Article de revue

S'affirmer par le secret : anonymat collectif, institutionnalisation et contreculture au sein de l'académie des Alterati

Pages 167 à 190

Citer cet article


  • Blocker, D.
(2013). S'affirmer par le secret : anonymat collectif, institutionnalisation et contreculture au sein de l'académie des Alterati. Littératures classiques, 80(1), 167-190. https://doi.org/10.3917/licla.080.0167.

  • Blocker, Déborah.
« S'affirmer par le secret : anonymat collectif, institutionnalisation et contreculture au sein de l'académie des Alterati ». Littératures classiques, 2013/1 N° 80, 2013. p.167-190. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-litteratures-classiques1-2013-1-page-167?lang=fr.

  • BLOCKER, Déborah,
2013. S'affirmer par le secret : anonymat collectif, institutionnalisation et contreculture au sein de l'académie des Alterati. Littératures classiques, 2013/1 N° 80, p.167-190. DOI : 10.3917/licla.080.0167. URL : https://shs.cairn.info/revue-litteratures-classiques1-2013-1-page-167?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/licla.080.0167


Notes

  • [1]
    Pour les recueils imprimés, voir par exemple l’étude de N. Masson, « Anonymat des poètes et cercles de sociabilité : “tout y est d’étoiles” pour le non-initié », Littérales, n° 37 (« Écriture, identité, anonymat au XVIIIe siècle », dir. N. Jacques-Lefèvre et M. Leca-Tsiomis), 2006, p. 49-58. L’anonymat collectif dans l’espace de la circulation manuscrite a surtout retenu jusqu’ici l’attention des chercheurs anglo-saxons. Harold Love a ainsi étudié les cas des recueils de miscellanées à la cour d’Angleterre au XVIIe siècle (H. Love, Scribal Publication in Seventeenth-Century England, Oxford, Clarendon Press, 1993, p. 207-217 en partic.) et M. L. North a analysé les recueils collectifs en circulation à la cour d’Henri VIII : « “Anon” inside the Circle : Coterie Anonymity and Poetic Commonplace Books », The Anonymous Renaissance : Cultures of Discretion in Tudor-Stuart England, Chicago, The University of Chicago Press, 2003, p. 159-210.
  • [2]
    L’ouvrage de M. Maylender, Storia delle Accademie d’Italia [Bologne, L. Cappelli, 1926-1930], Bologne, A. Forni, 1976, 5 vol., reste le meilleur moyen de prendre la mesure du phénomène académique italien. Étroitement associées à la culture urbaine, ces académies ont longtemps été considérées principalement du point de vue de l’histoire régionale et locale. Mais des études comparatives commencent à voir le jour : ainsi J. Boutier, B. Marin et A. Romano (éd.), Naples, Rome, Florence : une histoire comparée des milieux intellectuels italiens, [Rome], École française de Rome, 2005. En 2010-2014, les académies italiennes font l’objet d’un projet de recherche couvrant la majorité des grandes villes de la péninsule. Il devrait ouvrir la voie à de nouvelles comparaisons : http://italianacademies.org/.
  • [3]
    E. W. Cochrane, Tradition and Enlightenment in the Tuscan Academies (1690-1800), Rome, Edizioni di Storia e Letteratura, 1961. L’ouvrage de Fr. Waquet (Le Modèle français et l’Italie savante (1660-1750), Rome, École française de Rome, 1989) se donne pour but de redresser cette image stéréotypée des letterati italiens, mais l’affirmation constante d’un « modèle français » empêche une réhabilitation pleine des activités des académies de la péninsule.
  • [4]
    C’est ainsi par exemple que J. Boutier développe l’idée que la culture académique florentine se superpose à celle du citadino (« Les membres des académies florentines à l’époque moderne : la sociabilité intellectuelle à l’épreuve du statut et des compétences », dans Naples, Rome, Florence Florence : une histoire comparée des milieux intellectuels italiens, op. cit., p. 405-443) ; mais il ne donne pas à cette culture citoyenne de contenu politique précis, se contentant de préciser qu’elle ne doit être confondue ni avec la « nostalgie républicaine » ni avec l’adhésion au régime médicéen (p. 424-425). Cette citoyenneté apparaît dès lors comme essentiellement formelle.
  • [5]
    Les étapes par lesquelles les principales académies florentines furent mises au service des Médicis ont été mises en lumière par M. Plaisance : L’Académie et le Prince : culture et politique à Florence au temps de Côme Ier et de François de Médicis, Manziana, Vecchiarelli, 2004.
  • [6]
    Le non-conformisme des académies florentines de la seconde moitié du XVIe siècle a notamment été mis en évidence par D. Zanrè, Cultural Non-Conformity in Early Modern Florence, Aldershot, Ashgate, 2004 (étude centrée sur l’Accademia Fiorentina).
  • [7]
    Les études sur cette académie se sont multipliées ces dernières années, mais l’institution reste mal connue. Principaux travaux modernes : B. Weinberg, « The Accademia degli Alterati and Literary Taste from 1570 to 1600 », Italica, n° 31 / 4, déc. 1954, p. 207-214 ; id., « Argomenti di discussione letteraria nell’Accademia degli Alterati (1570-1600) », Giornale storico della letteratura italiana, n° 131, 1954, p. 175-194 ; C. V. Palisca, « The Alterati of Florence, Pioneers in the Theory of Dramatic Music” [1968], dans Studies in the History of Italian Music and Music Theory, Oxford, Clarendon Press, 1994, p. 408-431 ; E. Cochrane, Florence in the Forgotten Centuries (1527-1800), Chicago, The University of Chicago Press, 1973, p. 93-161 ; M. Plaisance, L’Académie et le Prince […], op. cit., p. 363-404 ; A. Siekiera, « Il volgare nell’Accademia degli Alterati », dans M. Bifi et al. (éd.), Italia linguistica : discorsi di scritto e di parlato. Nuovi studi di linguistica italiana per Giovanni Nencioni, Sienne, Protagon, 2005, p. 87-112 ; G. de Caro, Euridice. Momenti dell’umanesimo civile fiorentino, Bologne, Ut Orpheus, 2006, p. 73-116 ; H. Th. Van Veen, « The Accademia degli Alterati and civic virtue », dans A. Van Dixhoorn et S. S. Sutch (éd.), The Reach of the Republic of Letters : Literary and Learned Societies in Late Medieval and Early Modern Europe, Londres / Boston, Brill, 2008, t. 2, p. 285-308.
  • [8]
    Les archives préservent la trace d’au moins un projet de publication collective, possiblement par l’imprimé : à l’Archivio di Stato di Firenze (ASF), on trouve ainsi un billet en date du 6 décembre 1576 où s’énonce l’intention « di mandar fuori e publicare per tutti questo presente mese di dicembre 1576, trenta sonetti, 60 madrigali, 2 canzoni, 40 stanze, 4 orationi e 2 discorsi di quelli che saranno giudicati migliori » (Carte Strozziane, série 3, filza 187, f. 9 r°). Mais aucun recueil de ce type ne vit le jour.
  • [9]
    Lorenzo Giacomini (1552-1598) ne fit paraître une série d’oraisons académiques qu’à la toute fin de sa vie : Orationi e discorsi di Lorenzo Giacomini Tebalducci Malespini, Florence, Sermartelli, 1597. Les oraisons académiques choisies de Giovan Battista Strozzi (1551-1634) parurent de manière posthume : Orazioni et altre prose del signor Giovambattista di Lorenzo Strozzi, Rome, Grignani, 1635. Aucun des travaux académiques ou para-académiques de Filippo Sassetti (1540-1588) ne fut imprimé de son vivant.
  • [10]
    A. S. Barbi (Un accademico mecenate e poeta : Giovan Battista Strozzi il Giovane, Florence, Sansoni, 1900, p. 50-51) décrit cette salle mais ne cite pas de source archivistique à l’appui de ses dires.
  • [11]
    Le testament de Giovan Battista Strozzi est de ce point de vue très explicite : « A Giovan Battista Strozzi del gia Signor Filippo Strozzi suo bis nipote [le présent testateur lègue], per titolo di prelegato, tutti gli scritti tanto in versi quanto in prosa composti da esso Signor Testatore, in vita sua, tutti li madrigali composti dal Senatore Signor Giovan Battista suo Avo, che sono in due tomi, i libri et li scritti attinenti all’Accademia delli Alterati, quale ha la residenza in casa d’esso Signor Testatore, […] et di queste scritture prega il detto Signor Giovan Battista che voglia fare parte al Signor Carlo di Tommaso Strozzi » (ASF, Notarile Moderno 9323, f. 93 v°). Sur Carlo Strozzi et sa collection de manuscrit, voir C. Callard, « La Biblioteca di manoscritti di Carlo Strozzi, tra conservazione e resistenza », dans L. Strappini (éd), I luoghi dell’immaginario barocco, Naples, Liguori, 2002, p. 410-419.
  • [12]
    Les matériaux associés aux belles-lettres furent envoyés à la Magliabechiana et à la Laurenziana, et ceux considérées comme relevant de l’histoire de Florence et de ses grandes familles furent déposées à l’Archivio Mediceo et à celui delle Riformagioni, dont les collections font aujourd’hui partie de l’Archivio di Stato di Firenze. Pour une histoire de la destinée des collections de Carlo Strozzi, C. Guasti, Le Carte Strozziane del R. Archivio di Stato : Inventario, serie prima, Florence, Tipographia Galileiana, 1884-1891, t. I, p. V-XXXIX.
  • [13]
    C’est notamment le cas du journal de l’académie et d’un certain nombre des recueils archivant ses compositions poétiques et oratoires – c’est-à-dire de certains des éléments les plus centraux de la mémoire de l’académie, qui furent sans doute considérés comme écoulables isolément pour cette raison-même. Ils sont actuellement conservés à la Biblioteca Medicea Laurenziana sous les cotes BML, Ashburnham 558 1 et 2 et Ashburham 559 à 562 (avec des reliures du XIXe siècle). On ne sait comment ils en vinrent à être mis en vente, mais il est certain qu’ils passèrent entre les mains de deux collectionneurs privés, celles du comte Gugliemo Libri-Carrucci (1803-1869) et celles de lord Beltram (1797-1878), avant que la collection de ce dernier ne soit rachetée par le gouvernement italien et n’entre à la Laurenziana sous le nom de fondo Ashburnham.
  • [14]
    BCNF, Magl. VIII, 1399 comporte ainsi des lettres adressées à Giovan Battista Strozzi par d’autres Alterati ; BNCF, Magl. VI, 168 est un recueil d’oraisons académiques ; la première partie (f. 2 r° - 47 v°) de BNCF, Magl. IX, 124 contient une série des liste d’imprese académiques ainsi qu’un échange de lettres entre Giovanni de Médicis et Giovan Battista Strozzi dans lequelles Strozzi fournit à son correspondant des matériaux en vue de l’écriture d’une histoire de l’académie ; le reste contient une collection d’oraisons académiques.
  • [15]
    BNCF, Magl. VII, 1199 contient une transcription de la Poétique d’Aristote, dans la traduction latine qu’en a donnée Pier Vettori, avec des annotations en italien d’au moins six membres différents de l’académie. BNCF, Magl. IX, 137 ne contient que des oraisons académiques du Desioso (Giulio del Bene). Il est probable qu’il ait d’abord été assemblé par cet académicien pour son propre usage avant d’être agrégé à la bibliothèque de l’académie. La reliure porte en effet la devise des Alterati (« Quid non designat ? »), sommairement tracée au milieu de trois cercles tracés au compas. Or celle-ci n’apparaît sur aucun autre des manuscrits des Alterati actuellement conservés à la BNCF.
  • [16]
    H. Love, op. cit., p. 180 : « For groups […] bounded by the exchange of manuscripts, the term ‘scribal community’ is proposed ».
  • [17]
    M. L. North (op. cit., p. 161 sq.) propose la notion de « coterie anonymity » pour décrire les groupes délimités par la circulation restreinte de manuscrits anonymes en leur sein.
  • [18]
    J. Alazard, L’Abbé Luigi Strozzi correspondant artistique de Mazarin, de Colbert, de Louvois et de La Teulière, Paris, Champion, 1924.
  • [19]
    C’est ainsi par exemple que le document BNCF, Magl. VII, 1199 contenant une Poétique traduite par Pier Vettori et annotée par plusieurs Alterati se voit ajouter une page de titre : « Aristotelis Poëtica com notis Petro Victorio Interprete », avec au dessous cette notation « Di Luigi del Senatore Carlo di Tommaso Strozzi 1679 ». Il est intéressant de noter que Luigi Strozzi n’a pas clairement attribué ce texte (où ni l’académie ni aucun des annotateurs ne sont jamais explicitement nommés) aux Alterati, en dépit de la présence dans les collections Strozzi d’un petit opuscule imprimé (Aristotelis Poetica Petro Victorio Interprete, Florence, Giunti, 1617, actuellement coté BNCF, Magl. 5.9.119) qui lui aurait permis d’identifier avec certitude certains des producteurs du manuscrit. C’est la raison pour laquelle le Magl. VII, 1199 est longtemps resté dans l’anonymat que les pratiques des Alterati avaient organisé autour de lui.
  • [20]
    BNCF, Magl., VII, 1399, qui contient des lettres adressées à Giovan Battista Strozzi, s’ouvre ainsi par un minutieux index de pas moins de trois folios où Luigi Strozzi a soigneusement identifié et répertorié tous les correspondants de Strozzi au regard des ff. où leurs lettres apparaissent.
  • [21]
    D. M. Manni, Memorie della fiorentina famosa Accademia degli Alterati, Florence, G. B. Stecchi, 1748. Manni fut l’archiviste de Carlo Tommaso Strozzi, fils d’Alessandro Strozzi et petit-fils du collectionneur initial, Carlo di Tommaso Strozzi. Sur Manni, voir l’article de G. Crimi dans le Dizionario Biografico degli Italiani : http://www.treccani.it/enciclopedia/domenico-maria-manni_(DizionarioBiografico)/.
  • [22]
    Certains textes écrits par tel académicien ont néanmoins pu être copiés par un autre, générant des confusions. Il en va ainsi d’une des trois oraisons funèbres écrites à la mort du fondateur de l’académie, Tommaso del Nero, en août 1572. Selon le registre de l’académie, (BML Ashburnham 558.1, f. 38 r°), la seconde oraison a été écrite par Francesco Bonciani. La Biblioteca Riccardiana conserve un texte (Ricc. 2237, f. 111 r° - 121 v°) qui est clairement celui de cette seconde oraison ; mais le discours transcrit là est de la main de Filippo Sassetti, ce qui explique qu’il ait été, lors de son édition au XIXe siècle, attribué à ce dernier (Orazione inedite in morte di Tommaso del Nero recitata nell’Accademia degli Alterati da Filippo Sassetti, Bologne, A l’Ancora, 1856).
  • [23]
    Ce morcèlement est très évident dans les Prose fiorentine raccolte dallo Smarrito accademico della Crusca, Florence, Stamperia di Sua Altessa Reale, per Santi Franchi, 1716-1745 (4 parties en 17 vol.). Cette vaste entreprise d’édition fut commencée par Carlo R. Dati (1619-1676), au sein de l’Accademia delle Crusca, mais elle ne prit véritablement corps qu’après la mort de celui-ci. Il s’agissait de publier des exemples de prose florentine et la majorité des écrits réunis sont issus de la culture académique ou para-académique. Cependant les textes ne sont pas réunis par académie mais par genres, par sujets et/ou par auteurs. De nombreux discours des Alterati s’y trouvent imprimés pour la première fois, à la suite d’un patient travail d’identification et de transcription, mais ils y sont détachés du contexte académique dans lequel ils ont été produits, pour servir de modèles rhétoriques, linguistiques et stylistiques. Aux XIXe et XXe siècles cette forme de décontextualisation se poursuit par la production d’une myriade de petits opuscules proposant le texte de tel ou tel discours académique, le plus souvent sans autre forme d’identification que celle qui passe par la publication du nom de l’auteur, et sans réinsérer le discours dans le contexte des travaux de l’institution. Ainsi par exemple : L. Giacomini, Della nobiltà delle lettere e delle armi : ragionamenti di Lorenzo Giacomini, Florence, Il Magheri, 1821, dont l’éditeur est D. Moreni (1763-1835), ou encore F. Sassetti, Il Discorso contro l’Ariosto di Filippo Sassetti, edito per la prima volta di su l’originale Magliabecchiano con breve introduzione sulle idee estetiche dello scrittore, nota di Giuseppe Castaldi, Rome, Tipographia della Reale Accademie dei Lincei, 1914.
  • [24]
    BNCF, Magl. IX, 134, f. 12 v° : « Tenga [il Provveditore] diligente cura di tutti i libri, et arnesi dell’Accademia e sia obligato consegnarli per invertario al successore ».
  • [25]
    BNCF, Magl. IX, 134, f. 8 r° : « Forestiere non s’introduca mai nell’Accademia raunata se non se per partito con tutte l’uve nere si concedesse, e sieno almeno otto » ; f. 9 r° : « Niuno si mandi à partito per Accademico, se nell’Accademia non sono in scrittura tutti i voti degli’Accdemici assenti, che non soliti venire all’Accademia » ; « Non possa essere Accademico se non chi vincerà per tutti i voti » ; f. 12 v° : « Non possa in modo alcuno dare, ò prestare ne ad Accademico ne ad altri libri, ò compositioni dell’Academia senza il consentito del Reggente » ; f. 15 r° : « Niuno possa mandar fuori alcuna compositione sotto nome d’Accademico Alterato senza consentimento dell’Accademia ».
  • [26]
    À la mort de l’épouse de Cosme Ier, Jeanne d’Autriche, une séance fut organisée le dernier jour de juin 1578 pour faire entendre à un public d’une soixantaine de personnes l’oraison funèbre que Giovan Battista Strozzi avait écrit en sa mémoire (BML, Ashburnham 558.1, f. 80 v°).
  • [27]
    Dans un discours (« accusa ») qui rescensait toutes les fautes du précédent régent et date sans doute de février 1570, Giulio del Bene accuse ainsi Carlo Rucellai d’avoir fait circuler les livres dans lesquels l’académie préservait ses oraisons, ses compositions poétiques et la liste des pseudonymes et devises de ses membres : « i libri del secondo luogo [vraisemblablement les discours] sono pervenuti in mano a persone che non sono della Accademia et se non fosse che sono parenti stretti delli accademici gia si sarebbe per tutto Firenze tutti ì secretti di essa, il medesimo ha fatto de libro de Imprese [devises], de Urna [il s’agit sans doute des compositions poétiques qui étaient rituellement placées dans une urne pour en être tirées à l’aveugle] » (BML, Ash. 559, f. 283 r°).
  • [28]
    Voir supra n. 25.
  • [29]
    Ainsi en va-t-il d’un traité sur l’éducation des jeunes nobles soigneusement calligraphié pour circulation, actuellement préservé à la BNCF (Magl. XXI, 88). Le traité porte au titre Della Educazione de’ Giovani Nobili, discorso del Saldo Accademico Alterato. Au f. 2 r°, le titre apparaît de nouveau mais ici les mots « Saldo Accademico Alterato » ont été tracés sur une petite languette de papier qui a été collée pour masquer le nom de Giovanni de Médicis, suggérant qu’une circulation en nom propre avait originellement été envisagée. Pour un exemple similaire, voir BNCF, Magl. VII, 124, f. 48 r° - 54 r° qui contient des « Raggionamenti accademici » moraux et politiques par le Saldo.
  • [30]
    Ces stratégies de publication sont très différentes de celle de l’Accademia Fiorentina, dont les discours académiques furent massivement publiés par les éditeurs officiels du grand-duché, en particulier Lorenzo Torrentino, voir A. Ricci, « Lorenzo Torrentino and the Cultural Programme of Cosimo de Medici », dans K. Eisenbichler (éd.), The Cultural Politics of Duke Cosimo I de’ Medici, Aldershot, Ashgate, 2001, p. 103-118. L’Accademia della Crusca prend soin, quant à elle, de faire paraître des œuvres collectives, telle qu’une édition de La Divine Comédie, où les pseudonymes et emblèmes de tous les académiciens ayant participé s’affichent clairement : La Divina Commedia di Dante Alighieri nobil fiorentino, ridotta a miglior lezione dagli Accademici della Crusca, Florence, D. Manzani, 1595. Sur cette édition célèbre, voir notamment : L. Donati, Chi furono gli Accademici della Crusca che preparano la Divina Commedia del 1595 ?, Florence, Sansoni, 1953 ; S. Parodi, « Sugli autori della Divina Commedia di Crusca », Studi danteschi, n° 44, 1967, p. 211-222. En comparaison les Alterati publient beaucoup moins, rarement dans la foulée d’exercices oraux récents et jamais collectivement. Leurs éditeurs sont par ailleurs souvent des éditeurs attachés la tradition républicaine, tels que les Giunti.
  • [31]
    D. F. McKenzie a été l’un des premiers à attirer le regard des chercheurs sur ces continuités : « Speech-Manuscript-Print », dans D. Oliphant et R. Bradford (éd.), New Directions in Textual Studies, Austin, The Harry Ransom Humanities Research Center, The University of Texas, 1990, p. 87-110.
  • [32]
    H. Love, op. cit., p. 184-191 ; le manuscrit y est décrit comme « a medium […] inherently adversarial to authority » (p. 191).
  • [33]
    Sur cet aspect, voir B. Richardson, Manuscript Culture in Renaissance Italy, Cambridge, Cambridge University Press, 2009.
  • [34]
    En étudiant les cas de quatre des membres les plus importants de l’institution, on ne peut qu’être frappé par les récurrences. C’est ainsi que la famille de Giulio del Bene avait clairement pris position en faveur de l’oligarchie, certains d’entre eux ayant même fait le choix de l’exil après la chute de la République, notamment Bartholomeo del Bene, l’oncle de Giulio, qui fut aussi membre de l’académie. Antonio degli Albizzi comptait parmi ses ancêtres Antonfrancesco degli Albizzi (1486-1537) qui s’était pleinement engagé dans le combat pour la République et avait été décapité à Montemurlo. À la demande de Giovan Battista Strozzi, Antonio célébra la mémoire des héros de la République au sein de l’académie en rédigeant une vie de Piero Strozzi : voir Vite di uomini d’arme e d’affari del secolo XVI, narrate da contemporanei, éd. C. Guasti, Florence, G. Barbera, 1866, p. 509-601. Le père de Giovan Battista Strozzi, Lorenzo Strozzi, fut un companon de Niccolò Capponi, dont il avait soutenu les négociations avec François Ier, avant de devenir l’un des quatre signataires de la capitulation de la République. Il fut exilé par les Médicis et tous ses biens furent confisqués. Ce n’est qu’en 1546 qu’il put revenir à Florence où il vécut de ses activités de marchand jusqu’à sa mort en 1570. Mais les biens de Lorenzo ne lui furent jamais rendus, comme le prouve le fait que, après sa mort, en 1575, son père, Federigo di Federigo Strozzi partagea ses avoirs entre les trois fils de celui-ci : voir ASF, Decima Granducale 3616 (1534), f. 542. Le père de Bernardo Davanzati, Antonfrancesco, fut aussi un défenseur engagé de la République pendant le siège de 1530. Après le retour des Médicis dans la ville, il fut déclaré rebelle et exilé en Sicile puis à Pontremoli, avec confiscation de ses biens. Ces quatre académiciens ne fournissent qu’un échantillon, mais il semble généralement représentatif : la plupart des Alterati, jusqu’au XVIIe siècle même, étaient issus de familles de tradition républicaine.
  • [35]
    Voir L. Martines, The Social World of the Florentine humanists (1390-1460), Princeton, Princeton University Press, 1963.
  • [36]
    En sus de la Vita di Francesco Ferrucci par Filippo Sassetti, on trouve la vita de Piero Strozzi par Antonio degli Albizzi, celle Pier Capponi et de Gianozzo Manetti par Vincenzo Acciaiuoli et celle de Pippo Spano par Domenico Mellini : voir F. Sassetti, Vita di Francesco Ferrucci, éd. V. Bramanti, Turin, RES, 2000, p. XI ; G. de Caro, Euridice […], op. cit., p. 73-116.
  • [37]
    Voir A. S. Barbi, op. cit., passim. Strozzi semble avoir courtisé Bianca Cappello et, à travers elle, Francesco de Médicis dès les années 1570 (ASF, Carte Strozziane, 3e série, 192, f. 100 r° - 116 v°). En 1578, il prononce une oraison funèbre de Jeanne d’Autriche. En 1587, il est choisi avec Lorenzo Giacomini pour écrire l’une des oraisons funèbres de Francesco : G. B. Strozzi, Essequie del Serenissimo don Francesco Medici, Grand-duca di Toscana II, Florence, Sermartelli, 1587 ; cf. L. Giacomini, Oratione de le Lodi di Francesco Medici Grand-duca di Toscana […], Florence, Sermartelli, 1587. Il est possible que son texte ait alors déplu à Ferdinando, le nouveau grand-duc. En 1590, Strozzi quitte Florence pour Rome où il gagne la protection de Clément VII et celle du Cardinale Maffeo Barberini. En 1599, il rentre à Florence où il cherche de nouveau la faveur des Médicis. Belisario Vinta, premier secrétaire du grand-duc, l’enjoint d’écrire un bref éloge des Médicis (ASF, Carteggio universale, Mediceo del Principato, filza 919, f. 422) qui plaît assez pour lui faire obtenir en 1606 une pension de deux cents scudi annuels (ASF, Carte Strozziane, 3e série, filza 147, f. 192 r° - 203 v° ; filza 165, f. 110 r°). Le texte fut publié dans la foulée (Della Famiglia de Medici, Florence, Sermartelli, 1610). À partir de ce moment, l’académie tout entière, dont Strozzi est alors le pivot, rentre beaucoup plus nettement dans l’orbite de la cour, et rend régulièrement de petits services aux hommes qui gèrent les affaires culturelles du grand-duc : voir ASF, Carte Strozziane, 3e série, filza 187, f. 113 ; ASF, Carteggio universale, Mediceo del Principato, filza 960, f. 643 r° ; ASF, Carteggio Universale, Mediceo del Principato, filza 970, f. 444 r°.
  • [38]
    Sur la marginalité (tant subie que construite) dans l’Italie de la Renaissance, voir S. J. Milner (éd.), At the Margins. Minority Groups in Premodern Italy, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2005.
  • [39]
    Della Cognitione di se stesso, dialogi di Gioanbattista Muzi, nuovamente publicati e dedicati alla Serenissima Madama Christina di Loreno, Gran Duchesse di Toscana, con licenza e privilegio, Florence, Filippo Giunti, 1595.
  • [40]
    Le personnage est répertorié dans les archives de l’Université de Pise : Storia dell’Università di Pisa (1343-1861), Ospedaletto / Pise, Pacini / Edizioni Plus, 1993-2000, t. 2, p. 526. BNCF, Magl. XV, 28 contient un manuscrit soigneusement calligraphié d’un De Incremento et decremento viventium corporum Io. Baptistæ Mutii Podiobonitiensis, ad Franciscum Med. Florentinorum et Senenorum Principem Optimum (aussi transcrit en BNCF, Magl. XII, 29).
  • [41]
    Sur la fonction auto-représentative des dialogues produits dans l’Italie de la Renaissance et le fréquent mélange de caractères historiquement identifiables et de personnages fictifs qui s’y repère, voir V. Cox, The Renaissance Dialogue : Literary Dialogue in its Social and Political Contexts, Castiglione to Galileo, Cambridge, Cambridge University Press, 1992, p. 22-33.
  • [42]
    Elle est décrite par deux fois comme « ministra di Dio » (p. 29 et 60), une expression très proche de celle de « figliuola di Dio » utilisée par Giacomini dans certains autres de ses discours : voir De la Nobiltà de le Leggi e del Obedienza ad esse dovuta, dans L. Giacomini, Orationi e discorsi, Florence, Sermartelli, 1597, p. 28 par exemple. Par ailleurs, le Dieu de Della Cognitione di se stesso n’apparaît pas comme le Dieu chrétien mais seulement comme l’Être suprême (« sommo Ente ») ou le souverain bien (« sommo Bello ») (p. 60).
  • [43]
    L. Giacomini, Orationi e discorsi, Florence, Sermartelli, 1597, p. 29-52 ; repris dans B. Weinberg (éd.), Trattati di poetica e retorica del Cinquecento, Bari, Laterza, 1970-1974, t. 3, p. 345-371.
  • [44]
    Sur Scipione Ammirato, voir : R. di Mattei, Il Pensiero politico di Scipione Ammirato ; con discorsi inediti, Milan, Giuffré, 1963 ; E. Cochrane, Florence in the Forgotten Centuries, op. cit., 1973, p. 95-161 ; M. Senellart, « La critique de Machiavel dans les Discorsi sopra Tacito (1594) d’Ammirato », Problèmes d’histoire des religions, n° 8, Bruxelles, Université de Bruxelles, 1997, p. 105-119 ; id., « Les méditations militaires de Scipione Ammirato : guerre et raison d’État », Chroniques, n° 73, 2003, p. 161-168 ; C. Callard, « L’Inquisiteur, le Prince et l’Historien : l’année 1641 à Florence », XVIIe siècle, n° 204, 1999, p. 449-468.
  • [45]
    Voir par exemple ses lettres : 16 janvier 1594, à Belisario Vinta (ASF, Mediceo del Principato 856, f. 155 v°), où Ammirato demande au premier secrétaire de Ferdinando de hâter l’examen de ses Discours par le censeur ecclésiatique ; 25 mai 1598, à la grande duchesse (ASF, Mediceo del Principato, 885, f. 645), où il cherche imposer le nom d’un censeur qui facilitera la publication de ses Histoires.
  • [46]
    BNCF, Magl. XV, 43, f. 1.
  • [47]
    La Biblioteca Universitaria di Pisa préserve une trace de cet intérêt sous la forme d’un exemplaire du De naturalium effectuum causis, siue de incantationibus de Pomponazzi (Bâle, H. Pierre, 1556 ; cote B f. 4. 3), portant une « nota de possesso » au nom de Muzi sur le recto de la page de garde antérieure (« M. Gian. Bat.a Mutij da Poggi Bonzi »).

1L’anonymat pratiqué en groupe(s) – ou l’anonymat comme pratique collective – a principalement été étudié, pour ce qui est de l’époque moderne, au travers d’une production éditoriale spécifique, celle du recueil collectif de poésies, que celui-ci soit imprimé ou manuscrit. Les travaux consacrés à ces miscellanées les décrivent comme le fruit de pratiques de connivence et de distinction que leurs lecteurs reproduisent et amplifient lorsque, dans le cours de leur lecture, ils s’efforcent d’identifier les auteurs, patrons et/ou destinataires du recueil. Ils soulignent aussi que le recueil collectif devient de ce fait le support d’une communauté sociale se définissant à travers un jeu, celui de masquer et de démasquer des noms dans une mosaïque de poèmes dont la complexité est elle aussi facteur de distinction [1]. De ce point de vue, ces recueils de textes anonymes apparaissent comme le principal moyen par lequel les groupes sociaux dont ils sont issus se délimitent et s’agrègent, en l’absence de structures institutionnelles plus formelles, telles que celles que pourraient offrir par exemple les habitudes d’un salon ou les statuts d’une académie.

2L’anonymat collectif surgit cependant aussi dans le cadre de ces cercles plus institués, et ce alors même que, en tant que groupes, ils s’efforcent parallèlement d’affirmer leur existence publique (ou semi-publique) par d’autres moyens. Il n’est en effet pas rare que la pratique de l’anonymat accompagne la formalisation d’un groupe social restreint ou l’établissement d’une institution savante, voire fonctionne dans ce cadre comme l’élément central de la dynamique par laquelle ces communautés affirment leur spécificité dans l’espace public. Paradoxalement, publicité et anonymat apparaissent alors comme les deux faces d’une même médaille, participant tous deux étroitement du processus par lequel un groupe s’institutionnalise. Grâce à l’analyse du fonctionnement de l’anonymat dans l’académie des Alterati, l’une des trois principales académies florentines de la fin du XVIe siècle, on aimerait dans ce qui suit travailler ce paradoxe en examinant comment la circulation de manuscrits anonymes a permis à cette institution de se définir et de faire connaître ses activités, tout en cultivant le secret. L’étude commencera par envisager ce que la dynamique de l’anonymat et les traces qu’elle a laissées dans les archives subsistantes peuvent nous apprendre de la manière dont les membres de cette institution concevaient leur académie. La réflexion se poursuivra par une analyse de la façon dont la circulation restreinte de textes anonymes fait exister, dans le cas des Alterati, un collectif mystérieux qui permet aux lettrés qui le constituent de s’autoriser du groupe pour s’affirmer individuellement dans la sphère publique. L’étude de cette manière de se publier collectivement dans et par le secret conduira enfin à s’interroger sur l’anonymat comme manifestation d’une marginalité intellectuelle et/ou politique, tout autant que comme possible véhicule d’une contre-culture.

3Les académies italiennes de l’époque moderne ont longtemps été considérées avec quelque condescendance par les chercheurs. Le développement massif de ces institutions savantes – l’Italie en comptait probablement plus de six cents au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles [2] – a en particulier souvent été lu comme un phénomène essentiellement social, plutôt qu’intellectuel ou politique. Depuis l’ouvrage d’Eric Cochrane sur les académies toscanes du XVIIe siècle, celles-ci semblent en effet avoir été considérées principalement comme des espaces de loisir et de distinction, où s’était développée une vie intellectuelle plus terne qu’innovante, centrée le plus souvent sur l’appropriation des Lumières françaises [3]. Cette représentation de la culture académique italienne, qui se fonde principalement sur l’analyse des académies des XVIIe et XVIIIe siècles, est pourtant particulièrement inadaptée à l’étude de celles du XVIe siècle, dont les membres font parfois preuve d’une grande inventivité intellectuelle, tout en possédant généralement une très solide culture universitaire. Parallèlement, la fonction proprement politique des académies italiennes a souvent été négligée ou minimisée, alors même que de telles sociétés, en réunissant en leur sein de larges portions des élites urbaines, ne pouvaient guère manquer d’intervenir de plus d’une manière dans la vie de leur cité [4].

4Dans le cas de Florence, où la chute de la République a longtemps hanté les mémoires, la neutralité politique des académies est d’autant moins probable que le principat a très tôt ambitionné de les mettre à son service [5], suscitant fréquemment des résistances. Mais envisager la culture académique florentine sous le seul angle d’une opposition voilée aux Médicis [6] peut être également réducteur, tant les interactions avec le pouvoir médicéen ont généralement été étroites et constantes. De fait, les archives se prêtent souvent également bien à une analyse en termes de conformisme et d’adhésion qu’à une lecture qui souligne l’originalité et la dissidence. Le problème réside avant tout dans les termes de l’opposition elle-même, qui contraste de manière trop appuyée avec des attitudes qui, au moins dans les académies, furent souvent étroitement associées. C’est en quoi l’étude des pratiques d’anonymat collectif dans une académie telle que celle des Alterati se révèle précieuse. Les divers degrés d’anonymat que de telles institutions attribuent à leurs productions textuelles sont en effet l’un des moyens par lesquels elles projettent dans l’espace public des images d’elles-mêmes complexes et différenciées. Des régimes de publicité distincts se trouvent ainsi créés, au sein desquels il devient possible d’associer sans contradiction adhésion et dissidence, audace et circonspection. Mais pour comprendre comment ces régimes de publicité étaient susceptibles de s’articuler, il faut résister à la tentation de déterminer a priori le positionnement politique ou l’inventivité intellectuelle d’une académie comme celle des Alterati – et s’efforcer plutôt de redonner vie, dans la documentation subsistante, à ces jeux d’anonymat.

Archiver le secret : anonymat, ethos académique et mémoire

5Les Alterati (1569 - ca 1625) sont généralement considérés, aux côtés de l’Accademia Fiorentina et de l’Accademia della Crusca, comme l’une des plus importantes académies de la fin de la Renaissance florentine [7]. L’institution compta de fait dans ses rangs, sur un total de près de cent cinquante membres, une grande partie des intellectuels les plus talentueux et les plus productifs de la ville, tels que Giovan Battista Strozzi, Filippo Sassetti, Scipione Ammirato, Lorenzo Giacomini, Francesco Bonciani, Bernardo Davanzati, Ottavio Rinuccini, Girolamo Mei ou encore Giovanni de Bardi. Pourtant, aucun recueil collectif ne fut jamais imprimé au nom de l’académie [8]. Et si les travaux de certains de ces académiciens furent bien publiés sous leur nom, ce fut toujours au compte-gouttes et fréquemment à la toute fin de leur vie, voire de manière posthume [9]. Les activités de l’académie n’en sont pas moins très bien documentées aujourd’hui encore, dans les bibliothèques et archives florentines, au travers de dizaines de manuscrits de toutes sortes : comptes rendus de séances, registres d’activités, statuts, recueils d’oraisons académiques et de compositions poétiques, lettres, livres ou manuscrits annotés, etc. La plus grande partie de ces documents est issue de la bibliothèque que l’académie s’était créée au fil des ans. À partir du moment – aujourd’hui incertain – où l’académie posséda une salle fixe pour se réunir, ces manuscrits y furent entreposés, les académiciens pouvant ainsi les consulter pendant les séances mais sans doute aussi en dehors de celles-ci (auparavant, ils étaient conservés chez le provéditeur, élu pour six mois). Dans les dernières années de la vie de l’institution, l’académie se réunissait chez Giovan Battista Strozzi, qui avait fait décorer une salle à cet effet dans son palazzo de la via Tornabuoni[10]. Après avoir été l’un des principaux animateurs de l’académie depuis la mort de son fondateur Tommaso del Nero en 1572, Strozzi en était devenu la figure tutélaire après son retour de Rome en 1599. Dans les premières décennies du XVIIe siècle, l’académie s’identifia si étroitement avec lui qu’à sa mort, en 1634, elle s’éteignit définitivement. Mais, avant de mourir, Strozzi avait pris grand soin de s’assurer que la bibliothèque de l’institution dont il était de facto devenu le conservateur, serait préservée. Il la confia à son héritier universel, à charge pour celui-ci de s’assurer que la mémoire du groupe qu’il avait animé viendrait ensuite trouver place parmi la très importante collection de manuscrits que son cousin, l’érudit Carlo Strozzi (1587-1670), était alors en train de constituer [11]. À la mort de Carlo Strozzi, ce fonds privé passa en diverses mains avant d’entrer progressivement, et en ordre dispersé, dans les collections du grand-duc, où il fut réparti de manière inégale entre les principales bibliothèques florentines alors existantes [12].

6Mis à part certains manuscrits qui semblent avoir été vendus séparément avant que les collections de Carlo Strozzi ne soient intégrées à celles du grand-duché [13], l’histoire de la bibliothèque des Alterati se confond ensuite avec celle des matériaux des legs Strozzi qui furent considérés comme relevant des belles-lettres : la plupart d’entre eux sont aujourd’hui conservés à la Biblioteca Nazionale Centrale di Firenze (BNCF) dans le Fondo Magliabechiano, ou leur ancien statut de strozziani est encore aisément repérable sur les reliures et dans les catalogues. La dispersion actuelle de ces matériaux rend difficile de reconstituer, ne serait-ce qu’en imagination, les contours de la bibliothèque originelle de l’académie. Et les transformations que le fonds a subies (nouvelles reliures, insertions de tables des matières, indexations, catalogages) lors de son passage dans les collections Strozzi ont eu pour conséquence qu’il est presque impossible aujourd’hui de se faire une idée exacte de la manière dont il se présentait à ses premiers lecteurs. Mais quelques caractéristiques générales restent immédiatement repérables. En premier lieu, il s’agit pour une large part de volumes de deux à trois cents feuillets, reliés en parchemin blanc sans apprêt aucun, avec (au moins pour certains) des titres très abrégés écrits à la hâte sur la tranche (mais très rarement une page de titre originale), sans qu’on puisse toujours savoir avec certitude si la reliure et le titrage actuellement existants remontent aux Alterati ou datent du séjour des volumes dans les collections Strozzi. Beaucoup de ces volumes regroupent divers types de matériaux classés grossièrement par genres ou par sujets, généralement sans respect de l’ordre chronologique [14]. D’autres volumes contiennent le fruit d’un travail académique collectif, ou, plus rarement, un groupement d’oraisons de la main d’un seul et même académicien [15]. Il s’agit par ailleurs généralement de textes écrits d’une main courante (plutôt que calligraphiés en vue d’une circulation large). Pour un grand nombre ils sont même inaboutis (brouillons de discours, notes diverses, ébauches en tous genres, textes d’un académicien critiqués et annotés par un autre, etc), donnant ainsi à voir un travail individuel ou collectif en cours plutôt qu’un produit fini.

7Mais, quoique très divers, ces documents partagent tous une caractéristique essentielle : très peu d’éléments de leur aspect extérieur, titrage compris, seraient susceptibles de les relier de manière immédiatement évidente aux Alterati aux yeux d’un lecteur non-averti et, à l’intérieur des codex eux-mêmes, la quasi-totalité des textes préservés apparaissent soit anonymement soit exclusivement sous le pseudonyme académique de leur auteur. Tant l’absence de marquage externe que l’usage massif de l’anonymat ou du pseudonymat sont des signes clairs que ces volumes et les documents qu’ils contiennent n’étaient originellement destinés qu’à une circulation interne organisée oralement (plutôt que par des formes de mise en ordre qui seraient passées par l’écrit). Ces caractéristiques suggèrent en effet qu’en l’absence de catalogue ou de toute autre forme de classement qui aurait manifesté immédiatement au non-initié la logique ayant présidé à l’organisation de la collection, les membres les plus anciens de l’institution guidaient individuellement – par leurs conseils, par leurs anecdotes et, au besoin, par leurs identifications – les plus jeunes, en leur transmettant les informations nécessaires pour s’orienter dans la mémoire de l’académie. Harold Love a proposé le terme de « scribal communities » pour désigner les groupes au sein desquels la circulation de textes manuscrits constitue l’élément fédérateur principal [16]. Parmi les Alterati, la circulation interne des manuscrits ne définit pas à elle seule le groupe, qui est d’abord constitué non seulement par l’admission dans l’académie mais encore par la présence constante aux séances et par la participation aux travaux collectifs. Mais il n’en reste pas moins qu’être pleinement accademico Alterato exigeait centralement d’avoir une familiarité avec les documents pour l’essentiel anonymes qui conservaient la trace du travail fait en commun. Il était même capital de savoir s’y orienter et y orienter autrui, aussi bien pour y trouver des exemples de manières d’écrire et de penser que pour y célébrer l’institution.

8Parce qu’ils constituaient un moyen de restreindre l’accès des documents des Alterati aux seuls initiés et d’en faire le support d’une sociabilité sélective, la discrétion des recueils de l’académie et l’anonymat de la plupart des textes qu’ils contenaient étaient le support d’un « anonymat de coterie [17] ». Dans leur manière d’organiser la mémoire de l’académie pour un usage exclusivement interne, ces manuscrits manifestaient aussi un ethos académique, c’est-à-dire une manière d’exister ensemble dans l’institution et à travers elle. Cet ethos – qui fut partagé, en Toscane, sous des formes diverses, par nombre d’autres académies privées – associait trois éléments étroitement interdépendants : le secret, la distinction et la connivence, tant sociale qu’intellectuelle et politique. Ainsi se trouvait délimité, à l’abri des regards indiscrets, un groupe d’individus partageant les mêmes intérêts, les mêmes valeurs et les mêmes buts. De ce point de vue, le corps largement anonyme des documents de l’académie avait – et continue d’avoir, dans sa dispersion présente, aux yeux du lecteur moderne – une fonction ambiguë et même paradoxale : aux regards extérieurs, il désignait, tout en le masquant, ce que précisément il avait été constitué pour rendre reconnaissable et manifeste aux yeux des membres de l’institution, à savoir la communauté académique elle-même, avec ses activités et ses secrets. Car, en face de ces documents, le profane se trouvait – et se trouve encore aujourd’hui – constamment confronté à sa propre exclusion : n’étant pas membre de la coterie, il ne pourra faire sens de cette masse documentaire sans un effort démesuré qui, en le mettant dans le secret, aurait en quelque sorte pour résultat de l’agréger symboliquement au groupe.

9Il est bien évident que peu de ceux qui s’intéressèrent aux documents des Alterati y investirent un tel effort. L’archiviste qui s’en approcha le plus fut sans doute l’abbé Luigi Strozzi (1632-1700), l’un des fils de Carlo Strozzi et le principal catalogueur de sa collection [18]. Sa main est fréquemment reconnaissable sur les volumes actuellement préservés à la Biblioteca Nazionale Centrale di Firenze, ainsi que dans ceux de l’Archivio di Stato di Firenze. Luigi ne s’est pas contenté d’attribuer à ces matériaux une cote. Il a aussi fait relier certaines des liasses, ajoutant au passage une page de titre de sa main. Celle-ci spécifie généralement la nature du document, et porte au bas la date à laquelle l’objet était passé entre ses mains d’archiviste [19]. Il a aussi pourvu certains volumes de sommaires ou d’index, dans lesquels il identifie les auteurs des oraisons ou des lettres recueillies [20]. Ces gestes de catalogage et de désanonymisation furent poursuivis et amplifiés par d’autres archivistes du fonds Strozzi, en particulier Domenico Maria Manni (1690-1788), qui tira de la fréquentation de ces archives le premier livre proposant une histoire de l’académie, et identifia au passage non seulement les noms qui se cachaient sous la plupart des pseudonymes des Alterati, mais encore de nombreux documents [21]. Ces identifications et attributions se fondaient d’abord sur le croisement des sources existantes. C’est ainsi que les registres d’activités de l’académie (Biblioteca Medicea Laurenziana, Ashburnham 5558 1 et 2), en listant les discours pro et contra prononcés à chaque séance, ainsi que les pseudonymes de leurs auteurs, permettent souvent d’identifier l’auteur et le sujet précis des discours académiques archivés anonymement et en vrac dans les volumes réservés à cet effet. La liste des pseudonymes conservés à la BNCF sous la cote Magl. IX, 134 permet par ailleurs d’identifier les noms de chaque académicien. Faire circuler des textes écrits ou transcrits de sa main ayant été une chose commune dans la culture académique florentine, la comparaison des écritures et l’identification des mains a aussi permis diverses formes d’attribution [22].

10Cependant, en dehors des tentatives des archivistes du fonds Strozzi, la plupart des démarches d’attribution et d’identification dont les manuscrits des Alterati ont fait l’objet ont tendu à morceler ce corpus, plutôt qu’à rendre perceptible (et accessible) sa cohérence. Dès le XVIIe siècle même, l’édition isolée de tel ou tel texte des Alterati, le plus souvent sans effort pour contextualiser la production de celui-ci dans le cadre de l’ensemble des activités de l’académie, a en effet constitué le geste historiographique et critique dominant [23]. La curiosité suscitée par le corps documentaire largement anonyme au sein duquel se trouvait déposée la mémoire des Alterati a ainsi eu pour étrange résultat de faire peu à peu disparaître l’histoire de l’institution derrière l’affichage du nom de ceux qui s’y était investis. Autrement dit, en privilégiant l’identification des individus, les pratiques de désanonymisation associées à la pratique de philologie moderne semblent être allées à l’encontre du projet initial des académiciens, qui entendaient d’abord que la bibliothèque largement anonyme de leurs manuscrits fasse entrer collectivement l’académie dans l’histoire, en incarnant sa vie et ses travaux bien au-delà de leur propre individualité. Cependant, si l’on substitue à l’obsession de l’identification des textes anonymes l’étude des dynamiques de l’anonymat collectif au sein de l’institution, certains des modes de fonctionnement les plus centraux de l’académie – tels que le jeu de l’individuel et du collectif en son sein, mais aussi la manière dont celle-ci articule, dans et hors le secret de ses réunions, publication orale, publication manuscrite et publication imprimée – deviennent observables. Il apparaît alors que les académiciens, en faisant circuler leurs productions de manière différenciée, ont également beaucoup cherché à s’autoriser du groupe pour s’affirmer publiquement comme lettrés.

Institutionnaliser le secret : pseudonymes, parole collective et circulations textuelles différenciées

11L’usage des pseudonymes était l’un des mécanismes institutionnels les plus centraux de l’académie. Étroitement associé à l’anonymat, il permettait aux académiciens d’exister – tant individuellement que collectivement – dans et par le secret. Au moment de son élection, tout Alterato devait se choisir une devise, un emblème et un pseudonyme. L’usage était un pseudonyme dérivé d’un adjectif, ainsi le Tenero (Giovan Battista Strozzi), l’Assetato (Filippo Sassetti) ou encore le Vario (Antonio degli Albizzi). Comme dans nombres d’autres académies italiennes de l’époque moderne, le pseudonyme avait au sein des Alterati une fonction d’intégration mais aussi de distanciation : il permettait de marquer l’appartenance d’un académicien à la communauté académique, tout en l’isolant de la vie publique, au sein de laquelle il portait un autre nom. En théorie au moins, les noms cachés derrière ces pseudonymes ne devaient être divulgués qu’aux membres de l’académie. Dans ce but, la liste de ces pseudonymes et des noms auxquels ils renvoyaient, reliée avec les capitoli ou chapitres de l’académie, restait toujours dans les mains des plus hauts magistrats en poste, c’est-à-dire du régent et du provéditeur [24]. Ainsi la possession d’un pseudonyme donnait-elle une certaine liberté de parole aux académiciens au sein de l’institution tout en leur permettant de garder leur nom secret s’ils choisissaient de faire circuler au dehors leurs productions. Certes la discrétion était loin d’être totale, mais elle était néanmoins réelle puisqu’il fallait être membre de l’académie, ou au moins proche d’un ou plusieurs de ses membres, pour savoir avec certitude qui se cachait derrière tel ou tel pseudonyme.

12Signe d’appartenance au groupe, le pseudonyme était avant tout un mécanisme de protection des individus. Mais il était étroitement associé à des formes d’anonymat collectif qui permettaient parallèlement de protéger aussi bien les académiciens que l’académie elle-même. Il en va ainsi des modes de la prise de parole académique au sein de l’institution, où tout semble en fait avoir été organisé de manière à rendre l’ensemble des discours tenus inassignables. Deux types principaux de discours avaient cours parmi les Alterati : d’une part les discours attribués (sous formes d’oraisons à faire ou de thèses à soutenir), qui donnaient lieu à une préparation écrite parfois extrêmement soignée et dont de nombreux brouillons subsistent dans les archives florentines ; d’autre part les discours a l’improvviso, qui était tenus au pied levé et pour lesquels aucune trace écrite n’est conservée. Les sujets des discours attribués étaient choisis collectivement par les académiciens au début de chaque régence, puis deux académiciens étaient tirés au sort pour en traiter contradictoirement à telle ou telle séance. Ces sujets se rapportaient le plus souvent à un thème que le régent avait proposé au début de son mandat (tel que la poétique, la rhétorique ou encore l’histoire) et la discussion était toujours organisée sous forme de quaestio, avec une allocution en faveur de la thèse proposée, suivie d’une allocution soutenant la thèse adverse, le tout étant couronné par un discours improvisé du régent dont la fonction était théoriquement de trancher le débat. Or un tel agencement de la parole n’empêchait pas seulement d’imputer une opinion à aucun des trois orateurs, il rendait aussi très difficile la détermination du sentiment collectif de l’académie. D’abord parce que les académiciens qui parlaient pour et contre la thèse ayant été tirés au sort, nul n’aurait pu dire avec certitude que les opinions qu’ils défendaient correspondaient aux leurs, quoiqu’il soit néanmoins impossible de l’exclure formellement. Cependant la parole improvisée du régent n’avait pas non plus un statut clair, puisqu’il n’était pas possible de savoir avec certitude s’il parlait en son nom propre ou au nom de l’académie. Si quelque puissance s’inquiétait jamais de voir soutenue telle ou telle thèse parmi les Alterati, les discours incriminés pourraient dès lors toujours être décrits comme de simples exercices rhétoriques, sur un plan individuel comme au niveau collectif. La parole des académiciens mais aussi celle de l’académie tout entière étaient ainsi à l’abri de toute persécution éventuelle.

13Dans le même esprit, l’académie limita aussi très étroitement l’accès à ses assemblées et travailla de son mieux à contrôler la circulation des productions académiques de ses membres. À la différence des académies publiques ou semi-publiques, telles que l’Accademia Fiorentina et plus tard l’Accademia della Crusca, les Alterati n’instituèrent aucune assemblée accueillant régulièrement un public élargi pour des leçons ou discussions publiques. Ils défendirent au contraire constamment leur statut d’académie privée : toute introduction d’un non-membre lors d’une séance donnait lieu à un vote et exigeait un minimum de huit voix. Le recrutement était par ailleurs extrêmement restrictif : pour devenir Alterato, il fallait être plébiscité par tous les académiciens, y compris les absents chroniques qui devaient donner leur voix par écrit. Enfin, les statuts interdisaient la circulation de toute production académique hors de l’institution sans le consentement exprès du régent [25]. Mais, en pratique, l’académie fut moins fermée que ne le suggèrent ses statuts. D’une part parce que des séances d’apparat étaient parfois organisées, au cours desquelles l’académie conviait des auditeurs et mettait en scène son adhésion au régime médicéen [26]. D’autre part parce que la circulation manuscrite des productions des académiciens devait en réalité être relativement fréquente : les documents de l’académie laissent en effet entendre que les fuites plus ou moins contrôlées étaient loin d’être rares [27] – au point qu’on peut légitimement se demander si le secret organisé autour des réunions de l’académie n’était pas avant tout destiné à attiser la curiosité des lettrés florentins qui n’en étaient pas membres pour les activités et les écrits de l’institution.

14Mais cette dynamique où secret et dévoilement allaient main dans la main n’avait pas pour seule raison d’être de donner à l’académie une existence publique tout en soulignant sa volonté de discrétion : elle permettait aussi aux académiciens de faire circuler leurs textes en manuscrits sous leurs pseudonymes académiques, c’est-à-dire sans les assumer en leur nom propre et en se retranchant derrière l’institution secrète dont ils étaient membres. Les statuts des Alterati permettaient en effet la circulation sous pseudonyme, à condition qu’elle soit autorisée par le régent [28]. Giovanni de Médicis, dit le Saldo parmi eux, avait ainsi l’habitude de signer ceux de ses écrits qu’il faisait calligraphier pour circulation manuscrite de son pseudonyme, sans doute parce que ce bâtard de Cosme Ier, plus ou moins en rupture de ban avec la famille régnante, jugeait plus sage de rendre publiques ses réflexions morales et politiques sous un nom qui ne renvoyait à lui qu’en tant que membre de cette institution [29]. Parfois la circulation manuscrite était suivie d’une publication. Dans ce cas, le nom de l’académicien prenait souvent le dessus sur celui de l’académie, comme avec la publication des oraisons académiques de Lorenzo Giacomini (1597), dans le texte desquelles son pseudonyme académique n’apparaît plus mais où la mention « nel Academia de gli Alterati nel Anno [X] » souligne, à l’ouverture de chacune des oraisons concernées, l’origine collective du texte publié. Alors que la carrière de l’académicien atteignait son terme (Giacomini mourut l’année suivante), celui-ci ne s’appuyait plus sur l’institution pour s’affirmer comme lettré, mais il renvoyait néanmoins à elle avec une sorte de déférence, comme pour lui reverser une partie de la gloire qu’il était susceptible de tirer de l’impression de ses œuvres oratoires. Ainsi l’académie entrait-elle elle-même dans la lumière à l’occasion du dévoilement (tardif) d’un de ses membres [30].

15On voit que les pratiques des Alterati s’agençaient en un continuum qui articulait sans hiatus production orale, circulation manuscrite et publication imprimée. Un tel continuum était fréquent à la fin de la Renaissance parmi les lettrés, notamment dans le monde universitaire et autour de celui de la prédication [31]. Son association avec les jeux de masquage et de démasquage qui caractérisent la dynamique de l’anonymat dans le cadre d’une académie telle que celle des Alterati produit néanmoins des effets spécifiques. Une telle configuration crée en effet des gradations dans le secret, par lesquelles sont institués différents régimes de publicité. Au sein de l’académie, le discours et l’orateur (ou le poète) se confondent et sont immédiatement identifiables pour leurs auditeurs. Sous forme manuscrite, l’auctorialité de ces textes se brouille et leur circulation met souvent en avant le nom de l’académie pour mieux cacher celui de l’auteur. Dans l’imprimé, la dynamique s’inverse : en se nommant, la voix de l’académicien s’individualise jusqu’à ce que l’académie ne devienne plus pour lui qu’un lointain faire-valoir. L’académicien se publie alors comme illustrant le groupe plutôt que comme s’autorisant de lui. Certes, dès lors que ces publications individuelles se multiplient, l’institution y gagne elle aussi une forme d’existence publique. Mais, chez les Alterati, cette publicité reste restreinte. Car la publication d’oraisons ou de textes poétiques en nombre limité, tout en témoignant publiquement des travaux de l’académie, n’en continuait pas moins de désigner discrètement le corps secret des archives de celle-ci, où les traces de la plupart des activités du groupe restaient entreposées à l’abri des regards du vulgaire. De ce point de vue, même les formes de désanonymisation les plus franches demeuraient paradoxalement un moyen de renvoyer implicitement à des productions orales et écrites plus ou moins clairement désignées comme clandestines.

Penser en secret – et le faire savoir : anonymat, marginalité et contre-culture

16Mais les Alterati avaient-ils réellement quelque chose à cacher, sur le plan intellectuel et/ou politique, ou bien le secret était-il avant tout chez eux une sorte de rituel dont la principale fonction était de souder le groupe autour de la mise en scène de sa propre clandestinité ? Harold Love soutient que la publication manuscrite, parce qu’elle naît généralement d’un désir de contourner les mécanismes de la censure, est en elle-même signe que le ou les auteurs des textes circulés se placent dans une forme d’opposition aux pouvoirs qui ont autorité sur eux [32]. Il faudrait alors supposer que la diffusion de manuscrits anonymes exprimait une opposition encore plus franche, l’anonymat étant souvent le signe d’une clandestinité renforcée. Mais, anonyme ou pas, la circulation manuscrite avait aussi une multitude d’autres fonctions à l’époque moderne : elle fonctionnait comme un mécanisme de distinction, en facilitant la constitution de petits cercles de lecteurs ; elle donnait aux auteurs un contrôle plus important sur la diffusion de leurs textes ; elle était même souvent un mode de diffusion plus souple et plus rapide que l’imprimé, dont la production exigeait alors une procédure beaucoup lourde et plus coûteuse [33]. C’est pourquoi associer a priori la circulation manuscrite avec une forme ou une autre d’opposition politique (ou intellectuelle) est sans doute imprudent. Le cas des Alterati suggère en tout cas que la réalité fut souvent bien plus complexe, la diffusion manuscrite de textes anonymes pouvant aisément servir plusieurs fins, surtout quand elle était associée à la publication imprimée, avec ou sans nom d’auteur.

17Ce n’est pas qu’on ne puisse légitimement soupçonner les Alterati d’une forme d’hostilité larvée au régime médicéen. La méfiance que nombre des premiers membres de l’académie semblent avoir partagé à l’égard du régime était même pour beaucoup d’entre eux un héritage familial : la très grande majorité de ces académiciens étaient en effet issus de cette frange du patriciat qui s’était activement engagée, entre 1494 et 1537, pour la réforme et la préservation du régime oligarchique [34]. Après l’arrivée au pouvoir des Médicis, ces familles furent parfois dépossédées de tout ou partie de leurs biens et leurs rejetons furent fréquemment tenus à l’écart des postes à pourvoir à la cour et au sein de l’administration du grand-duché. Pour ces hommes souvent encore riches et relativement puissants, mais désœuvrés et sans place, la pratique académique devint un moyen de renouer avec l’humanisme florentin du Quattrocento, dont Lauro Martines a justement souligné qu’il devait d’abord être compris comme une manière pour le patriciat de la République d’affirmer ses valeurs, tant intellectuelles que sociales et politiques [35]. En se revendiquant de cette tradition, les Alterati se plaçaient cependant d’emblée dans une posture nostalgique. Certaines de leurs activités le suggèrent d’ailleurs clairement, dans leur manière d’associer un ensemble de pratiques savantes à une prise de position politique. L’écriture d’une série de vies de héros de la République finissante, tel qu’elle se développa au sein de l’académie entre 1574 et 1583, en parallèle avec une ample réflexion théorique, exemplifie la manière dont certains des exercices savants de l’institution (recherches en archives, pratique de la narration, travaux d’éloquence orale ou écrite) visaient à faire secrètement revivre l’idéal républicain [36].

18Mais la vie académique n’était pas simplement pour ces hommes un refuge : parce qu’elle formait à l’éloquence tout en développant tous les savoir-faire de l’écrit, elle était aussi pensée comme un tremplin vers d’autres activités, à la cour ou dans l’administration, si du moins la faveur du prince pouvait être trouvée. Il ne faut dès lors pas s’étonner que, en dépit de leurs origines familiales, nombre d’Alterati aient ouvertement cherché à mettre leur maîtrise de la rhétorique, de la langue et de l’histoire de la ville au service des Médicis, en s’efforçant d’obtenir d’eux faveurs et pensions. La carrière de Giovan Battista Strozzi est de ce point de vue particulièrement frappante [37]. Un tel double jeu n’était cependant possible que dans la mobilisation de formes de publication différentes : aux vies des grands hommes de l’oligarchie chancelante seyaient les manuscrits anonymes ou circulant sous pseudonyme dans un cercle très restreint ; la publication imprimée auprès d’éditeurs agréés par le pouvoir était parallèlement réservée aux éloges des Médicis et de leur famille. La circulation différenciée de ces divers types d’écrits, selon leurs usages et leurs destinations, permettait ainsi aux Alterati de faire revivre les valeurs de l’oligarchie dans le secret de leurs réunions – dont les procédures (élections, conseils généraux, régences, accusations et défenses) faisaient d’ailleurs fréquemment écho aux rituels politiques de la République défunte – tout en courtisant les Médicis en public dans leurs oraisons d’apparat. Projetant toujours d’eux-mêmes dans l’espace public une image à plusieurs fonds, ces académiciens semblent être parvenus par là à occuper quasi-simultanément les deux extrêmes du spectre politique, sans solution de continuité.

19Une ambivalence aussi soigneusement cultivée peut difficilement être pensée dans les termes d’une opposition franche au régime médicéen. D’autant que l’idée d’opposition semble ne s’attacher qu’à l’action politique, alors qu’une grande partie de la résistance discrète que les Alterati manifestaient à l’égard du régime médicéen passait par des pratiques de sociabilité. C’est en quoi le terme de contre-culture est préférable. Désignant un ensemble de pratiques collectives qui, tout en affirmant des valeurs, placent ceux qui s’y associent dans une forme de marginalité sociale et/ou politique [38], le terme s’applique particulièrement bien aux activités des Alterati, dont les activités posent conjointement une vision du savoir et de la connaissance, des idéaux tant sociaux qu’éthiques, et des représentations politiques qui les placent à l’écart de la société de cour qui se développait à l’ombre du pouvoir médicéen. Or l’anonymat collectif est bien l’un des principaux mécanismes institutionnels qui permettent aux Alterati de construire une telle marginalité, comprise ici seulement comme le fait d’appartenir à un groupe social dominant tout en cherchant, pour diverses raisons, à s’en isoler. L’exemple suivant permet de s’en convaincre.

20En 1595 parut à Florence un dialogue portant au titre Della Cognitione di se stesso[39]. La page de titre de ce livre en attribuait la paternité à un professeur de médecine et de philosophie actif à Pise entre 1557 et 1581, Giovan Battista Muzi, sous le nom duquel deux manuscrits d’un commentaire scholastique du De generatione d’Aristote subsistent dans les archives florentines [40]. Mais la présence de Muzi sur la page de titre de ce dialogue est très vraisemblablement le produit d’une supercherie. Car si l’homme signe bien dans Della Cognitione di se stesso une dédicace à Christine de Lorraine en date de juillet 1595, celle-ci est comme supplantée dans l’ouvrage par une autre épître dédicatoire à la même princesse, en date de novembre de la même année, et signée de l’Alterato Lorenzo Giacomini. Celui-ci y explique que Muzi étant mort durant l’été, il s’est chargé à sa demande de faire paraître son dialogue. Mais il semble plus probable que Giacomini soit lui-même l’auteur du texte.

21Della Cognitione di se stesso est un dialogue en deux parties qui se déroule à Bonazza, dans la villa de Lorenzo Giacomini. La première partie met en scène trois personnages. Deux d’entre eux portent les noms de deux membres des Alterati, Giacomini lui-même et son collègue et ami Giovan Battista Strozzi. Le troisième est un personnage de médecin sans doute fictif, répondant au nom de Bastiano [41]. Ces personnages débattent de la génération, des capacités de l’âme, de la perception et du toucher, Bastiano exposant ses théories sur ces questions tandis que Giacomini et Strozzi lui adressent questions et objections. À la mi-journée, deux autres personnages arrivent qui expliquent qu’ils étaient en chemin pour rejoindre Giovan Battista Muzi dans sa villa de Poggibonsi quand ils ont rencontré le cocher de Giacomini qui leur a appris que ce dernier et Strozzi étaient engagés dans une discussion ardue avec un médecin. Les deux hommes ont alors résolu de rejoindre la discussion à Bonazza. Ces deux personnages appartiennent aussi au monde académique florentin, puisqu’il s’agit de représentations fictives de deux membres de l’Accademia della Crusca. Il est alors décidé qu’on déjeunera avant de parler du goût et des autres sens. Après le banquet, Bastiano expose ses idées sur le goût et l’odorat, puis il laisse Giacomini théoriser sur l’ouïe et la vue. La discussion sur la vue s’interrompt à la tombée de la nuit lorsque le médecin est appelé au chevet d’une femme enceinte. Les autres personnages vont alors se promener dans la campagne en attendant que le dîner leur soit servi.

22La conversation entre les cinq personnages mêle le questionnement scientifique et philosophique à une raillerie de bon ton, truffée d’allusions au patrimoine littéraire florentin. Mais le contenu n’en est pas anodin. Bastiano y donne par exemple des descriptions crues de la génération, où non seulement il dépeint minutieusement le rôle du plaisir sexuel chez l’homme (p. 39-40) mais encore s’étend de manière non moins explicite et détaillée sur la fonction de celui-ci chez la femme (p. 45-46). Plus largement, l’ensemble de la description de la génération proposée par Bastiano est en fait sous-tendue par une vision matérialiste de la création. D’une part rien n’est dit dans le dialogue d’une intervention divine dans la génération de l’âme : l’anima et la vita sont au contraire décrites comme transmises par le sperme (p. 37), tandis que l’« esprit » est dit prendre naissance dans les fonctions nutritives du cœur (p. 57). D’autre part la Nature apparaît nettement dans les propos de Bastiano comme à l’origine de toute création [42]. Dans ce dialogue où la question des sens et de la sensualité tient une place centrale, une hétérodoxie narquoise mais réelle semble ainsi planer partout.

23Plusieurs éléments, textuels ou péri-textuels, laissent penser que Giacomini est l’auteur de ce texte tout en ne souhaitant pas l’assumer publiquement. Tout d’abord, il est l’hôte de la discussion, le personnage central du dialogue, et celui à qui est confiée la tâche de décrire l’ouïe et la vue, désignées comme les plus nobles de tous les sens. Par ailleurs, il maîtrisait extrêmement bien les discours de la médecine, comme en témoigne son oraison sur la purgation des passions dans la tragédie prononcé en 1586 devant les Alterati [43]. Inversement, les références littéraires mobilisées dans le dialogue (notamment à Dante, qui s’y trouve constamment cité, avec beaucoup de sophistication) semblent appartenir bien davantage à la culture d’un académicien florentin qu’à celle d’un médecin et philosophe pisan. On peut même penser que l’ouverture du second dialogue, en décrivant comment les deux membres de la Crusca délaissent la conversation de Muzi pour celle de Giacomini, a pour fonction de suggérer la supériorité de la culture des letterati sur celle des medici.

24Deux éléments péritextuels étaient aussi susceptibles de mettre la puce à l’oreille d’un lecteur un peu averti. D’une part le dialogue est précédé de deux éloges appuyés de Muzi, dont l’insistance peut faire penser à un blâme déguisé. Or si Giacomini est l’auteur du premier poème d’éloge, l’auteur du second est Scipione Ammirato [44]. L’homme vivait depuis 1569 dans le service étroit des Médicis. Mais l’hétérodoxie de ses écrits ne l’en mettait pas moins souvent en délicatesse avec les censeurs tant politiques qu’ecclésiastiques. Il avait de ce fait développé un art consommé de manier la protection de ses maîtres pour assurer la publication de ses œuvres [45]. Il est possible que son nom apparaisse dans le péritexte de Della Cognitione di se stesso comme une manière de signaler que c’est grâce à son intervention qu’un livre où l’obscénité voisine avec la diffusion de doctrines matérialistes a pu être imprimé « con licenza e privilegio ». Un dernier élément confirme que l’auteur du texte n’est pas Muzi. Dans une copie manuscrite visiblement établie en vue de l’impression et actuellement conservée à la Biblioteca Nazionale de Florence sous le nom de Muzi, le haut de la première page, où devait figurer le nom de l’auteur et le titre du dialogue, a été déchiré (alors que le reste du codex est intact), laissant subsister seulement les premières lettres du prénom de Giacomini : « M. Lore… [46] ». Ce fait suggère un maquillage de dernière minute, alors que le livre était peut-être déjà chez le censeur et/ou l’imprimeur. Connu pour avoir été un adepte de la pensée de Pomponazzi [47], Muzi était sans doute déjà mentionné dans le dialogue, où Strozzi prétendait notamment avoir suivi ses cours à l’université de Pise (f. 5 r° du manuscrit). À sa mort à l’été 1595, il devint le support commode d’une imposture littéraire qui évitait à Giacomini d’assumer publiquement son intérêt pour le matérialisme, tout en lui permettant d’associer fictivement sa figure, tout autant que l’image publique des Alterati, à celui-ci.

25Cependant en quoi le geste qui consiste à remplacer son nom par celui d’un autre dans le titre d’un dialogue dont on est par ailleurs l’un des protagonistes devrait-il être considéré comme une manière d’affirmer sa marginalité – voire son appartenance à une contre-culture ? C’est que, dans Della la Cognitione di se stesso, la dissimulation de l’auctorialité de Giacomini désigne en réalité la sociabilité académique dans laquelle il évolue, tout autant que le mode de vie des patriciens qui y participent, comme une sorte d’envers de la cour médicéenne. Tels qu’ils sont dépeints dans le dialogue, le loisir lettré, les plaisirs de la villa et de la bonne chère, la quête du savoir, la méditation libre sur la sensation et la matière, ou encore l’intérêt pour la poésie comme pour la musique, fonctionnent en effet comme des marqueurs de l’appartenance à cette frange du patriciat que les Médicis tenaient à l’écart de leur pouvoir. Mais, dans la fiction du texte, ce groupe n’est plus exclu : il s’isole volontairement en une conservation restreinte, hors des murs de Florence, pour mieux développer sa spécificité et affirmer ses propres valeurs, se constituant ainsi en contre-culture. La stratégie de publication choisie exprime ainsi une marginalité collectivement revendiquée. Il est de ce point de vue frappant de constater que Giacomini respecte toutes les formes d’une publication légitime (demande d’une autorisation et d’un privilège, présence de deux dédicaces et de deux poèmes d’éloges, et même insertion d’un index des notions, dont l’apparent sérieux invite à penser que le livre n’a rien à cacher), tout en s’écartant radicalement de leur esprit par la substitution du nom d’un mort au sien propre, dans le titre d’un ouvrage qui flirte avec le matérialisme. D’un côté il joue l’adhésion aux pouvoirs en place et les flatte ; de l’autre il les défie pour affirmer la spécificité des groupes sociaux auxquels il appartient et exalter la dissidence discrète qui s’y est développée. Mais son jeu n’est pas seulement celui d’un individu : il fait écho à l’ensemble des pratiques des Alterati lorsqu’ils font imprimer des textes qui disent leur adhésion au principat médicéen, tout en faisant circuler en manuscrit, anonymement ou sous pseudonyme, des écrits qui ne seraient pas nécessairement agréés par le régime.

26Dans le cadre d’une académie telle que celle des Alterati, l’anonymat collectif apparaît ainsi comme une manière d’affirmer publiquement une identité institutionnelle tout en la masquant. Il ne dissimule rien de manière impénétrable, mais crée un voile qu’un observateur attentif soulèvera sans trop de peine. Dans la curiosité ainsi suscitée, l’institution, qui a toujours eu le souci de son propre recrutement, se fait admirer et se rend désirable. Elle construit aussi son propre mythe, que le corps de ses archives fut par la suite appelé à prolonger. Cette masse de documents préserve et perpétue de fait jusqu’à ce jour – par l’anonymat des textes conservés et l’absence de classement systématique – les mystères dont les académiciens aimaient originellement à s’entourer. Cette pratique de l’anonymat ne constituait sans doute pas réellement une forme d’opposition ou de résistance, puisqu’elle était constamment associée à la recherche de protections et de faveurs, au moyen de textes ostensiblement publiés sous nom d’auteur. Mais elle n’en affirmait pas moins le malaise (tout autant que l’ambition) d’un groupe d’individus qui se sentaient écartés du pouvoir et essayaient de rétablir leur influence sans renier leur identité sociale ou l’histoire politique de leurs familles. Leurs valeurs ne pouvaient être revendiquées trop ouvertement dans le cadre de la Florence médicéenne sans nuire à la réintégration sociale que beaucoup d’entre eux souhaitaient pour eux-mêmes et pour leurs familles. La forme de l’accademia privata, telle que les Alterati l’ont développée, leur permit dès lors de les cultiver à l’abri des regards au sein d’une institution qui, tout en se réappropriant la tradition de l’humanisme savant, mimait en vase clos le fonctionnement des anciennes institutions républicaines sans jamais menacer ouvertement les fondements du principat. Les jeux de masquage et de démasquage qui caractérisent les productions des Alterati, tant manuscrites qu’imprimées, sont ainsi le reflet d’une configuration socio-politique très particulière, qu’elles ont par ailleurs contribué pendant de longues décennies à perpétuer. Leur spécificité suggère de ce point de vue que les formes que peut prendre la pratique de l’anonymat sont étroitement dépendantes des conditions sociales et politiques spécifiques dans lesquelles elles se développent, les usages qu’il est possible d’en faire ne prenant même souvent sens que dans un cadre strictement local. En cela, l’anonymat fait cas – et demande à être pensé comme tel.


Date de mise en ligne : 21/06/2013

https://doi.org/10.3917/licla.080.0167