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Les athlètes d’Outre-Mer dans le journal L’Équipe (1946-1968)

Pages 97 à 120

Citer cet article


  • Érard, C.
  • et Bretin, K.
(2007). Les athlètes d’Outre-Mer dans le journal L’Équipe (1946-1968) Migrations Société, 110(2), 97-120. https://doi.org/10.3917/migra.110.0097.

  • Érard, Carine.
  • et al.
« Les athlètes d’Outre-Mer dans le journal L’Équipe (1946-1968) ». Migrations Société, 2007/2 N° 110, 2007. p.97-120. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-migrations-societe-2007-2-page-97?lang=fr.

  • ÉRARD, Carine
  • et BRETIN, Karen,
2007. Les athlètes d’Outre-Mer dans le journal L’Équipe (1946-1968) Migrations Société, 2007/2 N° 110, p.97-120. DOI : 10.3917/migra.110.0097. URL : https://shs.cairn.info/revue-migrations-societe-2007-2-page-97?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/migra.110.0097


Notes

  • [*]
    Maître de conférences, Université de Bourgogne, Faculté des Sciences du sport de Dijon, Laboratoire ISOS-SPMS (Interactions sociales et organisation sportive-Sociopsychologie et management du sport) EA 3985, docteure en socio-histoire du sport. Ses travaux portent sur les élites du champ sportif (au travers d’approches biographiques essentiellement).
  • [**]
    Enseignante contractuelle à l’Université de Bourgogne, Faculté des Sciences du sport de Dijon, chercheur associé au laboratoire ISOS-SPMS (Interactions sociales et organisation sportive-Socio-psychologie et management du sport) EA 3985, docteure en histoire contemporaine. Ses travaux portent sur les organisations sportives affinitaires, et plus généralement sur les pratiques sportives populaires.
  • [1]
    Cf. BLANCHARD, Pascal ; BANCEL, Nicolas, “L’intégration par le sport ? Quelques réflexions autour d’une utopie”, Migrance, n° 22, 2e trimestre 2003, dossier “Sport et immigration : parcours individuels, histoires collectives”, pp. 50-59 (voir p. 57).
  • [2]
    L’expression “outre-mer” est ici employée dans un sens qui est souvent celui du sens commun. Elle ne renvoie pas à l’ensemble des territoires que possède la France (au cours de l’histoire) en dehors de la métropole, mais désigne uniquement la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane française et La Réunion (départements d’outre-mer depuis 1946, récemment devenus départements et régions d’outre-mer), ainsi que la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française et Wallis-et-Futuna (anciens territoires d’outre-mer devenus pays d’outre-mer et collectivité d’outre-mer), Mayotte (ancienne collectivité territoriale devenue collectivité d’outre-mer) et enfin des États : République dominicaine, Haïti et Madagascar, anciennes possessions françaises.
  • [3]
    Cf. DUMONT, Jacques, “L’athlétisme, une spécialité antillaise ? Approche socio-historique d’une attribution”, in : ROGER, Anne (sous la direction de), Regards croisés sur l’athlétisme, Montpellier : AFRAPS, 2005, pp. 307-316 (voir p. 307).
  • [4]
    GUILLEBAUD, Jean-Claude, Confettis de l’Empire, Paris : Éd. du Seuil, 1976, 318 p.
  • [5]
    À défaut d’être unanimement hostile, la majeure partie des commentaires relatifs à la présence et à la réussite des coureurs marocains et algériens en France dans les années 50 définit cette situation comme posant problème. La façon de rendre acceptables ces victoires consiste alors à disqualifier les succès de ces athlètes d’origine nord-africaine en les imputant à des qualités “naturelles”, supposées supérieures. Ainsi, les commentateurs semblent s’accorder dans une rhétorique stéréotypée qui mêle une lecture racialisée de la performance à l’invocation d’invariants anthropomorphiques pour justifier la supériorité de ces individus. Voir SCHOTTÉ, Manuel ; ÉRARD, Carine, “Retour sur une ‘contribution’ coloniale. Le succès des coureurs nord-africains dans l’athlétisme français des années 1950”, Loisir et Société, n° 29-2, automne 2006. Voir aussi SCHOTTÉ, Manuel, “Réussite sportive et idéologie du don. Les déterminants sociaux de la ‘domination’ des coureurs marocains dans l’athlétisme français”, STAPS, Sciences et techniques des activités physiques et sportives , n° 57, automne 2002, pp. 21-37.
  • [6]
    COQUERY-VIDROVITCH, Catherine, “Le postulat de la supériorité blanche et de l’infériorité noire”, in : FERRO, Marc (sous la direction de), Le livre noir du colonialisme XVIe-XXIe siècle : de l’extermination à la repentance, Paris : Éd. Robert Laffont, 2003, pp. 646-691.
  • [7]
    Les observations sont ici réduites aux sportifs masculins. Les femmes nées en dehors de la métropole investissent en effet l’élite athlétique française plus tardivement que les hommes, ce qui rend difficile la prise en compte d’athlètes masculins et féminins dans le cadre d’une seule étude. En outre, un tel choix facilite la comparaison avec les sportifs d’Afrique du Nord, qui sont presque exclusivement des hommes.
  • [8]
    Pour un repérage précis des athlètes métropolitains sur le territoire métropolitain entre 1945 et 1975 (à travers les lieux de naissance et d’excellence), se reporter à ÉRARD, Carine ; RAVENEL, Loïc, “La dynamique socio-spatiale d’une élite sportive : l’élite athlétique française de 1945 à 1975”, Sport History Review, vol. 36, n° 1, May 2005, pp. 44-61.
  • [9]
    Le site de la Fédération française d’athlétisme (http://www.athle.org) met à disposition des données biographiques sur chaque athlète sélectionné au moins une fois en équipe de France : date et lieu de naissance, période de sélection (limitée par les années de première et dernière sélection en équipe de France), clubs successifs d’appartenance, discipline(s) pratiquée(s). À noter qu’entre 1945 et 2005, 1 694 femmes ont été sélectionnées au moins une fois en équipe de France d’athlétisme. Les auteures remercient par ailleurs Jean-François Raze (Laboratoire ISOS-SPMS, EA 3985) pour son aide à la collecte d’informations sur le site de la Fédération.
  • [10]
    Maroc, Algérie, Tunisie.
  • [11]
    Comme nous l’avons suggéré, cette catégorie recouvre les athlètes originaires des territoires suivants : Guadeloupe, Martinique, Guyane française, République dominicaine, Haïti, Madagascar, Réunion, Mayotte, Nouvelle-Calédonie, Polynésie française, Wallis-et-Futuna.
  • [12]
    Colonies françaises d’Afrique autres que les pays du Maghreb.
  • [13]
    Pays d’Europe (au sens géographique) autres que la France.
  • [14]
    Cette catégorie ne rassemble qu’une poignée d’athlètes nés aux États-Unis, au Canada, au Vietnam et en Éthiopie.
  • [15]
    La croissance est régulière, mis à part un “pic” de représentation des athlètes non métropolitains en 1955 (18,5 %) et une valeur légèrement inférieure à la tendance générale en 1965 (6,8 %). Voir graphique 1 : Les sportifs non métropolitains dans l’élite athlétique (1945-2005).
  • [16]
    Les pourcentages présentés sont calculés sur la base de l’ensemble des athlètes constituant l’élite, et pas seulement par rapport à l’ensemble des athlètes dont l’origine est connue. Il est donc permis de croire que les valeurs données sont légèrement sous-estimées, ce qui perturbe — peu toutefois — l’appréciation des écarts qui s’établissent entre les différentes catégories.
  • [17]
    À noter que l’effectif total de l’équipe de France au cours de la période est en moyenne de 150 athlètes chaque année. Au-delà de la valeur moyenne, après une phase de croissance qui caractérise la période 1945-1960, ces effectifs se stabilisent au cours de la période 1960-2005. Chaque année, 160 athlètes obtiennent alors au moins une sélection nationale en moyenne.
  • [18]
    Voir graphique 2 : Les sportifs “maghrébins”, “africains” et d’“outre-mer” dans l’élite athlétique (1945-2005).
  • [19]
    « Lors de la finale du 100 m de ces Jeux de Mexico, les huit concurrents sont des hommes de couleur, et si jusqu’aux années 60, la plupart des champions de sprint étaient “Blancs”, aujourd’hui, les “Noirs” dominent les courses au niveau international », Jay COAKLEY et Jon ENTINE, cités in RASMUSSEN, Ricky ; ESGATE, Anthony ; TURNER, David, “On your marks, get stereotyped, go !”, Journal of Sport and Social Issues, vol. 29, n° 4, 2005, pp. 426-436. À noter que la croyance dans la supériorité blanche avait déjà été mise à mal par les performances du Noir américain Jesse Owens aux Jeux olympiques de Berlin en 1936. Voir JOBERT, Timothée, “‘Athlètes nés’ ! Histoire de l’idéologie du don à travers l’exemple des athlètes ‘noirs’”, in : ROGER, Anne (sous la direction de), Regards croisés sur l’athlétisme, Montpellier : AFRAPS, 2006, pp. 337-342 (voir p. 339).
  • [20]
    Comme la présence des sportifs “noirs” au meilleur niveau international.
  • [21]
    Des relevés d’informations effectués chaque année de 1946 à 1968 permettent de préciser les mouvements de population. De 1946 au milieu des années 50, la présence des athlètes originaires du Maghreb va croissant. En 1954, ils représentent 10,6 % des athlètes sélectionnés en équipe de France. Au cours de la même période, les athlètes originaires d’Afrique progressent également, mais dans une bien moindre mesure. Les Africains constituent alors de 5 % à 6 % au plus de l’élite. Les athlètes d’outre-mer affichent, enfin, au début de cette période, une présence limitée : ils ne représentent que de 2 % à 3 % de l’élite jusqu’en 1954. La seconde moitié des années 50 voit un recul des Maghrébins. Les athlètes africains, dont la présence s’étiole également, et les sportifs d’outre-mer, guère plus représentés que précédemment, ne compensent pas ce déficit. Au-delà, le taux de représentation des Maghrébins au sein de l’élite athlétique se stabilise aux environs de 3 %, tandis que les Africains disparaissent totalement au-delà de 1962. Le poids des athlètes d’outre-mer augmente à partir de 1964, constituant 5,2 % de l’élite athlétique en 1968. Si leur représentation reste à cette date inférieure à celle des Maghrébins au moment de leur apogée, elle permet néanmoins une nouvelle augmentation de la présence des sportifs non métropolitains au sein de l’équipe de France. Voir le graphique 3 : Les sportifs non métropolitains dans l’élite athlétique (1946-1968), et le graphique 4 : Les sportifs “maghrébins”, “africains” et d’“outre-mer” dans l’élite athlétique (1946-1968).
  • [22]
    Le terme “dessin” renvoie à la fois aux dessins humoristiques, assez légers et positifs, et aux caricatures, plus polémiques, qui stigmatisent le plus souvent les situations ou les personnes. Se reporter à DUPRAT, Annie ; DUPUY, Pascal, “La caricature entre subversion et réaction”, Cahiers d’Histoire, n° 75, 2e trimestre 1999, pp. 3-8 (voir p. 4).
  • [23]
    Les articles publiés en amont et en aval des championnats, visant le plus souvent à annoncer la manifestation et à en effectuer le bilan, sont intégrés au corpus, en plus naturellement des textes publiés durant la compétition.
  • [24]
    Les championnats ont lieu à Paris ou en région parisienne, en juillet ou en août, pendant deux jours complets (samedi et dimanche).
  • [25]
    54 articles en 1947, pas moins de 76 en 1963 et seulement 16 en 1949.
  • [26]
    La mention (et la répétition de la mention) du nom d’un athlète dans les titres des articles de presse est donc toujours considérée comme un indicateur possible de sa plus ou moins bonne visibilité.
  • [27]
    À noter que les athlètes d’outre-mer représentent environ 5,5 % des sportifs dont les noms sont cités au moins une fois dans les titres des articles, soit un pourcentage légèrement plus élevé que celui traduisant leur représentation au sein de l’élite athlétique au cours de la période étudiée.
  • [28]
    Un athlète né au Vietnam, seul dans sa catégorie d’origine, a été retiré du corpus. Le traitement statistique de la base, en effet, ne peut s’effectuer si l’un des groupes est réduit à un seul sujet.
  • [29]
    Un test ANOVA non paramétrique confirme l’absence d’effet groupe : les ratios de citations des athlètes d’outre-mer, maghrébins, africains et européens, soit leur degré de représentation dans le journal L’Équipe, ne sont pas significativement différents entre eux : p = 0,500 ; Chi-deux = 2,38.
  • [30]
    Test non paramétrique appliqué à des variables indépendantes.
  • [31]
    p = 0,041 ; Z = 2,05.
  • [32]
    Voir graphique 5, Test U de Mann-Whitney, comparaison des groupes “métropole” et “hors métropole” par rapport à la variable “ratio de citations”.
  • [33]
    VIET, Vincent, Histoire des Français venus d’ailleurs de 1850 à nos jours, Paris : Éd. Perrin, 2004, 371 p.
  • [34]
    Jacques Dumont observe que la participation des Antillais aux compétitions est envisagée quand les réservoirs d’athlètes africains disparaissent. Avec la fin officielle de la colonisation, les regards et l’attention se tournent brutalement vers les Antilles forgeant une vision pragmatique qui conduit à faire des territoires coloniaux un lieu de prospection et de détection des futurs sportifs de haut niveau susceptibles de défendre les couleurs françaises. Voir DUMONT, Jacques, “L’athlétisme, une spécialité antillaise ?”, art. cité, p. 315.
  • [35]
    Ibidem, p. 307.
  • [36]
    En France, à la même époque, le traitement par la presse sportive des athlètes d’origine nord-africaine est relativement stigmatisant. Se reporter à SCHOTTÉ, Manuel ; ÉRARD, Carine, “Retour sur une ‘contribution’ coloniale. Le succès des coureurs nord-africains dans l’athlétisme français des années 1950”, art. cité. Aux États-Unis par ailleurs, l’examen de la presse et des sources électroniques portant sur les courses de longue distance chez les hommes entre 1970 et 2006 montre que ces courses sont présentées comme un « espace blanc » menacé par la domination des Africains sur les compétitions internationales et par le manque de succès des Américains “blancs” des États-Unis. Une des formes de réaction critique face à ces menaces perçues a par ailleurs consisté en une focalisation des médias sur les grands espoirs “blancs”. Voir WALTON, Theresa ; BUTRYN, Ted, “Policing the race : American men’s distance running and the crisis of whiteness”, Sociology of Sport Journal, n° 23, 2006, pp. 1-28. Aujourd’hui encore, aux États-Unis, l’analyse de la couverture médiatique télévisuelle des Jeux olympiques de Sydney montre que les Américains “blancs” continuent d’être plus souvent mentionnés et que leurs portraits sont plus positifs. Se reporter à BILLINGS, Andrew ; EASTMAN, Susan, “Selective representation of gender, ethnicity and nationality in American tele-vision coverage of the 2000 summer Olympics”, International Review for Sociology of Sport, vol. 37, n° 3-4, 2002, pp. 351-370.
  • [37]
    À noter sur ce sujet qu’une explication faisant référence aux disciplines de prédilection des athlètes d’outre-mer (sprint, sauts), sans doute plus médiatisées que d’autres, n’est pas satisfaisante. La fusion, au moment de l’application du test U de Mann-Whitney, des groupes “outre-mer”, “Maghreb”, “Afrique” et “Europe” conduit en effet à rassembler des athlètes dont les spécialités sont très diverses. En plus de répondre aux exigences de la statistique, cette opération permet de shunter un possible effet discipline.
  • [38]
    La période 1947-1961 correspond également aux années où Victor Sillon a été un athlète international, 54 fois sélectionné en équipe de France, principalement en saut à la perche.
  • [39]
    Il est cité de façon nominative dans la liste des sélectionnés pour les championnats de France (le 25 juillet 1947), puis présenté comme l’outsider de Georges Breitman (le 31 juillet de la même année), en deuxième position dans les pronostics de finalistes (le 2 août), avant de figurer dans l’encadré consacré aux « champions de France 1947 » (le 4 août).
  • [40]
    Pour une biographie plus détaillée de Victor Sillon, se reporter à ÉRARD, Carine, La production sociale de l’élite athlétique (1945-1972) : essai d’analyse prosopographique, thèse de doctorat en sciences du sport, Université Paris Sud XI, 2003, 618 p. (voir pp. 530-531).
  • [41]
    En 1952 et en 1953, alors que Victor Sillon est absent des compétitions suite à un accident de moto (L’Équipe du 25-6-1952), Le Quotidien Sportif le rend symboliquement présent. En 1952 il figure parmi les 20 athlètes ayant effectué les minima de sélection pour les Jeux olympiques (L’Équipe du 27-6-1952) et le titre indique que, de son lit d’hôpital, « le racingman nourrit l’espoir de pouvoir assister aux Jeux Olympiques » (L’Équipe du 2-7-1952). Trois jours plus tard, dans L’Équipe des 5 et 6-7-1952, Victor Sillon figure parmi les « quinze meilleurs dans tous les concours », en première position devant Ignace Heinrich (Racing Club de Strasbourg) et Georges Breitman (Paris Université Club). En 1953, de son lieu de cure, Victor Sillon formule des pronostics relatifs aux championnats de France auxquels il ne participe pas (L’Équipe des 18/19-7-1953).
  • [42]
    Année de son arrivée en équipe de France et de son évocation dans L’Équipe.
  • [43]
    L’Équipe du 4-8-1947.
  • [44]
    En effet, le quotidien fait régulièrement des commentaires acerbes au sujet des installations sportives choisies, de l’aménagement du programme des championnats ou encore des critères de sélection retenus par les dirigeants fédéraux.
  • [45]
    Jeu de mots, pour « ambition », L’Équipe du 7-8-1947.
  • [46]
    L’Équipe du 14-8-1947.
  • [47]
    « L’idéologie coloriste que nous dénommerons désormais par son appellation traditionnelle de “préjugé de couleur” est hiérarchisante », in : BONNIOL, Jean-Luc, “La couleur des hommes, principe d’organisation sociale. Le cas antillais”, Ethnologie Française, vol. 20, n° 4, 1990, pp. 410-417 (cf. p. 410). Voir aussi COQUERY-VIDROVITCH, Catherine, “Le postulat de la supériorité blanche et de l’infériorité noire”, in : FERRO, Marc (sous la direction de), Le livre noir du colonialisme, XVIe-XXIe siècles : de l’extermination à la repentance, Paris : Éd. Robert Laffont, 2003, pp. 646-685.
  • [48]
    Ce qui n’est pas le cas, par exemple, à la même époque du sauteur en hauteur sénégalais Thiam Papa Gallo, qui est qualifié de « sauteur de nature ». Voir L’Équipe du 27-7-1950.
  • [49]
    “Les champions de la Martinique en métropole”, L’Équipe des 14/15-7-1951.
  • [50]
    L’Équipe du 11-7-1951.
  • [51]
    “Les champions de la Martinique en métropole”, L’Équipe des 14/15-7-1951.
  • [52]
    La IVe République a voulu écarter la notion discriminante de colonisation en retenant celle, plus consensuelle, d’Union française ; ainsi, le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 précise que « la France forme avec les peuples d’outre-mer une union fondée sur l’égalité des droits et des devoirs, sans distinction de race ni de religion. L’Union française est composée de nations et de peuples qui mettent en commun ou coordonnent leurs ressources et leurs efforts pour développer leurs civilisations respectives, accroître leur bien-être et assurer leur sécurité ». L’article 60 de cette Constitution exposait par ailleurs sans ambiguïté que « l’Union française est formée d’une part de la République française qui comprend la France métropolitaine, les départements et territoires d’outre-mer, d’autre part les territoires et États associés ». Voir DOUMENGE, Jean-Pierre, L’outre-mer français, Paris : Éd. Armand Colin, 2000, 224 p. (cf. pp. 171-172).
  • [53]
    Avec l’évocation nominative des athlètes originaires ou domiciliés en Afrique-occidentale française, Algérie, Guadeloupe, Maroc, Martinique et Tunisie, en notifiant l’absence de l’Afrique-équatoriale française, de Madagascar, de La Réunion, de Saint-Pierre et Miquelon et de la Guyane. L’Équipe des 21/22-7-1951.
  • [54]
    L’Équipe du 24-7-1951.
  • [55]
    L’Équipe du 4-8-1954.
  • [56]
    L’Équipe du 6-8-1954.
  • [57]
    Cf. SCHOTTÉ, Manuel ; ÉRARD, Carine, “Retour sur une ‘contribution’ coloniale. Le succès des coureurs nord-africains dans l’athlétisme français des années 1950”, art. cité.
  • [58]
    L’Équipe du 6-8-1954.
  • [59]
    L’institution de la Martinique et de la Guadeloupe en départements d’outre-mer date du 9 mars 1946. Les quatre “vieilles” colonies (Guadeloupe, Guyane, Martinique, La Réunion) sont devenues départements d’outre-mer faisant « partie intégrante » de la France, avec les mêmes prérogatives administratives et politiques que les départements métropolitains. Voir DOUMENGE, Jean-Pierre, L’outre-mer français, op. cit., p. 9.
  • [60]
    L’Équipe du 22-7-1964.
  • [61]
    L’Équipe du 24-7-1964.
  • [62]
    “Les points chauds du championnat”, L’Équipe des 23/24-7-1966 ; PARIENTÉ, Robert, “Les honneurs à Bambuck, mais aussi à Duriez, Poirier, Sainte-Rose et d’Encausse”, L’Équipe des 23/24-7-1966 ; EDELSTEIN, Gérard, “Choix cornélien pour Bambuck : le 200 m ou le 4 x 100 m ?”, L’Équipe du 27-7-1966. De nombreux autres exemples auraient pu être pris.
  • [63]
    Cette même année, les « gazelles noires » avaient fait l’objet d’un encadré, en dehors de la période des championnats de France : “Sur les traces de Wilma Rudolph, voici les ‘Gazelles’ US”. Le commentaire suivant est inséré : « L’inégalable Wilma Rudolph a fait école. Et de nouvelles gazelles noires apparaissent au firmament du sprint américain ». L’Équipe du 30-7-1964.
  • [64]
    L’Équipe des 25/26-7-1964.
  • [65]
    L’Équipe du 22-7-1964.
  • [66]
    GARCIA, Henri ; “Le crépuscule des vieux”, L’Équipe du 26-7-1965.
  • [67]
    Ibidem.
  • [68]
    “Les grands favoris”, L’Équipe des 27/28-7-1968.
  • [69]
    À la même date, on signale que « l’athlétisme français a son Sainte-Rose féminin » en la personne de Ghislaine Barnay érigée en « gazelle noire du saut en hauteur français », in : BILLOUIN, Alain, “L’athlétisme français a son Sainte-Rose féminin”, L’Équipe du 2-5-1968.
  • [70]
    MAUPAS, René, “Sainte-Rose : ‘L’important ce n’est pas le record, mais la victoire’”, L’Équipe du 2-8-1967 ; DERO, “Je vous passe le témoin, les gars” (caricature), L’Équipe du 28-7-1967.
  • [71]
    MONTAIGNAC, Christian, “Bambuck : laissons faire le temps…”, L’Équipe du 8-5-1968.
  • [72]
    Cf. DERO, “Antilles grossissantes”, L’Équipe du 27-7-1965.
  • [73]
    En 1964, dans une caricature de Dero à propos de “Colombes, la piste aux étoiles”, les athlètes antillais ne sont pas encore représentés. Voir L’Équipe des 25/26-7-1964.
  • [74]
    DERO, “Antilles grossissantes”, L’Équipe du 27-7-1965.
  • [75]
    TORRET, Pierre, “Roger Bambuck : il espère avoir attiré l’attention sur la Guadeloupe”, L’Équipe du 27-7-1965.
  • [76]
    PARIENTÉ, Robert, “Samedi, un bel exploit de Sainte-Rose sous la pluie”, L’Équipe du 26-7-1965.
  • [77]
    PARIENTÉ, Robert, “De Colombes à Oslo, l’équipe de France privée de quatre champions de France pour les demi-finales de la Coupe d’Europe (21 et 22 août)”, L’Équipe du 27-7-1965.
  • [78]
    Cf. DERO, “Je vous passe le témoin, les gars” (caricature), L’Équipe du 28-7-1967.
  • [79]
    L’Équipe des 25/26-7-1964.
  • [80]
    Encadré “À vos marques”, titre : “Bambuck… des soucis”, L’Équipe du 20-7-1965.
  • [81]
    TORRET, Pierre, “Roger Bambuck : il espère avoir attiré l’attention sur la Guadeloupe”, L’Équipe du 27-7-1965.
  • [82]
    Ce type de discours n’est pas sans rappeler les discours (textes et images) de propagande coloniale à propos de la « mission civilisatrice » tenus par les institutions scolaires et extra-scolaires (scoutisme notamment) dans la période des années 30 aux années 60. Ceux-ci soutiennent que la France apporte aux colonies le progrès économique, social, scientifique et technique. Voir BANCEL, Nicolas ; DENIS, Daniel, “Éduquer : comment devient-on ‘homo imperialis’”, in : BLANCHARD, Pascal ; LEMAIRE, Sandrine, Culture impériale. Les colonies au cœur de la République, 1931-1961, Paris : Éd. Autrement, 2004, pp. 93-105 (cf. p. 94).
  • [83]
    J. J. S., “Sainte-Rose : ‘À l’année prochaine’”, L’Équipe du 31-7-1967.
  • [84]
    L’Équipe du 2-8-1967.
  • [85]
    Dans le cas des coureurs de fond d’origine nord-africaine au cours des années 50, le raisonnement est semblable puisque leur réussite est imputée à des dons “naturels”, mais le pouvoir de les révéler appartient aux colons, notamment à travers la mise en œuvre de programmes de prospection. Voir SCHOTTÉ, Manuel ; ÉRARD, Carine, “Retour sur une ‘contribution’ coloniale. Le succès des coureurs nord-africains dans l’athlétisme français des années 1950”, art. cité.
  • [86]
    Le même procédé rhétorique est mobilisé à propos de la « jeune “jolie martiniquaise” », Marlène Canguio, dont il est précisé qu’elle caresse « le rêve de sélection olympique depuis son arrivée en France [en France !] » et depuis qu’elle bénéficie des conseils des entraîneurs André Daniel et Maurice Étourneau. Voir BILLOUIN, Alain, “Ghislaine Barnay : beaucoup de classe… et quelques imperfections”, L’Équipe du 7-5-1968.

1 Depuis le début du XXe siècle, la France a toujours su faire appel aux athlètes coloniaux pour conquérir des médailles sportives et promouvoir sa politique d’assimilation [1]. L’arrivée en équipe de France d’athlétisme de sportifs d’outre-mer, au sens commun du terme [2], est habituellement située dans les années 60 [3]. Cette population de sportifs, en particulier, se distingue par ses performances au plus haut niveau national, voire international.

2 Pour autant, quel accueil réserve la presse sportive aux champions issus des « derniers confettis de l’Empire » [4] ? Quelques années plus tôt, en effet, les médias pardonnent difficilement aux sportifs d’Afrique du Nord, dont la réussite en courses de fond est éclatante, de renverser les hiérarchies coloniales [5] et de questionner la « supériorité blanche » en même temps que l’« infériorité noire » [6]. Les athlètes d’outre-mer sont-ils victimes d’un traitement comparable, c’est-à-dire disqualifiant ou discriminatoire ?

3 La présente contribution a pour ambition de caractériser la représentation des sportifs d’outre-mer dans les colonnes du journal L’Équipe, puis d’analyser les discours développés à leur sujet par le principal quotidien multisports français [7].

4 Notre texte s’organise en deux temps. Le premier, quantitatif, propose tout d’abord de repérer la population venue d’outre-mer au sein de l’élite athlétique française durant la seconde moitié du XXe siècle [8]. Il appréhende ensuite la visibilité de cette catégorie de sportifs dans L’Équipe. Le second temps consiste en une analyse qualitative des articles et dessins de presse consacrés à trois figures de l’athlétisme français originaires d’outre-mer : d’une part, Victor Sillon, qui atteint le plus haut niveau français entre 1947 et 1961 ; d’autre part, Roger Bambuck et Robert Sainte-Rose qui se distinguent à partir du milieu des années 60.

De l’élite nationale aux colonnes de L’Équipe : une analyse chiffrée de l’affirmation des athlètes d’outre-mer

5 Les analyses à suivre portent sur une population de sportifs qualifiée d’“élite française” en athlétisme. L’obtention d’une sélection en équipe nationale fait ici office de critère d’appartenance à cette élite.

6 Comme nous l’avons suggéré, l’étude quantitative comprend principalement deux versants. Le premier vise à définir l’origine des sportifs constituant l’élite athlétique française au cours de la période 1945-2005. Son objectif est de repérer la présence en équipe de France de groupes d’athlètes qui ne sont pas originaires de la métropole et, en particulier, de situer historiquement l’arrivée et l’installation progressive des athlètes d’outre-mer. Une telle démarche permet en outre de définir et de légitimer la période d’étude retenue pour la suite des enquêtes. Le second versant s’attache aux athlètes d’outre-mer en particulier et à une phase historique restreinte à la période 1946-1968. Il s’agit alors d’évaluer la représentation de ces sportifs dans la presse sportive française métropolitaine, et notamment dans le journal L’Équipe.

De 1945 à la fin des années 60, les sportifs d’outre-mer s’établissent en équipe de France d’athlétisme

7 L’étude des origines des athlètes composant l’équipe de France d’athlétisme de 1945 à 2005 est rendue possible par la constitution d’une base recensant les 2 003 athlètes masculins sélectionnés au moins une fois en équipe nationale au cours de cette période [9]. Cet inventaire intègre notamment la date et le lieu de naissance des sportifs ainsi que leur période de sélection. Les lieux de naissance sont reportés de manière à constituer six catégories d’origine : “Métropole”, “Maghreb” [10], “Outre-mer” [11], “Afrique” [12], “Europe” [13], “Autre” [14]. Il est important de noter que ces termes peuvent être abusifs. Il est impossible en effet de déterminer si un athlète né au Maghreb, par exemple, est issu de parents maghrébins et s’il vit effectivement, au moins durant son enfance et une partie de sa jeunesse, en dehors de la métropole. Néanmoins, en l’absence d’autres moyens d’investigation, les athlètes nés au Maghreb seront nommés ici les “Maghrébins”, tout en sachant qu’une marge d’erreur existe. Par ailleurs, il convient de préciser que l’origine de 532 athlètes sur les 2 003 considérés demeure inconnue.

8 La base de données ainsi constituée est d’abord traitée au moyen de sondages effectués tous les cinq ans de 1945 à 2005.

9 Un premier niveau de traitement, qui distingue les métropolitains des non-métropolitains, révèle une augmentation assez progressive de la présence des sportifs non métropolitains en équipe de France d’athlétisme [15] : de 6,8 % de l’ensemble en 1945 ils passent à 24,4 % [16] en 2005 [17].

10 Une seconde analyse permet de saisir plus finement l’origine de ces athlètes. Les sportifs d’outre-mer sont ainsi repérés et situés dans un ensemble de mouvements de population (phases d’arrivée/installation/ retrait des différents groupes). Globalement, seuls les sportifs d’outre-mer, les Maghrébins et dans une moindre mesure les Africains affichent (parmi les non-métropolitains) une présence assez significative [18]. Les athlètes rassemblés sous la rubrique “Outre-mer” représentent de 2 % à 4 % des effectifs de 1945 à 1965 (soit entre un et cinq athlètes). Leur poids au sein de l’équipe de France augmente rapidement à partir du milieu des années 60, puis de façon plus modérée pour atteindre 13,4 % en 1995 (soit une vingtaine d’athlètes). Les Maghrébins, par ailleurs, constituent de 5 % à 10 % de l’élite athlétique française au cours des années 50, puis leur influence décline durant les années 60 pour arriver à une présence très discrète au cours des années 70 et 80. Depuis le début des années 90, cette catégorie effectue toutefois un véritable retour : en 2005, les athlètes nés au Maroc, en Algérie ou en Tunisie constituent 11 % des sportifs sélectionnés en équipe de France. Les Africains, enfin, accèdent de façon irrégulière à l’élite athlétique et connaissent également, dans les années 60 notamment, des moments d’effacement complet. De manière générale, ces athlètes ne constituent jamais plus de 2 % à 3 % de l’effectif total de 1945 à 2005.

Graphique 1 : Les sportifs non métropolitains dans l’élite athlétique (1945-2005)

Description de l'image par IA : Graphique montrant l'évolution du nombre de sportifs non métropolitains dans l'élite athlétique de 1945 à 2005.

Graphique 1 : Les sportifs non métropolitains dans l’élite athlétique (1945-2005)

Source : graphique élaboré par les auteurs à partir de la base de données de la Fédération française d’athlétisme.

Graphique 2 : Les sportifs “maghrébins”, “africains” et d’“outre-mer” dans l’élite athlétique (1945-2005)

Description de l'image par IA : Graphique montrant le nombre de sportifs "maghrébins", "africains" et "d'outre-mer" dans l'élite athlétique de 1945 à 2005.

Graphique 2 : Les sportifs “maghrébins”, “africains” et d’“outre-mer” dans l’élite athlétique (1945-2005)

Source : graphique élaboré par les auteurs à partir de la base de données de la Fédération française d’athlétisme.

11 La seconde moitié du XXe siècle, parce qu’elle voit les débuts puis le renforcement de la présence des athlètes d’outre-mer en équipe de France d’athlétisme, se prête donc bien à une étude de la médiatisation et du regard porté par la presse sur ces sportifs. Le choix est toutefois effectué, pour une analyse de la presse sportive métropolitaine, de ne retenir que la période s’étendant de 1946 à 1968. Celle-ci débute avec une faible présence en équipe de France des athlètes originaires d’outre-mer et s’achève au moment où cette population est plus solidement installée au sein de l’élite athlétique, juste avant que ne soit consacrée la domination des athlètes “noirs” sur le plan international lors des Jeux olympiques de Mexico [19]. Une telle analyse offre donc la possibilité de saisir les premières réactions des journalistes métropolitains concernant les athlètes d’outre-mer, et non les discours diffusés lorsque la présence de ces sportifs au sein de l’équipe de France d’athlétisme se banalise [20]. En outre, la période 1946-1968 constitue une étape charnière : l’installation progressive des sportifs d’outre-mer est associée, dans un mouvement en forme de passation de témoin, au recul des sportifs du Maghreb et des autres pays d’Afrique [21].

Graphique 3 : Les sportifs non métropolitains dans l’élite athlétique (1946-1968)

Description de l'image par IA : Graphique 3 : Sportifs non métropolitains (1946-1968)

Graphique 3 : Les sportifs non métropolitains dans l’élite athlétique (1946-1968)

Source : graphique élaboré par les auteurs à partir de la base de données de la Fédération française d’athlétisme.

Graphique 4 : Les sportifs “maghrébins”, “africains” et d’“outre-mer” dans l’élite athlétique (1946-1968)

Description de l'image par IA : Graphique montrant le nombre de sportifs "maghrébins", "africains" et "d'outre-mer" dans l'élite athlétique de 1946 à 1968.

Graphique 4 : Les sportifs “maghrébins”, “africains” et d’“outre-mer” dans l’élite athlétique (1946-1968)

Source : graphique élaboré par les auteurs à partir de la base de données de la Fédération française d’athlétisme.

Les athlètes d’outre-mer dans L’Équipe : une indiscutable visibilité

12 Le corpus d’articles de presse constitué pour ce second temps de l’enquête rassemble l’intégralité des textes et illustrations publiés chaque année dans L’Équipe à propos des championnats de France d’athlétisme, soit 850 textes et 340 illustrations (photographies, dessins [22]) pour l’ensemble de la période 1946-1968 [23]. Un volume d’archives relativement conséquent est en effet indispensable pour assurer la fiabilité des résultats obtenus dans le cadre d’un traitement de type quantitatif. Le corpus présente en outre l’avantage d’une véritable continuité dans le recueil des informations, dans la mesure où les championnats de France sont organisés chaque année, sans interruption, de 1946 à 1968 [24]. Enfin, le choix de cette compétition se justifie par le fait qu’elle représente la réunion incontournable, tant pour la presse que pour les sportifs de l’élite athlétique française. Elle consacre le champion de France et constitue un outil de sélection des membres de l’équipe de France.

13 Le nombre total d’articles consacrés à chaque édition des championnats de France d’athlétisme, en dépit de variations assez importantes d’une année sur l’autre [25], ne présente pas d’évolution significative sur l’ensemble de la période. En moyenne, 37 textes sont publiés à l’occasion de cette compétition. En revanche, de 1946 à 1968, la couverture médiatique des championnats de France d’athlétisme s’enrichit d’illustrations.

14 À partir de 1962, L’Équipe consacre à cet événement une trentaine d’illustrations en moyenne chaque année, contre quelques-unes seulement au cours de la première partie de la période. À ce sujet, il convient toutefois de préciser que si la prise en compte des photographies et des dessins est possible dans le cadre de l’analyse qualitative, elle se révèle peu pertinente sur le plan quantitatif. Le nombre total d’illustrations consacrées aux sportifs d’outre-mer est réduit, mais une telle observation n’a que peu de valeur puisque la présence des illustrations, quelles qu’elles soient, est elle-même toute relative au cours de la période. Par ailleurs, la faible quantité de photographies et de dessins faisant référence aux athlètes d’outre-mer interdit toute tentative de description des évolutions de 1946 à 1968.

15 L’inventaire des textes de L’Équipe mentionnant les territoires d’outre-mer ou les athlètes qui y sont nés (même sans référence explicite à leurs origines) révèle que leur proportion, au regard de l’ensemble, est de 32 %. Sur l’ensemble de la période (à l’exclusion de l’année 1963, exceptionnellement pauvre en la matière), ce pourcentage n’est jamais inférieur à 9 %, et il atteint à plusieurs reprises des valeurs assez élevées : 40,5 % en 1951, 43,8 % en 1957 et même 72 % et 62,7 % respectivement en 1965 et en 1967. De tels résultats suffisent à écarter l’hypothèse, au demeurant peu vraisemblable, d’une totale invisibilité des athlètes d’outre-mer. En revanche, la seule mention du nom d’un sportif (qui peut intervenir en début comme en fin de texte, en titre comme dans une liste de résultats) ne permet pas de définir le degré d’attention qui lui est accordé.

16 Pour cette raison, un recensement des références faites à l’outre-mer dans les titres des articles est effectué. Celui-ci indique que les athlètes (ou, plus rarement, les territoires d’outre-mer) sont évoqués dans 7,6 % des titres des articles du corpus. Toutefois, le calcul du pourcentage de titres mentionnant l’outre-mer chaque année signale une rupture assez nette au début des années 60. De 1946 à 1963, 4 % des titres d’articles en moyenne évoquent l’outre-mer, contre 20,4 % pour la période 1964-1968. Un deuxième type de traitement permet donc d’appréhender plus justement le degré de visibilité des athlètes et éclaire les changements intervenant au cours des années 60.

17 L’observation d’un nombre assez élevé de titres d’articles citant les athlètes d’outre-mer encourage la mise en place d’une dernière démarche d’analyse qui consiste à comparer, sur des bases statistiques, le degré de visibilité des sportifs originaires d’outre-mer et celui des métropolitains. Pour ce faire, une liste de l’ensemble des athlètes cités au moins une fois dans les titres des articles du corpus est établie, en stipulant pour chaque individu (dont le lieu de naissance est connu) son origine et le nombre de citations qui lui est propre [26]. Ce chiffre, divisé par le nombre d’années où le sportif en question évolue en équipe de France, donne une nouvelle variable, dite “ratio de citations”. Cette variable permet de comparer la “présence” de différents groupes d’athlètes (classés par catégorie d’origine) dans les titres de L’Équipe indépendamment de leur longévité. Sur les 176 athlètes ainsi référencés, 141 sont nés en métropole, 12 outre-mer [27], 11 au Maghreb, neuf dans d’autres pays d’Afrique et trois en Europe [28]. Il s’agit alors de comparer le ratio de citations du groupe des athlètes d’outre-mer et celui du groupe des athlètes métropolitains. Or, la mise en place d’un test statistique opposant des échantillons dont les effectifs sont aussi déséquilibrés (12 individus d’un côté, 141 de l’autre) n’est pas recommandée. La solution qui s’impose est, après avoir comparé entre elles les catégories “Outre-mer”, “Afrique”, “Maghreb” et “Europe”, et après avoir vérifié l’absence d’effet de la variable “groupe” par rapport à la variable “ratio de citations” [29], de réunir les quatre échantillons. L’analyse statistique, désormais réalisable, met donc en relation un groupe “hors métropole” dont l’effectif est de 35 athlètes et un groupe “métropole” dont l’effectif est de 141 personnes.

18 L’application du test U de Mann-Whitney [30] démontre alors une différence significative [31], et par là un effet origine : les sportifs nés en dehors de la métropole (et par conséquent, selon un raisonnement autorisé par la statistique, les athlètes d’outre-mer) sont plus cités que les métropolitains dans les titres des articles du corpus [32]. En d’autres termes, les sportifs d’outre-mer faisant partie de l’élite athlétique française jouissent d’une meilleure visibilité dans le journal L’Équipe que les métropolitains.

Graphique 5 : Test U de Mann-Whitney, comparaison des groupes “métropole” et “hors métropole” par rapport à la variable “ratio de citations”

Description de l'image par IA : Graphique montrant le ratio de citations entre les groupes "métropole" et "non métropole". Boxplots avec moyennes, erreurs et écarts.

Graphique 5 : Test U de Mann-Whitney, comparaison des groupes “métropole” et “hors métropole” par rapport à la variable “ratio de citations”

19 Les résultats présentés ici appellent, naturellement, quelques commentaires.

20 La dynamique des mouvements de population au sein de l’élite athlétique tout d’abord, qui signale le milieu des années 60 comme une étape charnière, entre en cohérence avec l’histoire coloniale de la France, révélant une nouvelle fois les liens profonds qui s’établissent entre l’histoire du sport et celle des « Français venus d’ailleurs » [33]. Les sportifs originaires d’outre-mer n’accèdent significativement à l’équipe de France d’athlétisme qu’à la suite du retrait progressif des sportifs des colonies africaines et consécutivement aux mesures politiques prises en 1965 en faveur du développement du sport dans les territoires d’outre-mer et notamment aux Antilles [34]. Ils confirment également, chiffres à l’appui, les dires de spécialistes de l’histoire du sport antillais qui situent dans les années 60 l’irruption des athlètes martiniquais et guadeloupéens sur la scène internationale [35].

21 Sur le plan médiatique, par ailleurs, l’arrivée des athlètes d’outre-mer est bien traduite dans L’Équipe. Au cours de la période 1946-1968, le journal évoque de plus en plus fréquemment ces sportifs à mesure que s’affirme leur présence au plus haut niveau. Le quotidien réserve donc la place qui leur est due à ces nouveaux champions, et cela n’a rien de surprenant : la vocation qu’il affiche est bien de témoigner au plus juste de l’actualité sportive. En revanche, les analyses statistiques signalant une meilleure visibilité des athlètes d’outre-mer, au détriment des sportifs métropolitains, posent question.

22 Ce constat, qui au regard des attentes [36] peut être qualifié d’irrégularité, doit s’expliquer par une disparité des groupes d’athlètes comparés en termes de niveau de pratique [37]. Si les sportifs considérés (parce qu’ils sont membres de l’équipe de France) appartiennent tous à une élite, il est évident qu’au sein même de ce groupe des leaders se distinguent. Leaders dont il est concevable qu’ils “fassent” plus souvent les titres des articles. Les données recueillies indiquent ainsi clairement que parmi les 20 athlètes les plus cités dans les titres d’articles, les athlètes non originaires de la métropole sont surreprésentés. Roger Bambuck, le Guadeloupéen, est même le sportif le plus cité au cours de la période (en chiffres absolus), et il se trouve en sixième position du classement des ratios de citations. De la même façon, Robert Sainte-Rose, originaire de la Martinique, est le troisième sportif le plus fréquemment cité de 1946 à 1968, avec le treizième ratio de citations. De toute évidence, ces athlètes contribuent à élever le ratio de citations moyen des athlètes non métropolitains. S’ils sont cités plus que d’autres, c’est sans doute également parce que ces sportifs, qui accumulent titres, records et sélections internationales, réalisent de meilleures performances. Ainsi, s’il est permis de conclure à une bonne visibilité des athlètes d’outre-mer, qui ne souffre en rien d’une comparaison avec l’attention réservée aux athlètes de la métropole, l’idée d’une “discrimination positive” ou d’une surmédiatisation des athlètes d’outre-mer doit être nuancée. Le taux de citations plus élevé de ces sportifs peut s’expliquer, au moins pour une part, par la qualité de leurs prestations.

23 Enfin, au-delà de ces considérations, une analyse des propos tenus au sujet de sportifs venus d’outre-mer apparaît indispensable pour compléter l’étude de leur représentation dans le journal L’Équipe. Certes, le quotidien évoque ces athlètes, cite fréquemment leurs noms. Mais quel regard porte-t-il sur eux et quels discours alimentent le compte rendu qu’il effectue de leurs résultats, signalés ci-dessus comme exceptionnels ?

Tableau 1 : Sportifs d’“outre-mer” sélectionnés au moins une fois en équipe de France d’athlétisme au cours de la période 1946-1968

NOM et prénomLieu de naissancePériode de sélectionDiscipline
CHEFDHOTEL RobertNouvelle-Calédonie1945-1949Demi-fond
SILLON VictorMartinique1947-1961Saut
FÉLICITÉ RenéGuadeloupe1951-1956Demi-fond
PLAVONIL GabrielMartinique1952Sprint
BELLEGARDE CharlesMartinique1952Demi-fond
LAMAIN AntoineMartinique1955-1957Demi-fond
CAPRICE JoëlMartinique1955-1961Sprint
RABEMILA MarcMadagascar1957-1961Saut
CHÉRUBIN AntoineGuadeloupe1961Sprint
NELZY GermainMartinique1961-1964Sprint
KADDOUR ChristianNouvelle-Calédonie1964-1968Saut
BAMBUCK RogerGuadeloupe1964-1972Sprint
SAINTE-ROSE RobertMartinique1964-1974Saut
WAKALINA PeteloWallis-et-Futuna1965-1968Lancer
ANYAMAH CharlesMartinique1965-1978Décathlon
TETARIA CharlesPolynésie1966Sprint
VELASQUEZ RogerMartinique1966-1976Sprint
BEER ArnjoltNouvelle-Calédonie1966-1983Lancer
MONTLOUIS ÉtienneGuadeloupe1967Saut
PRIANON Jean-JacquesLa Réunion1967-1976Demi-fond et fond
VILLEROY EmeriusGuyane1968-1972Décathlon

Tableau 1 : Sportifs d’“outre-mer” sélectionnés au moins une fois en équipe de France d’athlétisme au cours de la période 1946-1968

Source : tableau élaboré par les auteurs à partir de la base de données de la Fédération française d’athlétisme.

De Victor Sillon à Roger Bambuck et Robert Sainte-Rose : trois figures d’outre-mer dans L’Équipe

24 Parce qu’ils allient longévité et performances de haut niveau, parce qu’ils sont fréquemment cités dans L’Équipe, mais aussi parce qu’ils occupent une place privilégiée (au moins pour deux d’entre eux) dans la mémoire collective, Victor Sillon, Roger Bambuck et Robert Sainte-Rose se distinguent. Le développement à venir se donne pour objectif d’extraire les principaux traits du discours diffusé par L’Équipe à propos de ces trois Antillais. Les articles et dessins de presse les concernant, qui tantôt spéculent sur leurs chances de victoire, tantôt commentent leurs prestations, sont alors passés au crible.

Victor Sillon (1947-1961 [38]) : des discours contrastés

25 C’est en 1947 que Victor Sillon apparaît pour la première fois dans le journal L’Équipe [39]. Victor Sillon est un perchiste, né en 1927 au Lamentin, en Martinique, 54 fois sélectionné en équipe de France entre 1947 et 1961. Il appartient au Stade bordelais université club jusqu’en 1950, puis au Racing club de France [40]. L’analyse qualitative du traitement médiatique opéré par L’Équipe à propos de Victor Sillon montre que cet athlète est présent dans le quotidien chaque année de sa carrière sportive, y compris lorsque des problèmes physiques l’éloignent des stades [41].

26 Victor Sillon est cité dans les rubriques concernant les sélections, les pronostics et les résultats, sans que soient mentionnées ses origines antillaises, à l’exception de l’année 1947 [42]. Cette année-là, alors que le 2 août l’absence de cinq Martiniquais est déplorée, la victoire de Victor Sillon devant Georges Breitman est présentée comme « une surprise » et sa performance minimisée : la participation de son principal concurrent à l’épreuve de triple saut la veille et le niveau général du concours de saut à la perche, jugé médiocre, apparaissent comme des facteurs propices à sa domination, contribuant ainsi à réduire les mérites de sa réussite [43].

27 Le traitement réservé aux Martiniquais est par conséquent ambivalent : d’une part on regrette l’absence de sportifs talentueux de Martinique et, d’autre part, on relativise les performances d’un Martiniquais présent aux championnats. Le journal L’Équipe se servirait-il du cas des athlètes d’outre-mer pour alimenter un discours récurrent à l’encontre de la fédération à l’époque [44] ? Si le 6 août sa sélection en équipe de France est qualifiée dans un premier temps de « sans histoire », Victor Sillon est représenté le lendemain dans une caricature de l’équipe de France sous les traits du plus petit personnage (en taille), bombant le torse, avec un commentaire stigmatisant sa couleur de peau : « Malgré son chapeau parachute, Breitman n’a pu empêcher le sombre bordelais de satisfaire des ambi sillon » [45]. Pour autant, une semaine plus tard et pour le reste de sa carrière, c’est à travers son appartenance de club que Victor Sillon est désigné : « Si le sautoir est bon, le Bordelais semble capable d’atteindre 4 m 20 » [46].

28 Plus généralement, l’évocation par L’Équipe des performances du perchiste tout au long de sa carrière, au-delà de 1947, ne révèle pas de préjugé de couleur (ou d’idéologie coloriste) [47] : nulle stigmatisation de traits physiques ou de signalisation de son origine antillaise, pas de disqualification de ses performances au travers de l’évocation de qualités physiques “naturelles” [48]. En 1951, la participation des athlètes “coloniaux” est particulièrement soulignée [49] : le 11 juillet, un encadré précise que les athlètes d’Afrique-occidentale française ont été reçus à L’Équipe[50] ; trois jours plus tard, un article est consacré aux « champions de Martinique dans la métropole » avec un encadré concernant « Gabriel Plavonil [qui] est à Paris », tandis qu’un autre texte concerne « René Félicité dont le style rappelle celui de Mel Whietfield » [51]. Également dans l’édition datée des 21-22 juillet, la présence de « toute la France » est mise en avant ainsi que l’apport de l’Union française [52] à l’athlétisme [53]. Pour autant, cette année-là, les origines antillaises de Victor Sillon sont passées sous silence et son “duel” avec Georges Breitman n’est pas construit sous l’angle d’une opposition symbolique Antilles/ métropole. Une nouvelle fois Victor Sillon n’est pas associé à la Martinique, et si son titre de champion de France est décrit comme une contre-performance (le perchiste n’étant pas parvenu à franchir les 4 m 40 qu’il s’était fixés), celle-ci est minimisée parce « qu’on ne peut demander à “Trompe la mort” de battre le record de France toutes les semaines » [54].

29 Si les appréciations concernant Victor Sillon sont contrastées jusqu'à cette date, le perchiste est présenté entre 1954 et 1956 comme un sportif dont la suprématie est incontestée : il fait partie des athlètes « inexpugnables […], bien entendu au-dessus du lot » [55] et il « ne peut évidemment pas être battu » [56]. Alors que la domination des coureurs nord-africains dans les courses de fond fait l’objet d’un traitement médiatique relativement discriminant à cette même époque des années 50 [57], il n’en est rien pour Victor Sillon, bien au contraire. En 1954 par exemple, il est présenté à l’Institut national du sport, haut lieu de formation de l’élite sportive française, comme un pédagogue, modèle pour les jeunes athlètes (métropolitains aussi bien qu’originaires des colonies), incarnant les valeurs de travail, d’entraînement, de sérieux et de méthode : « Thiam, son travail terminé, assistait à la leçon que donnait Sillon sur le saut en hauteur au marocain Slimane […]. Degats, en plein effort, nous donnait le mot de la fin, avant de se rendre sous la douche : “C’est la première fois que je m’entraîne avec sérieux, grâce à mon ami Victor Sillon qui m’a envoyé une méthode d’entraînement” » [58]. Entre ces deux dates, Victor Sillon est même présenté en pédagogue, dont la suprématie est incontestable et qui œuvre en faveur du progrès des performances en concours.

30 En somme, alors que le contexte de récente départementalisation des Antilles [59] sous-tend une volonté d’assimilation, Victor Sillon fait l’objet d’une considération relativement équivoque. Sa présence est réduite à une évocation de ses performances, sans que soit soulignée son origine antillaise. L’approche est tout autre quelques années plus tard, dans le cas de Roger Bambuck et de Robert Sainte-Rose.

Roger Bambuck et Robert Sainte-Rose (1964-1968) : reconnaissance et poids de la référence aux Antilles

31 Roger Bambuck [60] et Robert Sainte-Rose [61] apparaissent dans L’Équipe en 1964. Le premier est un sprinter (100 m et 200 m essentiellement) né le 22 novembre 1945 à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, trois fois sélectionné en équipe de France “jeune” (en 1964 et 1965) et 25 fois en équipe de France A (de 1964 à 1972). Le second, sauteur en hauteur, né le 5 juillet 1943 à Fort-de-France, en Martinique, a été sélectionné 43 fois en équipe de France A (de 1964 à 1976) et appartient au club de l’asptt Paris (Association sportive de La Poste et de France Telecom) à partir de 1962.

32 Contrairement aux observations effectuées à propos de Victor Sillon, L’Équipe martèle très régulièrement l’origine antillaise de ces deux athlètes. Dès sa première apparition dans le journal, le 25 juillet 1964, Roger Bambuck est ainsi présenté comme « le junior guadeloupéen », tout comme Robert Sainte-Rose avait été qualifié de « Martiniquais » la veille. « La joie du gamin de Pointe-à-Pitre » est soulignée le samedi 25 juillet 1964, lorsque Roger Bambuck décroche une première médaille aux championnats de France. En 1965, c’est « le jeune Guadeloupéen » qui se distingue, et les « deux athlètes antillais » rivalisent sur « le vieux continent ». En 1966, c’est encore, et à plusieurs reprises, « le Martiniquais Bambuck » qui est évoqué [62].

33 Par ailleurs, et à l’inverse du perchiste des années 50, ces deux athlètes font l’objet d’un traitement relativement stéréotypé. La décontraction naturelle de Roger Bambuck, qui s’oppose à la crispation de ses rivaux métropolitains, est soulignée tout comme la souplesse de son allure et son caractère « félin ». Un journaliste souligne ainsi dès 1964 [63] « qu’un centième de seconde seulement séparait le stadiste puissant et contracté [Jocelyn Delecour] du Guadeloupéen souple et félin » [64]. De même, le 22 juillet 1964, Roger Bambuck « le félin » s’entraîne sous les conseils de l’entraîneur Pierre Fritz et de son rival Claude Piquemal [65]. En 1965, dans un encadré qui soutient « que l’athlétisme, sport universel, où les candidats naissent égaux en droits, connaît actuellement une farouche lutte de classes » [66], la métaphore animale est remplacée par celle de « la superbe flèche d’ébène [qui] détrône d’un seul coup deux Blancs » [67]. En 1968, c’est en « sprinter des antipodes » [68] que Roger Bambuck apparaît [69]. En 1967, si Robert Sainte-Rose dispose en premier lieu de “qualités naturelles”, son concurrent métropolitain (Jacques Madubost) se distingue par sa technique de franchissement : « Si Sainte-Rose possédait le franchissement de barre de Madubost et si ce dernier possédait l’impulsion de Sainte-Rose, tous deux franchiraient 2 m 25 » [70]. En 1968, Roger Bambuck a un tempérament qui s’oppose à « la rigueur d’un Delecour », son principal rival à l’époque, mais « dispose d’une classe innée » [71]. Ensuite, les caricatures stylisent quasi systématiquement Bambuck et Sainte-Rose, par la couleur de peau, de grosses lèvres et des cheveux crépus [72].

34 À travers la perception médiatique de ces deux athlètes est révélée une nouvelle attitude à l’égard des Antilles à partir de l’année 1965, qui apparaît véritablement comme une date charnière [73]. En effet, l’absence des colonies africaines est présentée comme un « handicap ». Dès lors, la contribution antillaise est pour la première fois reconnue explicitement et non évoquée à demi-mots comme au temps de Victor Sillon. L’arrivée conjointe au plus haut niveau français puis international de Robert Sainte-Rose et de Roger Bambuck, associée au retrait de l’élite des athlètes du Maghreb et de l’Afrique-occidentale française notamment, n’est probablement pas étrangère à cette reconnaissance, ainsi que le suggère une caricature de Dero intitulée « Antilles grossissantes » [74] dont Bambuck et Sainte-Rose sont les protagonistes. Ainsi, en 1965, pour reprendre le titre d’un article, « Bambuck attire l’attention sur la Guadeloupe » [75].

35 Par ailleurs, les succès de Bambuck, aussi déterminants et révélateurs soient-ils de l’épanouissement et de la réussite du sprint français en 1965, sont présentés par le quotidien comme le fruit du hasard, de même que les performances de Sainte-Rose. Pour Robert Parienté, en effet, « ces deux sympathiques succès antillais ne laissaient cependant pas de surprendre : ils n’étaient pas en effet le fruit d’une politique d’expansion sportive comparable à l’Afrique, mais plutôt l’effet du hasard puisque, aussi bien, jusqu’à présent, aucun effort réel d’équipement ou d’encadrement n’a encore été consenti en faveur de ces deux départements si riches en athlètes qui s’ignorent […]. La Guadeloupe et la Martinique ont tellement déjà donné à la métropole, ne serait-ce que sur le plan sportif, qu’il n’est que temps que nous rendions la politesse à ces deux îles, qui sont venues samedi à nous par l’intermédiaire de Bambuck et Sainte-Rose » [76].

36 En 1965 toujours, Robert Parienté déplore le règlement international en athlétisme qui empêche Roger Bambuck et Robert Sainte-Rose de participer à la Coupe d’Europe : « Il est dommage que la Fédération internationale n’ait pas été amenée à revoir un règlement qui fut conçu dans le but de désavantager les nations coloniales telles la France et la Grande-Bretagne, notamment. On comprend mal, désormais, et ce point de vue est inattaquable au point de vue juridique, que des citoyens de souche française, dont la nationalité d’origine remonte à plusieurs générations, puissent être écartés d’une compétition où sont admis les Turcs d’Asie ou les Soviétiques du Turkestan ou de Kirghizie » [77]. Si le journaliste prend ici fait et cause pour Roger Bambuck et Robert Sainte-Rose, et à travers eux pour les athlètes d’outre-mer, il est évident que son plaidoyer vise également à rendre possible pour la France la constitution d’une équipe performante au niveau européen. Cette reconnaissance est d’ailleurs renforcée dans le quotidien sportif qui intègre une caricature du général de Gaulle passant le relais à Bambuck [78]. C’est dans le Guadeloupéen que le chef de l’État place ses espoirs de grandeur nationale.

37 Pour autant, si la contribution antillaise est reconnue, la métropole est régulièrement présentée comme la condition de réussite des athlètes d’outre-mer. Ainsi, les bienfaits de la migration sportive sont particulièrement soulignés. Dès les premiers succès de Roger Bambuck, sa réussite ultérieure (sportive et sociale) semble dépendre de sa venue à Paris : « Il [Bambuck] est entré dans le circuit, le petit monde des grands du sprint français. Il sera à Dole, au stade des espoirs puis à Fontainebleau. Il n’est pas pressé de rentrer chez lui en Guadeloupe. Et il fera tout pour effectuer le voyage de Tokyo. “L’an prochain, dit-il, je viendrai m’installer à Paris. Pour m’entraîner et poursuivre mes études”. Il a passé son premier bac à la Guadeloupe. Il fera “Sciences Ex” en France » [79].

38 En 1965, un encadré réitère cette réflexion, en se consacrant aux “soucis” de Bambuck : « C’est que je viens de me faire recaler au bac. Ça m’ennuie bougrement. Tous mes plans risquent d’être perturbés. J’espère du moins qu’on me permettra de me présenter en deuxième session. Sinon, il me faudra retourner à la Guadeloupe et ma fin de saison sera gâchée. Rien de changé pour le reste. Si je réussis mon examen, ici ou là-bas, je poursuis mes études à Paris. Sinon… Et bien, j’aviserai » [80]. Une semaine plus tard, un deuxième article vient rappeler les bénéfices d’une migration en métropole, en rapportant les propos de Roger Bambuck qui souligne qu’« il importe aujourd’hui de ne pas confondre la réussite et l’exception. Si j’accepte un mérite, c’est de réaliser la chance qui m’a permis de m’exprimer à travers un ensemble de conditions favorables. Ces conditions favorables, il m’a fallu quitter la Guadeloupe pour les trouver » [81].

39 Chez Robert Sainte-Rose, le procédé rhétorique est différent pour une même démonstration en faveur de la contribution métropolitaine [82]. Trois articles consécutifs publiés en 1967 s’attardent sur son retour estival (et donc temporaire) dans sa terre natale avec la satisfaction d’avoir réalisé de bonnes performances. Le 28 juillet, le premier indique que « Robert Sainte-Rose n’est déjà plus là. Son esprit vogue du côté de la Martinique ». Quelques lignes plus loin il est précisé en guise de conclusion : « Mais au-dessus de tout ça [une performance entre 2 m 13 et 2 m 16], il y a la Martinique pour Sainte-Rose ». Le 31 juillet, L’Équipe publie : « Robert Sainte-Rose, mardi, va s’embarquer sur le paquebot “Antilles” avec sa femme et son jeune fils Bertrand. Il part pour deux mois de vacances chez ses parents, à Fort-de-France. Il va retourner chez lui, heureux, d’une joie saine qu’il n’extériorise pas, car pour sa dernière compétition de la saison, il a non seulement conservé son titre de champion de France, mais aussi amélioré d’un centimètre le record national qu’il partageait jusqu’à samedi avec Madubost » [83].

40 Dans le dernier numéro consacré aux championnats de France, le commentaire d’une photo mettant en scène le départ de l’athlète, du Havre, avec sa femme et son jeune enfant dans les bras, rappelle que « Robert Sainte-Rose a quitté hier après-midi Le Havre pour Fort-de-France où il séjournera pendant deux mois auprès des siens. Pas de match Amériques-Europe ni de finale de coupe d’Europe pour Robert, mais il part avec la plus belle des satisfactions : un nouveau record de France (2 m 16). On le voit sur cette photo tenant son fils dans ses bras à côté de sa femme sur le paquebot “Antilles” » [84]. Les articles soulignent ainsi le caractère lointain des Antilles, en jouant la carte de l’exotisme, et suggèrent la joie des retrouvailles en famille. Ils montrent implicitement que la pratique de l’athlétisme à un haut niveau passe par une installation en métropole. La contribution antillaise est encore reconnue, mais présentée comme dépendante de l’expertise de l’encadrement sportif métropolitain (parisien) [85]. Ainsi, le sérieux de Robert Sainte-Rose dans les entraînements et la préparation des championnats de France n’est pas mis en doute par L’Équipe, mais le quotidien insiste sur la présence indispensable de son entraîneur car « seul, il est perdu » [86].

Conclusion

41 De 1946 à 1968, les articles publiés par L’Équipe à propos des championnats de France d’athlétisme offrent aux sportifs d’outre-mer qui accèdent à l’élite un espace de représentation.

42 Pourtant, si ces athlètes sont visibles au moins autant que les métropolitains, dans les colonnes du journal, les commentaires qui entourent leur participation aux compétitions, les comptes rendus que l’on effectue de leurs prestations ou encore les portraits que l’on fait d’eux n’en sont pas moins spécifiques. Un ton, une attention, des thématiques singulières caractérisent ainsi l’approche médiatique des champions d’outre-mer. De toute évidence, ces jeunes gens venus d’îles lointaines attirent les regards. Leur origine est souvent mentionnée et l’on s’attache parfois à décrire leur manière d’être. De même, sans doute sont-ils les seuls athlètes dont la presse relate le départ en vacances et le retour dans la région de naissance.

43 Cependant, si les prouesses des athlètes d’outre-mer suscitent tantôt la surprise, tantôt la fascination et la reconnaissance, rien ne permet d’affirmer qu’elles dérangent. Les préjugés racistes, l’idée d’une supériorité sportive liée à des qualités naturelles, parfois convoqués par les journalistes, n’apparaissent pas ici de manière flagrante. À ce stade de l’exploitation du corpus, il est donc difficile de statuer quant au caractère discriminant ou non des discours. Une analyse complémentaire, portant sur un échantillon plus important d’athlètes et/ou mobilisant d’autres méthodologies (telles que l’analyse de discours), permettrait sans doute de formuler à ce sujet des conclusions plus fermes, que la prudence exige pour l’heure de laisser en suspens.


Date de mise en ligne : 01/12/2016

https://doi.org/10.3917/migra.110.0097