S'abonner
Article de revue

La gestion du dilemme exploitation/exploration en pratique : le cas d'une entreprise de produits de grande consommation

Pages 13 à 32

Citer cet article


  • Farjaudon, A.-L.
  • et Soulerot, M.
(2011). La gestion du dilemme exploitation/exploration en pratique : le cas d'une entreprise de produits de grande consommation. Management & Avenir, 42(2), 13-32. https://doi.org/10.3917/mav.042.0013.

  • Farjaudon, Anne-Laure.
  • et al.
« La gestion du dilemme exploitation/exploration en pratique : le cas d'une entreprise de produits de grande consommation ». Management & Avenir, 2011/2 n° 42, 2011. p.13-32. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-management-et-avenir-2011-2-page-13?lang=fr.

  • FARJAUDON, Anne-Laure
  • et SOULEROT, Marion,
2011. La gestion du dilemme exploitation/exploration en pratique : le cas d'une entreprise de produits de grande consommation. Management & Avenir, 2011/2 n° 42, p.13-32. DOI : 10.3917/mav.042.0013. URL : https://shs.cairn.info/revue-management-et-avenir-2011-2-page-13?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/mav.042.0013


Notes

1Optimiser l’utilisation des ressources existantes et trouver le moyen d’en créer de nouvelles est un dilemme certes ancien mais dont la résolution conditionne aujourd’hui la survie de bon nombre d’entreprises. L’accélération des cycles de vie des produits ainsi que la concurrence accrue dans de nombreux secteurs placent cette problématique au cœur de la réflexion stratégique des organisations. Elle intéresse également les chercheurs depuis plusieurs décennies. La nécessité de concilier ces deux impératifs est à l’origine du concept d’ambidextérité qui se réfère à « la poursuite simultanée de l’exploration et de l’exploitation grâce à des sous-unités ou des personnes différenciées mais étroitement liées, chacune d’entre elles étant spécialisée soit dans l’exploitation soit dans l’exploration », (Gupta, Smith et Shalley, 2006, p. 693). Dès lors, la question de la mise en œuvre de cette ambidextérité et des modalités qui permettent de concilier l’exploitation et l’exploration au sein d’une même organisation devient cruciale.

2Sur ce point, plusieurs travaux apportent des éléments de réponse quant aux caractéristiques du fonctionnement d’une organisation ambidextre. Il ressort de ces travaux un débat essentiellement centré sur la structure préconisant une dichotomie structurelle entre l’exploitation et l’exploration. Dans notre étude, nous tentons de synthétiser les différentes recherches dans le domaine en proposant un modèle de forme d’organisation d’ambidextre (1.) que nous confrontons ensuite au cas de l’entreprise Globalmarket [3] (2.). Une analyse critique du modèle est ensuite proposée ainsi qu’une discussion des résultats obtenus à la lumière des travaux récents sur le rôle du contrôleur de gestion dans l’organisation (3.).

1 – Proposition d’un modèle de forme d’organisation ambidextre

3Compte tenu de l’émergence du débat de l’ambidextérité au niveau de l’organisation, de nombreux auteurs se sont interrogés sur les facteurs internes à l’organisation qui ont un impact sur la balance exploitation/exploration. L’étude de ces travaux révèle que la réponse structurelle prédomine (1.1.). Toutefois, certains auteurs dépassent cet aspect structurel en étendant leur analyse au contexte général interne de l’organisation (1.2.). L’ensemble de ces recherches permet de proposer un modèle de forme d’organisation ambidextre.

1.1 – La réponse structurelle

4Les travaux sur les notions d’exploitation et d’exploration s’inscrivent d’emblée dans une réflexion autour des formes organisationnelles propres à chacune des deux voies. La distinction la plus marquante dans les recherches qui sont conduites dans ce domaine à la fin des années 1990, repose sur l’existence ou non d’un continuum entre exploitation et exploration. En effet, deux versions s’opposent. La première consiste à considérer exploitation et exploration comme deux extrémités d’un même continuum (Ghemawat et Ricart I Costa, 1993 ; Sheramata, 2000) tandis que la seconde repose sur une stricte séparation de ces deux concepts (Gibson et Birkinshaw, 2004). Cette divergence de conceptualisation implique des répercussions fondamentales dans l’appréhension du dilemme entre exploitation et exploration et ses implications organisationnelles.

1.1.1 – Le postulat du continuum entre exploitation et exploration

5Tout d’abord, concilier exploitation et exploration dans une optique de continuum entre ces deux notions revient soit à procéder par alternance chronologique, soit à trouver un équilibre à mi-chemin des deux extrémités. Ainsi, sur le long terme, il est envisageable que certains dirigeants oscillent entre une stratégie résolument innovante et une stratégie tournée vers l’optimisation des ressources (Ghemawat et Ricart I Costa, 1993). A travers l’étude de trois caractéristiques organisationnelles que sont la complexité des tâches, la formalisation des procédures et la centralisation de la décision, Duncan (1976) conclut que les deux étapes du processus d’innovation, à savoir l’initiation puis l’implémentation, doivent s’opérer dans deux types de structure. La structure organique, fonctionnant par ajustement avec un mode de contrôle, d’autorité et de communication en réseau ou du moins autant horizontal que vertical et qui convient mieux à un contexte incertain (Burns et Stalker, 1961) serait donc plus adaptée à l’initiation. La structure mécanique, notamment caractérisée par une forte différentiation des tâches et une architecture de contrôle, d’autorité et de communication très verticale, et plus adaptée à un environnement stable (Burns et Stalker, 1961) serait quant elle préconisée dans la seconde phase.

6Les travaux de Duncan (1976) inscrivent donc la réflexion sur l’ambidextérité dans une problématique d’ordre structurel qui doit être traitée au niveau d’une organisation de manière séquentielle ou simultanée mais alors dans deux structures séparées. De nombreuses recherches s’inscrivant dans une réflexion sur le design organisationnel portent ainsi sur la recherche de l’équilibre entre exploitation et exploration. La principale réponse apportée par ces travaux réside dans des formes d’organisation hybrides entre la structure mécanique et organique (Brown et Eisenhardt, 1997 ; Galunic et Eisenhardt, 2001 ; Miles et Snow, 1978 ; Sanchez et Mahoney, 1996 ; Volberda, 1996).

1.1.2 – Exploitation et exploration : deux notions paradoxales plus qu’opposées

7Rejetant l’idée d’un continuum entre l’exploitation et l’exploration, certains auteurs ont considéré qu’il s’agissait de deux stratégies distinctes devant être conjointement et pleinement mises en œuvre pour résoudre le dilemme (Adler et Al., 1999 ; Gibson et Birkinshaw, 2004). Il ne s’agit plus alors de faire en sorte qu’exploitation et exploration atteignent le même niveau mais de maximiser le recours à ces deux options.

8Ainsi, Tushman et O’Reilly (1997) proposent une structure organisationnelle particulière, qualifiée « d’organisation ambidextre », dans laquelle les activités d’exploration et les activités d’exploitation se font dans des « business units » distinctes. Repris par Benner et Tushman (2003), les travaux de Tushman et O’Reilly (1997) placent donc la résolution du dilemme à l’échelle de l’organisation, dans deux structures différenciées mais coexistantes. L’intention stratégique de ces deux types d’entité diffère : la structure d’exploitation vise un profit maximum en minimisant ses coûts, tandis que la structure d’exploration repose sur un objectif d’innovation et de croissance. Les unités exploratoires sont relativement petites et décentralisées et empreintes de cultures floues et de processus flexibles. Adaptabilité et innovation radicale apparaissent alors comme les tâches critiques de ces unités. Les unités d’exploitation en revanche, sont plus vastes et centralisées avec une culture forte et des processus strictement délimités. Efficience et innovation incrémentale constituent dans ce cas des tâches cruciales.

1.2 – Le contexte intraorganisationnel

9Au-delà des aspects purement structurels du débat sur l’ambidextérité, certains éléments du contexte intraorganisationnel peuvent avoir une influence sur la balance exploitation/exploration. Gibson et Birkinshaw (2004) mettent notamment en avant une forme complémentaire de l’ambidextérité structurelle qualifiée de contextuelle. En considérant la capacité de chacun à opter pour un comportement d’exploration ou d’exploitation, Gibson et Birkinshaw (2004) placent l’individu au cœur de la problématique d’ambidextérité. Un certain nombre d’éléments permettent alors de créer un contexte propice à l’ambidextérité.

10Le rôle de l’encadrement apparaît tout d’abord comme un élément important. L’étude empirique de Tushman et Al. (2004) démontre que les entreprises qui réussissent le mieux à combiner exploitation et exploration décentralisent les décisions dans un grand nombre d’unités très proches de leur marché. La responsabilisation des acteurs locaux repose sur une culture fondée sur la prise de risque et l’autonomie. De cette façon, la stratégie n’est plus planifiée par une équipe centrale mais émergente à partir des initiatives et risques pris par certains managers (Tushman et O’Reilly, 1996). Ceci ne peut se faire qu’à la condition d’un système de contrôle financier fort.

11Dans l’ensemble de ces entreprises, le nombre de niveaux hiérarchiques a été diminué et les équipes centrales sont relativement restreintes. Leur principal rôle est de construire la vision stratégique et d’évaluer la performance de chacune des entités. L’intégration des « seniors managers » repose sur cette vision qui embrasse conjointement les préoccupations des acteurs du business existant et de ceux chargés d’explorer de nouvelles voies (O’Reilly et Tushman, 2004). La vision, sous forme de slogan ou de programme, fait l’objet d’une communication intensive des dirigeants auprès, notamment, des divisions les plus réticentes à la nouvelle organisation. Les compétences de l’encadrement supérieur se révèlent donc cruciales. Il doit lui-même présenter des aptitudes à l’ambidextérité dans sa compréhension des enjeux de la nouvelle organisation et dans son engagement à promouvoir celle-ci.

12Cependant, si la nécessité de développer l’ambidextérité de l’organisation émane du dirigeant, il est toutefois nécessaire de créer un climat favorable à l’émergence de comportements de leadership (Adler et Al., 1999). L’ambition est portée par un leader charismatique mais doit susciter des prises d’initiatives variées au sein de la firme (Birkinshaw et Gibson, 2004).

13Pour Birkinshaw et Gibson (2004), la création effective d’un contexte propice à l’ambidextérité passe nécessairement par une compréhension des enjeux à tous les niveaux de l’organisation et donc par une communication efficace auprès des acteurs. La qualité des relations interpersonnelles ainsi que la résolution des conflits sont deux éléments essentiels selon Duncan (1976). Adler et Al. (1999) évoquent également la formation, la confiance et le leadership comme paramètres contextuels qui permettraient de faciliter l’ambidextérité. Pour obtenir une orientation collective vers l’ambidextérité, Tushman et O’Reilly (1996) identifient la multiplicité des cultures organisationnelles comme facteur commun des organisations ambidextres étudiées. Les organisations qualifiées d’ambidextres par Tushman et O’Reilly (1996) semblent ainsi marquées par des caractéristiques culturelles communes sur la forme, à la fois largement diffusée et empreinte de spécificités locales, mais également sur le fond avec une incitation à l’autonomie et à la prise de risque.

14Le concept d’ambidextérité soulève également de nombreuses questions relatives au contrôle. De même que les prescriptions en matière d’organisation paraissent incompatibles entre exploitation et exploration, plusieurs travaux démontrent que le système de contrôle à mettre en place est plus ou moins adapté à l’une ou l’autre des deux stratégies (Simons, 1987, 1990, 1995 ; Li et al., 2005 ; Frow et al., 2005). Le contrôle diagnostic tel que formulé par Simons (1995) vise notamment à assurer l’exploitation des ressources dans des conditions de performance prédéfinies tandis que l’utilisation des données de mesure de la performance dans un mode interactif favorise l’exploration de nouvelles opportunités (Simons, 1995).

15Les recherches menées jusqu’à ce jour permettent donc d’identifier un certain nombre de caractéristiques du fonctionnement d’une organisation ambidextre résumées dans la figure 1.

Figure 1

Proposition d’un modèle de forme d’organisation ambidextre

Description de l'image par IA : Organigramme stratégique avec deux branches : Exploitation et Exploration.

Proposition d’un modèle de forme d’organisation ambidextre

16L’objectif de notre travail de recherche est donc de confronter ce modèle issu d’une investigation purement théorique à la réalité empirique d’un cas d’entreprise.

2 – Etude empirique

17L’étude empirique se fonde sur une démarche qualitative à partir de l’analyse d’entretiens réalisés auprès de différents acteurs au sein d’une même entreprise opérant dans le secteur des produits de grande consommation.

2.1 – Méthodologie

18Le groupe Globalmarket est le numéro deux mondial de produits de grande consommation, avec près de 40 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Il détient un solide portefeuille de près de 400 marques qui se répartissent selon deux grandes catégories : l’alimentaire et les soins de la personne et de la maison. L’étude de cas s’intéresse en particulier à l’une des marques du groupe, la marque Silo, leader sur le marché des produits pour lave-vaisselle. Elle est présente dans onze pays européens qui constituent autant de sociétés locales. La société locale française bénéficie d’un statut particulier dans la mesure où 50 à 60% du chiffre d’affaires de la marque Silo en Europe se fait en France. Le développement de nouveaux produits se fait au niveau européen dans un centre d’innovation.

19Pour recueillir les données nécessaires à notre étude, nous avons choisi de nous fonder sur des entretiens semi-directifs auprès de professionnels. Les entretiens ont duré de 45 minutes à 1h30 et ont été systématiquement enregistrés puis retranscrits. L’étude de cas repose sur l’analyse de neuf entretiens menés auprès de différents acteurs s’occupant de la marque Silo. Certains d’entre eux, comme la chef de marque, s’occupent exclusivement de la marque Silo, d’autres, comme le category manager, sont en charge de la marque Silo ainsi que d’autres marques du groupe. La liste des personnes interrogées est présentée dans le Tableau 1.

Tableau 1

Présentation des personnes interrogées

Description de l'image par IA : Tableau comparatif des postes et noms entre deux entités, Centre d'innovation et Société locale.
Centre d’innovation Société locale Louis Chef de marque Virginie Chef de marque Florence Contrôleur de gestion Corentin Category manager Marie-Claire Responsable des études Monique Bénédicte Contrôleur de gestion marque Contrôleur de gestion enseigne

Présentation des personnes interrogées

20Les principales caractéristiques de la société locale et du centre d’innovation sont exposées dans la partie suivante. Un compte clé est en charge d’une enseigne de grande distribution pour la partie entretien ou la partie soin de soi. Son objectif principal est en premier lieu de faire en sorte que les marques du groupe soient disponibles dans l’enseigne dont il est responsable. Un directeur d’enseignes est responsable de plusieurs enseignes et a un rôle essentiel de coordination : il doit s’assurer de décliner les accords globaux dans les enseignes en tenant compte des spécificités de chacune. La fonction de contrôleur de gestion enseigne est relativement récente chez Globalmarket, elle a été créée en réponse au contexte économique actuel marqué par un durcissement important des marchés. Ce contexte peu favorable a mis au jour une nécessité de mieux comprendre la profitabilité des enseignes afin de faire émerger les choix stratégiques appropriés pour développer les ventes. Le category manager est d’abord, comme son nom l’indique, spécialiste d’une catégorie de produits. Il est en charge, en concertation avec le responsable de la marque, de définir la politique d’assortiment, la politique de prix, la politique de merchandising et la politique de mise sur le marché des innovations élaborées au sein du centre d’innovation.

2.2 – Une structure ambidextre

21Au sein du groupe Globalmarket, l’organisation suit une dichotomie bien établie entre le centre d’innovation d’une part et la société locale d’autre part.

2.2.1 – Des intentions stratégiques différentes

22Pour chaque catégorie de produits, un centre d’innovation européen est en charge de la définition de la stratégie de la marque, de la création d’innovations et du développement des publicités. Pour la marque Silo, le centre d’innovation est situé à Paris. Les publicités réalisées sont identiques pour l’ensemble des pays européens. Il existe différents types d’innovations : le lancement d’un format économique ou d’un nouveau parfum pour les produits lave-vaisselle est une innovation mineure, tandis que la création des tablettes 3 en 1 pour les lave-vaisselle a nécessité une gestion de la complexité beaucoup plus grande.

23

Moi, je suis responsable d’intervenir à tous les niveaux, donc au démarrage dans la production d’idées, donc allez voir le consommateur pour voir les problèmes qu’il peut avoir et lui trouver des solutions. Après, des tests de concepts, ensuite, des tests quali de concept et quanti de concept. Ensuite, des tests de produit, ensuite, des tests de packs.
(Marie-Claire, Responsable des études de la marque Silo, Centre d’innovation)

24L’équipe du centre d’innovation de la marque Silo est restreinte : trois personnes travaillent pour le marketing, une s’occupe des études continues et ad hoc (les études ponctuelles), une personne s’occupe de la logistique et une personne est responsable du contrôle de gestion du centre d’innovation. La responsable des études du centre d’innovation assiste l’équipe marketing dans la recherche de nouvelles idées, et ce jusqu’à la mise sur le marché des innovations. Le rôle principal du centre d’innovation est donc de générer de nouvelles idées, pour créer de nouveaux produits et fournir le « mix produit » et la publicité aux pays qui sont, pour leur part, en charge du lancement du produit au niveau national. Le rôle de garant de la stratégie de la marque revient également au centre d’innovation. Comme le souligne la responsable des études du centre d’innovation de la marque Silo, la plupart des innovations vise à répondre à un besoin du consommateur. Avec la concurrence des marques de distributeurs, le lancement de nouvelles innovations va permettre de garder un avantage sur les marques de distributeurs, d’autant que celles-ci parviennent à copier les innovations de plus en plus rapidement. Par exemple, l’innovation du sachet soluble des tablettes 3 en 1 de la marque Silo a été favorablement accueillie par les consommateurs, ce qui s’est traduit par des ventes supplémentaires de la marque.

25

Donc c’est ce genre d’innovation [le sachet soluble] qui fait la différence par rapport aux marques distributeurs qui en plus arrivent sur l’innovation de plus en plus rapidement.
(Marie-Claire, Responsable des études de la marque Silo, Centre d’innovation)

Une société locale tournée vers la mise sur le marché des innovations

26La société locale a comme principal objectif de définir quelles vont être les actions à mener localement pour mettre en œuvre la stratégie définie dans le centre d’innovation. Il s’agit principalement de définir les opérations promotionnelles à mettre en place ou des opérations plus spécifiques.

27

Donc, le travail qu’on a fait avec l’équipe en mai juin, l’année dernière, ça a été quelles vont être les 3 ou 4 choses qu’il faut absolument qu’on fasse et en fait, ce n’était pas très différent de ce que nous avait donné le centre d’innovation, mais par contre, il y a des choses sur lesquelles le centre n’avait pas beaucoup mis l’accent, mais sur lesquelles nous on a mis plus l’accent, parce que localement, on sentait le besoin de le faire. […] En faisant une étude locale, on s’est rendu compte que la marque était perçue comme un peu vieillotte, assez distante, pas rigolote, sérieuse, mais presque négativement, parce que sérieuse, ça peut être bien, mais là, c’était sérieux, ennuyeux, donc on s’est dit, il faut qu’on rajoute de la chaleur et de la proximité à la marque. Ça, c’était un des axes stratégiques qu’on a définis.
(Virginie, Responsable de la marque Silo, Société locale)

28Bien que la littérature mette en avant le rôle prépondérant de la structure d’exploration dans l’identification de stratégies émergentes (Tushman et O’Reilly, 1996), il apparaît ici que la société locale contribue à la réflexion stratégique sur des axes nouveaux.

29De même, si la publicité relève de la responsabilité du centre d’innovation, le marketing local est chargé de relayer ces publicités dans les médias locaux.

30

C’est à nous de voir comment on va lancer un nouveau produit : est-ce qu’on va faire de l’échantillonnage, ou est-ce qu’on va faire des mailings boîtes aux lettres pour parler du nouveau produit, ou est-ce qu’on va faire des pubs télé, des magazines, de l’affichage, de la radio, faire un jeu, etc. Tout ce qui est relations publiques, c’est géré aussi au niveau local, c’est nous qui nous en occupons.
(Virginie, Responsable de la marque Silo, Société locale)

31La société locale vise à mettre les innovations sur le marché, ses clients sont donc de nature distincte : d’une part le consommateur final à qui s’adresse le produit, d’autre part, le distributeur, intermédiaire indispensable entre l’industriel et le consommateur.

32Si le centre d’innovation se caractérise par une intention stratégique tournée vers l’innovation et des tâches critiques liées à la conception de nouveaux produits, la société locale est davantage orientée vers la satisfaction de ses deux clients principaux et ses attributs sont d’ordre opérationnel. En se référant à la définition de March (1991), les caractéristiques du centre d’innovation font état d’une structure liée à l’exploration, tandis que la société locale semble proche d’une structure liée à l’exploitation.

2.2.2 – Le système de contrôle

Le centre d’innovation : un contrôle par étapes

33Avant le lancement d’une innovation, trois étapes successives doivent être validées en termes de satisfaction d’objectifs de faisabilité technique, de rentabilité financière et d’attractivité pour le consommateur final. La première étape consiste ainsi à évaluer le potentiel de ventes supplémentaires généré par l’idée provenant généralement du marketing. A chaque étape, si le projet d’innovation n’est pas validé sur l’un des trois critères, il s’arrête et l’innovation n’est pas lancée.

34

Une idée, elle est dans la tête d’une personne du marketing. Vous voyez un peu comment on fonctionne, à chaque « gate », il y a des spécifications financières à satisfaire. Parce qu’un « gate » correspond à des spécifications financières, technique et marketing. Si un de ces trucs ne marche pas, le projet doit s’arrêter. Si c’est un projet super en finance et qui n’est pas réalisable en technique, à quoi ça sert ? S’il est réalisable en technique mais qu’il nous fait perdre de l’argent, à quoi bon ? Vous voyez, et à chacune des « gates » on devient de plus en plus méticuleux, jusqu’à la fin, jusqu’à la « launch » et là on rentre vraiment dans le détail. Alors, au premier « gate », l’idée est là. Le rôle du financier, c’est d’évaluer un peu le potentiel en ventes, ce que j’appelle le turnover de ce projet. En d’autres termes, combien de« market share » il va faire sur la place européenne. Et c’est là où je vais vraiment commencer à avoir une idée du potentiel du projet qu’on nous propose. En principe, au premier « gate », on ne va pas plus loin que ça. Donc, aujourd’hui, il y a plusieurs projets qui sont morts là, parce qu’il n’y avait pas beaucoup de potentiel.
(Florence, contrôleur de gestion de la marque Silo, Centre d’innovation)

35La deuxième étape consiste à concrétiser un peu plus l’idée. Les équipes marketing effectuent alors des tests auprès de consommateurs et les valident par des cabinets spécialisés tels que l’institut Nielsen. Ces tests vont ensuite permettre au contrôleur de gestion de mieux évaluer les ventes potentielles générées par le nouveau produit. Il s’agit à cette étape d’apprécier plus finement les ventes incrémentales, c’est-à-dire les ventes dues spécifiquement au produit qui vient d’être lancé. A ce stade, les coûts de fabrication du produit, mais surtout les coûts de lancement en termes de publicité et d’opérations promotionnelles sont analysés.

36

Au deuxième « gate », c’est là où on va concrétiser les choses. Là, le marketing a bossé de plus en plus sur l’idée, il a une vision plus sur ce que ça va être, il a discuté avec les pays si ça répond bien à leurs besoins ou pas. […] A cette « gate 2 », aussi je commence à regarder le coût de ce produit. Parce qu’on commence à parler P&L maintenant. On commence à avoir les coûts, pas seulement les coûts de production, mais combien ça va nous coûter pour le lancement. […] Il y a deux genres de coûts qu’on regarde et qui sont situés différemment dans le P&L de Globalmarket, il y a les coûts de production de la supply chain qui contiennent les coûts de l’usine et ce que j’appelle les « advertising costs » qui sont des coûts relatifs à l’activation. Donc, avant que j’envoie le projet aux pays, je dois étudier un peu sa « gross margin ».
(Florence, contrôleur de gestion de la marque Silo, centre d’innovation)

37Lorsque la deuxième étape est validée, le centre d’innovation contacte les différents pays afin de déterminer conjointement leurs volumes de ventes prévisionnels. En même temps, la formule du nouveau produit est validée et des prototypes sont testés sur les lignes de production de l’usine qui fabriqueront le nouveau produit. A cette troisième étape, le contrôleur de gestion collecte les données prévisionnelles de la part des différents pays et dresse le compte de résultat prévisionnel correspondant.

38

A la troisième étape on a reçu les volumes des pays qui sont intéressés, il faut que je les valorise et que je commence à comparer avec ce que j’ai mis. Entre temps, on a reçu toutes les cotations des matières premières, etc. Donc là aussi je peux rectifier ma « gross margin » si je l’ai basé sur des estimations.
Parce qu’entre temps, le technique aussi est revenu vers moi, en me donnant des prix. Il me dit le produit va vous coûter ça, mais on va le produire dans telle usine, ça va nous coûter ça. Moi, mon rôle, c’est un peu de ramener les infos du planning, de la supply chain, de ramener l’info du marketing, les infos du développement en terme de formule, du packaging, tout ça, pour que je bâtisse un prix de transfert qui est purement hypothétique, c’est moi qui le calcule, c’est ma responsabilité, mais c’est pas encore le vrai. Un vrai « transfert price », sera le jour où l’usine commence à le faire, mais l’usine ne commence pas à faire un produit avant la « gate n°3 ».
(Florence, contrôleur de gestion de la marque Silo, centre d’innovation)

La société locale : un contrôle diagnostic

39Les performances de la marque Silo sont étudiées de manières quotidienne, hebdomadaire et mensuelle à travers l’analyse détaillée du chiffre d’affaires et des parts de marché de la marque. Il s’agit en effet de déterminer comment les produits ont été vendus et d’effectuer des comparaisons par rapport au système de prévisions existant. Ces prévisions prédisent le niveau des ventes et le profit attendu pour chacune des marques. En parallèle, les parts de marché fournies par l’institut d’études Nielsen sont étudiées tous les mois. Il s’agit également de comparer les volumes vendus et les parts de marché : les volumes vendus correspondent à ce qui est vendu aux enseignes, tandis que les parts de marché reflètent ce qu’achètent les consommateurs.

40

Qu’est-ce qu’on regarde au quotidien, à la semaine ou au mois, ce sont déjà les performances de nos marques. Donc les performances, c’est avant tout du chiffre d’affaires. Donc on regarde le chiffre d’affaires vendu et on l’analyse en détail. Comment est-ce qu’on l’a vendu ? Est-ce en promotion ou pas ? On a un système de prévisions qu’on revoit régulièrement, tous les deux mois en ce moment, des prévisions de ventes. Donc, on regarde par rapport à nos prévisions si on a vendu ce qu’on pensait vendre, si on a livré les promotions qu’on pensait livrer, en termes de chiffre d’affaires. Donc, ça c’est plus moi qui vais vers eux puisque le chiffre d’affaires vient de chez moi. Après, ce qu’on regarde en parallèle, c’est les parts de marché qu’on reçoit tous les mois que nous donne Nielsen. Ça c’est plus eux qui nous les donnent, puis on essaie de faire le parallèle entre les deux, d’essayer de voir nos ventes internes et nos ventes externes, puisque les parts de marché reflètent ce qu’achètent les consommateurs et le chiffre d’affaires reflète ce qu’on vend aux enseignes. On essaie de voir si les flux sont cohérents.
(Monique, contrôleur de gestion marque, Société locale).

41Les centres d’innovations suivent également les parts de marché et les résultats, mais d’un point de vue plutôt macroéconomique. Il faut également comparer les ventes aux évolutions du marché. La connaissance du marché incombe essentiellement aux équipes marketing, mais il peut arriver de temps en temps de faire appel à des cabinets externes tels que Nielsen pour des études plus spécifiques (résolution d’un problème particulier, étude de prix ou encore étude de sensibilité d’un produit au prix). Les marges sont aussi suivies de près de manière trimestrielle, puisqu’il n’y a généralement pas de grand changement d’une prévision à l’autre. Il est nécessaire d’étudier les budgets, surtout les budgets publicitaires qui mettent en jeu des montants importants, mais aussi les budgets promotionnels. L’enjeu principal est d’être le plus proactif possible pour de telles dépenses. Le contrôleur de gestion fait alors en sorte d’épauler les personnes du marketing pour l’élaboration de leurs budgets. Ceux-ci doivent être cohérents afin de faire le lien entre les objectifs en termes de croissance de parts de marché et les investissements envisagés.

42

Alors, je vous ai imprimé ce qu’on appelle notre scorecard. Donc en fait, on définit un certain nombre de critères qu’on suit tous les mois, qui sont le taux de réduction, l’argent qu’on va donner au « trade », ça c’est le chiffre d’affaires, la croissance, le chiffre d’affaires journalier, qu’on suit au jour le jour, le taux de marge et le profit de la marque. Ça, c’est plutôt pour les aspects financiers. Ça c’est vraiment de l’interne. Ensuite, on a tous les aspects qui sont plus externes, donc la performance sur le marché, la croissance du marché, la part de marché de la marque, et après, selon nos points de focus, les 3 en 1 et les capsules, c’est notre focus numéro un, donc on a ce qu’on a fait l’année dernière, notre point et notre « target », donc là, on est en dessous de notre « target ». Sur les tablettes standards, on est complètement en ligne avec notre objectif.
(Virginie, Responsable de la marque Silo, Société locale)

43L’équipe locale de la marque Silo fonctionne sous forme de mini entreprise ou

44« business team ». Chaque business team regroupe une personne du marketing, de la logistique, du contrôle de gestion et un category manager. Le contrôleur de gestion occupe une véritable fonction de chef d’orchestre.

45

Dans la business team, on travaille main dans la main. On a tous le même objectif, mon objectif c’est de faire croître les marques, d’atteindre les objectifs en termes de croissance de chiffre d’affaires et de profit. Il faut atteindre les deux objectifs. Le marketing a les mêmes objectifs que moi, en plus ils ont des objectifs de parts de marché, etc., moi j’ai d’autres objectifs derrière. L’objectif de base est commun, donc on marche dans le même sens. On essaie d’instaurer avec eux une vraie relation de confiance, de transparence, on n’est pas là pour sabrer, on n’est pas maître du budget, c’est leur budget et on les aide à gérer leurs dépenses. C’est peut être une question de maturité dans l’organisation.
On essaie d’être le plus proactif possible, c’est-à-dire qu’au début de l’année on a nos objectifs budgétaires et on essaie de voir avec les personnes du marketing comment est-ce qu’on va les dépenser. On ne leur dit pas « tiens voilà 10 millions, fais ce que tu veux et on se revoit à la fin de l’année pour savoir ce qu’on a dépensé ». Donc, on revoit avec eux pour être sûr que la manière dont ils ont budgété était bonne, pour les aider et de temps en temps pour aussi poser des questions et faire le lien entre les objectifs qu’on s’est fixés en termes de croissance de parts de marché et ou est-ce qu’on place notre argent. Si on dit qu’on veut développer Silo tablettes et qu’on met tout notre argent sur Silo sel régénérant, ça va être difficile de développer Silo tablettes…
(Monique, contrôleur de gestion marque, société locale).

46Le rôle déterminant du contrôleur de gestion est d’ailleurs reconnu par la responsable de la marque Silo.

47

Le contrôle de gestion, c’est une fonction centrale, là, j’ai un contrôleur de gestion qui n’était pas là pendant 15 jours et je l’ai senti ! Donc, c’est des membres à part entière de l’équipe, ils sont vraiment au cœur du business.
(Virginie, Responsable de la marque Silo, société locale)

2.3 – Un équilibre délicat entre l’exploitation et l’exploration

48La première partie a mis en évidence les difficultés posées par le dilemme entre l’exploitation de ressources existantes et l’exploration de nouvelles. Une des réponses apportées à ce dilemme consiste à adopter une structure ambidextre caractérisée notamment par la mise en place de deux entités distinctes adaptées respectivement à l’exploitation et à l’exploration (Benner et Tushman, 2003). En distinguant les activités de développement au sein d’un centre d’innovation des activités de mise sur les marchés des produits au sein d’une société locale, le groupe Globalmarket tente de pallier les difficultés du dilemme exploitation/ exploration. Toutefois, les deux entités ne sont pas totalement indépendantes l’une de l’autre : elles sont contraintes de travailler conjointement, ce qui n’est pas sans poser de difficultés.

49Si le centre d’innovation est responsable du développement des campagnes publicitaires pour l’ensemble des pays européens, les pays sont eux en charge de l’achat d’espaces publicitaires. De cette ambiguïté entre le développement de la publicité et sa diffusion naît régulièrement des tensions entre les deux entités, comme le souligne la responsable des études du centre d’innovation :

50

Ce n’est pas toujours joyeux les relations qu’on peut avoir avec les pays, il peut y avoir des tensions importantes, il y en a eu une très forte l’année dernière avec la Hollande qui sentait les problèmes et qui voulait sa pub. C’est vrai que nous, on développe une pub pour l’Europe, donc il y a eu un vrai bras de fer qui s’est révélé super positif pour tout le monde puisque maintenant cette pub est européenne, mais il y a parfois des relations de tension.
(Marie-Claire, Responsable des études de la marque Silo, Centre d’innovation)

51Pour limiter les tensions dues à la divergence d’objectifs entre le centre d’innovation et la société locale, une communication saine fondée sur de solides relations interpersonnelles paraît nécessaire. Ainsi, le chef de marque du centre d’innovation et celui de la société locale échangent quotidiennement.

52

J’ai Virginie [chef de la marque Silo, société locale] au téléphone tous les jours, plusieurs fois par jour. Je pense que ça, c’est une grande force dans le sens où ça nous permet d’avoir une très bonne communication dans les deux sens. […] Ça nous permet de simplifier beaucoup de problèmes qui pourraient traditionnellement se passer entre un IC [Centre d’innovation] et les pays. La communication ne va pas forcément de soi entre les deux.
(Louis, Chef de la marque Silo, Centre d’innovation).

53Dans certains cas, en dépit des efforts de communication de part et d’autres, la situation peut se dégrader et la société locale peut ne pas suivre les recommandations émises par le centre d’innovation. Le cas s’est produit à propos de la publicité sur le film soluble. Le centre d’innovation avait recommandé de diffuser le film publicitaire de 30 secondes pour marquer le lancement et ensuite diffuser celui de 15 secondes. Or, l’un des pays a refusé, ce qui n’est pas sans poser de difficultés, le centre d’innovation craignant que les objectifs de ventes ne soient pas atteints.

54

Si un pays commence à dire « moi, je vais mettre que du 15 secondes à l’antenne », là, on a une discussion et les choses ne sont pas toujours claires. Moi, je vais faire pression pour qu’ils mettent du 30 secondes, mais au final, je n’ai pas de contrôle sur leur budget média. Ça c’est déjà passé avec un pays où ils ont lancé que du 15 secondes et on s’est engueulé avec le directeur marketing de la Belgique pour ne pas le nommer, mais au final, c’est leur budget média, donc je ne peux pas les forcer à utiliser les 30 secondes.
(Louis, Chef de la marque Silo, Centre d’innovation).

55Au final, si la mise en place d’une structure ambidextre permet de résoudre le dilemme entre exploitation et exploration, la mise en œuvre pratique de cette cohabitation repose sur un équilibre fragile sans cesse remis en question par les conflits.

3 – Discussion

56Les résultats de l’étude du cas Globalmarket nous permettent de discuter de la pertinence et des limites du modèle proposé à partir de la revue de littérature (3.1.). La critique du modèle et la mise en évidence du rôle des contrôleurs de gestion dans la problématique d’ambidextérité nous conduisent à proposer un nouveau modèle (3.2.).

3.1 – Pertinence et limites du modèle proposé

57L’objectif de notre recherche est d’étudier les modalités pratiques de la mise en œuvre de l’ambidextérité. En effet, si le dilemme exploitation/exploration fait l’objet d’une littérature relativement abondante, peu de travaux en apportent une démonstration empirique. La description du cas Globalmarket contribue ainsi à répondre à notre question de recherche. Globalmarket fournit notamment une illustration de résolution du dilemme exploitation/exploration par l’adoption d’une dichotomie structurelle comme le préconisent Tushman et O’Reilly (1997). L’étude de ce cas nous conduit en outre à retrouver la plupart des éléments caractéristiques des unités d’exploitation et d’exploration identifiés dans le modèle proposé. La confrontation à la réalité du terrain du modèle élaboré à partir d’une synthèse de la littérature, apporte une validation empirique qui renforce sa pertinence.

58Toutefois, le cas Globalmarket met en exergue des spécificités qui viennent nuancer le modèle initial sur deux dimensions : les caractéristiques de chacune des entités (équipe, centrale, exploitation et exploration) et les relations qu’elles entretiennent entre elles. D’une part, l’attitude relativement distante de l’équipe centrale dans le cas Globalmarket est éloignée du rôle déterminant que celle-ci est supposée jouer (Tushman et Al., 2004). Si l’équipe centrale est effectivement dans une optique de construction de la vision stratégique, son intégration se fait à un niveau élevé dans l’organisation. Les relations interpersonnelles entre les acteurs du centre d’innovation et de la société locale sont donc régulées sans l’intervention de l’équipe centrale. Ce système imparfait au regard d’une littérature majoritairement prescriptive, semble néanmoins fonctionner.

59D’autre part, alors que la littérature présente la structure d’exploration comme lieu exclusif d’émergence de stratégies, la société locale chargée de l’exploitation des produits contribue également à l’identification de nouveaux axes stratégiques. Son rôle de commercialisation des produits la place au plus près des réalités du marché et des attentes du consommateur. Cette proximité permet à la société locale d’accompagner le centre d’innovation dans la diffusion d’idées nouvelles.

60Au final, le modèle de l’ambidextérité trouve une résonance avec les pratiques observées dans le cas Globalmarket. Cette confrontation d’un cadre purement théorique à une réalité organisationnelle nous conduit toutefois à contrebalancer la rigidité apparente du modèle proposé.

3.2 – Le contrôleur de gestion « chef d’orchestre » de l’ambidextérité

61Dans le cas Globalmarket, nos résultats font apparaître la difficulté de mettre en œuvre la dichotomie structurelle préconisée par Tushman et O’Reilly (1996). En pratique, cette scission des activités d’exploitation et d’exploration génère un certain nombre de conflits également mis en évidence par Eminet (2005) :

62

« Tous les auteurs constatent que ces hybrides sont générateurs de tensions pour les individus, l’organisation les laissant en fait résoudre eux-même ces contradictions en organisant l’ambivalence (double autorité, objectifs contradictoires…). »
(Eminet, 2005, p. 10)

63La plupart des auteurs préconisent de gérer les conflits à travers l’adoption d’un système de contrôle spécifique aux structures ambidextres. Le système de contrôle de Globalmarket semble valider les caractéristiques identifiées dans notre modèle. En revanche, alors que la littérature occulte les acteurs qui font vivre ce système, les contrôleurs de gestion apparaissent au cœur de la problématique d’ambidextérité.

64Dans le cas Globalmarket, le contrôleur de gestion est un interlocuteur incontournable au sein de chacune des deux entités d’exploitation et d’exploration. Dans le centre d’innovation, sa mission consiste essentiellement à collecter, coordonner et communiquer les informations nécessaires à la prise de décision. Son influence ex-ante sur le lancement des nouveaux produits est réelle et déterminante. Ses prérogatives s’inscrivent donc principalement dans une démarche de finalisation des objectifs (Bouquin, 2006).

65Le contrôleur de gestion est également un acteur majeur du fonctionnement de la société locale. Dans cette entité, il exerce une activité majoritairement centrée sur un contrôle budgétaire et un suivi opérationnel fondé sur des tableaux de bord. Il intervient donc dans l’évaluation ex-post de la performance de l’entité. Sa mission renvoie aux activités de pilotage et de post-évaluation (Bouquin, 2006).

66Ainsi, le cas Globalmarket valide les caractéristiques du système de contrôle définies dans notre modèle. Notre étude empirique fait émerger la place centrale du contrôleur de gestion au sein de chacune des entités. Son implication dans la problématique d’ambidextérité lui confère donc un rôle de « business partner » tel que proposé dans la typologie établie par Lambert (2005). Au-delà d’un rôle certes essentiel mais cloisonné, nous suggérons d’enrichir le modèle initialement présenté en plaçant le contrôleur de gestion au cœur du dispositif d’ambidextérité. Il deviendrait ainsi le véritable « chef » d’un orchestre comptant dans ses rangs une équipe centrale, une entité d’exploitation et une entité d’exploration (Figure 2).

Description de l'image par IA : Diagram stratégique avec trois sections principales : Équipes centrales, Contrôleur de gestion, et Exploitation.

Conclusion

67L’objectif de notre recherche est de décrire et comprendre comment fonctionne une organisation de forme ambidextre. La première étape de notre démarche consiste à élaborer un modèle de forme d’organisation ambidextre issu de la littérature. Le modèle proposé fait apparaître une dichotomie structurelle entre l’unité d’exploitation et l’unité d’exploration, lesquelles sont coordonnées par une équipe centrale. Il permet également de caractériser chacune de ses entités sur différents critères ainsi que la nature des relations qu’elles entretiennent.

68La seconde étape de notre démarche de recherche consiste à confronter ce modèle à l’étude d’un cas d’entreprise commercialisant des biens de grande consommation. Cette deuxième phase contribue à apporter un contenu empirique à des travaux souvent prescriptifs et théoriques. L’étude du cas Globalmarket nous conduit à valider la pertinence du modèle mais également à en soulever certaines limites. Il permet notamment de mettre en exergue le rôle central du contrôleur de gestion. En effet, celui-ci apparaît comme un acteur majeur à la fois dans l’unité d’exploitation et dans l’unité d’exploration.

69Le résultat de cette étude nous amène donc, dans un troisième temps, à émettre une proposition contribuant à compléter le modèle issu de la littérature. Au-delà de son rôle de « business partner » au sein de chaque entité, le contrôleur de gestion devrait être au cœur de la forme d’organisation ambidextre en s’imposant comme le véritable « chef d’orchestre » de la dynamique d’ambidextérité.

70Enfin, notre étude repose sur un cas unique duquel nous inférons une proposition qu’il serait souhaitable de tester dans des travaux ultérieurs pour valider le modèle proposé. De plus, à la lumière des travaux de Lambert (2005), nous pourrions répliquer notre étude à des entreprises de secteurs différents afin d’identifier s’il existe une relation de contingence entre le modèle et le secteur de l’organisation.

Bibliographie

  • Adler P.S., Goldoftas B., Levine D.I. (1999), « Flexibility Versus Efficiency? A Case Study of Model Changeovers in the Toyota Production System », Organization Science, Vol. 10, Iss. 1, pp. 43-68
  • Bouquin H. (2006), Comptabilité de Gestion, 4ème édition, Economica, Paris
  • Brown S.L., Eisenhardt K.M. (1997), « The Art of Continuous Change: Linking Complexity Theory, Time-paced Evolution and in Relentlessly Shifting Organizations », Administrative Science Quarterly, Vol. 42, pp. 1-34
  • Burns T., Stalker G.M. (1961), The Management of Innovation, 1994, Oxford University Press
  • Duncan R.B. (1976), « The ambidextrous organization: Designing dual structures for innovation », in Kilman R.H., Pondy L.R., Slevin D.P., The Management of Organization Design, North-Holland, Vol. 1, pp. 167-188
  • Eminet A. (2005), « Le contrôle dans les organisations hybrides : le cas du management par projet », Cahier de recherche EM Lyon, septembre 2005, pp. 2-21
  • Frow N., Marginson D., Ogden S. (2005), « Encouraging Strategic Behaviour While Maintaining Management Control: Multi-Functional Project Teams, Budgets, and the Negotiation of Shared Accountabilities in Contemporary Enterprises », Management Accounting Research, Vol. 16, pp. 269-292
  • Galunic D.C., Eisenhardt K.M. (2001), « Architectural Innovation and Modular Corporate Forms », Academy of Management Journal, Vol. 44, Iss. 5, pp. 1229-1249
  • Ghemawat P., Ricart I Costa J.E. (1993), « The Organizational Tension between Static and Dynamic Efficiency », Strategic Management Journal, Vol. 14, Special Issue, pp. 59-73
  • Gibson C.B., Birkinshaw J., (2004), « The Antecedents, Consequences and Mediating Role of Organizational Ambidexterity », Academy of Management Journal, Vol. 47, Iss. 2, pp. 209-226
  • Gupta A.K, Smith K.G., Shalley C.E. (2006), « The interplay between exploration and exploitation », Academy of Management Journal, Vol. 49, Iss. 4, pp. 693-706
  • Lambert C. (2005), La fonction contrôle de gestion : Contribution à l’analyse de la place des services fonctionnels dans l’organisation, Thèse pour l’obtention du titre de Docteur ès Sciences de Gestion, Université Paris Dauphine
  • Li Y., Li L., Liu Y., Wang L. (2005), « Linking Management Control System with Product Development and Process Decisions to Cope with Environment Complexity », International Journal of Production Research, Vol. 43, Iss. 12, pp. 2577–2591
  • March J.G. (1991), « Exploration and Exploitation in Organizational Learning », Organization Science, Vol. 2, Iss. 1, pp. 71-87
  • Miles R.E., Snow C.C. (1978), Organizational Strategy, Structure, and Process, McGraw-Hill
  • O’Reilly C.A., Tushman M.L. (2004), « The Ambidextrous Organization », Harvard Business Review, pp. 74-81
  • Sanchez R., Mahoney J.T. (1996), « Modularity, Flexibility, and Knowledge Management in Product and Organization Design », Strategic Management Journal, Vol. 17, Special Issue, p. 63-76
  • Sheramata W.A. (2000) « Centrifugal and Centripetal Forces in Radical New Product Development Under Time Pressure », Academy of Management Review, Vol. 25, Iss. 2, pp 389-408
  • Simons R. (1987), « Accounting Control Systems and Business Strategy : an Empirical Analysis », Accounting, Organizations and Society, Vol. 12, Iss. 4, pp. 357-374
  • Simons R. (1990), « The Role of Management Control Systems in Creating Competitive Advantage: New Perspectives », Accounting, Organizations and Society, Vol. 15, Iss. 1-2, pp. 127-143
  • Simons R. (1995), Levers of Control, Harvard Business School Press
  • Tushman M.L., O’Reilly C.A. (1996), « Ambidextrous Organizations : Managing Evolutionary and Revolutionary Change », California Management Review, Vol. 38, Iss. 4, pp. 8-30
  • Tushman M.L., O’Reilly C.A. (1997), Winning Through Innovation: A Practical Guide to Leading Organizational Change and Renewal, Harvard Business School Press
  • Tushman M.L., Smith W.K., Wood R.C., Westerman G., O’reilly C.A., (2004), « Innovation Streams and Ambidextrous Organization Designs », Working paper, 63p.

Date de mise en ligne : 26/05/2011

https://doi.org/10.3917/mav.042.0013