamment de Paris ou de Bruxelles. Les grandes réunions conviviales organisées par les associations une fois par an, où patrons et domestiques se rencontrent en dehors du cadre de la maison, couronnent les activités de l’association et leur déroulement symbolise l’alliance de l’État hongrois, de l’Église catholique et des employeurs, tous soucieux que les migrantes respectent leurs allégeances nationales et religieuses et les normes de genre qui, à la fois, permettent et justifient — ou du moins excusent — leur emploi. Se matérialise ainsi une configuration que nous retrouvons dans bien d’autres contextes dans le cas de migrations domestiques féminines [15].
11 Les acteurs économiques obéissent principalement à d’autres logiques [16]. Placeurs et employeurs sont soucieux surtout de leurs gains et n’hésitent pas à faire payer aux migrantes le prix de leurs services. Les employeurs ne se privent pas de déduire la commission du placeur du premier salaire de leur domestique ; de même, frais de voyage, logement et entretien dans les internats sont pour partie payés par les migrantes (voir les contributions de Christine Muller, Linda Guerry et Caroline Douki), qui sont nombreuses pourtant à en passer par leurs exigences.
12 Ainsi, pour les domestiques luxembourgeoises employées à Paris, le recours à l’un des nombreux bureaux de placement — municipaux, mais surtout privés, autorisés par la municipalité ou totalement informels — était le moyen le plus fréquemment employé par celles qui souhaitaient trouver un emploi, et les migrantes étaient peut-être plus nombreuses encore à trouver un emploi par ce moyen qu’en recourant aux réseaux familiaux [17].
13 Parmi les placeurs, plus ou moins honnêtes, des migrants occupaient une place de choix. Logeurs, boutiquiers ou cafetiers immigrés devenaient parfois des spécialistes de la médiation facilitant ainsi l’accès des primo-arrivants au marché du travail. Les réseaux informels, dans certains cas, se sont institutionnalisés, les commissions versées pouvant devenir un revenu, logique que décrit Francesca Sirna dans le cas de l’immigration italienne à Marseille dans l’après-Deuxième Guerre mondiale.
14 Certains individus se transforment en agences de placement “ethniques”, mais cela ne les empêche pas — c’est le cas de la placeuse de domestiques décrit par Francesca Sirna — de se situer aux marges du marché du travail, où “clandestinité” des migrants et travail non déclaré se côtoient sans nécessairement se superposer. Notamment, dans les cas des Italiennes ici décrites, qu’elles soient du Nord ou du Sud, sans que la question des “papiers” se pose avec une particulière acuité, le travail féminin est systématiquement non déclaré. Ces exemples, issus de recherches éminemment qualitatives, ouvrent toute une série de questions relatives aux aspects méconnus de la surexploitation des femmes immigrées hors des usines, dont les conséquences sont lourdes par les coûts sociaux à long terme qu’elle implique. Le travail féminin non déclaré apparaît comme une modalité d’intégration genrée dont l’articulation avec le statut administratif des migrantes reste à explorer.
15 Malgré leur diversité, ces institutions ont en commun de devoir s’articuler à une institution sociale incontournable — la famille — structurant les parcours migratoires en amont et en aval. La première question qui se pose est alors de comprendre les formes de cette articulation avec les attentes, les stratégies, les relations de la famille mobilisées via l’activation de réseaux sociaux transnationaux. Toutes les contributions y font référence et mettent en évidence l’utilisation simultanée par les migrants de ressources familiales et institutionnelles émanant aussi bien de la société civile du pays de départ que de celle du pays d’arrivée. Cette complémentarité des ressources familiales et extrafamiliales représente un élément crucial, essentiel dans le développement des mécanismes migratoires, mais demeure malgré tout très peu explorée par l’historiographie, y compris récente.
16 Les réseaux sociaux personnels ont eu la part belle dans les études jusqu’à présent, et leur articulation avec la famille via l’analyse des liens parentaux a été largement explorée [18]. L’importance accordée aux structures informelles de relation a ainsi porté à sous-évaluer les institutions migratoires à la charnière entre individus et marché du travail. Si nous détectons ici des cas de formalisation des tâches au sein des filières migratoires (grâce au rôle stratégique de certains migrants), le plus souvent réseaux personnels et réseaux migratoires formalisés ne sont pas forcément superposables. Ils appartiennent dans certaines situations au même univers, mais il faut faire attention à ne pas les confondre et à donner la place qu’elles ont effectivement occupée aux instances de médiation avec le marché du travail extérieures à la sphère des relations familiales ou même personnelles.
17 La question est d’autant plus importante que c’est de la capacité de ces institutions à s’ajuster aux besoins de la population qu’elles entendent ou prétendent servir que dépend le succès de leur action et, pour certaines, leur capacité à protéger les femmes de ce qu’elles définissent comme les dangers de la migration. C’est le cas pour les associations internationales de protection des femmes qui jouent un rôle de plus en plus visible dans la deuxième moitié du xix e siècle. À celles-ci s’ajoutent les associations et les organismes charitables issus de la société civile au niveau local ainsi que les organismes mis en place par l’Église catholique dès la fin du xix e siècle qui entendent former, placer et garder les migrantes [19]. Nouvelles figures, spécialisées, de la médiation entre migrantes et marché du travail, elles sont souvent très visibles dans les médias de l’époque, mais l’efficacité de leur action ne va pas cependant de soi. Comme le souligne Caroline Douki pour le cas des migrantes italiennes, la multiplication de référents crée une situation de concurrence, qui ne débouche pas forcément sur des formes institutionnelles permettant la protection durable de la santé des travailleuses ou l’amélioration des conditions de travail ou de vie des jeunes migrantes dont ces associations sont censées suivre le destin. Une telle configuration là encore n’est pas unique et découle du fait que tant la définition des normes de la féminité que les allégeances des migrantes constituent un enjeu pour des acteurs nombreux et parfois antagonistes [20], qui tendent à faire des femmes « des symboles de l’identité nationale [...] en même temps que les gardiennes des frontières nationales ethniques et raciales » [21].
18 Dans le cas des domestiques hongroises immigrées à Bruxelles dans la première moitié du xx e siècle analysé par Vera Hajtó, c’est la conjonction des intérêts de multiples acteurs qui permet la naissance d’une forme institutionnelle pérenne et appréciée de nombre de migrantes. Le Cercle Sainte-Marguerite, une association créée en 1936 afin de rassembler les domestiques hongroises, représente à la fois un lieu de sociabilité, le moyen pour les migrantes d’élaborer collectivement des normes de conduites adaptées à leur situation et un point de repère pour les employeurs à la recherche de garanties sur la moralité de leurs employées de maison. Mais l’association est aussi l’expression de la volonté de préserver l’identité nationale de “ses” migrantes de la part d’un gouvernement hongrois nationaliste, qui n’hésite pas à payer les assistantes sociales chargées de l’accueil et de l’aide aux migrantes.
19 À la charnière entre public et privé, le fonctionnement de ces institutions s’adressant explicitement à des populations féminines permet de percevoir la volonté de contrôler la sexualité des migrantes que partagent nombre d’acteurs appartenant à la société du pays d’accueil, ou bien émanant du pays d’origine. Dans le cas du Cercle Sainte-Marguerite, la concurrence entre les diverses instances censées protéger les migrantes se fait coopération, et les migrantes y trouvent à leur tour leur compte.
20 Demeurent cependant peu visibles les migrantes les plus rétives à l’embrigadement national-religieux. Les résistances, qui se matérialisent par des formes spontanées d’auto-organisation, sont moins documentées, bien que nous en percevions quelques échos dans le travail consacré aux domestiques luxembourgeoises travaillant à Paris étudiées par Christine Muller.
21 Ces résistances sont plus marquées lorsque l’encadrement de la main-d’œuvre s’accompagne du contrôle du logement. Plus contraignants que les associations caritatives ou de secours mutuels, les internats étudiés par Caroline Douki sont l’expression, d’une part, d’une gestion paternaliste visant à stabiliser et à encadrer la main-d’œuvre immigrée et, d’autre part, des actions de protection “à distance” mises en place par les communautés villageoises du pays d’origine et par l’État italien. Volonté des acteurs de veiller à leurs intérêts économiques et vigilance morale se superposent dans l’organisation de la vie en dehors du travail, typique de certaines activités industrielles, notamment dans le textile, dont la main-d’œuvre est pour certaines tâches majoritairement composée de jeunes femmes migrantes, le plus souvent célibataires.
22 De même que nous percevons peu les formes de résistance à l’encadrement proposé, il est également difficile de rendre compte, à la lumière des études rassemblées dans le présent dossier, de la distribution dans le temps et l’espace — et aussi selon les groupes — des différentes formes institutionnelles que nous rencontrons. Si l’idée, parfois avancée, que le développement d’institutions spécialisées dans le placement sur le marché du travail des migrants — et plus particulièrement des migrantes — est chose nouvelle ne résiste guère à l’analyse, il n’en demeure pas moins que la période contemporaine possède des traits propres — en particulier la forte tendance à la criminalisation de ces activités, qui n’épargne pas toujours les associations d’aide aux migrants — et que selon le lieu, le moment, la population étudiée, nous rencontrons plus ou moins fréquemment tel ou tel type d’institution. Il ne semble pas possible cependant de faire plus pour organiser cette diversité que mettre en évidence quelques associations rencontrées fréquemment ou mettre en lumière l’importance de quelques facteurs.
23 Ce que les études rassemblées ici nous permettent ainsi d’observer est que le développement des institutions à but économique (agents patronaux ou bureaux de placement) s’opère à des moments particuliers, d’extrêmement faible — ou inversement de très forte — réglementation des flux migratoires et du marché du travail, tout particulièrement dans le cas de l’émigration féminine. En même temps et parallèlement fleurissent des institutions d’entraide ou d’assistance dont l’impact sur les conditions de travail ne va pas forcément de soi, mais qui créent indéniablement une configuration institutionnelle complexe, fournissant une source alternative et complémentaire de soutien aux traditionnels réseaux familiaux, sans forcément les remplacer. De même, quoique la règle souffre des exceptions, la grande industrie semble encline à organiser ses propres services de recrutement (Linda Guerry nous en donne des exemples pour Marseille), alors que le travail domestique permet depuis longtemps aux intermédiaires privés de prospérer et aux associations catholiques de fleurir. Les organisations catholiques sont ainsi très présentes auprès des jeunes migrantes catholiques entrant en condition — qui longtemps en Europe de l’Ouest constituent la très grande majorité des migrantes — qu’elles travaillent à Paris ou en Belgique, qu’elles viennent du Luxembourg ou de la Hongrie, et un même constat pourrait être fait dans bien d’autres contextes [22].
24 L’étude menée par Francesca Sirna et les figures de médiatrice qu’elle nous donne à voir conduisent à une autre question, ouverte elle aussi : celle de la place des femmes, et particulièrement des migrantes, au sein des différentes instances de médiation. Là encore les situations observées sont extrêmement diverses et sont fonction, en partie, des ressources et des compétences détenues par les migrantes, dont certaines font objet d’un contrôle patronal aussi bien que masculin (voir les contributions de Linda Guerry et de Caroline Douki), et dont d’autres entrent en rapport avec des institutions spécifiquement destinées à des femmes et tenues par des femmes. C’est souvent le cas des institutions religieuses spécialisées dans la protection des femmes migrantes, fréquemment confiées à des religieuses, telles les sœurs de sainte Zite. D’autres encore participent à l’activité de réseaux plus ou moins informels tels ceux qui amènent les jeunes Luxembourgeoises à Paris et qui sont souvent des réseaux féminins, comparables par leur fonctionnement à bien d’autres réseaux facilitant l’emploi de domestiques migrantes, tels ceux mis en place par les domestiques irlandaises tentant l’aventure américaine au xix e siècle et qui permettaient à des « femmes de faire venir d’autres femmes, leurs sœurs, leurs nièces, leurs cousines » [23].
25 Des travaux récents qui prêtent attention aux médiations permettant des migrations féminines autonomes font de la participation des migrantes aux institutions s’occupant de leur placement sur le marché du travail, voire du contrôle de celles-ci par celles-là, la condition d’une autonomie professionnelle se traduisant dans la sphère familiale par une capacité de négociation accrue [24]. Si nous ne pouvons guère le vérifier ici, ces enquêtes attirent à bon droit l’attention sur le fait que le pouvoir au sein des institutions que nous étudions est inégalement partagé et que la part qu’y prennent les migrantes et les migrants en détermine en partie le fonctionnement. Dans la mesure où cela contribue à déterminer les occasions offertes aux migrants, les contraintes qui pèsent sur eux, les ressources auxquelles ils peuvent accéder et la distribution de celles-ci selon le genre. Que les institutions assurant le placement soient ou non porteuses de normes de genre explicites, elles contribuent à la production du genre des migrantes, de même d’ailleurs qu’à la masculinisation des migrants dont il faut souhaiter que l’étude soit un jour entreprise.