L'IDÉE D'EUROPE DANS LES DISCOURS DE PAIX pendant la Grande Guerre
- Par Landry Charrier
Pages 13 à 17
Citer cet article
- CHARRIER, Landry,
- Charrier, Landry.
- Charrier, L.
https://doi.org/10.3917/mate.108.0013
Citer cet article
- Charrier, L.
- Charrier, Landry.
- CHARRIER, Landry,
https://doi.org/10.3917/mate.108.0013
Notes
-
[1]
Voir la synthèse proposée par Robert Frank et Christophe Le Dréau dans : “Introduction”, Les Cahiers IRICE, numéro 1, 2008, p. 1-7.
-
[2]
Hans Wehberg, “Ideen und Projekte betr. die Vereinigten Staaten von Europa in den letzten 100 Jahren”, Die Friedens-Warte, numéro XLI, 1941, p. 49-122 ; Carl H. Pegg, Evolution of the European Idea, 1914-1932, Chapel Hill/Londres, The University of North Carolina Press, 1983, p. 8-13 ; Wilhelmus Hubertus van der Linden, The International Peace Movement during the First World War. In and around the Dutch Anti-War Council 1914-1919, its Mediatory Work for a Speedy Peace, its Central Organization for a Durable Peace, Almere, Tilleul Publications, 2006, p. 726-752.
-
[3]
Une section entière de ce colloque intitulé Perspectives on the Great War sera consacrée à l’idée d’Europe unie pendant la Grande Guerre. Pour une brève présentation du colloque : <http://www.h-net.org/announce/show.cgi?ID=190268>, consulté le 1er octobre 2012.
-
[4]
Jean-Jacques Becker, 1917 en Europe. L’année impossible, Paris, Complexe, 1997, p. 120.
-
[5]
Lubor Jílek, L’esprit européen en Suisse de 1860 à 1940, Lausanne, Payot, 1990, p. 15.
-
[6]
Nico van Suchtelen, L’unique moyen de salut. Une fédération des Etats d’Europe ; Gerardus Heymans, Aux citoyens des Etats belligérants ; Nico van Suchtelen, L’Europe unie. Conférence sur la fédération européenne ; [Anonyme], L’avenir de l’Europe. Aux esprits congénères parmi tous les peuples. Ces textes datent tous de 1915 et parurent à Blaricum.
-
[7]
Cité par : Wilhelmus Hubertus van der Linden, The International Peace Movement during the First World War…, op. cit., p. 51. Les signataires les plus prestigieux étaient Albert Einstein, Sigmund Freud, Charles Gide, Ellen Key, Ramsay MacDonald, Romain Rolland.
-
[8]
Nico van Suchtelen, L’Europe unie…, op. cit., p. 21.
-
[9]
Nico van Suchtelen, L’unique moyen de salut…, op. cit., p. 6. Déjà palpable dans certains écrits d’avant-guerre, ce « syndrome de la décadence » fut l’un des principaux moteurs de l’européisme de l’après-1918.
-
[10]
Nico van Suchtelen, L’Europe unie…, op. cit., p. 21.
-
[11]
Hans Wehberg, Ideen und Projekte betr. die Vereinigten Staaten von Europa…, op. cit., p. 104.
-
[12]
Benjamin de Jong van Beek en Donk, “Comment l’idée d’une ‘société des nations’ a pris naissance pendant la guerre”, Revue de Hongrie, tome XXI, janvier-juin 1918, p. 1-9, ici p. 2-3.
-
[13]
Wilhelmus Hubertus van der Linden, The International Peace Movement during the First World War…, op. cit., p. 108, 731 et 746 ; Edward Marshall, The United States of Europe. An Interview with Nicholas Murray Buttler. Reprinted from The New York Times of October 18, 1914, [New York], [Carnegie Endowment for International Peace], [19…].
-
[14]
Les activités du comité de van Suchtelen étaient même suivies jusqu’en Nouvelle Zélande : [Anonyme], “Towards an International Understanding”, Maoriland Worker, numéro 6/226, 16 juin 1915, p. 5,<http://paperspast.natlib.govt.nz/cgi-bin/paperspast?a=d&d=MW19150616.2.47>, consulté le 1er octobre 2012.
-
[15]
Hans Wehberg, Ideen und Projekte betr. die Vereinigten Staaten von Europa…, op. cit., p. 108. Toutes les traductions sont assurées par nos soins.
-
[16]
Walther Schücking, Die Organisation der Welt, Tübingen, Verlag von JCB Mohr, 1908, p. 597-598.
-
[17]
Hans Wehberg, Ideen und Projekte betr. die Vereinigten Staaten von Europa…, op. cit., p. 105.
-
[18]
Ibid., p. 106.
-
[19]
Romain Rolland, Journal des années de guerre 1914-1919. Notes et documents pour servir à l’histoire morale de l’Europe de ce temps, Paris, Michel, 1952, p. 1670 (décembre 1918).
-
[20]
Benjamin de Jong van Beek en Donk, “Brief aus den Niederlanden”, Die Friedenswarte, numéro XV, 1913, p. 220-222, ici p. 220.
-
[21]
Lubor Jílek, L’esprit européen en Suisse…, op. cit., p. 10-13.
-
[22]
Ibid., p. 19-22. Nippold attend toujours son biographe. Ses papiers déposés aux Archives fédérales de Berne ainsi qu’à la Bibliothèque de l’Office des Nations Unies (Genève), ont été encore peu utilisés.
-
[23]
Landry Charrier, “Réseaux de sociabilités et échanges internationaux en Suisse pendant la Grande Guerre”, Revue Suisse d’Histoire, numéro 62/3, 2012, p. 1-15.
-
[24]
Jean-Jacques Becker et Gerd Krumeich, La Grande Guerre. Une histoire franco-allemande, Paris, Tallandier, 2008, p. 214-220.
-
[25]
Selon le mot de René Schickelé (cité par : Romain Rolland, Journal des années de guerre 1914-1919…, op. cit., p. 514).
-
[26]
Romain Rolland, “Au-dessus de la mêlée”, in Au-dessus de la mêlée, Paris, Ollendorff, 1915, p. 21-38.
-
[27]
Jean-Pierre Meylan : “Romain Rolland et Elsa Nüesch. La rencontre avec une jeune Suissesse perspicace et militante : correspondance (1916-1931)”, Etudes de lettres, numéro 3, 2012, p. 173-212, ici p. 173.
-
[28]
Par exemple : Romain Rolland, Journal des années de guerre 1914-1919…, op. cit., p. 867.
-
[29]
Romain Rolland, “La route en lacets qui monte”, in Les Précurseurs, Paris, Editions de l’Humanité, 1919, p. 14-21, ici p. 17. Initialement, l’article avait paru dans Le Carmel (décembre 1916).
-
[30]
Selon le mot Robert Frank (“Les contretemps de l’aventure européenne”, Vingtième siècle, numéro 60, 1998, p. 82-101, ici p. 82-89).
-
[31]
Jean-Louis [Jean de Saint-Prix], « Lettre aux Suisses », Les tablettes 13 (1917), p. 5-7, ici p. 6.
-
[32]
Stefan Zweig, “La Tour de Babel”, Le Carmel. Revue mensuelle de littérature, de philosophie et d’art, avril-mai 1916, p. 17-18 et p. 31-32.
-
[33]
Selon le mot de Jean-Paul Sartre (cité par : Jean-François Sirinelli, “Les intellectuels”, in René Rémond (dir.), Pour une histoire politique, Paris, Seuil, 1988, p. 199–231, ici p. 203).
-
[34]
Selon le mot de Jean-François Sirinelli (ibid., p. 231).
-
[35]
Christophe Prochasson, Les intellectuels, le socialisme et la guerre 1900-1938, Paris, Seuil, 1993, p. 161.
-
[36]
Par « éveilleur », Jena-François Sirinelli comprend des clercs qui « sans être forcément connus […] ont été […] un levain pour les générations suivantes » (“Le hasard ou la nécessité ? Une histoire en chantier : l’histoire des intellectuels”, Vingtième Siècle, numéro 9, 1986, p. 97-108, ici p. 102).
-
[37]
Sur le sujet : Landry Charrier, “La Revue de Genève. Hantise de la décadence et avenir de l’Europe (1920-1925)”, Etudes Germaniques, numéro 64, 2009, p. 363-374, ici p. 364-366.
CONSIDÉRATIONS liminaires
1 Au cours des dernières années, la recherche a produit un nombre considérable de travaux consacrés à l’histoire de l’idée européenne durant le premier XXe siècle. Alors que les années 1920, 1930 et 1940 ont fait l’objet d’une attention renouvelée – permettant ainsi des avancées notables dans la perception géographique et temporelle de la question [1] –, la Grande Guerre est systématiquement restée dans l’angle mort. Aucune étude de fond n’est venue approfondir les quelques pages que lui avait consacré Hans Wehberg en 1948, Carl H. Pegg en 1983 et Wilhelmus Hubertus van der Linden en 2006 [2]. Cette lacune est d’autant plus étonnante que l’historiographie du premier conflit mondial, irriguée par la recherche en histoire culturelle, a connu, depuis 2004 notamment, une reviviscence particulièrement féconde. Contrainte par son cadre restreint, notre contribution se proposera de jeter un premier regard sur les temporalités ainsi que sur les modalités d’apparition de l’Europe dans les projets de paix forgés au cours du temps de guerre sans pour autant négliger de ressaisir la « constellation d’ensemble » (Fernand Braudel) dans laquelle ils fondent leur originalité. L’étude de cet impensé constituera la première pièce d’une réflexion appelée à être complétée (voire rectifiée sur certains aspects que nous espérons mineurs) à l’occasion d’un colloque organisé à Londres en août 2014 [3].
1- L’EUROPÉISME au cours des premiers mois de guerre
2 Pendant toutes les hostilités, les pays neutres constituèrent des laboratoires privilégiés où purent être expérimentées des formes d’organisation et de pacification pour l’Europe et le monde. Alors qu’ailleurs les voix dissidentes étaient muselées par la censure – « parler de paix était prendre le risque de produire un effet dissolvant sur le moral des combattants, à qui on donnerait l’espoir de la fin de la guerre» [4], explique Jean-Jacques Becker –, là, elles trouvèrent un terreau favorable à leur développement. Pour des raisons tant historiques que géographiques, les Pays-Bas et la Suisse occupèrent une place de choix dans cette « dynamique » (d’inspiration essentiellement pacifiste) en décalage complet avec l’hyperpuissance du militantisme patriotique. Alors que la Suisse se distingua par l’activisme des étrangers qu’elle accueillit avec une intensité plus marquée à partir de 1916, les Pays-Bas, eux, se démarquèrent par la vigueur de leur mouvement pacifiste national, plus particulièrement du Nederlandsche Anti-Oorlog Raad/Conseil néerlandais contre la guerre (NAOR).
3 Fondé le 8 octobre 1914 à partir d’un nucléon d’intellectuels proches du mouvement Vrede door Recht, le NAOR rassemblait près de 40 000 militants (!) issus de plus de 350 associations et représentant l’ensemble de l’échiquier politique national. Basé à La Haye, il fut, dans un premier temps, influencé par la propagande du De Europeesche Statenbond, un comité d’action très offensif piloté par cinq pacifistes dont certains comptaient parmi les plus éminents membres du mouvement pacifiste hollandais : Nico van Suchtelen – son secrétaire et fondateur –, Frederik van Eeden, Gerard Heymans, Aletta Jacobs et Benjamin de Jong van Beek en Donk, l’un des grands oubliés de la recherche sur le pacifisme. Au cours de son éphémère existence, le comité, qui s’était affilié au NAOR peu après sa fondation (octobre 1914), milita en faveur d’une fédération européenne juridiquement organisée et fondée sur l’égalité ainsi que sur l’indépendance de ses membres. Pour gagner le plus grand nombre à ce projet (dont certains aspects n’étaient pas sans rappeler les idées développées par Sir Max Waechter avant la guerre [5]) et tenter d’impacter les sphères décisionnelles, Nico van Suchtelen fit tirer quatre brochures à près de 10 000 exemplaires [6]. Traduites en une dizaine de langues et distribuées gratuitement en Europe et dans le monde, elles furent relayées par des organisations pacifistes telles que l’Union of Democratic Control ou bien encore Giovine Europa. À cela s’ajouta la diffusion de deux pétitions (début 1915) signées par plus de cinquante intellectuels de grande notoriété et encourageant à mettre un terme à la division du continent par l’instauration d’une « seule fédération solidement cimentée » [7]. Nico van Suchtelen resta volontairement imprécis quant aux principes institutionnels devant régir la fédération qu’il appelait de ses vœux : « il serait prématuré de s’exprimer d’une façon trop positive sur la forme à adopter, car beaucoup dépendra des relations politiques à la fin de la guerre », expliquait-il dans la troisième brochure de son comité, prévenant que des discussions trop techniques risquaient d’avoir des conséquences négatives sur les esprits de ceux qu’il s’agissait de convaincre. [8]
4 Alors que le NAOR évolua rapidement vers des projets à vocation universelle, le comité De Europeesche Statenbond – saisi par la peur de voir l’Europe perdre son hégémonie au profit des États-Unis et du Japon [9] – n’hésita pas à revendiquer vigoureusement le bien-fondé de son engagement continental dans les textes qu’il publia jusqu’au printemps 1915 : « Il n’y a […] pas lieu de faire de la propagande d’une part pour une fédération européenne réduite, d’autre part pour une Fédération mondiale dès aujourd’hui. L’Europe est bouleversée et ce qu’on a de plus pressé à faire, c’est de rétablir l’ordre en Europe », clamait par exemple van Suchtelen dans sa troisième brochure, après une longue mise au point avec les tenants de l’universalisme [10].
2- LE DÉCLIN DE L’EUROPÉISME, la montée en puissance de l’universalisme
5 On admet généralement que les prises de position européistes atteignirent leur apogée (en termes de volume) début 1915 [11] et que la rupture en faveur de l’universalisme s’opéra au printemps de la même année, sous l’action de plusieurs facteurs concomitants : d’une part, la mondialisation du conflit ; d’autre part, la fondation de deux rassemblements militant en faveur d’une société internationale juridiquement organisée : l’Organisation Centrale pour une Paix Durable (La Haye, 10 avril 1915) et la League to Enforce Peace (Philadelphie, 17 juin 1915). D’abord peu enclin à remettre en question son engagement européen, De Europeesche Statenbond cessa ses activités quand la propagande orchestrée par l’Organisation Centrale (d’ailleurs créée sous l’impulsion du NAOR) prit une dimension telle qu’il lui devint impossible de se faire entendre. La disparition du comité de van Suchtelen marqua la fin d’une forme de militantisme européen unique par son envergure et ses ambitions. Depuis le début des hostilités, d’autres voix s’étaient certes fait entendre pour réclamer l’instauration d’une fédération continentale – évoquons, à titre d’exemple, celle du comité catalan Els Amics d’Europa, de l’éphémère Bund Neues Vaterland, de la très active Vita Internazionale ou bien encore du philosophe américain Nicholas Murray Butler [12] –, mais aucune n’avait eu un « écho » comparable à celui rencontré par De Europeesche Statenbond [13]. Pour beaucoup, il était maintenant évident que le règlement futur de la paix ne pourrait se réduire au cadre étroit du seul continent européen [14]. Patent dès la seconde moitié de l’année 1915, le déclin de l’européisme s’accéléra à partir du moment où le président américain Woodrow Wilson apporta son soutien à la création d’une « association universelle des nations » (27 mai 1916) et propulsa sur la scène politique, une idée jusqu’alors cantonnée à quelques cercles militants : « à partir de ce moment, proposer une société des nations d’envergure uniquement européenne aurait signifier prendre position contre les projets de Wilson », soulignait le juripaciste allemand Hans Wehberg [15]. En germe dès la seconde moitié du XIXe siècle, les « tensions » entre européistes et universalistes avaient gagné en importance dans les années qui avaient précédé l’éclatement de la guerre, parallèlement à la multiplication des frictions internationales : « Certes, la désorganisation de l’Europe est une chose particulièrement regrettable », avait par exemple écrit Walther Schücking dans un ouvrage au titre programmatique (Die Organisation der Welt), « mais c’est justement parce que les États les plus importants d’Europe ont de nombreux intérêts extra-européens qu’il est, de mon point de vue, aujourd’hui totalement exclu de mettre sur pied une confédération européenne sans organiser le monde en même temps » [16]. Promoteur d’une organisation universelle des nations, Schücking (dont Wehberg prétend qu’il fut, avec le Norvégien Christian L. Lange, l’un des principaux « fossoyeurs » de l’européisme des années de guerre) [17] avait réitéré ses propos à l’occasion du Congrès de La Haye (7-10 avril 1915), – rassemblement pacifiste international réalisé sur l’impulsion du NAOR – n’hésitant pas à attaquer de front les projets de fédération européenne et à les qualifier d’anachronisme. [18]
6 Les conversions à la nouvelle mystique se multiplièrent jusqu’en 1918, année où Nico van Suchtelen fit d’ailleurs à nouveau parler de lui par le biais d’un comité dont l’appellation était en tous points révélatrice de la trajectoire de son architecte : le Volkenbond Comitee [19]. Dans ce contexte de soutien de plus en plus marqué aux idées désormais incarnées par Wilson, le discours sur l’Europe ne fut plus que le fait d’une (jeune) minorité culturelle réfugiée en Suisse et regroupée, pour une large part, autour de l’écrivain Romain Rolland.
L’Avenir de l’Europe, Publication du Comité « La fédération européenne », n°4, 1915, Coll. BML
L’Avenir de l’Europe, Publication du Comité « La fédération européenne », n°4, 1915, Coll. BML
3- LA RÉSURGENCE DU DISCOURS sur l’Europe pendant les dernières années de guerre
7 Revendiqué dès les années 1910 par quelques-unes des plus importantes figures du mouvement pacifiste hollandais [20], le déplacement du centre de gravité du pacifisme organisé vers les Pays-Bas devint effectif à partir de 1915. Exacerbée par la neutralisation du Bureau international de la paix sis à Berne, la paralysie de la Société suisse de la paix et l’implantation, à La Haye, de l’Organisation centrale pour une paix durable [21], cette prépondérance hollandaise perdura jusqu’en 1919, date à laquelle Genève (longtemps en course avec Bruxelles et La Haye) se vit octroyer le siège de la Société des Nations. Même si l’activité déployée par le juriste germano-suisse Otfried Nippold à la tête du Schweizerisches Komitee zum Studium der Grundlagen eines Dauernden Friedensvertrages (Comité suisse pour l’étude des bases d’un traité de paix durable) permit au pays de renouer, l’espace d’un bref intermède, avec sa tradition médiatrice [22], jamais la Suisse ne put reprendre l’ascendant sur les Pays-Bas au cours de la guerre. Son importance en matière de débats internationaux, elle la doit en premier lieu aux pacifistes étrangers qu’elle accueillit avec une intensité croissante à partir de 1916, conformément à une tradition qui en avait fait un lieu-refuge pour les réprouvés. [23]
8 Dans les processus de « mobilisation » et de « démobilisation » culturelles bien étudiés ces dernières années, l’année 1916 représente un tournant dont il convient de souligner toute l’importance. Les batailles de Verdun et de la Somme – les deux plus grandes batailles de la Grande Guerre, « et peut-être de tous les temps » [24] – avaient engendré une amertume et une lassitude telles que les gouvernements belligérants s’étaient lancés dans de grandes opérations de remobilisation des esprits. Par effet de ricochet, cette violente secousse idéologique avait donné une impulsion démobilisatrice très sensible dans certains milieux en même temps qu’elle en avait déterminé d’autres à intensifier leurs actions de protestation. Le flux d’émigrés vers la Suisse s’était alors intensifié, faisant du pays un des hauts-lieux de la réflexion sur la paix future.
9 Pour nombre de ces émigrés « restés libres au milieu de la servilité générale » [25], Romain Rolland faisait figure de conscience supranationale, une « fonction » jadis endossée par Tolstoï. L’attribution du prix Nobel de littérature en 1916 (au titre de l’année 1915) accrut considérablement la notoriété dont il jouissait depuis la publication d’“Au-dessus de la mêlée” (15 septembre 1914), ce formidable signal de ralliement à l’adresse de la jeunesse européenne [26]. Elle renforça l’attraction qu’il exerçait sur les consciences – notamment celles d’une « phalange internationale de jeunes adeptes pacifistes qui firent parler d’eux […] dans l’entre-deux-guerres » [27] – et donc, l’importance qu’il pouvait avoir dans le rétablissement des échanges intellectuels au sein du microcosme suisse. Même si, à ce stade de son cheminement, l’unification du continent ne lui semblait plus être une garantie suffisante à la pérennisation de la paix dans le monde [28], il n’hésita pas à prendre fait et cause pour une question qui s’imposait à lui comme une évidence : « Un jour prochain », écrivait-il en novembre 1916, « l’union des nations d’Occident formera la nouvelle patrie. Elle-même ne sera qu’une étape sur la route qui mène à la patrie plus large : l’Europe. Ne voit-on pas déjà les douze États d’Europe ramassés en deux camps, s’essayer sans le savoir à la fédération où les guerres de nations seront aussi sacrilèges que le seraient maintenant les guerres entre provinces, où le devoir d’aujourd’hui sera le crime de demain ? » [29] Trait d’union entre des émigrés travaillés par de nombreuses divergences, son action et son rayonnement permirent l’instauration d’un microclimat favorable à l’idée d’Europe unie, une notion encore très mal définie mais qui se nourrissait de la conscience aiguë de partager un destin commun. Le chœur de clercs qu’il permit de fédérer trouva dans des revues fondées ex nihilo – Le Carmel, demain, Les Tablettes – un lieu d’expression privilégié où put se déployer le jeu des « affinités électives. » Ancrées à Genève, ces petites tribunes francophones (encore très mal connues de la recherche) participèrent d’un processus de « conscientisation européenne » [30] d’abord circonspect d’incarnation et qui devint, après la guerre (sous l’action de divers facteurs), l’un des principaux moteurs de l’européisme.
10 Comment expliquer cette résurgence du discours européen alors qu’ailleurs, les voix qui s’étaient élevées pour militer en faveur d’une unification du continent s’étaient (pratiquement toutes) tues, si elles ne s’étaient pas converties aux principes de l’universalisme ? Il faut y voir un phénomène générationnel exacerbé par le sentiment d’une « faillite morale de la pensée européenne » (Paul Valéry) et consolidé par la posture de Romain Rolland. Nés, pour la plupart, au cours des années 1880, les militants pacifistes qui s’étaient agrégés autour de Rolland – Charles Baudouin, Henri Guilbeaux, Claude Le Maguet, Frans Masereel, ou bien encore Stefan Zweig pour ne citer qu’eux – le considéraient comme un maître à penser, un formidable point de ralliement au milieu d’une Europe en situation d’« agonie morale. [31]» Ecrivain, graveur, peintre, poète ou bien psychanalyste, ils n’avaient pas la même sensibilité intellectuelle que les activistes du comité De Europeesche Statenbond, très réceptifs aux questions économiques et juridiques. Voilà qui permet de comprendre pourquoi ils envisagèrent l’unification de l’Europe – pour eux aussi, une nécessité vitale – dans une perspective quasi exclusivement civilisationnelle et morale : ainsi cette légende d’inspiration biblique publiée par Stefan Zweig en 1916 (“La Tour de Babel”) et encourageant ses contemporains à poursuivre l’œuvre d’unification spirituelle de l’Europe [32]. Pratiquant un engagement de cénacles à coup d’articles publiés dans d’éphémères revues francophones, cette jeune génération de pacifistes n’eut certes pratiquement aucun impact sur ses contemporains. Les utopies dont elle fut le vecteur contribuèrent néanmoins à enclencher une « dynamique » appelée à gagner en importance lorsque les solutions mises en place par les vainqueurs pour garantir une paix durable – au premier rang desquelles, la Société des Nations – commencèrent à montrer leurs limites.
Eléments de CONCLUSION
11 Notre contribution se proposait de poser les premiers jalons d’une histoire longtemps restée dans l’angle mort de la recherche. Empreinte d’un certain schématisme (il est vrai, parfois réducteur), elle souhaitait faire apparaître les temporalités ainsi que les modalités d’apparition de l’Europe dans les projets de paix forgés pendant la Grande Guerre.
12 Porté par l’engagement d’un « petit monde étroit » [33] rassemblé autour du pacifiste néerlandais Nico van Suchtelen, le militantisme européen des premiers mois de guerre orienta ses espoirs vers des formules institutionnelles relativement souples qui s’enracinaient dans des idéaux juridiques hérités du XIXe siècle. Sous l’action de divers facteurs, cette « dynamique » en décalage complet avec « la pièce pleine de ‘bruit et de fureur’ qui se jou[ait] sur le devant de la scène » [34] fut supplantée, dès le printemps 1915, par un mouvement de soutien de plus en plus prononcé aux projets de pacification mondiale. L’ascendant pris par l’universalisme dans les débats sur la paix fut confirmé l’année suivante par le positionnement du président Wilson et l’écho que rencontra son message. À partir de là, le discours sur l’Europe se nourrit essentiellement des méditations d’une minorité culturelle réfugiée en Suisse et agrégée autour de Romain Rolland, son « lien commun » [35]. Portées par des canaux de diffusion au rayonnement très limité, ces réflexions (d’inspiration essentiellement européaniste) ne firent à aucun moment ombrage aux idéaux de pacification mondiale développés par un nombre croissant de pacifistes. L’engagement de ces « éveilleurs » [36] mérite cependant de retenir l’attention dans la mesure où il constitua le prélude au renouveau du discours européen qui s’engagea sitôt après la Conférence de la paix (1919) et accoucha, quelques années plus tard, d’une dynamique foisonnante souvent qualifiée de « premier âge d’or de l’engagement européen » [37].
Mots-clés éditeurs : Grande Guerre, Idée européenne, Pays-Bas, Romain Rolland, universalisme
Cet article est accessible en accès ouvert dans le cadre de notre modèle Souscrire Pour Ouvrir.
Date de mise en ligne : 29/07/2013
https://doi.org/10.3917/mate.108.0013