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Article de revue

Pour une théologie catéchétique de l’art et des images

Pages 47 à 61

Citer cet article


  • Cottin, J.
(2017). Pour une théologie catéchétique de l’art et des images. Lumen Vitae, LXXII(1), 47-61. https://doi.org/10.2143/LV.00.0.0000000.

  • Cottin, Jérôme.
« Pour une théologie catéchétique de l’art et des images ». Lumen Vitae, 2017/1 Volume LXXII, 2017. p.47-61. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-lumen-vitae-2017-1-page-47?lang=fr.

  • COTTIN, Jérôme,
2017. Pour une théologie catéchétique de l’art et des images. Lumen Vitae, 2017/1 Volume LXXII, p.47-61. DOI : 10.2143/LV.00.0.0000000. URL : https://shs.cairn.info/revue-lumen-vitae-2017-1-page-47?lang=fr.

https://doi.org/10.2143/LV.00.0.0000000


Notes

  • [1]
    « Lettre de Grégoire le Grand », dans Daniele Menozzi, Les images. L’Église et les arts visuels, Cerf, Paris, 1991, p. 75.
  • [2]
    Ibid., p. 103-110.
  • [3]
    Martin Luther, WA 10/II, 458 (1522).
  • [4]
    Martin, Luther, WA 18, 82, 27s (1525).
  • [5]
    Martin Luther, WA 10/II, 458 (1522).
  • [6]
    Du fait de ce rapport d’immédiateté à la Bible, on ne s’étonnera pas que les artistes protestants soient particulièrement actifs pour créer des images bibliques contemporaines.
  • [7]
    L’artiste a fait de nombreux tableaux sur ce texte biblique. Le Service national de la Catéchèse et du Catéchuménat a publié un DVD sur plusieurs tableaux des pèlerins d’Emmaüs d’Arcabas.
  • [8]
    Henri Lindegaard, La Bible des contrastes. Préface de Jérôme Cottin, Labor et Fides, Genève, 1993 ; réédition augmentée : Olivetan, Lyon, 2003.
  • [9]
    Voir le site www.c-vonaesch.ch/artsacre.html ; certaines images sont reprises par le site jésuite : www.ndweb.org/art/jean/.
  • [10]
    André Fossion, Dieu désirable. Proposition de foi et initiation, Lumen Vitae/Novalis, coll. Pédagogie catéchétique n° 25, Bruxelles/Québec, 2011².
  • [11]
    Friedhelm Mennekes (Éd.), Die Zittauer Bibel. Bilder und Texte zum großen Fastentuch von 1472, Verlag Katholisches Bibelwerk, Stuttgart, 1998.
  • [12]
    Les disciples Pierre et Jean courant au sépulcre le matin de Pâques (1898).
  • [13]
    Emmanuel Dobré, L’icône porteuse d’Évangile. Étude comparative de la portée de l’icône en théologie orthodoxe et de l’Écriture Sainte en théologie occidentale, Thèse de l’Université de Strasbourg, 2015 (en cours de publication).
  • [14]
    Jérôme Cottin, La mystique de l’art. Art et christianisme de 1900 à nos jours, Cerf-Histoire, Paris, 2007.
  • [15]
    Elles ont été montrées dans le cadre de l’exposé oral, lors du colloque ISPC-ISTA de l’Institut catholique de Paris, le 13 septembre 2016.
  • [16]
    Une étude détaillée de cette œuvre étonnante se trouve dans : J. Cottin, Quand l’art dit la résurrection. Huit œuvres, du vie au xxie siècle, Labor et Fides, Genève, 2017.
  • [17]
    Id., « Aniconisme, corporéité, fragilité. L’art et la question du sens en postmodernité », dans Destinée de l’humanisme et révolution anthropologique contemporaine. Transversalités – Supplément 3, Institut catholique de Paris, 2015, p. 145-161. J’avais identifié cinq thématiques anthropologiques de l’art actuel : la nostalgie des origines ; l’éphémère ; le fragment, la trace ; l’érotisme ; les mondes intérieurs.
  • [18]
    Philippe Le Vallois (Éd.), Croire ? Repères et éclairages, LIT Verlag, coll. Théologie pratique – Pédagogique – Spiritualité n° 10, Münster, 2016.
  • [19]
    Jean Baudrillard, Le système des objets, Gallimard, coll. Tel, Paris, 1968 ; Id., Pour une critique de l’économie politique du signe, Gallimard, coll. Les Essais, Paris, 1972.
  • [20]
    L’opposition arbitraire/motivé est utilisée dans les travaux sémiologiques sur l’image.
  • [21]
    Louis-Marie Chauvet, Symbole et sacrement, Cerf, coll. Cogitatio Fidei n° 144, Paris, 1987, 2008².
  • [22]
    Mt 13, 44 ; 18, 23 ; Lc 13, 18-21.
  • [23]
    Jürgen Moltmann, Théologie de l’espérance, Cerf, coll. Traditions chrétiennes n° 12, Paris, 1983.
  • [24]
    Gert Ueding, « L’art comme utopie. Remarques sur l’esthétique de pré-apparaître chez Ernst Bloch », dans Collectif, Utopie-Marxisme selon Ernst Bloch, Payot, Paris, 1976, p. 68-78.
  • [25]
    Raymond Court, « Art et messianisme. Autour de l’esthétique de Walter Benjamin », dans Le Supplément, n° 180 : Esthétique de l’éthique, Cerf, Paris, 1992, p. 95-107, en part. le § VI « Remémoration et rédemption ».
  • [26]
    Walter Benjamin, cité par Raymond Court, art. cit., p. 105.
  • [27]
    Ibid.
  • [28]
    Theodor Adorno, « Quasi una fantasia » (1963), dans Écrits musicaux, NRF-Gallimard, Paris, 1982, p. 264 ; cité par R. Court, Sagesse de l’art, arts plastiques, musique, philosophie, Méridiens Klincksiek, Paris, 1987, p. 219.
  • [29]
    Marie-Dominique Popelard, Ce que fait l’art, PUF, coll. Philosophies, Paris, 2002.
  • [30]
    L’artiste photographe Sückran Moral s’est photographiée semi-nue et les bras en croix, afin de traduire la condition impossible des femmes artistes libres en Turquie. Et c’était en 1994 !

1Je désigne ici par « image » les images catéchétiques bibliques et par « art » les créations contemporaines, deux types de créations visuelles que je différencie, mais qui peuvent également se recouper et se recouvrir. Commençons par un bref rappel historique.

Le rôle pédagogique de l’image : la via media

2Le rôle pédagogique de l’image fut, depuis la réponse de Grégoire le Grand à l’évêque Sérenus de Marseille en l’an 600, l’un des principaux arguments du christianisme occidental en faveur des images. Rappelons juste cet événement fondateur d’une pédagogie des images : l’évêque iconophobe de Marseille, Sérenus, avait fait enlever les images des églises de son diocèse. Il est rappelé à l’ordre par le pape Grégoire Ier (590-604) qui justifie les images, mais uniquement dans un but pédagogique : « Autre chose est en effet d’adorer une peinture, et autre chose d’apprendre par une scène représentée en peinture ce qu’il faut adorer. Car ce que l’écrit procure aux gens qui lisent, la peinture le fournit aux analphabètes qui la regardent, puisque ces ignorants y voient ce qu’ils doivent imiter ; les peintures sont la lecture de ceux qui ne savent pas leurs lettres, de sorte qu’elles jouent le rôle d’une lecture, surtout chez les païens [1]. » Ainsi les images ont un rôle essentiellement pédagogique ; elles constituent une via media entre ces deux extrêmes que sont l’idole et l’icône. On retrouve cette via media (nec odorare nec frangi) chez les théologiens de l’Église franque, qui ont écrit vers 792 les Livres carolins en réponse au décret du concile de Nicée II sur les images, que l’Église carolingienne trouvait trop favorable aux icônes [2].

3L’un des plus fidèles représentants de cette via media est le réformateur allemand Martin Luther. Ce fut même pour lui l’argument décisif qui l’incita à conserver les images. Luther, infatigable éducateur et prédicateur, s’est souvent exprimé sur ce thème : « Et quel mal y aurait-il si quelqu’un décidait d’illustrer les histoires importantes de la Bible tout entière, dans l’ordre, et pour un petit livre qui serait alors une Bible pour les laïcs [3] ? » Dans son enthousiasme, il souhaitait avoir des images bibliques non seulement dans les livres mais aussi « sur les murs », non seulement dans les églises, mais aussi « à l’extérieur et à l’intérieur des maisons ». Pour lui « ce serait une œuvre chrétienne [4] ». Son souci premier était l’éducation des jeunes : « Les gens simples et les enfants sont plus aptes à retenir les histoires simples quand elles sont enseignées par des images et des paraboles, que quand elles sont enseignées par des discours et des instructions », mais il a ensuite étendu cette préoccupation à tous. Les œuvres de Dieu, il faut « les chanter, les dire, les mettre en musique, les prêcher, les lire, les peindre, les dessiner [5] ».

4Les images bibliques produites au cours des siècles constituent un trésor inépuisable. À notre époque où la lecture pose de nouveau problème, une approche biblique par le moyen d’images narratives (film, BD, manga etc.) est plus actuelle que jamais.

5Je voudrais commencer par montrer un double aspect de l’image catéchétique biblique : son apport d’abord, puis ses limites. L’apport irait dans le sens du travail de l’Institut supérieur de Pastorale catéchétique (ISPC) : favoriser toute pédagogie facilitant l’accès aux textes bibliques fondateurs. Les limites iraient dans le sens de l’Institut supérieur de Théologie des Arts (ISTA), pour lequel la voie pédagogique-narrative constitue plutôt une trahison du rôle de l’art. C’est pourquoi ma réflexion se poursuivra dans le sens de l’exploration des capacités « spirituelles » de l’art actuel. En synthèse, je proposerai une tentative de rencontre entre ces trois pôles que sont le message théologique, la préoccupation pédagogique et la création artistique contemporaine, qui correspondent aux objectifs de l’ISPC et de l’ISTA.

Utilité et actualité des images catéchétiques bibliques

6La plupart des arguments avancés par Luther et ses prédécesseurs restent d’actualité. C’est essentiellement pour quatre raisons que les images bibliques sont pédagogiquement utiles :

Quatre raisons pédagogiques

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  • L’image aide à comprendre : elle est un moyen pédagogique efficace pour tous, mais particulièrement pour ceux qui ont des difficultés à apprendre. L’image plastique suit l’image narrative (parabole) : le langage et le support sont différents, mais le but est le même.
  • L’image aide à se souvenir : elle fixe la mémoire des choses entendues et des choses vues. Elle condense une signification dans un seul et même espace. Elle est synthétique là où un texte est analytique. Elle est permanente là où une parole est temporelle.
  • L’image plaît : elle est ludique. Elle fait sortir le discours du moralisme ou de l’intellectualisme ; elle stimule nos sens, fait surgir nos émotions ; elle rend l’auditeur actif, en ce qu’il peut libérer sa propre imagination.
  • L’image biblique est l’expression d’une nécessaire inculturation du message biblique. Dans la mesure où le langage de l’image revendique la spatialité, la corporéité et la matérialité, on est dans un autre type de langage que le texte. Avec l’image, on est obligé de situer les récits et les personnages dans un temps et un lieu précis. En général, l’artiste opte pour des temps et des lieux connus, à la fois de lui et de ceux qui vont regarder son travail. Il inculture donc la scène, en la faisant passer de la Palestine du ier siècle à son époque. Voilà une manière simple et efficace de dire que les récits bibliques ne doivent pas être lus et étudiés dans une perspective (seulement) historique, mais en vue de leur actualisation. Que nous disent-ils dans l’aujourd’hui de notre quotidien ?

8Les images bibliques ont nourri la grande tradition de l’art chrétien pendant des siècles ; nous avons là un patrimoine considérable à notre disposition. Du reste, les plus anciennes images produites par le christianisme, celles d’avant la Paix de l’Église (fin iiie-début ive siècles), étaient bibliques.

Cinq exemples actuels

9Je voudrais présenter rapidement cinq exemples d’images bibliques faites par des artistes contemporains, lecteurs de la Bible en l’occurrence. Chacun essaie de nous transmettre un double message : son amour de la Bible et son amour de l’art, l’un ne sacrifiant pas à l’autre même si l’intention est bien de mettre l’image au service de la compréhension et de l’actualisation du texte biblique [6] :

Arcabas, Les disciples d’Emmaüs[7]

10C’est une peinture qui plaît, car elle est faite de couleurs vives, parfois rehaussée de touches d’or. L’artiste catholique propose des réinterprétations parfois originales de récits bibliques connus, en combinant des formes et représentations classiques avec des figures ou des styles plus modernes, inspirées parfois du cubisme. Dans cette peinture en six tableaux du récit des disciples d’Emmaüs, Arcabas ne se contente pas de représenter la fin du récit, mais toutes les étapes qui ont conduit au dénouement final.

Henri Lindegaard, La Bible des contrastes[8]

11Il s’agit de dessins bibliques en noir et blanc, dans lesquels les aplats de blancs et de noir s’interpénètrent, le vide (le blanc) et le plein (le noir), se répondant et se complétant. Pasteur réformé avec une double origine (mère espagnole, père danois), il a dû se réfugier en France pour échapper aux persécutions franquistes. Il fut élève d’Albert Gleizes, lequel fut l’un des premiers cubistes, proche de Picasso. Ces dessins bibliques sont issus de la prédication et de la catéchèse, et sont très utilisés dans la catéchèse protestante, aussi bien pour les enfants que pour les adultes.

Geraldine Weeler, Actualisations bibliques australiennes

12L’artiste est pasteure et docteure en théologie réformée australienne. Elle est l’une des actrices du renouveau de l’art dans le christianisme du Pacifique. Elle organise trois expositions annuelles dans des lieux œcuméniques en Australie, et cherche à entrer en contact, par l’art, avec le monde de la non-croyance. Elle exprime une conviction de foi avec des réalités et symboles liés à l’hémisphère sud. Par exemple, une Nativité se trouve au milieu d’une nature luxuriante et estivale, et sous un grand arbre typique de la végétation australienne. Elle a fait une peinture qui montre Jésus portant une croix trop lourde pour lui au milieu de l’indifférence générale, dans la principale rue piétonnière et commerçante de la ville de Brisbane (Australie), où elle habite. C’est ici la dimension de l’inculturation qui domine.

Corinne Vonaesch, Couleurs d’Évangile[9]

13Professeure des écoles à Genève, cette artiste autodidacte témoigne de sa foi par le moyen d’une peinture acrylique colorée aux couleurs vives, avec un dessin qui tend vers l’abstraction tout en restant figuratif. Sa peinture a été repérée par des Églises protestantes américaines, ainsi que par le jésuite belge André Fossion, qui a utilisé une peinture biblique de Corinne Vonaesch comme couverture de l’un de ses livres [10].

Une tenture de carême, faite par des enfants d’une classe de Zittau (Saxe, Allemagne)

14Les enfants sont de très bons illustrateurs bibliques, parfois meilleurs que les adultes, car il n’ont pas d’a priori comment doit être une image biblique. Ils nous font part de leur imaginaire au contact du texte biblique qu’ils ont entendu. Ce travail collectif est fait par une classe de cours de religion dans un établissement situé à Zittau, dans l’Est de l’Allemagne (Saxe orientale), région qui a fait partie jusqu’en 1989 de la République démocratique allemande, un pays où le christianisme était au mieux toléré. Les cours de religion sont donc l’occasion de renouer avec une tradition chrétienne oubliée, et pendant longtemps fustigée. Ces dessins d’enfants se sont inspirés d’une tenture de carême médiévale, une des plus célèbres et des plus complètes, qui se trouve aujourd’hui à Zittau, en Saxe orientale [11]. Cet exemple fut considéré comme tellement réussi qu’il se trouve maintenant exposé dans la principale église luthérienne de la ville de Cottbus, dans le sud du Brandebourg.

Limites des images catéchétiques bibliques

15Malgré ces exemples réussis dont on vient de parler et qu’il faudrait prendre le temps de découvrir et de regarder, l’image biblique catéchétique a aujourd’hui du plomb dans l’aile. Outre qu’elle est devenue un genre très minoritaire, peu prisé et peu revendiqué par les artistes contemporains, elles pose des problèmes d’ordre à la fois esthétique, pédagogique et théologique.

Problèmes esthétiques

16En général, l’image biblique contemporaine est plus de l’imagerie que de l’image et encore moins de l’art. Les exemples abondent d’images bibliques mièvres, insipides, banales, qui témoignent certes de la grande foi de leur créateur, mais dont la valeur artistique est proche de zéro. Même de grands artistes sont tombés dans ce piège. Ainsi le peintre Étienne Burnand, auteur d’un célèbre tableau exposé au musée d’Orsay à Paris [12], est devenu un piètre artiste quand il s’est mis à vouloir illustrer les paraboles de Jésus (qui ont pourtant connu un succès catéchétique considérable dans les Églises). Rares sont les images qui réussissent à capter la force kérygmatique des récits bibliques, tout en restant de l’art. C’est que l’imaginaire développé par le récit est tellement puissant qu’il ne souffre en général pas de transcription en image, laquelle risque de le figer dans une forme appauvrie.

Problèmes pédagogiques

17L’image biblique se veut être un équivalent visuel du texte écrit. Cette idée qui traverse le christianisme depuis le viie siècle n’est pas sans poser problème. Une image biblique est d’abord une interprétation du texte, et comme toute interprétation elle est partielle, partiale, et trahit autant le texte qu’elle ne le présente. Une image biblique est même une interprétation d’interprétations, car en général elle se réfère autant au texte biblique qu’aux autres images qui ont représenté ce texte. Pédagogiquement, une conclusion s’impose : plutôt que de s’intéresser à la copie (l’image), mieux vaut revenir à l’original (le texte). C’était d’ailleurs là l’argument principal du réformateur Jean Calvin, qui était contre les illustrations bibliques : plutôt que de donner des images à ceux qui ne savent pas lire, mieux vaut leur apprendre d’abord la lecture, puis la compréhension et l’interprétation de ce qu’ils lisent.

18Des tableaux très célèbres nous font croire que nous sommes face à des récits bibliques en images. Mais ils s’en écartent sensiblement. Ainsi le tableau du Caravage montrant Paul tombant de cheval au moment de sa conversion contredit-il le texte biblique d’Actes 9 qui nous dit que Paul marchait à pied. Ou encore Dieu qui crée l’homme (masculin) à son image dans la fresque de Michel-Ange sur le plafond de la Chapelle Sixtine : cela ne correspond pas au texte biblique de Genèse 1, 26-27 qui dit que Dieu crée d’abord un androgyne (v. 26) qui devient, dans le verset suivant (v. 27) « mâle et femelle ». L’image, par sa force émotive, risque alors de se substituer au récit dont elle prétend être l’équivalent visuel.

Problèmes théologiques

19Cela entraîne une série de questions théologiques dans lesquelles nous n’avons pas le temps d’entrer. Je ne mentionnerai qu’un seul aspect : en comparant les images aux textes bibliques, on laisse entendre qu’il y a deux sources de la révélation, la parole et l’image, l’écriture et l’écriture peinte ; c’est peut-être vrai pour l’orthodoxie [13], mais pas pour le christianisme occidental, pour lequel il n’y a qu’une seule source de révélation, un seul canon, la Bible. Dieu a parlé dans une Écriture, non dans des images, quelles que soient leur qualité.

Les « capacités » spirituelles de l’art contemporain

20Je voudrais aborder maintenant un autre type d’images, celui que l’on appelle plus généralement « art », pour le différencier de l’image dans sa seule fonction représentative et figurative. Plus précisément, je m’intéresserai à l’art contemporain, qui n’est plus marqué par la tradition de l’art chrétien. C’est un art libre qui, depuis le début du xxe siècle, est pleinement autonome vis-à-vis des institutions, qu’elles soient religieuses, éducatives ou politiques.

Principes esthétiques et herméneutiques

21Et pourtant, cet art autonome, qui s’est émancipé tant du récit biblique que de l’Église ou de la tradition chrétienne, est potentiellement porteur d’une « capacité » spirituelle qui peut être parfois bien supérieure aux traditionnelles « images bibliques ». C’est une thèse que j’ai défendue ailleurs [14], mais je ne suis pas le seul. C’est aussi la démarche dans laquelle se trouve l’ISTA.

22Plusieurs convictions sont à la base de cette recherche et de cet enseignement : une théologie des arts est autre chose qu’une pédagogie des arts ou une pédagogie par l’art. Pour cela, il ne faut plus partir d’images bibliques mais de la création artistique elle-même. Il s’agit de se mettre à l’écoute des artistes d’aujourd’hui pour recevoir, comprendre, interpréter leurs créations. Celles-ci n’ont pas besoin de la foi ni de la Bible pour transmettre un message spirituel. Leur message premier est esthétique. Il s’agit alors – et d’abord – de valoriser la matière et les différentes techniques artistiques. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il n’y a pas de spiritualité qui se dégage de ces œuvres, mais :

  • Cette spiritualité est seconde ; elle est portée par la matière, le corps, les médiations de toutes sortes. Nous sommes dans un schéma anti-platonicien : non le visible qui conduit à l’invisible, mais l’invisible qui devient visible. C’est un schéma que l’on pourrait dire « incarnationnel » : c’est le « devenir chair », le sarx egeneto johannique (Jn 1, 14).
  • Cette spiritualité ne se donne pas dans une entière transparence ; elle doit être interprétée à la lumière de l’histoire humaine dans laquelle elle se donne. Il faut rappeler que le « devenir chair » de Jean 1, 14 est exprimé en grec par un aoriste (egeneto) qui signifie le temps historique, discontinu et fragile de l’histoire humaine. C’est la rencontre entre Dieu et une humanité située dans un temps et un lieu particuliers.
  • Cette interprétation par l’histoire ouvre à des interprétations multiples. Nous ne sommes plus dans une société unifiée. Le monde est devenu pluriel. Le christianisme n’est plus la seule religion. Les spiritualités qui se dégagent de ces œuvres peuvent être contradictoires, exprimer des points de vue divergents, mais elles peuvent aussi s’accorder sur des buts communs, avoir une téléologie commune.

Cinq réalisations actuelles

23Qui dit art contemporain dit réalisations concrètes, aussi un passage par l’expérience esthétique à partir de réalisations particulières s’avère nécessaire. Comme pour les images bibliques, j’invite à découvrir cinq œuvres de cinq plasticiens actuels. Quatre d’entre elles ont été vues par un large public, et ont été portées par des institutions d’État.

24Ces œuvres d’art ne sont pas religieuses en soi, mais posent des questions au christianisme, tout comme elles peuvent aussi se situer du côté des réponses offertes par le christianisme. On a là une des caractéristiques les plus surprenantes de l’art contemporain : il peut affirmer deux choses contradictoires, se situer d’un côté ou du côté opposé (cela a été théorisé par le philosophe Wittgenstein).

25Il s’avère impossible, dans le cadre de cette publication, de montrer et de commenter ces œuvres [15]. Je voudrais pourtant les nommer par ordre chronologique, ce qui permettra au lecteur, s’il le souhaite, de partir à leur recherche (elles sont souvent visibles sur Internet).

  • Robert Stadler, Point d’interrogation (installation dans l’église Saint-Paul, à l’occasion de la nuit blanche, Paris, octobre 2007).
  • Alexander Kosolapov, This is my body, this is my blood (2002). Œuvre exposée au ZKM de Karlsruhe en 2008.
  • Valérie Colombel, Résurrection, mosaïque en suspension, exposée en 2011 au musée du Hiéron, à Paray-le-Monial [16].
  • Sylvie Tschiember, installation dans le cadre de l’exposition : « Heureux (Béatitudes) », Paris, Institut protestant de théologie, 2015.
  • Fabrice Samyn, Ceci est. Dans le cadre de l’exposition : « Là où le jour commence », LaM Lille métropole, janvier 2016.

Convergences entre arts, théologie et catéchèse

26L’interprétation de ces œuvres – et de bien d’autres – montre qu’il y a bien de la théologie (une parole sur Dieu) dans un certain nombre de réalisations artistiques contemporaines. Mais cela n’apparaît pas de manière évidente. Pour découvrir cela, il faut faire le détour par une double démarche herméneutique (interprétative) :

  • de l’œuvre d’art vers la question de Dieu,
  • de la théologie vers la création artistique,

27puis les articuler l’une à l’autre. Un art contemporain « non chrétien », non illustratif et non biblique, pourra ainsi fort bien rejoindre, croiser ou prolonger la pensée chrétienne [17]. De nombreuses expériences avec des artistes d’aujourd’hui (rencontres, organisation d’expositions, formations), m’ont permis d’identifier cinq points de rencontre entre art contemporain, foi – théologie et expérience pédagogique, au travers de cinq verbes.

28Cette rapide synthèse me permettra par ailleurs de réunir les visées de l’ISPC et de l’ISTA, que j’ai tout d’abord différenciées.

Chercher

29Exprimer la quête de sens et/ou la quête de Dieu, comme condition d’humanité. Les artistes d’aujourd’hui posent des questions plus qu’ils n’apportent de réponses. Ils rejoignent en cela une réalité humaine fondamentale, qui est la quête de sens, la recherche de valeurs sous forme d’absolu, pour soi ou pour les autres. On n’est pas encore dans la quête de Dieu mais on n’est pas si éloigné. Ces convergences entre une démarche artistique, un questionnement philosophique ou théologique, une réalité anthropologique, peuvent se résumer par le mot « croire », qui tend à remplacer celui de « foi » ou de « religion [18] ». Toute quête part d’un moi individuel, qui rejoindra d’autres individualités dans leurs questionnements. Il s’agit de chercher avant de trouver. La Bible nous dit même que quand on a trouvé, c’est alors qu’il faut commencer à chercher. C’est le sens de la réponse de Jésus à Thomas : « Tu as cru parce que tu as vu ; heureux ceux qui croiront sans voir » (Jn 20, 29). C’est aussi le sens du paradoxe paulinien, au fondement de sa « théologie de la croix » : pour Dieu la sagesse des hommes est folie, et la folie de la prédication est sagesse (I Co 1, 18-25 et 26-31).

Accepter ses fragilités

30Penser l’humain comme un être faible (pécheur) coram Deo. Plusieurs observateurs attentifs du monde des arts ont noté simultanément deux éléments : d’une part un retour de la figure et du corps humain dans l’art ; l’humain revient non seulement en tant que sujet de la représentation, mais aussi comme matière artistique (les performances, les arts du spectacle, le body Art). D’autre part, cette nouvelle attention au corps humain s’accompagne d’une mise en valeur de ses fragilités, de ses imperfections, de ses handicaps, de ses zones d’ombre. L’être humain montré est souvent soit risible soit défaillant ; il est plus menacé que menaçant, plus fragile que marqué par la toute-puissance d’une vision idéale de son corps (comme à la Renaissance). Cela rejoint très largement la vision biblique de l’être humain qui est un être fragile, faible, prisonnier de lui-même. Cette situation anthropologique fondamentale, la Bible la nomme « péché », et lui a donné un récit mythique, celui de la « chute » de Gn 2-3. La tradition chrétienne s’est hélas emparée de ce thème pour transformer la religion en morale, le regard libérateur de Dieu en un regard culpabilisateur, le pardon de la grâce en condamnation. C’est pourquoi il peut être bon, pour nous aider à repenser cette notion, de passer par cette expérience artistique, qui nous parle de manière non culpabilisante de l’être humain, en attente de rédemption.

Symboliser (versus signifier)

31Une œuvre d’art contemporaine doit être interprétée. Elle ne peut pas être comprise de manière littérale, tout simplement parce que son langage relève du symbolique. C’est un langage dense, porté par la matière, et qui ouvre à des significations multiples. Comme le symbole, elle unit les figures de la métonymie (la partie est prise pour le tout ; la figure présente et partielle renvoie à une figure absente plus complète) et de la métaphore (deux significations différentes voire contraires cohabitent dans un même objet). L’œuvre d’art doit être interprétée, et même elle ouvre à des interprétations multiples, voire rivales. Nous sommes dans la métaphore vive du symbole, qu’il faut pouvoir opposer à la métaphore morte, propre au signe (Ricœur). Dans cette opposition entre signe et symbole, je revendique deux penseurs, l’un théologien et l’autre qui ne l’est pas. Mais ils nous permettent tous deux de dresser un pont entre une réception esthétique et une réception théologique d’une œuvre d’art, l’herméneutique amplifiante du symbole faisant le lien entre les deux.

32Jean Baudrillard, penseur des médias et de la société de consommation, a opposé le fonctionnement de l’objet-signe à l’objet-symbole [19]. L’objet-signe, c’est celui qui est interchangeable dans la chaîne des significations. Sa relation avec ce qu’il désigne est de l’ordre de l’arbitraire ; c’est une relation faible, immotivée ; c’est l’image publicitaire banale, le pur produit de consommation (l’image de Che Guevara vendu dans les kiosques et autres magasins pour touristes ; la croix comme simple objet décoratif). L’objet-symbole, c’est celui qui traduit une relation motivée[20], existentiellement forte, entre lui et la réalité qu’il désigne (l’image du Che portée par le militant communiste ; la croix pour le chrétien).

33Louis-Marie Chauvet s’est également servi du symbole pour penser, en régime chrétien, la réalité du sacrement [21]. Le sacrement chrétien relève de l’économie du symbole et non de celle du signe. C’est un petit peu (de matière, de parole, de geste) qui signifie beaucoup plus que ce qu’il donne à voir ou à entendre, car il ouvre au Royaume de Dieu. Il y a aussi, dans cette perception symbolique d’un événement qui combine à la fois une action, une matière et des paroles, l’ouverture à une dimension communautaire, à la fois dans la réception de l’événement et dans son interprétation. D’un point de vue pragmatique, on pourrait comparer la liturgie à une « performance » artistique.

34L’art contemporain, comme le sacrement chrétien, revendique l’opacité du symbole, contre la transparence du signe. Ce n’est pas pour rien que les textes qui disent de manière la plus condensée le mystère de la foi, sont appelés symboles (ce qui réunit des contraires).

Anticiper

35Rêver d’un monde autre, annoncer le Royaume qui vient à nous. C’est l’un des points forts de la prédication de Jésus : il est venu annoncer, préparer, anticiper le Royaume de Dieu. Et il a fait cela à l’aide d’images, certes non plastiques, mais narratives : « Le Royaume de Dieu est comme… [22] » Et voilà l’imagination libérée. Plus largement, le cœur de l’expérience biblique réside dans cette capacité qu’a le texte – ou plus précisément le texte éclairé par l’Esprit-Saint – de transformer le passé en avenir, une histoire blessée en un monde émerveillé et réconcilié.

36C’est aussi le rôle de l’art. Est-ce un hasard si ce furent des philosophes juifs athées, fortement imprégnés de pensée biblique, qui ont souligné le rôle anticipateur et messianique de l’art ? Je pense à Ernst Bloch, et sa réflexion sur « le principe espérance » (qui a fortement influencé le théologien Jürgen Moltmann [23]), et à sa théorie du «Vorschein » (le « pré-apparaître ») [24].

37Ou encore Walter Benjamin et sa conception de « l’image dialectique » : l’art est l’expression d’une dialectique, qui permet de passer de la remémoration à la rédemption [25]. Le terme – très connoté – de « rédemption » étant ici à comprendre au niveau de l’histoire humaine, donc d’une manière messianique, comme une eschatologie réalisée. L’art est « image fulgurante », qui « libère les forces énormes du “il était une fois” de l’historiographie classique [26] ». Ontologiquement, pourrait-on dire en paraphrasant Heidegger, l’œuvre d’art ouvre une brèche, crée un espace qui montre les choses autrement, qui rend visible non un autre monde, mais un monde autre. Le philosophe Raymond Court – un très bon connaisseur de Benjamin – précise que l’image dialectique ne doit pas être comprise comme une image onirique, une simple évasion hors du réel : « Loin d’être prétexte à une évasion hors de l’histoire, [l’image dialectique] fait retour, pour les illuminer, à la pratique actuelle et à ses exigences. Illumination ici qui à la lettre est transfiguration, comme pour le chrétien la lumière même du Royaume de Dieu dont la présence même rayonne au cœur des abîmes [27]. » C’est donc bien une vision anticipée qui permet de conjoindre l’esthétique et l’éthique, sans que la première ne se résorbe dans la seconde puisque l’action n’est que le chemin, et la vision la finalité.

38Je conclurai par ce bel avis de Theodor Adorno – autre philosophe de l’« École de Francfort » – qui voit dans le caractère inachevé de l’art quelque chose qui le rapproche de l’inachèvement de la vie – et donc de son aspiration à une plénitude en attente –, le chrétien traduirait : une vie réconciliée en Dieu : « Sans doute les œuvres d’art importantes sont-elles, de façon générale, celles qui s’assignent un but extrême, qui se brisent en voulant l’atteindre, et dont les lignes de fracture demeurent comme le chiffre de la vérité suprême qu’elles n’ont pu nommer [28]. »

Agir

39Lutter en vue de transformer une société injuste en une société plus juste. Ne pas se résigner à l’exploitation de l’homme par l’homme, au triomphe du mal. Telle est l’une des conséquences de la foi, ce que le réformateur Jean Calvin a appelé la sanctification : justifiés par la grâce inconditionnelle de Dieu, nous sommes libérés pour agir dans l’Église et dans le monde, afin que cette grâce rayonne en tout et en tous. Cet effet d’entraînement de la foi qui pousse à l’action est aussi caractéristique de l’œuvre d’art, laquelle agit [29]. L’art est un performatif. On pourrait décliner cela de trois manières :

  • L’œuvre d’art rend compte d’une action (celle de son créateur).
  • L’art agit (sur le spectateur) au moment de la rencontre, mais aussi fait agir (après la rencontre).
  • Enfin, de manière plus contextuelle, on note aujourd’hui un retour de la militance dans et par l’art.

40À la notion kantienne d’art sans finalité, il faudrait ajouter aujourd’hui celle de courage, ou d’action prophétique. Des artistes témoignent par leur art en faveur de causes menacées, s’engagent dans un combat éthique, politique, écologique, démocratique [30], au moment où le monde, en proie à des violences grandissantes, devient incertain et menaçant. Et peut-être comme une réponse à ce monde, qui irait dans le sens de ce que Dieu veut pour lui. Comme la foi.


Date de mise en ligne : 08/12/2019

https://doi.org/10.2143/LV.00.0.0000000