Article de revue

Éditorial

Pages 5 à 6

Citer cet article


  • Moisseron, J.-Y.
(2009). Éditorial. Maghreb - Machrek, 202(4), 5-6. https://doi.org/10.3917/machr.202.0005.

  • Moisseron, Jean-Yves.
« Éditorial ». Maghreb - Machrek, 2009/4 N° 202, 2009. p.5-6. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-maghreb-machrek-2009-4-page-5?lang=fr.

  • MOISSERON, Jean-Yves,
2009. Éditorial. Maghreb - Machrek, 2009/4 N° 202, p.5-6. DOI : 10.3917/machr.202.0005. URL : https://shs.cairn.info/revue-maghreb-machrek-2009-4-page-5?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/machr.202.0005


1Gouvernance, gouvernabilité, gouvernementalité, politique publique, action publique, etc. Ce vocabulaire foisonnant du champ traditionnel des politiques publiques traduit sur le plan théorique les mutations observées à la fin du XXe siècle et qui se confirment au XXIe siècle. Face à la mondialisation, à la place accordée au marché, à l’émergence de nouveaux acteurs – les ONG, la société civile –, aux grands enjeux climatiques ou à l’onde de choc de la crise économique mondiale, on peut se demander si « une » société est encore gouvernable, contrôlable, pilotable. Plus fort encore, les instruments dont disposent l’État ou les dépositaires de l’autorité publique sont-ils toujours en mesure de façonner l’avenir des sociétés – notamment pour assurer un développement suffisant pour répondre aux défis démographiques ? La réponse à cette question ne peut être qu’hypothétique et nuancée. C’est pourquoi l’imaginaire de la navigation, toujours sur le point de se solder par un échec..., en raison de l’impétuosité des éléments naturels avec laquelle elle doit composer – la mer, le vent, toujours incertains – s’impose dans le vocabulaire de l’action publique. En effet, la gouvernance reprend l’idée du gouvernail et de la gouverne. Il y a bel et bien l’idée d’un cap, d’une direction, d’un but vers lequel tendre, mais qui sait si l’on arrivera à bon port ? Combien de vents ou de courants contraires risquent de faire manquer l’objectif initial ou pire de conduire au naufrage ? La figure du bateau soumis au caprice des vagues supplante l’idée d’un démiurge tout-puissant : l’État capable par la vertu de sa volonté de tracer un destin et de triompher de ces obstacles. L’évidence du pouvoir étatique s’efface face aux jeux plus complexes où l’État n’est plus qu’un acteur parmi d’autres qui peut être frappé d’impuissance. La politique publique, qui suppose toujours la figure centrale de l’État, cède sa place à l’intervention ou même à l’action publique – concepts qui ne désignent que le champ d’intervention, et ce, sans présumer l’existence d’un État.

2On va même jusqu’à s’interroger sur la réalité de cet acteur central, l’État. Il est composé ou animé par des hommes et des groupes hétérogènes qui poursuivent leurs intérêts propres. Il peut aussi être une fiction – une apparence d’acteurs ; alors il est le lieu d’une confrontation entre différentes forces dont les effets se font sentir par des décisions illisibles. La politique publique est souvent marquée par l’ineffectivité, l’inefficience, l’incohérence. L’information dont disposent les décideurs est partielle, changeante, limitée. Leurs actions ne sont pas l’expression d’une vision claire de l’intérêt général, mais plutôt d’une série pas nécessairement cohérente de petites actions. La rationalité est moins rationnelle que procédurale. Par conséquent, plusieurs décisions publiques peinent à atteindre leur but. La non-décision, l’affichage médiatique, les buts connexes inavoués de l’action, sont tout aussi importants que les objectifs avoués. Ce que nous venons de décrire est l’objet d’un ensemble de travaux qu’ont bien synthétisé deux sociologues de l’action publique P. Le Galès et P. Lascoumes dans un petit ouvrage intitulé La Sociologie de l’action publique. Ils montrent le développement d’une sociologie pragmatique, foisonnante, qui interroge les actions publiques comme processus complexes, enracinés dans les rapports de pouvoir, dans une certaine irrationalité. Cette sociologie se pose souvent la question de l’échec des actions entreprises, et c’est une façon simple et critique d’aborder la thématique des politiques publiques.

3Dans ce numéro de Maghreb-Machrek, le but est de commencer à utiliser cette sociologie, qui s’est essentiellement développée au Nord et majoritairement dans le monde anglo-saxon, pour l’étude d’une région où elle serait a priori peu adaptée, à savoir le monde méditerranéen. Nous proposons d’interpréter cette sociologie en termes de gouvernance, ce que les deux auteurs mentionnés ci-dessus ne font pas. J.-Y. Moisseron s’en explique dans son papier programmatique : « Gouvernance en Méditerranée ». Il montre en quoi cette notion débarrassée de ses connotations normatives pourrait avoir un intérêt dans l’étude des sociétés arabes « réellement existantes ». Il montre l’intérêt mais aussi les limites de cette notion. C. de Miras revisite la thématique de l’action publique en précisant ce qu’il appelle la « gouvernementalité » et en appliquant la notion tant aux pays subsahariens qu’au Maroc. C’est pour lui une façon de dépasser la connotation normative de la gouvernance. A.-A. Canesse utilise la notion de « système institutionnel de gouvernance », montrant la richesse des interactions entre acteurs dans l’exemple de la politique de décentralisation agricole en Tunisie qui, paradoxalement, conforte le pouvoir de l’État tunisien. R. Arvanitis, H. M’henni, L. Tsipouri définissent le « monde de l’innovation », prélude à un véritable système d’innovation dans les pays méditerranéens. B. Romagny montre comment l’instauration d’une indication géographique protégée pour l’huile d’argan modifie la gestion d’une ressource naturelle importante au Maroc. La ressource locale se trouve affectée par la mise en place de normes internationales. Ces papiers explorent différents domaines de l’action publique en Méditerranée en se basant sur des enquêtes fines de terrain et dans une perspective théorique ambitieuse. La diversité des concepts auxquels les auteurs recourent traduit une volonté de renouveau des études portant sur les pays arabes méditerranéens. Il s’agit d’une première tentative d’appréhender cette zone géographique dans la perspective de la sociologie de l’action publique. L’objectif ultime est de redéfinir les outils opératoires efficaces pour l’action publique en Méditerranée.

4Mentionnons enfin la précieuse contribution de B. Saidy dans la rubrique Varia qui apporte un éclairage différent sur la politique de défense marocaine.


Date de mise en ligne : 18/10/2013

https://doi.org/10.3917/machr.202.0005