Les causes de l'explosion en Hongrie en 1956
Articulation des héritages de la longue durée et des traumatismes du moment
- Par György Gyarmati
Pages 29 à 39
Citer cet article
- GYARMATI, György,
- Gyarmati, György.
- Gyarmati, G.
https://doi.org/10.3917/mate.083.0005
Citer cet article
- Gyarmati, G.
- Gyarmati, György.
- GYARMATI, György,
https://doi.org/10.3917/mate.083.0005
Notes
-
[1]
François Fejt?, Budapest, l’insurrection : la première révolution anti-totalitaire, Bruxelles, 1981, 1990 ; du même, La tragédie hongroise : 1956, Paris, 1996, éd. revue et augmentée (l’original est de 1956), lettre-préface de Jean-Paul Sartre, présentation de Jean Duvignaud, épilogue de Pierre Kende ; Philippe Bourrinet, L’ordre règne à Budapest : Octobre 1956, 2006 (contribution à paraître en allemand à Bochum) ; Miklós Molnár, Victoire d’une défaite, Budapest, 1956, Lausanne, L’Âge d’homme, 1996. Guy Turbet-Delof, La révolution hongroise de 1956 : journal d’un témoin, Paris, Ibolya Virág, 1996.
-
[2]
János M. Rainer développe la même idée bien que par le biais d’une autre approche : János M. Rainer, « A Progress of Ideas: The Hungarian Revolution of 1956 », in Lee W. Congdon, Béla K. Király, éd., The Ideas of the Hungarian Revolution, Suppressed and Victorious 1956-1999, Boulder, Col. - Highland Lakes, N. J, Atlantic Research and Publications Inc., 2 002, pp. 7-41.
-
[3]
Déclaration de Mária Ember. En 1956 elle est reporter au journal Magyar Nemzet mais, sans doute plus important pour notre propos, elle est la femme d’András B. Heged?s, l’un des secrétaires de Cercle Pet?fi). On ne sait pas où ces phrases ont été prononcées. En tout cas, Ivan Serov (chef du KGB soviétique) les cite dans une note datée du 26 juillet 1956 rédigée pour le CC du PC d’URSS, comme émanant du conseiller soviétique en chef en poste au ministère de l’Intérieur hongrois. In V. Szereda és A. Sztikalin, éd., Hiányzó lapok 1956 történetéb?l. Dokumentumok a volt SZKP KB levéltárából [Les pages manquantes sur l’histoire de 1956. Documents provenant des Archives du Comité central de l’ex-Parti communiste soviétique], Budapest, Móra Ferenc könyvkiadó, 1993, pp. 69-70.
-
[4]
NDLR : la République a été proclamée le 1er février 1946, mettant fin à la monarchie rétablie, après la révolution des conseils, pour Horthy sous forme de régence. Ses armoiries ont disparu avec elle lors de la promulgation de la constitution de la République populaire le 20 août 1949.
-
[5]
Nous utilisons le verbe « songer » car István Bibó, penseur du politique, a esquissé les fondements théoriques et les cadres intellectuels d’un éventuel passage à la démocratie, et n’a pas préparé un « programme d’action ». En outre, en ce début novembre 1956, à peine une douzaine de personnes connaissent le texte de Bibó et peut-être cinq fois plus ont entendu parler de l’autogestion à la yougoslave. Sachant que cette théorie de l’autogestion suscitait de la sympathie en l’absence de réalisation concrète on comprend qu’il en était ainsi plutôt parce qu’il ne s’agissait pas d’un produit soviétique... Mais ceux qui la connaisaisent dans sa réalité pouvaient clairement saisir qu’elle n’était qu’une vitrine, un élément de la politique de « voie séparée » de Tito, tandis que les forums de l’autogestion (entre autres) étaient placés sous le stricte contrôle du parti.
-
[6]
NDLR : En hongrois c’est aussi le terme utilisé pour le Nouveau Testament.
-
[7]
Comme l’écrit János M. Rainer : « Il s’agit d’un système politique fondé essentiellement à la fois sur la démocratie représentative (avec toutefois des formes de démocratie directe, ou d’"autogestion”), et sur une économie publique sociale reposant sur une propriété collective très développée », op. cit., pp. 38-39.
-
[8]
NDLR : Dans le cadre stalinien le « paysan coopérateur » est bien différent de ce qui est connu en France par exemple. Il s’agit d’un petit propriétaire qui n’a eu d’autre choix que d’entrer dans la coopérative et à qui selon les époques et les lieux on a laissé tout au plus un lopin individuel. Il s’agit donc bien du résultat d’une collectivisation forcée à laquelle le pouvoir veut éviter de donner l’apparence d’une étatisation complète.
-
[9]
György Gyarmati, « La Hongrie de la Deuxième Guerre mondiale jusqu’à nos jours (1945-2000) » in István György Tóth (éd.), Mil ans d’histoire hongroise, Budapest, Corvina-Osiris, 2004 (ouvrage publié en français).
-
[10]
NDLR : Genèse, 41-14, Joseph interprète les rêves de Pharaon.
-
[11]
NDLR : À la sortie de la guerre en Hongrie — dès 1944 à l’est du pays — les ouvriers prirent souvent l’initiative de créer ces conseils qui jouèrent un rôle important dans la reconstruction industrielle. Ils regroupaient diverses orientations partisanes et jouaient le rôle de contrepouvoir face au patronat. Dès que le parti communiste commença à accaparer tout le pouvoir, ils se trouvèrent marginalisés puis vidés de leur sens (1948) et réduits à un rouage administratif.
-
[12]
NDLR : Parti communiste d’Union soviétique.
-
[13]
NDLR : Magyar Dolgozók Partja ou MDP, le nom du PC hongrois depuis 1948.
-
[14]
NDLR : L’image du poing en Hongrie renvoie à celle de bras armé en français. Nous l’avons cependant gardée car elle a donné lieu à de multiples représentations graphiques dès 1919 sous la République des conseils et l’image se trouve alors aussi dans la tradition de droite. En 1945 le Parti communiste hongrois lance le slogan « Munkásököl vasököl. Odasújt ahová köll » [Poing ouvrier, poing de fer. Il fracasse là où il faut]. L’expression « poing du parti » était utilisée pour désigner l’ÁVH y compris par l’Office lui-même. Le peuple composait un corps dont la tête était le parti, l’avant-garde, et le poing, la police politique.
-
[15]
NDLR : À compter du 20 janvier 1945, date de signature de l’armistice, la Hongrie n’a plus disposé de sa souveraineté jusqu’à la mise en vigueur du traité de paix de février 1947, en septembre de cette même année. Pendant cette période, au terme du droit international, c’est la Commission de contrôle alliée, dirigée par un Soviétique, qui en était dépositaire.
-
[16]
NDLR : La loi II de 1950 qui porte sur la partie générale du code pénal [Btá, en abréviation hongroise] définit non plus trois catégories d’infractions (crime [b?ntett], délit [vétség], contravention [kihágas, depuis 1968 : szabálysértés]), mais deux, les crimes et les contraventions. La loi 1951/III, c’est-à-dire le code de procédure pénale [b?ntet? perrendtartás], prévoit en son article 23/e la peine de mort pour ces crimes.
-
[17]
NDLR : Le code de procédure pénale de 1951 fixe en ses articles 11 et 12 la composition des tribunaux. Les collèges de juges sont partiellement composés de juges professionnels et d’assesseurs populaires [népi ülnökök)] qui ont les mêmes droits et devoirs que les juges professionnels. Ces assesseurs avaient été mis en place après la fin de la guerre et leur rôle n’a été que confirmé en 1951.
-
[18]
NDLR : En Hongrie les comitats sont divisés en járások qui ont la taille de canton français mais représentent le niveau administratif de l’arrondissement. Dans la police un capitaine général ou préfet de police est à la tête du comitat, et un capitaine à celle du járás.
-
[19]
Sur l’histoire de l’ÁVH entre 1945 et 1956, voir en hongrois et allemand György Gyarmati, A politikai rend?rsége a Rákosi-korszakban [La police politique à l’époque de Rákosi], Pécs, Pécsi Tudományegyetem, 2002. Voir aussi A Belügyminisztérium Kollégiumának ülései, 1953-1956 [Les séances du Collège du ministère de l’Intérieur], vol. I-III (textes réunis par Kajári Erzsébet, éd. György Gyarmati, Katalin S. Varga), Budapest, Állambiztonsági Szolgálatok Történeti Levéltára, 1999-2006.
-
[20]
NDLR : Le Nyilványosság Klub Országos Egyesület [Association nationale club de la transparence (ou de l’espace public, en traduction mot pour mot)] créé en 1988 avec à sa direction Mihály Bihari, Katalin Bossányi, Zoltán Farkas, János Kenedi, Györgyi Kocsis, László Lengyel, Attila Mélykúti et László Sólyom, a pour premier objectif statutaire « d’élargir les cadres actuels de l’espace public, contribuant auprès des citoyens à étendre l’accès et la diffusion d’information », voir Bányai Gábor, Bercsi János (éd.), Lel-Tár. Új társadalmi szervezetek katalógusa [Inventaire. Catalogue des nouvelles organisations sociales], II., [Budapest], Tudosítások Kiadó, manuscrit clos le 18 avril 1989, pp. 133-135.
-
[21]
A Pet?fi Kör vitái: hiteles jegyz?könyvek alapján [Les débats du Cercle Pet?fi : sur la base de procès-verbaux authentiques] I, éd. : András B. Heged?s és János M. Rainer, Budapest, ELTE ÁJK, 1989. p. 21.
-
[22]
NDLR : Les corps armés en Hongrie comprennent l’Armée mais aussi la Garde-Frontière et les unités armées encasernées de divers organes. Par exemple la loi 1954/IX sur l’élection des membres des conseils (locaux) en son article 4 (2) précise que pour les militaires et civils des unités de l’armée nationale, ainsi que pour les autres corps armés et de sûreté encasernés ce sont les commandants des unités qui établissent les listes électorales.
-
[23]
NDLR : C’est l’organe dirigeant usuel du ministère, à la différence du Collège de sûreté de l’État qui fonctionne en parallèle (voir plus haut).
-
[24]
A Belügyminisztérium Kollégiumának ülései, 1953-1956, o.c., vol III, p. 551.
-
[25]
NDLR : Comme pour la CIA nommée the Company l’ÁVH était appelé a cég [la boîte, l’entreprise]. Plus tard la section III/III du ministère de l’Intérieur chargée elle aussi de la sûreté de l’État fut appelée de la sorte.
-
[26]
Rapport sur l’activité des officiers de la police politique ayant pris part à l’examen des principales affaires politiques. Rédacteurs : Lajos Czinege, directeur du département administratif de la Direction centrale [l’équivalent alors du Comité central] du MDP et de Károly Fekete, vice-ministre de l’Intérieur. Rapport discuté lors de la séance du 9 août 1956 du Bureau politique de la Direction centrale du MDP, MOL, M-KS. 278. fond, 53/298. Dans la même série d’archives, on peut lire les autres procès-verbaux du Bureau politique qui montrent bien la prise de distance progressive des organes dirigeants du MDP vis-à-vis de la police politique.
-
[27]
Rapport au Kremlin de I. Andropov, ambassadeur de l’URSS à Budapest, daté du 14 octobre 1956 où il évoque notamment l’ambiance en Hongrie, in Hiányzó Lapok, op. cit., p. 94.
1Les travaux hongrois consacrés à la révolution de 1956 débutent, en général, de deux façons. Les monographies descriptives et les mémoires aux ambitions plus larges font remonter les antécédents aux environs de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Les études moins ambitieuses ont presque toutes pour première phrase à peu près ceci : « Le 5 mars 1953 mourut J. V. Staline. » Les deux ouvertures se comprennent, peuvent se justifier chacune dans leur genre. Les lecteurs français peuvent connaître la teneur des événements à partir, par exemple, des ouvrages de François Fejt?, Miklós Molnár ou Philippe Bourrinet, ou encore à partir du journal de Guy Turbet-Delof, contemporain des événements [1].
I. Le facteur temps, le social et le politique : la longue durée réduite en miettes dans l’histoire de la Hongrie au XXe siècle
2Dans cette contribution, je voudrais rappeler un ou deux éléments qui me semblent peu abordés dans les travaux que j’ai lus. Conscient des dimensions forcément limitées de mon propos, je souhaiterais faire remonter un peu plus qu’à l’habitude les antécédents historiques de la Révolution de 1956 [2]. Adoptant le point de vue de la longue durée telle qu’elle a été définie par l’école des Annales, je vais tenter de situer l’objet de mon intervention dans un cadre chronologique plus large. En Hongrie, au XXe siècle, il y a, en tout, neuf changements ou tentatives de changement de régime. 1956 est le septième de la série : autant dire qu’il fait écho à nombre des césures précédentes. J’énumère ici les neuf en associant à chaque fois la date à une expression ou un qualificatif afin que même les observateurs qui suivent de loin les réalités d’Europe orientale puissent saisir l’essence des changements successifs : 1918, Mihály Károlyi, tentative d’installation d’une démocratie bourgeoise ; 1919, Béla Kun, un dérivé de la dictature bolchevique léniniste ; 1920, régime conservateur autoritaire de l’amiral Horthy ; 1944, expérimentation nationale-socialiste de Ferenc Szálasi ; 1945, parlementarisme limité (proto-soviétique) subissant dès le début l’influence de l’Armée rouge et de la Commission de contrôle alliée dominée par les Soviétiques ; 1948, Mátyás Rákosi, un dérivé de la dictature bolchevique ; 1956, Imre Nagy et son communisme national ; 1957, János Kádár et son communisme opportuniste ; 1990, « Retour en Europe ! ».
3En simplifiant, on peut dire qu’en moyenne, en Hongrie, il y a, au XXe siècle, quasiment un bouleversement par décennie. Si on se limite, cependant, à ce qu’il est convenu d’appeler le « court vingtième siècle » — de la fin de la Première Guerre mondiale à la chute du communisme —, c’est tous les huit ans en moyenne qu’une césure politique, un changement ou une tentative de changement de régime se produisent en Hongrie. Ainsi, l’histoire du court vingtième siècle hongrois apparaît, du point de vue de l’histoire politique, comme extrêmement fragmentée tout en ne durant pas même le temps d’un cycle de vie humaine pour peu qu’elle soit un peu longue. Ceux qui sont nés autour de la Première Guerre mondiale et qui malgré les vicissitudes ont atteint ou dépassé leur soixante-quinzième anniversaire, peuvent rendre compte dans leur autobiographie de chacun de ces neuf changements politiques très marqués. (Qu’on me permette ici de citer comme exemple le cas de François/Ferenc Fejt? né en 1909 et qu’on connaît bien tant à Paris qu’à Budapest.)
4Dans ce qui suit, je laisse de côté de nombreux événements bien connus pour ne relever que quelques phénomènes relevant des antécédents de 1956. Je vais citer des motivations relevant de l’histoire politique et sociale qui jouèrent un rôle d’adjuvant dans l’éclatement de la révolution à l’automne de 1956 en Hongrie.
a/ Allusions historiques à tonalité nationale en guise de programme révolutionnaire
5En Hongrie, le mode de pensée usuel est marqué par un fort penchant historicisant, et en temps de crise (aussi) on recourt systématiquement et volontiers à des modèles historiques. Mais à quel précédent, relevant de l’histoire politique ou de celle des idées, « pouvaient bien se référer » en 1956 ceux qui voulaient autre chose que le régime en place et son idéologie ? Tous les événements du vingtième siècle susmentionnés leur posaient problème. L’opinion commune associait alors 1918 moins à la tentative de transformation démocratique, bourgeoise et civique du pays qu’à la voie qui conduisit, suite à la défaite du pays dans la Première Guerre mondiale, à la paix de Trianon, laquelle entraîna la perte des deux tiers du territoire de la « Grande Hongrie » historique. Et inutile d’évoquer les changements postérieurs à 1918. Il n’y a guère besoin de justifier pourquoi les régimes antérieurs ne peuvent, en 1956, être pris pour modèles sur le plan intellectuel. S’il doit y avoir un modèle, qu’il soit réellement révolutionnaire : les jeunes qui fréquentaient alors les clubs politiques les plus connus surgirent au printemps 1956 en se définissant comme les « descendants directs » de la révolution bourgeoise de 1848 : « La jeunesse réunie au sein du Cercle Pet?fi va sauver le pays. Les membres du Cercle Pet?fi sont, eux aussi, des communistes, mais des communistes hongrois qui ne veulent pas reproduire le modèle russe. Il y aura une suite à la révolution intellectuelle, initiée par le Cercle Pet?fi. Si nous, membres du Cercle Pet?fi, sommes les jeunes quarante-huitards d’aujourd’hui, [...] Imre Nagy est donc notre nouveau Lajos Kossuth [3]. »
6Les strophes des poètes (Sándor Pet?fi, Mihály Vörösmarty) de l’époque de la centenaire révolution de 1848 et de la guerre d’indépendance de 1849 réapparurent sous la forme de slogans. Et on souhaitait remplacer les symboles du régime stalinien (rakosiste) par les armoiries de Kossuth créées en 1849 (l’emblème de Kossuth a été, de 1946 à 1948, le symbole officiel de la République hongroise [4]). C’est cet emblème qui est repris à des dizaines de milliers d’exemplaires sur les affiches, en une des journaux, sur le flanc des tanks passés du côté des insurgés. En province, on les peignait sur le socle des monuments à la gloire des soldats soviétiques libérateurs qu’on venait de profaner. Et à Budapest, on peignit un drapeau tricolore aux couleurs nationales sur ce qui restait de la botte de la statue mise à bas de Staline.
7Les revendications de l’insurrection d’octobre 1956 attaquaient le régime en insistant sur l’histoire et en mettant en avant la nation — c’est-à-dire de façon ouvertement antisoviétique — mais les slogans réclamaient bien plus la correction des erreurs du régime qu’un changement radical de système. En ce sens il est vrai que les revendications formulées essentiellement lors d’assemblées étudiantes ne visaient pas une « restauration bourgeoise » rétablissant le capital dans ses droits. La grande majorité des revendications qui ont affleuré publiquement en octobre n’allait pas au-delà d’une « édition corrigée » d’un cadre institutionnel sous hégémonie communiste. Les propositions visant à établir un système réellement « démocratique et populaire » protégé par une série de garanties contre la tyrannie sont le fait d’István Bibó. Pour ce qui est du cadre politique, il songeait [5] à une « nouvelle alliance [6] » des partis au pouvoir à l’époque du système parlementaire (limité) des deux trois années ayant suivi la Deuxième Guerre mondiale. Le contenu de cette alliance aurait été enrichi par des institutions assurant l’autogestion ouvrière. En Hongrie, jusqu’à la deuxième intervention soviétique du 4 novembre, c’est l’aspiration à un « meilleur socialisme », à un socialisme démocratique qui reste dominante : quelque chose de similaire à ce qu’on a baptisé une décennie plus tard — en rapport avec la mobilisation en Tchécoslovaquie et associé au nom d’A. Dub?ek — le « socialisme à visage humain [7] ».
8Pour résumer : les symboles, les slogans tirés de l’histoire du pays ont pu être adaptés à l’exaltation patriotique alors même que la « partition » du « ce que nous voulons » faisait défaut. Cette dernière n’a pris forme pour l’essentiel que par le bais de formules exclusivement négatives, relevant du « ce que nous ne voulons pas ».
b/ La paupérisation générale et le sentiment de spoliation
9En Hongrie, entre 1945 et 1948, deux changements de régime se sont succédés, imbriqués l’un dans l’autre. Lors du tournant de 1948-49 c’est un changement de système économique, social et politique complet qui s’est produit, certains de ses éléments ayant commencé à prendre corps dès 1945. Un transfert de biens de cette ampleur — et imposé par la force en si peu de temps — ne s’est jamais vu dans l’histoire hongroise. La dictature que l’on rattache au nom du secrétaire général du Parti communiste, Mátyás Rákosi, créa les conditions d’un assujettissement total dans tous les segments des divers secteurs de la société. Alors qu’on supprimait la propriété privée, on mit en place un système institutionnalisant la terreur politique et administrative : des centaines de milliers de personnes sont persécutées, jetées en prison, déplacées de force, internées ; les biens mobiliers et immobiliers sont confisqués. Au-delà de l’ancienne élite fondée sur la propriété de la terre, c’est la classe moyenne traditionnelle qui a été détruite et qui dut subir massivement un déclassement social. Mais, à la fin du premier tiers des années 1950, ce qui est en cause ce n’est plus seulement de financer la folie de l’industrialisation et du réarmement du temps de guerre froide par la confiscation des biens des « classes exploitantes de jadis » — pour reprendre le jargon officiel de l’époque. La « classe ouvrière », considérée comme la base du régime, et les paysans encore plus nombreux, sont contraints à travailler comme des esclaves et réduits à la famine. Parfois, dans les villages, on ne manque pas seulement de semences pour l’année suivante, mais même du « pain quotidien » là même où on produit le « pain de la nation ». Pour ce qui est des privations, la différence était faible entre les « paysans coopérateurs », intégrés de force dans des kolkhozes de type soviétique [8], et les paysans propriétaires résistant encore à la collectivisation.
10Au début de 1956, le revenu moyen des ouvriers de l’industrie a atteint 90 % de son niveau de 1938, dernière année de paix ; chez les paysans petits propriétaires le rattrapage était encore moindre, à 75-80 % du niveau de 1938 ; quant aux paysans enrégimentés dans les coopératives, le niveau de production n’atteignait que 65 et 70 % de celui de 1938 selon les situations [9]. Toutefois, quand une situation — ou la conscience qu’on en a — prédestine à la souffrance, on sait bien que les moyennes statistiques sont incapables d’en rendre compte, ou alors de façon fort atténuée. De plus, à la différence des dictatures dont on avait pu faire l’expérience auparavant, le système stalinien (incarné par Rákosi en Hongrie) comportait une spécificité : il ne faisait même pas confiance à son propre appareil d’oppression. La grande majorité des cadres (non dirigeants) du parti n’étaient pas inclus dans le cercle privilégié de la nomenklatura qui pouvait acheter tout ce dont elle avait besoin dans des magasins réservés et ils pouvaient craindre, en tout lieu et à toute heure, les sbires de la police politique (Államvédelmi Hatóság [Office de sûreté de l’État], ÁVH), tout comme les millions de gens qui ne s’étaient pas engagés dans le parti.
11Il nous faut renvoyer ici à cette notion de « temps historique fragmenté », évoquée en introduction. Suite aux nombreux changements de régime qui se sont produit tout au long d’une vie un tant soit peu engagée qui se serait déroulée en Hongrie jusqu’à 1956, bien des gens ont pu être un temps « les hommes du pouvoir » — ou, du moins, des bénéficiaires de celui-ci — pour devenir les parias du « contre-régime » qui suivit juste après. En se situant sur le plan de la vie de tous les jours, chacun a eu l’occasion de se constituer un groupe conséquent d’ennemis — y compris dans son environnement personnel restreint ou élargi. En se situant au niveau de l’histoire sociale, les pertes réelles de deux guerres mondiales, les obligations de réparation qui suivirent et les périodes d’hyper-inflation qui en résultèrent, les difficultés insupportables, tant individuelles, familiales, qu’existentielles causées par la crise mondiale des années 1929-1933, dont nous n’avons pas encore parlé, se sont succédées comme les sept années de vaches maigres [10] dans la Bible. Tout cela, en s’accumulant, a eu une influence dévastatrice car entre les catastrophes frappant l’essentiel de la société, il n’est resté pratiquement aucun temps de répit qui permette une consolidation, une régénération sociale. Les fréquentes oscillations des balanciers politiques, souvent poussés jusqu’à l’extrême, n’ont fait qu’aggraver les effets de cette déstabilisation durable. Après la Deuxième Guerre mondiale, les mesures de démocratisation ont produit, au début, des améliorations. On peut les résumer sous le slogan « Le pays est à toi, c’est pour toi que tu le bâtis ! ». Il s’agissait du partage des terres généralisé dans les villages ou de l’organisation des « conseils d’entreprise » [11] dans les régions industrielles, mesure grâce à laquelle on associa à la reconstruction les ouvriers d’usines et les mineurs. Mais, progressivement, les effets de cette amélioration ont été éradiqués d’une part par la collectivisation forcée des exploitations agricoles individuelles sous forme de coopératives, et d’autre part par un productivisme industriel à marche forcée, induisant des souffrances qu’après 1948 tous les groupes sociaux, même ceux présentés comme privilégiés par le nouveau régime, n’eurent d’autre choix que de subir. C’est au total plus d’un million de personnes qui ont été contraintes, plusieurs fois au cours d’une seule vie active, de « tout recommencer à zéro ». Ce déficit de consolidation sociale qui avait déjà éprouvé plusieurs générations a été aggravé, à l’époque Rákosi, par une politique du niveau de vie rançonnant quasiment toutes les couches sociales jusqu’à épuisement, parallèlement avec un exercice du pouvoir par une terreur institutionnalisée d’une cruauté et d’une étendue inédites.
12Autrefois, l’habitude était répandue de faire la liste, sur les pages vierges d’une Bible, des événements les plus importants de la vie familiale : naissances, mariages, morts. C’était l’historia domus, la chronique de chaque famille. Si, poursuivant cette tradition jusqu’au début des années 1950, on avait consigné toutes les pertes à l’inventaire domestique, les privations, spoliations, déportations subies en un demi-siècle d’histoire familiale, la liste aurait nécessité quasiment un cahier spécial. On ne peut pas distinguer précisément combien sont à imputer expressément au règne de Mátyás Rákosi mais il est certain qu’on ne peut réduire la base de ce décompte à un simple calcul de proportions mathématiques. Plus que ce type de logique c’est le fait que l’état de dépression et l’absence de perspective soient devenus permanents qui a accru le potentiel du mécontentement. La succession de pertes, de recommencements qui peinent au redémarrage puis s’enraient dans la douleur, l’accumulation des meurtrissures, le mélange des brimades incessantes et du sentiment de spoliation atteignirent alors la limite du supportable.
II. Les antécédents et ressorts immédiats de l’explosion
a/ Les querelles de pouvoir au cœur de la « nouvelle étape » et du Parti communiste
13Au bout d’une demi-décennie la dictature communiste de Mátyás Rákosi — qui s’attachait avant tout à plaire à Moscou — sembla connaître la faillite. Au début de 1953, les rapports confidentiels venus de Hongrie remirent en question la capacité du régime à fonctionner, ce qui incita la direction du Parti communiste soviétique (le présidium du PCUS [12]) à envisager des mesures destinées à prévenir la catastrophe. Elles furent provisoirement ajournées car Joseph V. Staline décéda en mars 1953 et parce que le Kremlin était trop pris par ses affaires internes, autrement dit par la « guerre de succession » qui commençait alors. Les membres de la direction du parti soviétique n’en furent pas moins irrités de voir arriver à Moscou un Rákosi triomphant qui en profita pour, tout imbu de son triomphe, faire le récit de la « victoire écrasante » du Parti des travailleurs hongrois (MDP) [13] aux élections parlementaires du mois de mai 1953 — en l’absence de la moindre alternative électorale —, cherchant, par là même, à masquer l’état réel de la « province de Pannonie ». Les critiques formulées par le présidium pour amener Rákosi à admettre dans quelle situation était le pays produisirent l’effet d’un prêche dans le désert. En conséquence une nouvelle délégation du parti hongrois, désignée, cette fois, par les Soviétiques, fut convoquée à Moscou. À la suite d’une audience où retentirent même des insultes, les hôtes contraignirent les représentants du parti hongrois à une dure autocritique. Les critiques portèrent particulièrement sur la personne de Rákosi à qui l’on reprocha tant son « culte de la personnalité » que les erreurs judiciaires qu’il avait couvertes et l’état du pays, qui était au bord de la catastrophe.
14Cependant, en Hongrie, seule une petite fraction de la direction apprend la résolution moscovite entérinée par le parti à Budapest car elle est immédiatement classée document secret. Dans les comptes-rendus oraux (!) présentés aux organes inférieurs du parti et aux adhérents plus un mot évoquant une situation dangereuse. La version des faits, pleine d’euphémismes, qui était diffusée ne laissait entrevoir que peu de choses. Certes il y avait eu entre autres certains abus et quelques perturbations transitoires qui avaient entravé et entraveraient encore, ici ou là, le bon fonctionnement du système, mais, dans tous les cas, en opérant quelques changements, on pouvait résoudre ces problèmes. Il est vrai que, malgré ce discours lénifiant, Rákosi dut démissionner de son poste de Premier ministre mais il continua d’exercer les fonctions de premier secrétaire du MDP. Imre Nagy est alors nommé Premier ministre, également sur instructions de Moscou. Dans le programme de son gouvernement, il annonce « une nouvelle étape » dans l’édification du socialisme. Le programme de Nagy promet la révision de la politique d’industrialisation forcée (notamment et principalement la réduction des investissements disproportionnés dans l’industrie d’armement et des autres dépenses militaires), la croissance de la production des denrées de consommation courante et le relèvement des salaires, mais aussi la fin des abus généralisés de l’arbitraire judiciaire — ce qui donne en langage de l’époque : « le rétablissement de la légalité socialiste ».
15Ce dernier point avait pour corollaire le retour au statut d’organe soumis au ministère de l’Intérieur de l’Office de sûreté de l’État (ÁVH). L’Office était autonome depuis 1950, fonctionnant quasiment comme un ministère de plein droit. On espérait que ce retour imposé dans la hiérarchie ministérielle permettrait de rendre plus « respectueux de la légalité » un organe jusqu’alors utilisé à surveiller toutes les couches de la société, maintenir une atmosphère de terreur, et connu pour ses violents abus. Deux facteurs semblent favoriser un contrôle plus strict des activités de l’ÁVH, un autre, au contraire, y nuit fortement. La mise sous tutelle est, d’abord, facilitée par l’arrestation préalable — suivant la logique du régime — de Gabor Péter qui dirigeait la police politique depuis sa constitution en 1945. Elle l’est aussi par la nomination d’Ern? Ger? comme ministre de l’Intérieur, lui qui — grâce à ses vingt-cinq années d’émigration moscovite — est depuis plus longtemps et plus solidement que Rákosi l’homme de confiance de la direction du parti soviétique. Cependant, de tout cela l’opinion publique (tenue à l’écart des cercles du pouvoir) n’est pas informée. C’est par un entrefilet discret qu’on apprend en mars 1954 l’arrestation de Gabor Péter et sa condamnation à perpétuité ; et au même moment la décision de « ramener » l’ÁVH au sein du ministère de l’Intérieur reste jusqu’au bout une résolution tenue secrète du parti et du Conseil des ministres.
16La « nouvelle étape », autrement dit l’époque du premier ministère d’Imre Nagy (juillet 1953-avril 1955) est marquée jusqu’à la fin par la querelle conceptuelle et personnelle au sommet du pouvoir entre Imre Nagy et Mátyás Rákosi. Faute de place suffisante pour en exposer tous les détails nous ne présentons ici que les éléments qui ont joué un rôle de premier plan dans le prélude de l’explosion révolutionnaire de 1956. Il s’agit donc du réexamen des procès à grand spectacle organisés au tournant des années 1940-1950 et de la question de la réhabilitation des condamnés à mort et des personnes exécutées ou persécutées illégalement. Rákosi étant lui-même un des commanditaires (organisateur et metteur en scène) des procès truqués les plus spectaculaires, il chercha évidemment à saboter ces efforts ou du moins à retarder le processus. D’autres membres de la direction du parti restés en poste, partageaient, peu ou prou, la responsabilité de ces procès. La crainte d’une divulgation publique créa une étroite et objective communauté d’intérêt entre la majorité de la direction du parti et l’état-major de la police politique. Les illégalités commises à grand renfort de publicité en leur temps s’avèrent particulièrement difficiles — voire impossibles — à réparer sans avoir à soulever la question de la responsabilité de la direction rakosiste du parti impliquée dans les procédures, tout comme celle de l’état-major de l’ÁVH placé sous son contrôle.
Szabad Nép [Peuple libre] (quotiden du Parti), 2 août 1956, p. 2 : le débat parlementaire sur la modification du code de procédure pénale.
Szabad Nép [Peuple libre] (quotiden du Parti), 2 août 1956, p. 2 : le débat parlementaire sur la modification du code de procédure pénale.
17Outre les divergences de vue sur les orientations à donner à la politique économique et sociale, cette question contribua, à l’arrière-fond, au conflit entre Imre Nagy et Mátyás Rákosi. Il semble qu’Ern? Ger? se soit rallié sans barguigner à Rákosi au moment où il a craint que le réexamen des illégalités mette « en péril le maintien de la direction du parti sous sa forme actuelle » — et notamment sa position à lui. Rákosi sortit provisoirement vainqueur de cette confrontation. Dans cette victoire, le fait que les rapports de forces au sein de la direction du parti soviétique avaient changé entre temps joua aussi son rôle. Au printemps 1955, Rákosi a fini par réussir à écarter Imre Nagy du poste de Premier ministre. Gero et Rákosi placèrent à ce poste leur « disciple en communisme » commun, András Heged?s, un jouvenceau de 33 ans par le truchement duquel Rákosi entendait à nouveau faire valoir ses volontés en tant qu’unique potentat. Dans l’année qui suivit, jusqu’au printemps 1956, Rákosi, menant un combat stalinien d’arrière-garde, s’efforça de restaurer sa toute puissance d’autrefois. Cependant à cette période, dans les cercles et organisations intellectuels du parti (écrivains, journalistes, étudiants), les déclarations d’adhésion à la ligne incarnée par Imre Nagy se multipliaient. Ils étaient de plus en plus nombreux à considérer Rákosi comme le principal obstacle au dégel et à la détente qui suivirent la mort de Staline. Comme le dit un bon mot qui circule alors à Pest, Rákosi cherche la réponse à ce casse-tête : « Comment construire le stalinisme dans un pays où l’environnement démocratique populaire est hostile ? »
b/ L’effet « Le roi est nu »
18La situation commence à changer après le XXe congrès du PCUS en février 1956. Nikita S. Khrouchtchev, dans son fameux discours à huis clos, lève partiellement le voile sur les atrocités de la terreur stalinienne en vouant au pilori Lavrenti Beria qui avait dirigé durant quinze ans la Sûreté de l’État soviétique avant d’être exécuté. Grâce à des fuites orchestrées, ce discours ne tarda pas à être connu. Il fut traduit dans de nombreuses langues en quelques semaines. À partir de ce moment-là, il devint inévitable que Rákosi lui aussi fasse une déclaration sur les procès orchestrés en Hongrie. En cette occasion comme dans d’autres, il s’est efforcé d’imiter en le paraphrasant à sa manière le « modèle soviétique ». À partir de la fin de mars 1956 il introduisit dans ses discours, à plusieurs reprises, la légende réinterprétée du procès contre László Rajk et ses compagnons. Par des phrases embrouillées il reconnaissait son rôle dirigeant dans les procès orchestrés mais il insistait bien sur le fait que — comme il le disait — c’est sa bonne foi qui s’était retournée contre lui dans la mesure où les « grands procès » avaient été organisés sur la base de « provocations » de l’ancien chef de la police politique (ÁVH), Gabor Péter. Quant aux autres erreurs judiciaires, on pouvait également les considérer comme des « abus » de ce même organe.
19Cet aveu, certes réticent et visant à attribuer les responsabilités à d’autres, comportait toutefois deux dimensions non négligeables. D’une part, le détenteur des « droits d’auteur » présentait comme une évidence le caractère falsifié des procès truqués, l’inanité des aveux forcés, l’absence de fondement pour les persécutions. C’est par la bouche du plus incontestable de ses chefs qu’ont distinctement été dévoilées les bassesses du pouvoir par la terreur : « Le roi est nu. » D’autre part, par ces mêmes explications à visée d’autodéfense, Rákosi transgressa ce pacte évoqué plus haut entre la direction du parti et l’ÁVH, qui les associait en terme de sociologie du pouvoir dans une communauté d’intérêts. Assurément il ne put éviter la chute : en juillet 1956, il est finalement écarté de son poste à l’initiative de Moscou. Mais « en cadeau d’adieu » Rákosi rendit possible que la police politique — qui, jusque- là, ne suscitait que de la haine mêlée de terreur — puisse être remise en question en tant que « complice » du chef déchu et en tant qu’organe dirigeant.
20Les mécanismes visant à se défausser des responsabilités ne sont pas l’apanage des seuls dictatures et dictateurs. Cela vaut toutefois la peine de se demander si les affirmations de Rákosi avaient une base matérielle. Son règne s’étant caractérisé par une accumulation de mensonges innombrables, pourquoi aurait-il dit la vérité justement au moment où il se retrouvait dans une situation désespérée, annonçant sa chute ? Que peut- on mettre au compte de l’ÁVH si on considère l’ensemble du règne de la terreur, et quelle part les contemporains lui attribuaient-ils en priorité ?
c/ L’Office de sûreté de l’État : le « poing du parti » [14]
21Depuis sa création en 1945 la police politique était un organe appartenant en propre au Parti communiste. Pour ce qui est de sa direction, avant même la prise de pouvoir de 1948, le principe de « partage des postes » entre les partis du gouvernement de coalition n’a pas été appliqué ce qui a été rendu possible par le soutien sans faille dont bénéficiait Mátyás Rákosi de la part des autorités soviétiques d’occupation [15]. Dans le processus d’accaparement du pouvoir exclusif, de construction de la dictature communiste, pour l’intimidation de la société et le maintien de la terreur, l’ÁVH a représenté la garantie majeure permettant au système de fonctionner. Grâce à un « effectif statutaire » de plus de 20 000 personnes dirigées par Gabor Péter, aidé par un réseau de mouchards représentant, en moyenne au cours de la période, 35 000 agents, l’ÁVH pénétra pour ainsi dire toute la société jusqu’au plus petit atelier, au presbytère ou à la taverne du village le plus minuscule. Outre les relations officielles avec les diverses institutions, outre les informateurs, sont « tenus de collaborer » les portiers, les gardiens d’usine, les concierges d’immeuble, les délégués de quartier et aussi les gardes-champêtres officiant aux limites des finages.
22On ne peut faire saisir la diversité des persécutions par des données globales mais il est peut-être possible de se faire une idée du caractère massif de la répression grâce aux chiffres. Entre 1948 et 1953 ce sont presque 400 000 paysans qui ont été condamnés au seul titre des « crimes contre le ravitaillement public [16] ». Cela représente un tiers des paysans propriétaires individuels de l’époque. Dans un intervalle de temps encore plus court, entre le début de 1951 et mai 1953, la police, dotée des pouvoirs des tribunaux de simple police, a infligé des peines correspondant en tout à 850 000 contraventions. Jusqu’au milieu des années 1950, la police politique a établi un fichier contenant 1 200 000 fiches de citoyens surveillés ou susceptibles de l’être. Ce qui représentait, à cette époque, presque 20 % de la population hongroise âgée de plus de 18 ans (en moyenne, dans une famille sur trois, il y avait quelqu’un de surveillé). Du printemps 1950 à mai 1953, suite à diverses dénonciations ou à des enquêtes policières préventives, c’est en tout, plus d’un million de procédures judiciaires que l’ÁVH initie auprès des procureurs. Finalement, environ 650 000 actes d’accusations arrivèrent dans les tribunaux. 60 % des procès — 390 000 affaires — débouchèrent sur une condamnation. Pour ce faire, dans l’intervalle en question, les collèges de juges des tribunaux hongrois [17] devaient traiter chaque jour, en moyenne, 700 affaires dont exactement 400 aboutissaient à une condamnation. Naturellement on n’a pu aboutir à ce résultat qu’en fabriquant les verdicts à la chaîne. À ce sujet, nous n’évoquerons qu’un seul cas : le jury d’un des « juges sanguinaires » de l’époque, Vilmos Olti, après une heure de délibération, rend son verdict dans quatorze affaires et attribue en tout 90 années de prison. Et en plus les condamnés eux-mêmes font l’objet d’une « double surveillance ». Outre leurs geôliers, parmi leurs co-détenus, des « agents de garde-à-vue » puis des « agents de cellule » font des rapports réguliers sur eux.
23En plus des groupes énumérés ci-dessus, il y en a eu d’autres qui ont subi la répression : l’ancienne classe moyenne avec ces 5 500 internés, puis les 10 000 personnes déplacées de force de Budapest et des grandes villes vers les campagnes, ce qui permis au régime de confisquer leurs appartements au profit de ses fonctionnaires et des cadres du parti. Également oubliés par les estimations globales, les milliers de déportés des régions de la frontière occidentale et méridionale — surtout des membres des minorités sud-slaves qu’à la suite de la rupture avec la Yougoslavie de Tito, on a violemment expulsés de leurs domiciles pour prévenir toute subversion politique fondée sur une supposée fraternité ethnique. La plus grande partie est déportée dans la partie orientale du pays : on les assigne à résidence dans des hameaux situés au-delà de la rivière Tisza, où ils survivent des années durant dans des bergeries, des poulaillers, des étables.
24Dans la mémoire collective des contemporains, c’est l’époque de la « peur du coup de sonnette » : car il était dorénavant absolument impossible de prévoir qui sera emmené de force, persécuté, quand, ou pourquoi. A posteriori, en analysant la dictature communiste du point de vue de la sociologie des organisations, il est évidemment aisé de démontrer que la police politique a fait tout cela « au nom du parti », sur la base d’instructions du groupe très restreint formant le sommet du parti — et surtout du premier de ses dirigeants, Mátyás Rákosi lui-même — ou que l’ÁVH se contentait d’exécuter en vertu de l’obligation de service. Mais ce n’était pas « le parti » qui interrogeait, torturait, frappait les victimes jusqu’à les estropier, ce n’était pas une direction lointaine, insaisissable qui les humiliait chaque jour. C’était des brigades « de vérification » qui, avec l’appui armé de l’ÁVH, leur confisquaient leurs biens, les arrêtaient et les chassaient de leurs maisons — ce qui permetait à l’un ou l’autre de ceux qui avaient réalisé l’expulsion de pouvoir s’y installer. L’enquêteur menaçait, en cas de refus d’aveu, de mettre en prison l’épouse qui allaite, la fiancée, la mère, le père, le fils, etc. Le gardien armé du camp, le geôlier de la prison crachaient régulièrement à la figure de la victime : « Vous, vous allez pourrir ici, nous ne devons rendre de comptes à personne à votre sujet ! » Ceux qui incarnaient directement les persécutions et la réduction à la plus totale des soumissions — décidant des vies, des biens, des fortunes, des destins —, c’étaient les officiers et sous-officiers de l’ÁVH.
d/ L’ÁVH comme cheval de Troie
25Comme nous l’avons dit déjà plus haut, c’est à l’été 1953 que l’autonomie « assimilée à celle d’un ministère » de l’ÁVH est supprimé et qu’il est sommé de réintégrer la hiérarchie des organes administratifs au sein du ministère de l’Intérieur. Bien que László Piros devint alors, avec rang de vice-ministre, le chef de l’ÁVH, il ne tarda pas à se montrer le « digne successeur » de Gabor Péter, son prédécesseur condamné, surtout à compter de l’été 1954, quand Ern? Ger? quitta le poste de ministre de l’Intérieur et que, lui, il s’installa dans son fauteuil. Ayant obtenu ce poste, Piros, enfin décisionnaire, mena son action sur deux plans différents : d’une part, il organisa tout en la sabotant la procédure réhabilitation, si difficile à accepter, et fit en sorte que « l’autorité de la direction du parti et du camarade Rákosi n’en souffre pas ». Rákosi sut d’ailleurs lui en être reconnaissant : en mars 1955, Piros devint membre (remplaçant) du Bureau politique au moment où Imre Nagy était évincé du pouvoir.
26D’autre part, il travailla méthodiquement à développer le rôle de l’ÁVH et son emprise sur l’ensemble de l’organigramme du ministère de l’Intérieur. Il obtint que neuf sur les quatorze directions générales du ministère — dont celles de l’ordre public, de la circulation routière, des pompiers, de la défense civile, mais aussi du personnel ou des services fournissant les moyens économiques et techniques — soient sous la coupe de l’ÁVH ainsi à la fois « supprimée et maintenue ». Au sein de l’« état-major » du ministère qui comptait sept personnes, cinq — László Piros compris — sont des officiers supérieurs de l’ÁVH (István Dékán, Antal Bartos, Károly Fekete, István Hárs). Outre ces vice-ministres susmentionnés, un officier supérieur de police (Tibor P?cze) et un « civil », permanent du parti (Mihály Gábri), avaient un poste similaire. Au tournant des années 1955 et 1956 — invoquant le fait que le travail de la sûreté de l’État devait s’effectuer en respectant des règles de confidentialité de plus en plus strictes y compris au sein du ministère de l’Intérieur — il mit en place le « Collège de sûreté de l’État » [Államvédelmi Kollégium] en tant qu’organe de direction suprême hors organigramme.
27Au début de 1956 les cadres de la sûreté de l’État poursuivirent leur conquête éhontée des postes dirigeants dans les directions ne ressortissant pas à l’ÁVH : à cette époque, sur les vingt préfets de police de comitat [megyei rend?rf?kapitány] de Hongrie (ceux des dix-neuf comitats ainsi que celui de la capitale, Budapest), il n’y en avait déjà plus que quatre qui appartenaient au corps des officiers de police, les autres (80 %) étaient des officiers subalternes ou supérieurs de l’ÁVH. Dans le même temps, László Piros décida qu’un échelon administratif plus bas, il fallait remplacer au plus vite les 120 détenteurs de postes de commissaire dans les arrondissements [járási rend?rkapitány] [18] issus du corps de la police par des officiers de l’ÁVH. Moins de six mois plus tard, en juin 1956, la direction du ministère constata le rythme soutenu et continu du processus de remplacement : sur 120 postes, 69 (57 %) sont déjà occupés par des officiers de l’ÁVH. Cette expansion territoriale sous forme d’occupation des postes de direction du ministère par l’ÁVH sembla une sorte de réincarnation du Cheval de Troie d’Homère. L’ÁVH, privé de son autonomie en 1953, ramené de force sous la tutelle du ministère de l’Intérieur, s’est transformé par la volonté du ministre László Piros au point que le ministère devint le « ministère de la Sûreté de l’État » à la mi-1956, même si, sur la plaque à l’entrée, on lisait encore : « Ministère de l’Intérieur [19] ».
28Mais László Piros méritait le titre de « digne successeur » de Gábor Péter également pour une autre raison. Piros est celui qui, en 1955-1956, rétablit la règle de la Tcheka du « tous suspects » (y compris à l’intérieur du parti). Ses subordonnés, lors des passages en revue, pouvaient entendre les mêmes expressions sous forme d’instructions que celles qui résonnaient avant 1953 en tant que consignes sous le règne de Rákosi et Gábor Péter : « la lutte des classes s’intensifie », « il faut intensifier notre vigilance sur tous les terrains » ou bien encore : « le manque de vigilance a atteint un degré très très élevé (sic !) ». À l’été 1956, interrogé à propos des procès orchestrés dans le cadre de l’enquête sur les cruautés commises par des officiers de l’ÁVH, un des témoins, le colonel Béla Balázsi, chef du service de contre-espionnage au moment des faits, déclara que « si le camarade Piros lui en donnait l’instruction, aujourd’hui encore, il pourrait battre quelqu’un ou même le réduire en charpie » Cela, pourtant, surtout après le renvoi de Rákosi, à partir de l’été 1956, n’était plus réalisable. Non parce que le nouveau secrétaire général du Parti, Ern? Ger? se serait déclaré contre — sûrement pas ! — mais plutôt parce que, comme l’a écrit Simone de Beauvoir, « la force des choses » a joué.
e/ L’ÁVH comme bouc émissaire universel
29Dans la première moitié de 1956, surtout une fois que Mátyás Rákosi avait été contraint de reconnaître avoir régenté et être responsable des procès truqués, le barrage ne cèda pas encore mais les plaintes contre les préjudices subis se multiplièrent, y compris dans des forums publics. Dans l’année qui précède de nombreux condamnés politiques communistes — qui avaient occupé des fonctions dirigeantes au sein du parti — retrouvèrent la liberté. Dans le cadre des procédures de révision des procès et de réhabilitation, on procèda notamment à l’audition de nombreux témoins. Nombre des libérés trouvèrent même du travail. À partir du printemps 1956, on commença à libérer les anciens sociaux-démocrates. Et ils vinrent accroître le nombre de ceux qui, ayant accompli une courte peine, avaient été libérés « normalement » mais restaient placés sous contrôle judiciaire. Dans des petites réunions entre amis ou en société, lors des « rencontres de vétérans » on abordait les questions relatives au : « Alors, c’était comment ? » Lors des manifestations, des petites fêtes organisées dans les bureaux, les entreprises à diverses occasions, on se mit à inviter également ces « anciens collègues ». Avec les langues qui se délient, les hommes qui s’épanchent, le terril énorme des actes commis en infraction à la loi approchait de plus en plus la masse critique. Lors des séances de discussion du Cercle Pet?fi que l’on peut alors considérer comme le « club de la transparence » [20] plusieurs anciennes victimes des procès truqués restées en vie, étaient présentes et parlaient de leur expérience. L’un après l’autre, les cadavres sortaient de leur placard. C’est justement ce que faisait observer Szilárd Újhelyi à l’occasion d’une discussion au Cercle Pet?fi : « Ce ne sont déjà plus des groupes, mais un pays tout entier, un peuple tout entier qu’il faut réhabiliter [21]. »
30Cette initiative visant l’élargissement de leur champ généra le problème le plus brûlant posé jusqu’alors par les réhabilitations sur le plan de la psychologie collective, réhabilitations qui n’avaient pas été auparavant l’objet d’une attention particulière. En effet, la révision d’erreurs judiciaires était alors limitée à ce que l’on appelle les « cadres du mouvement ouvrier » — à des communistes et à une partie des anciens sociaux-démocrates. En revanche, dans le cas des persécutés qui n’avaient pas appartenu à la nomenklatura — et il s’agit de centaines de milliers de personnes — la question ne se posa pas de savoir s’ils n’avaient pas été eux aussi les victimes de l’hystérie qui voulait que l’on cherche et trouve partout — ce terme étant à prendre au pied de la lettre — des ennemis. Pour l’essentiel ils restèrent derrière les barreaux, et si une fois leur peine purgée, ils étaient libérés, il ne pouvait être question de leur réhabilitation. Ces derniers, toujours stigmatisés, continuèrent à endurer les tracasseries et les privations de droits imposées à ceux qui avaient un casier judiciaire. Cette détente ambiguë comportait encore deux autres caractéristiques.
31Tous ceux qui, dans la décennie précédente, sont passés par les salles d’interrogatoire, les cellules de l’ÁVH — et qui y ont survécus — ont dû signer, à leur libération, l’engagement suivant : « Je n’évoquerai jamais, en aucune circonstances et avec personne, mon interrogatoire, ni ce que j’ai vécu, vu ou entendu dans les locaux de l’ÁVH. Je suis informé que, si j’enfreins les engagements pris dans cette déclaration, l’ÁVH lancera une procédure pénale contre moi. » Le même serment de mutisme est exigé des personnes libérées de prison. Tout ceci était partie intégrante d’un système d’intimidation et de maintien de la société en état de terreur. Au-delà de ce qui relève de la mesure — bien difficile à établir — des souffrances dues aux persécutions, ce sont les tempéraments et les circonstances qui ont déterminé chacune des victimes à tenir ou non la promesse forcée de rester muet et ce de façon variable, reprenant ainsi le vœux de silence des moines des anciens temps. Si l’on cherche des explications, il vaut la peine de revenir aux distinctions opérées par Rákosi dans ses aveux pleins de réticence, déjà cités plus haut. Dans son discours, il endossa ses responsabilités dans les affaires ayant bénéficiées d’une exposition publique, mais il mit la grande majorité des violations du droit sur le compte des abus de l’ÁVH. Dans les faits, il devint habituel que les réexamens d’affaires s’arrêtent aux portes de la nomenklatura du parti. Tout retombait sur la tête des membres de l’ÁVH exerçant la terreur institutionnalisée au service du parti.
32Cette discrimination, les révisions refusées à la majorité des persécutés — les atteintes répétées au sentiment naturel de justice — eurent des répercussions lors des journées d’octobre 1956. Tandis que l’on exigeait que les dirigeants responsables de la dérive dictatoriale du parti soient traduits devant les tribunaux, on se mit à débusquer les membres de l’ÁVH comme du « gibier » et plusieurs ont été exécutés là où ils avaient été capturés par le peuple en furie. Pour les souffrances sans nombre endurées pendant une décennie, on accusa non pas tant le parti ayant fait fonctionné le règne de la terreur mais plus encore l’ÁVH qui devint le bouc émissaire universel du régime. Dans une certaine mesure, nous rencontrons ici une autre incarnation du « temps fragmenté » évoqué au début de cet article. Bien que l’essentiel des exactions les plus horribles s’étaient produites jusqu’en 1953, et qu’elles soient à mettre au compte de l’ÁVH conduite par Gábor Péter, ce ne fut que des années plus tard qu’il devint possible d’en parler. En 1956 l’opinion publique en général n’avait ni moyen ni raison de ressentir un changement de fond face à une police politique fonctionnant dans un cadre juridique et fonctionnel globalement identique. Il n’y avait même pas eu d’entrefilet dans la presse pour évoquer la réintégration, en 1953, de l’ÁVH dans le ministère de l’Intérieur. Rien non plus sur l’épuration interne. Pour des millions de citoyens anonymes, c’est l’ÁVH qui était et restait la garantie principale de la perpétuation du régime, l’incarnation la plus directement saisissable — au travers d’amères expériences — de la dictature communiste. Après 1953 la société ne put percevoir aucune différence fondamentale quant à la « réputation » de l’ÁVH, son activité ou la fréquence des vexations par rapport à la période antérieure.
33Si malgré tout quelque chose a changé, cela n’a pas profité à la police politique. Car il y a bien eu des changements entre-temps, notamment à partir du printemps 1956. Par exemple les « organes associés » se distancièrent de plus en plus ouvertement de la police politique : la police nationale, depuis des années, considérait qu’il lui était préjudiciable qu’on lui donne régulièrement l’ordre d’accomplir des missions — en association avec des opérations de l’ÁVH — qui la faisaient sortir de son champ de compétences. Ces conflits journaliers « à la base » sont connus grâce à des rapports, mais ceux-ci étaient rarement discutés lors des réunions des organes dirigeants du ministère de l’Intérieur. Et notamment parce que, comme nous l’avons dit, ce sont des officiers supérieurs de l’ÁVH qui avait la main sur le Collège de sûreté de l’État qui fixait les orientations du ministère. Toujours au registre des plaintes, la police ainsi que les unités de l’armée déploraient qu’au sein même des corps armés [22] ce soit des contre-espions de l’ÁVH, imbus d’eux-mêmes, que l’on charge du « contre-espionnage interne » institutionnalisé partout. Au sein même de l’armée, des pilotes d’avion, considérés comme l’élite de l’élite de l’armée, demandèrent à leur ministre de changer leurs épaulettes et autres insignes car ils ressemblaient trop à ceux que portaient sur leur revers les membres de l’ÁVH et parce ce qu’à cause de cela ils avaient été plusieurs fois insultés ou, du moins, traités avec un mépris manifeste. Sur la base d’un rapport, le ministre lui-même, László Piros, dut constater — ce qui le mit hors de lui — que les procureurs aussi étaient devenus « incertains, hostiles ». Il tirait cette affirmation du fait que le Parquet — à la différence d’autrefois — avait commencé à renvoyer de plus en plus fréquemment au ministère les dossiers d’instruction transmis pour que soit lancée une procédure judiciaire. Les plaintes de ces « organes associés », c’est le préfet de police de Budapest, Sándor Kopácsi qui les exprima le plus ouvertement le 6 octobre 1956, alors que l’on enterra à nouveau, avec les honneurs, l’ancien ministre de l’Intérieur Lászlo Rajk et ses compagnons d’infortune tous exécutés en 1949. Lors de la réunion tenue dans la foulée du Collège du ministère de l’Intérieur (BM Kollégium [23]) assis en face de son ministre, Kopácsi fit la proposition suivante : « Nous avons réhabilité László Rajk, il faut maintenant réhabiliter la police aussi. » Pour résumer, l’opposition existait déjà mais elle était plutôt confidentielle — en fait elle était même discrètement dissimulée sous le tapis comme de la poussière — entre l’ÁVH et les autres corps armés de l’État. À l’été et l’automne 1956 elle tourna au refus ouvert de la mainmise de la Sûreté.
34Les exemples énumérés jusqu’ici reflètent tant la haine mêlée de crainte dans l’opinion publique que l’aversion croissante des organes associés ou subordonnés à l’ÁVH. Piros, le ministre de l’Intérieur, et les dirigeants de l’ÁVH ont pu être mis au courant de ces tensions avant qu’elles ne s’expriment ouvertement : les rapports d’une armada de mouchards évoquaient notamment le fait que la moitié du pays ne cessait de discuter de la police politique, de ce qu’elle avait fait subir aux uns et aux autres. À la fin du mois de mai 1956 il explosait déjà de colère lors d’une réunion de Collège de sûreté de l’État : « Nous sommes arrivés au point où on parle en long et en large de l’activité de la police politique. Les choses s’ébruitent [24]. » Cet assaut hystérique renvoie, cependant, aussi à autre chose : simplement au fait que ceux qui avaient tenu jusque-là la société par la terreur lui rendirent désormais l’honneur en tremblant eux-mêmes. En outre, le « propriétaire » premier de la police politique, à savoir la direction du parti communiste, qui lui avait jusqu’alors accordé sa protection, sembla dans le même mouvement de rejet vouloir se défaire à reculons de son rôle de « parrain » — rôle qu’on peut connaître en étudiant le fonctionnement des maffias.
35De juillet à octobre 1956, lors des réunions hebdomadaires du Collège de sûreté de l’État on trouvait presque à chaque fois à l’ordre du jour la question du fonctionnement de la police politique. Pendant ce temps de plus en plus de critiques voire de condamnations se firent entendre en relation avec l’activité de « la boîte » [25] ; elles sont adressées — sous la forme de critiques entre « camarades » — directement ou indirectement, au membre suppléant toujours présent qu’était le ministre de l’Intérieur, László Piros, et également au chef de l’ÁVH. Manifestation quasi ouverte de défiance vis-à-vis de Piros, la direction du parti, son « employeur », créa une commission d’enquête ad hoc sans même l’en informer. Celle-ci reçu pour mission de faire un rapport sur l’activité des officiers de la sûreté d’État ayant participé aux procès truqués. Selon un des points du rapport préparé par la commission : « Au cours de notre investigation sur les questions de détails nous avons découvert des actes d’une telle brutalité qu’il est difficile de trouver des mots pour les illustrer et en restituer l’horreur [26]. » Le Bureau politique décida que les 31 personnes mentionnées dans le rapport au titre des charges pesant sur elles devraient répondre de leurs actes. Par cette décision, les dirigeants du parti refusaient de prendre en considération le fait que sur les susnommés il y en avait dix qui à l’époque des faits servaient déjà sous les ordres de László Piros à l’ÁVH à des postes de cadres supérieurs, cinq au grade de lieutenant-colonel, et à celui de commandant.
36Trois semaines plus tard, à la fin du mois d’août 1956, le Bureau politique décidait — sans doute pour remplacer ceux qu’on venait de chasser — qu’il fallait renforcer les organes de la police politique grâce à des cadres fidèles au parti et compétents placés « dans 8-10 positions-clés ». C’est aussi à cette séance que l’on discuta de la plainte contre László Piros de János Kádár, qui avait réintégré peu de temps auparavant le Bureau politique : selon Kádar, le chef de l’ÁVH le faisait surveiller depuis mars 1956 en utilisant les méthodes des services secrets. Au sein du Bureau politique du parti des travailleurs hongrois ce sont ses propres collègues qui critiquèrent, de plus en plus ouvertement, les propositions, les rapports de Piros, ainsi que la police politique placée sous ses ordres ; dans sa résolution le BP « élimina » de la direction du ministère une douzaine de ses hommes de confiance. On peut aussi considérer que l’initiative prise par ses propres subordonnés, le 22 octobre, à la réunion nationale des commandants de la police, pour demander sa révocation, marquait bien l’ouverture du dénouement.
Szabad Nép, 19 juillet 1956, p. 1 : les membres du Bureau politique désignés la veille.
Szabad Nép, 19 juillet 1956, p. 1 : les membres du Bureau politique désignés la veille.
Conclusion
37En octobre 1956, dans la soirée qui précédait l’explosion au grand jour le système communiste hongrois présentait une équation tout à fait unique du point de vue de la sociologie du pouvoir. La spécificité ne venait pas du fait que les sujets dominés voulait autre chose que les détenteurs du pouvoir. On retrouve parfois dans l’histoire de telles situations — banales dirions-nous. L’originalité ne vient pas non plus de ce que, dans le cercle des détenteurs du pouvoir, on formule diverses solutions alternatives : dans ce registre il faut toutefois souligner que les points de vue divergents se confrontaient au sein d’un même parti monopolistique, vraie force omnipotente. Plus important que cela nous apparaît le fait que deux acteurs clés et interdépendants de la dictature communiste semblent « se lâcher mutuellement ». Dans ce système, d’un point de vue de la sociologie du pouvoir, les deux acteurs dépendaient réciproquement l’un de l’autre, et l’apparence formelle d’une symbiose continue persista. La police politique constituait le pilier essentiel assurant le bon fonctionnement du pouvoir par la terreur ; dans le même temps, l’ÁVH ne pouvait remplir son rôle que s’il jouissait d’une confiance inconditionnelle de la direction du Parti et que si, doté de l’autorisation de réprimer, il pouvait remplir son rôle de garant fonctionnel du système. C’est Mátyás Rákosi qui, le premier, au printemps 1956, transgressa ce principe de réciprocité, en tentant de se sauver lui-même. Mais l’état-major installé à son départ suivit ses traces. Comme le rapport qu’avait fait préparer la nouvelle direction pour elle-même (voir plus haut) avait révélé plus ou moins ouvertement de nombreuses facettes (mais on était loin d’une vision complète) de la brutalité institutionnalisée du système en place, et qu’il avait mis l’ensemble de celle-ci sur le compte de l’Office de sûreté de l’État, la direction du parti et son nouveau premier secrétaire, Ern? Ger?, se retrouvèrent piégés. En effet continuer à utiliser comme chien d’attaque du pouvoir la police politique aurait privé définitivement le parti de toute crédibilité, une crédibilité qui reposait sur une autorité, des promesses d’amélioration déjà très érodées. Mais, en choisissant de mettre à distance l’ÁVH et de s’en démarquer, c’est de son principal soutien que le parti s’amputa. La direction du parti communiste hongrois et l’ÁVH, sa police politique, en se détachant l’une de l’autre, en ne gardant plus que les apparences de l’alliance, chacune de leur côté, ont peu à peu sombré dans la paralysie entre le printemps et l’automne 1956, avant d’en arriver à l’un échec commun en octobre.
38Le 23 octobre 1956, quand les revendications énumérées en « seize points » ainsi que les masses de manifestants condamnent ouvertement le système, l’institution chérie de Rákosi, ou plutôt son héritage, est déjà paralysée de l’intérieur. Sous l’action conjuguée du lourd poids de la « longue durée » et des lésions très vives à l’échelle de toute la société, c’est la Hongrie stalinienne qui s’effondra de façon spectaculaire. Cette Hongrie dont on disait avec amertume sous le règne de Rákosi qu’elle était devenue « l’une des républiques de l’Union soviétique [27] ».
39Gy. Gy.
Cet article est accessible en accès ouvert dans le cadre de notre modèle Souscrire Pour Ouvrir.
Date de mise en ligne : 01/11/2011
https://doi.org/10.3917/mate.083.0005