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Article de revue

Le jugement dernier : Mt 25, 31-46

Qu’en dire en catéchèse ou dans la prédication ?

Pages 259 à 270

Citer cet article


  • Fossion, A.
(2016). Le jugement dernier : Mt 25, 31-46 Qu’en dire en catéchèse ou dans la prédication ? Lumen Vitae, LXXI(3), 259-270. https://doi.org/10.2143/LV.00.0.0000000.

  • Fossion, André.
« Le jugement dernier : Mt 25, 31-46 : Qu’en dire en catéchèse ou dans la prédication ? ». Lumen Vitae, 2016/3 Volume LXXI, 2016. p.259-270. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-lumen-vitae-2016-3-page-259?lang=fr.

  • FOSSION, André,
2016. Le jugement dernier : Mt 25, 31-46 Qu’en dire en catéchèse ou dans la prédication ? Lumen Vitae, 2016/3 Volume LXXI, p.259-270. DOI : 10.2143/LV.00.0.0000000. URL : https://shs.cairn.info/revue-lumen-vitae-2016-3-page-259?lang=fr.

https://doi.org/10.2143/LV.00.0.0000000


Notes

  • [1]
    Parmi les autres textes du Nouveau Testament qui ont alimenté cette pastorale de la peur et la prédication sur l’enfer, relevons le texte des bales qui se consumeront au feu qui ne s’éteint pas (Mt 3, 12) ; la parabole de l’ivraie (Mt 13, 24-30) ; la parabole du pêcheur qui trie les poissons (Mt 13, 47-50) ; la parabole des noces royales avec le rejet du convive sans robe nuptiale (Mt 22, 1-14) ; la parabole des vierges sages et des vierges folles (Mt 25, 1-13) ; la parabole des talents (Mt 25, 14-30) ou encore He 10, 31 ; 2 Th 1, 9 ; Ap 20,15.
  • [2]
    Jean Delumeau, Le péché et la peur. La culpabilisation en Occident xiiie-xviiie siècles, Fayard, Paris, 1983, p. 627.
  • [3]
    Maurice Bellet, Le Dieu pervers, Desclée de Brouwer, Paris, 1979, p. 16.
  • [4]
    « Voici que je fais toutes choses nouvelles » (Ap 21, 5), lit-on dans l’Apocalypse de Jean.
  • [5]
    Les œuvres de miséricorde sont également présentes partiellement chez le prophète Isaïe (58, 6-7) et dans l’épître aux Hébreux (13, 3). Notons que la tradition a ajouté au xiiie s. une septième œuvre de miséricorde : donner une sépulture aux morts par respect pour eux comme pour leurs proches.
  • [6]
    Guy Lafon, L’autre-Roi ou la religion fraternelle, Nouvelle Cité, Paris, 1987, p. 123-124.
  • [7]
    Louis-Jean Frahier, Le jugement dernier. Implications éthiques pour le bonheur de l’Homme, Cerf, Paris, 1992, p.142.
  • [8]
    À cet égard, on peut noter que les intitulés donnés par les éditions de la Bible aux diverses péricopes risquent de fixer les représentations du lecteur. En intitulant le texte de Mt 25, 31-46 « le jugement dernier », on court-circuite le travail de lecture dévolu aux lecteurs et on érige le texte en icône paradigmatique du jugement final.
  • [9]
    Marie Balmary et Daniel Marguerat, Nous irons tous au paradis. Le jugement dernier en question, Albin Michel, Paris, 2012, p. 17.
  • [10]
    Rappelons-nous à cet égard que, dans le récit des tentations de Jésus au désert, le diable lui-même invoque les Écritures pour tromper (Lc 4, 9-11).
  • [11]
    Notons l’actualité d’une telle réflexion à l’heure où nos sociétés sont en quête de la mise en place d’une justice non punitive, mais d’une justice appelée parfois « restaurative ». On peut la définir selon les traits suivants : La justice restaurative suppose la participation volontaire de tous ceux et celles qui sont concernés par un conflit de nature infractionnelle afin d’envisager ensemble, par une participation active, en présence et sous le contrôle d’un « tiers justice », avec l’accompagnement éventuel d’un « tiers psychologique et social », les solutions les meilleures pour chacun, de nature à conduire, par leur responsabilisation, à la réparation de tous afin de restaurer, plus globalement, l’harmonie sociale. Voir http://www.justicerestaurative.org/fr/article/generalites-sur-la-justice-restaurative. Voir aussi Brice Deymie, « La justice restaurative : Repenser la peine et le châtiment », dans Études, n° 4228, juin 2016, p. 41-51.

1Le but de cet article n’est pas de proposer le plan et le contenu d’une catéchèse ou d’une homélie sur le texte dit du « jugement dernier » dans l’évangile de Matthieu. Il voudrait plutôt offrir un cadre de pensée et des orientations pour traiter ce texte qui, on le sait, présente bien des difficultés. C’est l’image de Dieu, en effet, qui est ici en question et notre rapport à Lui, heureux ou triste, confiant ou apeuré.

2Entamons notre réflexion en relevant d’emblée la contradiction notoire qui traverse le texte : d’un côté, l’extrême compassion du roi à l’égard des pauvres, de l’autre, son extrême cruauté. La contradiction saute aux yeux. Pourtant, elle est peu relevée et commentée dans la tradition de lecture comme si l’autorité accordée au texté sacré empêchait de la dénoncer et lui laissait ainsi libre cours dans les consciences comme dans l’inconscient avec tous les dégâts que l’on peut supposer.

3Mais voyons de plus près la contradiction. Le Fils de l’homme, qui siège, selon le texte, sur un trône royal, se dit frère de tous les pauvres du monde. Il prend sur lui la cause des affamés, des assoiffés, des nus, étrangers, malades et prisonniers. Tout geste de bonté, de miséricorde, de compassion à l’égard de tous ces pauvres est ressenti personnellement par lui tant il s’identifie à chacun d’eux : « Ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ». Mais, dans le même texte, dans une sorte de renversement inattendu, voici que ce même Fils de l’homme, investi de tous les pouvoirs, se révèle, en fait, capable d’une violence extrême ; il chasse de son Royaume tous ceux qui n’ont manifesté aucune compassion à l’égard des pauvres et les condamne au châtiment éternel sans autre forme de procès. Le jugement est sans appel, sans nuance. On est blanc ou noir, brebis ou chèvre. Les rejetés n’ont ni le temps ni l’espace pour se défendre ou même pour se repentir. Ils n’ont pas d’avocat pour plaider leur cause, pour adoucir la sentence ou pour invoquer des circonstances atténuantes. La possibilité du pardon n’est même pas évoquée. En outre, la sanction apparaît disproportionnée par rapport à la faute. La faute commise par des êtres faillibles durant leur vie mortelle est sanctionnée par un châtiment qui, lui, est éternel. Le mal infligé est pire que la faute, d’autant plus que celle-ci n’était pas un acte voulu délibérément pour faire le mal, pour tuer ou blesser, mais une omission. La faute n’était pas d’avoir fait du mal, mais de n’avoir pas fait le bien. De plus, les condamnés sont pris par surprise ; ils ne savaient pas… Quant au Fils de l’homme, il n’éprouve ni compassion ni miséricorde à l’égard de pauvres mortels fautifs par omission et non-savoir. La condamnation au feu éternel est sans retour possible.

4Qui donc, parmi les humains que nous sommes, pourtant bien imparfaits, pourrait justifier aujourd’hui, en raison et en droit, une telle sentence ? La conscience morale des êtres humains d’aujourd’hui y verrait plutôt « un crime contre l’humanité ». Où donc est passée la Bonne Nouvelle ?

5Et si on considère l’histoire de la chrétienté, il faut bien reconnaître que l’on a usé et abusé de cette représentation d’un Dieu amour capable, dans une sorte de retournement pervers, d’infliger une torture éternelle. Le texte du jugement dernier, parmi d’autres [1], a particulièrement alimenté ce que Jean Delumeau appelle « une pastorale de la peur ». Celle-ci a fini par rendre le christianisme insupportable et entraîner le mouvement de déchristianisation. « Le résultat, en tout cas, écrit-il, fut une prédication qui parlait plus de la Passion du Sauveur que de sa résurrection, du péché que du pardon, du Juge que du Père, de l’enfer que du paradis. Il y avait là une véritable déviation, par rapport à l’affirmation de saint Paul selon laquelle “là où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé” (Rm 5, 20). On peut dès lors se demander si le rejet d’une pastorale trop lourde n’a pas constitué une des causes de la “déchristianisation de l’Occident [2]”. » Maurice Bellet, dans son ouvrage Le Dieu pervers, met le doigt également sur cette déviation du christianisme qui fait du Dieu amour, un tyran, un despote. « Le Dieu de l’Ancien Testament est un sadique, le Dieu de l’Évangile est un sadique déguisé. Le Christ est une idole de terreur. Dieu est un salaud. Qui parle ainsi ? Des ennemis déclarés du christianisme, des athées militants ? Non, des chrétiens ou des chrétiennes, et même souvent engagés ou consacrés, comme on dit dans ce milieu-là. Comment est-ce possible ? Le Dieu chrétien n’est-il pas le Dieu d’amour ? Que lui est-il arrivé ? Comment expliquer l’apparition dans le champ chrétien du monstre inimaginable ; car c’est bien quand il est “amour” qu’il est le pire [3]. »

6Est-on sorti de ce « cauchemar » superbement représenté sur les tympans des églises romanes ou encore par la fresque de Michel-Ange au-dessus du maître-autel de la Chapelle Sixtine du Vatican ? L’insistance sur la miséricorde et la grâce a heureusement pris le dessus en théologie comme dans la pastorale. Néanmoins, le cauchemar du « jour de colère » n’est pas mort. Les images d’un Dieu juge qui punit des peines de l’enfer restent vivaces aujourd’hui chez nombre de fidèles et davantage encore chez ceux et celles qui, précisément à cause d’elles, se sont éloignés du christianisme. Me revient, à la mémoire un homme atteint profondément de la maladie d’Alzheimer. Il ne se souvenait même plus du prénom de sa femme décédée. Il n’avait plus le souvenir de sa fille morte récemment d’un cancer. Mais, apeuré, me fixant dans les yeux, il répétait inlassablement « péché mortel ! péché mortel ! ». Seule échappait à son oubli cette peur plantée au plus intime de lui-même par la prédication chrétienne. Quel gâchis ! Nécessité de demander pardon.

7Mais revenons à notre question. Comment parler aujourd’hui en catéchèse ou dans la prédication du texte matthéen dit du jugement dernier ? Je voudrais dégager trois pistes : lire le texte comme texte, le lire dans son contexte et enfin le lire à la lumière de la foi.

Lire le texte comme texte

8C’est, en effet, la première chose à faire : lire le texte en tant qu’il est un objet littéraire construit. Prendre le texte comme texte, à rebours de toute lecture fondamentaliste, c’est le considérer dans sa lettre, plus précisément dans la complexité de sa lettre ; c’est le prendre comme une écriture à lire et à interpréter et non comme du sens immédiat à consommer ou encore comme un spectacle qui se donne à voir ou à imaginer. La première exigence, dans la catéchèse comme dans la prédication, consiste, dès lors, à ne point donner prise à l’imaginaire comme si le texte déployait devant nos yeux une scène à contempler. Il convient, au contraire, de considérer le réel du texte tel qu’il se donne à lire sur la page.

9Dans cette optique, soulignons, tout d’abord, que le récit s’inscrit à l’intérieur du genre apocalyptique. Les récits du genre apocalyptique ont pour fonction de révéler, de manière prophétique et à l’aide de multiples symboles ou métaphores, les fins dernières ainsi que le monde nouveau qu’elles inaugurent. En l’occurrence, dans le texte de Matthieu, la venue du Fils de l’homme, sur son trône de gloire, vient accomplir l’histoire et inaugurer un monde nouveau. On a donc affaire ici à un récit eschatologique de recréation [4] laquelle advient, comme à l’aube des temps, par une séparation : séparation du Royaume de Dieu d’un monde obsolète et déchu, conformément au dessein créateur depuis la fondation du monde.

10Pour exprimer cette séparation, le récit de Matthieu recourt à la scénographie du jugement. Trois aspects la caractérisent :

  • Les œuvres de miséricorde à l’égard des pauvres comme critères du jugement. Le texte met fortement en relief ce qu’on a appelé à sa suite, dans la tradition, les œuvres de miséricorde ; nourrir les affamés, donner à boire aux assoiffés, vêtir ceux qui sont nus, accueillir l’étranger, visiter les malades et les prisonniers [5]. Ces œuvres de miséricorde sont énoncées jusqu’à quatre fois dans le texte ; elles concernent le secours qui est dû aux êtres humains dans leur fragilité physique. Elles désignent une exigence première de la vie sociale sans laquelle la société elle-même se déliterait. Les œuvres de miséricorde, de ce point de vue, représentent les exigences de base de la vie sociale. On est jugé sur la pratique de ces œuvres de miséricorde. Ce n’est pas nouveau ; le commandement de l’amour du prochain, la compassion à l’égard des pauvres faisaient déjà partie de la tradition vétéro-testamentaire comme, d’ailleurs, de beaucoup d’autres traditions culturelles et spirituelles de l’humanité.
  • La révélation du Fils de l’homme comme s’identifiant aux pauvres. En ce point réside la véritable nouveauté du texte. Le Fils de l’homme, le Christ Sauveur, glorifié, se révèle ici comme s’identifiant aux affamés, assoiffés, nus, prisonniers, étrangers, malades et prisonniers. Il assume leur cause et les prend pour frères par compassion. Cette révélation est tellement nouvelle qu’elle surprend d’ailleurs tous les acteurs du récit ; ils ne savaient pas. On n’est donc plus ici seulement sur le terrain de la morale sociale mais sur le terrain proprement théologique d’une révélation : la révélation surprenante de la présence du Fils de l’homme en tous les pauvres de la terre. Cette révélation détourne le regard de la vision d’une splendeur à venir pour concentrer l’attention sur une pratique effective présente. « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 41). « Le Roi règne, non pas lorsqu’il est acclamé comme tel, mais lorsqu’un homme accorde à un autre l’hommage de son secours. Le Règne du Roi ne se manifeste pas dans la considération portée à sa personne, mais dans l’estime efficace que chacun de ses sujets porte à ses propres frères, c’est-à-dire à autrui [6]. » Le Fils de l’homme ne vient à la fin que parce qu’il est déjà là comme un frère confondu avec les plus petits. C’est d’ailleurs ce qui l’habilite à être juge. Si le critère du jugement de chacun est le rapport aux pauvres, c’est aussi, par conséquent, son rapport personnel avec le Fils de l’homme lui-même qui est en jeu puisqu’il s’identifie à eux.
  • Le prononcé du jugement séparateur de la fin des temps. Considérons attentivement le prononcé du jugement, car, à l’examiner de près, son aspect supposé de cruauté à l’égard des humains peut être levé. Rappelons tout d’abord que le récit n’est pas du genre factuel ou descriptif ; c’est un récit qui appartient au genre apocalyptique, comme nous l’avons dit plus haut : un récit de recréation qui advient, comme à l’aube des temps, par une séparation. En l’occurrence, la séparation du « Royaume préparé pour les bénis du Père depuis la fondation du monde » du « feu éternel pour les maudits préparé pour le diable et ses anges ». Cette séparation est l’accomplissement final de la création. Le feu éternel dont il est question n’a de sens que pour mettre en relief cet accomplissement. S’agissant du feu éternel, le texte parle simplement des « maudits » (et non des maudits du Père) et ces maudits ne sont pas désignés par le pronom personnel « vous » – c’était le cas pour les bénis du Père – comme s’ils échappaient à la catégorie des personnes. « Brebis » et « chèvres » sont, d’ailleurs, des catégories animales ; elles ne désignent pas des personnes humaines, mais, métaphoriquement, des aspects contrastés, comme doux versus violent, docile versus rebelle, etc. qui sont mélangés dans les réalités humaines – comme l’ivraie et le bon grain – et que le jugement final séparera pour accomplir la création selon le dessein de Dieu. Dans son ouvrage, sur le jugement dernier, Louis-Jean Frahier souligne précisément que le feu éternel, par opposition à l’émergence de l’être avec Dieu dans son Royaume, symbolise le processus inverse de dissolution, de dépersonnalisation et de néantisation. « Ils (entendons “les maudits”) se perdent, s’exténuent irrémédiablement, radicalement, définitivement. D’où, leur anonymat croissant ; ils sont de moins en moins nommés et nommables [7]. » Les « maudits », en ce sens, ne désignent pas untel et untel ou encore tel autre qui seraient voués à une torture éternelle. En refusant de se montrer secourables à l’autre, ils se maudissent eux-mêmes ; ils ne sont personne pour personne, ni pour eux-mêmes. Ils ne représentent personne, sinon le diable en personne, et ses anges qu’ils rejoignent d’ailleurs dans leur lieu propre. Ils sont la figure symbolique de ce qui est contemporain de l’émergence du Royaume de Dieu : l’engloutissement du mal dans le non-être. En ce sens, la malédiction qu’énonce le texte de Matthieu est analogue à la malédiction qui tombait sur la figure mythique du serpent dans le récit de la Genèse afin d’inscrire l’histoire humaine dans un horizon de salut. Cet horizon ici est atteint.

Lire le texte dans le contexte global de Matthieu

11Une deuxième manière de traiter le texte du jugement dernier consiste à lire la péricope dans son environnement scripturaire. S’agissant de la thématique du jugement final, on peut repérer, dans le seul évangile de Matthieu, notamment les textes suivants : la parabole de l’ivraie et du bon grain (13, 24-30), la parabole du filet et des poissons que l’on trie (13, 47-50), la mise en garde contre la géhenne de feu (18, 6-9), la parabole du serviteur impitoyable livré aux tortionnaires (18, 23-35) ; la parabole des ouvriers de la dernière heure (20, 1-16) ; la parabole du festin avec l’hôte qui n’a pas la robe nuptiale (22, 1-14) ; et au chapitre 25, la parabole des 10 vierges (25, 1-13) et la parabole des talents (25, 14-30) qui précèdent immédiatement le texte dit du jugement dernier.

12Ce n’est pas le lieu ici de procéder à des comparaisons systématiques. Mais relevons, au moins, pour notre propos, deux perspectives majeures.

13Premièrement, la seule mise en relation de ces différents textes permet déjà de relativiser l’expression des uns et des autres. Cette confrontation des textes invite à ne pas rester captif d’une seule représentation. Il n’y a pas, en effet, qu’une seule manière de parler du jugement final [8]. Le langage à son propos, souvent parabolique, est pluriel et comporte des accents divers. Il convient donc d’éviter les simplifications réductrices ou les généralisations hâtives qui biffent les différences. Par exemple, « les pleurs et les grincements des dents » ou « le rejet dehors dans les ténèbres » ne sont pas synonymes de « géhenne » ou de « feu éternel », mais peuvent symboliser l’ouverture d’un espace-temps pour le regret, le repentir et la conversion. Autre exemple : la parabole des ouvriers de la dernière heure ne comporte pas les mêmes accents que le texte dit du jugement dernier ; elle ne manifeste aucune condamnation et souligne le dépassement d’une justice qui ne serait que distributive et calculatrice. La parabole de l’ivraie et du bon grain, quant à elle, s’accorde bien avec le texte dit du « jugement dernier », avec de part et d’autre la perspective heureuse d’une séparation finale du bon et du mauvais.

14Deuxièmement, malgré cette diversité, les textes évangéliques relatifs au jugement final ont néanmoins un point commun qu’il convient de souligner dans la catéchèse et dans la prédication. Tous ces textes n’ont pas la prétention de décrire ce qui va advenir à la fin des temps. Leur but est d’éveiller la conscience du lecteur et de le responsabiliser dans ses choix au présent. Ce sont des textes qui poursuivent comme objectif de mettre en garde, d’éduquer, de stimuler. Ils exercent, en ce sens, un rôle exhortatif et pédagogique. Ce sont les orientations de vie au présent qui importent parce qu’elles engagent l’avenir. Daniel Marguerat, dans un ouvrage commun avec Marie Balmary, souligne que la rhétorique de la terreur qui s’appuierait sur des textes bibliques n’a pas de fondement. Les Écritures, certes, condamnent le mal et réprouvent ceux qui le commettent. Mais, souligne-t-il, « les auteurs bibliques restent d’un total mutisme quand il s’agit d’en dire plus sur le destin post mortem des uns et des autres [9] ». En d’autres termes, les textes relatifs au jugement n’ont pas pour but de transporter le lecteur dans le spectacle des choses à venir ; ils sont là pour responsabiliser au présent afin de faire advenir le meilleur et, toujours, de conjurer le pire.

Lire le texte à la lumière de la foi

15Une troisième perspective pour lire le récit matthéen dit du « jugement dernier » consiste à lire le texte à la lumière de la foi. Les Écritures constituent une unité, mais tout cependant n’y est pas équivalent. Pour les chrétiens, c’est le mystère pascal de la mort et de la résurrection du Christ qui en donne la clef d’interprétation.

16Aussi, pour lire correctement le texte du jugement dernier en Matthieu 25, faut-il détrôner sans ménagement l’imaginaire qu’il peut nourrir d’un Dieu vengeur qui punit des peines de l’enfer. Il est primordial, à cet égard, de souligner que, en Jésus-Christ, Dieu se révèle d’un amour extrême, inconditionnel et sans mesure. Concrètement, on pourra confronter le texte du jugement dernier à une quantité d’autres textes scripturaires qui soulignent l’inconditionnalité de l’amour de Dieu. En voici quelques exemples parmi bien d’autres : – « Je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour le sauver » (Jn 12, 47). – « Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » (Lc 19, 10). – « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font » (Lc 23, 34). – « Frères, Dieu est riche en miséricorde ; à cause du grand amour dont il nous a aimés, nous qui étions des morts par suite de nos fautes, il nous a fait revivre avec le Christ : c’est bien par grâce que vous êtes sauvés. Avec lui, il nous a ressuscités ; avec lui, il nous a fait régner aux cieux, dans le Christ Jésus. Par sa bonté pour nous dans le Christ Jésus, il voulait montrer, au long des âges futurs, la richesse infinie de sa grâce. C’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, à cause de votre foi. Cela ne vient pas de vous, (vous n’y êtes pour rien) c’est le don de Dieu » (Ep 2, 4-8). – « Mais en ceci Dieu prouve son amour envers nous : Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs » (Rm 5, 8). – « Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé » (Rm 5, 20). – « Oui, j’en ai l’assurance, ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les dominations, ni le présent, ni l’avenir, ni les puissances, ni les forces des hauteurs, ni celles des profondeurs, ni aucune créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur » (Rm 8, 38-39). – « Si quelqu’un a péché, nous avons un avocat devant le Père, Jésus-Christ, qui est juste » (1 Jn 2, 1). Tous ces textes et bien d’autres encore prennent directement à contrepied les représentations d’un Dieu qui sanctionne de peines éternelles. « Ne nous laissons pas voler l’Évangile », pourrait-on dire, à la suite du pape François, par des lectures de textes évangéliques qui le défigurent et le dénaturent [10].

17Pourtant, il faut parler de la justice de Dieu. Elle tient en alerte notre conscience, elle interpelle, elle nous rend comptables et responsables de nos actes. « Qu’as-tu fait de ton frère ? » (Gn 4, 10). Dieu juge, effectivement. C’est ce que nous proclamons dans le Credo : « Il viendra juger les vivants et les morts. » La notion de jugement n’est pas à récuser. Elle n’est pas à prendre à la légère. Mais la question est de savoir de quelle justice il s’agit.

18Or, sur ce point, en raison de l’identification de Jésus avec les pauvres, la nouveauté de l’Évangile est de promouvoir une justice qui n’est ni vengeresse, ni vindicative, ni même seulement distributive mais restauratrice ou davantage encore recréatrice.

19La justice vengeresse ou vindicative, que l’on pourrait qualifier aussi de punitive ou de répressive, répond au mal par le mal ; elle sanctionne le mal par un mal équivalent ou même par un mal plus grand encore. Cette justice ajoute du mal au mal. Cette justice n’est pas celle de Dieu. Dieu est amour. Il ne peut faire le mal. Il ne met personne en enfer. Ce serait contraire à l’amour qu’il est.

20La justice distributive, quant à elle, rend à chacun selon ses œuvres. Elle suppose un calcul, une évaluation. Elle représente la récolte de ce que l’on a semé, en bien ou en mal. Cette logique rétributive est présente dans la Bible, y compris dans le Nouveau Testament, par exemple, dans les textes suivants : « Ne savez-vous pas que les injustes n’hériteront pas du Royaume de Dieu » (1 Co, 6, 9-10). « Les morts furent jugés selon leurs œuvres… Et quiconque ne fut pas trouvé inscrit dans le livre de vie fut précipité dans l’étang de feu » (Ap 20, 12-15). « Avec ton cœur endurci, qui ne veut pas se convertir, tu accumules la colère contre toi pour le jour de la colère, où sera révélé le juste jugement de Dieu, lui qui rendra à chacun selon ses œuvres : pour ceux qui font le bien avec persévérance et recherchent ainsi la gloire, l’honneur et la vie impérissable, ce sera la vie éternelle ; mais pour les partisans de la révolte, qui se refusent à la vérité pour se donner à l’injustice, ce sera la colère et l’indignation. Oui, détresse et angoisse pour tout homme qui fait le mal, d’abord le Juif, et aussi le païen, mais gloire, honneur et paix pour tout homme qui fait le bien, d’abord le Juif, et aussi le païen » (Rm 2, 5-10).

21Mais si cette justice distributive est bien présente dans les Écritures, elle n’a assurément pas le dernier mot : elle apparaît elle-même travaillée, dépassée, comme subvertie de l’intérieur, précisément, par la justice restauratrice, par la grâce d’un amour inconditionnel toujours offert qui dénoue les sanctions et les peines afin de réouvrir l’avenir. C’est ce dénouement d’une justice distributive qui est remarquablement mis en scène, en quelques mots, dans le dialogue entre Jésus en croix et ses compagnons d’infortune : « Pour nous, c’est juste, nous recevons ce que nous avons mérité, mais lui n’a rien fait de mal… Jésus lui répondit : Aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis » (Lc 23, 41-43).

22Tâchons de préciser le processus de cette justice restauratrice et recréatrice. On peut en distinguer trois moments, pour nous, aujourd’hui.

23Il y a d’abord le temps de l’examen, de l’évaluation des actions plus ou moins bonnes. C’est un moment d’épreuve : épreuve de vérité, d’authenticité, de lucidité devant la vie que l’on a menée. C’est ce qu’on appelait traditionnellement l’examen de conscience par rapport aux exigences humaines et divines, à la fois, d’une vie bonne. Il ne s’agit pas, dans cet examen, de vouloir faire toute la vérité, car les responsabilités des uns et des autres seront toujours entourées de clair-obscur, mais, au moins, de faire « assez de vérité » sans prétendre la détenir toute. Une miséricorde, en ce sens, est déjà accordée à ce stade. Mais l’exigence est là de faire « assez de vérité » entre nous pour savoir ce qui est à pardonner, pour reconnaître nos mérites comme nos défaillances.

24Le deuxième moment est celui de la mise à l’épreuve du désir. Que faire face au mal que l’on a commis ou que l’on a subi ? Comment réagir ? Vers quoi le désir nous porte-t-il ? Dans la logique de la justice restauratrice, le désir ne prend pas le chemin de la punition, mais de la réparation : il s’agit de désirer faire le bien là où on a fait du mal, de remettre le bien là où on a semé du mal. Il faut non seulement désirer faire le bien, mais s’y appliquer réellement pour réparer les choses autant qu’il est possible. Autant que possible, en effet, car il peut y avoir des maux irréparables. Mais au moins que le désir de réparer soit là. Ce deuxième moment est donc un moment de repentir, de conversion et d’engagement dans la réparation ou au moins dans le désir de réparer.

25Et enfin, le troisième moment d’une justice restauratrice, c’est le moment où le fautif reçoit le témoignage de la grâce, de la miséricorde qui lui est faite et le remet debout dans sa dignité de sujet. Cette grâce n’est pas acquise parce qu’on a payé pour la recevoir. La réparation ou le désir de réparer n’étaient pas, en ce sens, une condition pour être pardonné. Ce serait pervers, en effet, de dire à quelqu’un, « je t’aimerai à nouveau quand tu auras réparé ». L’amour de bienveillance (veiller au bien, vouloir le bien) était là déjà donné à l’avance, gracieusement, sans condition. Mais il fallait passer par les deux moments antérieurs, pour pouvoir l’entendre, le recevoir, le reconnaître et l’éprouver.

26Telle est me semble-t-il, dans la logique de la foi chrétienne, la dynamique de la justice de Dieu : une épreuve de vérité, une mise à l’épreuve du désir et enfin la réception du témoignage d’une bienveillance toujours déjà là, qui, en fait, ne s’était jamais démentie. Rien ne peut nous séparer de l’amour de Dieu (Rm 8, 38-39), pas même notre péché. Dieu est pardonnant alors même que nous sommes encore pécheurs (Rm 5, 8) ; il n’y a pas un moment où il ne pardonnait pas et un moment ensuite où il accorderait son pardon, comme s’il y avait un avant et un après. Dès le départ, dans la justice divine, il y a, a priori, sans condition, une disposition active au pardon ; encore faut-il que ce pardon puisse être énoncé, reconnu et reçu comme une recréation, comme un avenir rendu possible, en dépit de la faute.

27Dans cette logique restauratrice, Dieu, bien entendu, ne met personne en enfer. L’enfer est possible cependant non pas comme un lieu dont Dieu nous menace, mais un lieu où nous pouvons nous-mêmes nous « enfermer ». C’est ce qui, dans les Écritures, est appelé l’endurcissement du cœur. Cet endurcissement du cœur advient lorsque face à la bonté offerte, le sujet réagit par la méchanceté. Ainsi en va-t-il, chez le fils aîné de la parabole du père prodigue (Lc 15, 28). Chez les ouvriers de la première heure : « Pourquoi ton œil est-il mauvais parce que je suis bon ? » (Mt 20, 15). Chez les pharisiens face à une guérison le jour du sabbat (Mc 3, 1-6). Ou encore, chez les grands-prêtres, les sadducéens et leur cour face à Jésus lui-même : « Si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? » (Jn 18, 23). L’endurcissement du cœur s’oppose à la bonté et fait le choix de la méchanceté par malice, parce qu’il préfère la justice punitive ou encore la stricte justice distributive. Ce n’est pas Dieu qui met en enfer ; c’est l’endurcissement du cœur qui enferme. La possibilité est réelle. Mais la foi chrétienne nous fait dire que le Seigneur Jésus est descendu dans nos enfers, pour en maintenir les portes ouvertes de telle sorte que ceux et celles qui s’y sont enfermés puissent en sortir.

28Telle est la logique de la justice divine restauratrice et recréatrice [11]. Le jugement dernier est ainsi véritablement une Bonne Nouvelle pour nous tous, les « bénis du Père » et « héritiers du Royaume ».


Date de mise en ligne : 08/12/2019

https://doi.org/10.2143/LV.00.0.0000000