Province / provincial
- Par Philippe Martel
Pages 23 à 34
Citer cet article
- MARTEL, Philippe,
- Martel, Philippe.
- Martel, P.
https://doi.org/10.3917/licla1.097.0023
Citer cet article
- Martel, P.
- Martel, Philippe.
- MARTEL, Philippe,
https://doi.org/10.3917/licla1.097.0023
Notes
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[1]
R. Queneau, Zazie dans le métro [Paris, Gallimard, 1959], Paris, Le Livre de poche, 1963 p. 107 et 111.
-
[2]
G. Lanson, Manuel bibliographique de la littérature française moderne, Paris, Hachette, 1913-1921, t. 2 p. 164-175. Mais le même avait écrit en 1906, selon Auguste Audouy dans sa Géographie des lettres françaises (Paris, Armand Colin, 1942), un Programme d’études sur l’histoire provinciale de la vie littéraire en France, qui témoigne qu’il avait compris qu’il y avait un problème.
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[3]
Ainsi de la première édition (1948) du volume de la collection « Que sais-je ? » intitulé Histoire de la Provence (R. Busquet et V.L. Bourrilly). Il faut attendre la quatrième édition (1966) pour voir prise en compte la période contemporaine.
-
[4]
Cité par J. Garrisson, Royauté, Renaissance et Réforme, t. 1 de la Nouvelle Histoire de la France Moderne, Paris, Éd. du Seuil, 1991, p. 210.
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[5]
Molière, Monsieur de Pourceaugnac. La Comtessse d’Escarbagnas, éd. L. Lejealle, Paris, Larousse, 1958, « Notice », p. 9.
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[6]
Cité par L. Lejealle, ibid., p. 99.
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[7]
Cité par A. Corbin, « Paris-province », dans P. Nora (dir.), Les Lieux de mémoire. II : La Nation [1986], Paris, Gallimard, 1997, « Quarto », t. 2, p. 2851-2888. L’article qui suit, « Centre périphérie », est dû à Maurice Agulhon. À ces références historiques qui nous ont bien servi, on ajoutera le Paris-Province de Jocelyne George (une élève d’Agulhon), Paris, Fayard, 1998.
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[8]
Ibid., p. 2852. A. Corbin renvoie à I. Landy-Houillon, « Bussy-Rabutin et Madame de Sévigné provinciaux malgré eux » dans Les Provinciaux sous Louis XIV, Revue de Marseille, n° 101, 2e trimestre 1975 ; voir dans son ensemble cet important colloque du CMR 17 d’où est tiré l’article, qui comporte des articles de fond remarquables sur ce sujet, dont, pour ne citer que les historiens, P. Goubert, R. Mandrou, R. Chartier, D. Roche.
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[9]
Cité par A. Audouy, op. cit., p. 85, dans un développement significativement intitulé « Contre la province », le précédent étant intitulé, lui, « La Cour et la Ville ».
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[10]
H. de Balzac, Scènes de la vie de province : La Muse du département, Paris, Bureau du Siècle, 1855, p. 7-8.
-
[11]
J. Michelet, Histoire de France, Paris, Hachette, 1833, t. I.
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[12]
A. Corbin, art. cit., p. 2853.
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[13]
Paris, Alliance des Arts, 1843-1845, 6 t.
-
[14]
Ph. Gardy, « Un théâtre traversé par deux langues », dans J.-Fr. Courouau (dir.), La Langue partagée : écrits et paroles d’oc (1700-1789), Genève, Droz, 2015, p. 145-195.
-
[15]
Cité par Ph. Gardy dans Histoire et anthologie de la littérature occitane. 2 : L’âge du baroque, Montpellier, Presses du Languedoc, 1997, p. 117.
-
[16]
Cité par A. Dupouy, Géographie des lettres françaises, op. cit., p. 77.
1Province ? Provincial ? Ces mots sont aujourd’hui perçus comme légèrement désuets : c’est de « régions » qu’on parle. Et du coup, dans les milieux autorisés, on ne dit plus, comme il y a encore quelques décennies « en province », mais « en région », pour évoquer tout ce qui se passe au delà des limites de la région Île-de-France – qui n’est donc pas vraiment une région comme les autres. Tout au plus le langage des informations routières distingue-t-il encore le sens « Paris-province » du sens « province-Paris » lorsqu’il s’agit d’alerter l’automobiliste sur la présence, quelque part en banlieue, d’un embouteillage : ainsi préserve-t-il, fossilisée, la vieille opposition qui a structuré des siècles durant la perception de leur espace national suggérée aux Français. Mais il ne s’agit pas seulement là, on le sait bien, d’une désignation géographique vague, mais commode. Le nom « Province », ce mot « hideux » qu’évoquait Malraux, et l’adjectif « provincial » ne sont pas innocents, dans le sens commun français tel qu’il a été façonné par les mêmes siècles. « Ah ! ça m’étonne pas… un provincial… Au lieu de venir encombrer les rues de Paris, vous feriez mieux d’aller garder vozouazevovo », fait dire Queneau à l’un des personnages de Zazie dans le métro, avant de reprendre la formule quelques pages plus loin, en la rangeant dans la catégorie du « discours-type [1] ». Tout aussi significative quoique plus austère, la démarche d’un Gustave Lanson, ce pape des études littéraires à la Belle Époque, qui consacre dans son Manuel bibliographique de la littérature française moderne, une rubrique spéciale à ce qu’il appelle, dans un accolement significatif « Petits poètes, poésie provinciale [2] ». Où l’on voit que « province » et « provincial » ne produisent tout leur sens que dans leur association, explicite ou implicite, avec Paris, dans une relation verticale et inégalitaire. Ce qu’il nous faut essayer de comprendre, ici, c’est comment le sens commun français a depuis longtemps chargé de connotations médiocrement positives un mot relevant au départ du lexique administratif en principe le plus neutre.
Les « provinces » dans l’ancienne France
2Au départ donc, il s’agit d’un terme administratif, destiné à regrouper sous un nom générique les divers territoires intégrés progressivement au domaine royal à partir du XIIe siècle. Chacun de ces territoires avait au départ un nom, consacré par l’usage : Champagne, Anjou, Bourgogne, Provence, Languedoc. Mais il avait aussi une histoire : avant d’être pris en main par le royaume, il avait eu sa phase d’autonomie, sous la direction d’une dynastie portant un certain titre. Il y a donc eu des duchés, en Bretagne (qui avait, avant l’an mil, été royaume), en Bourgogne, en Lorraine. Il y avait eu aussi des comtés : en Bourgogne, justement, à l’est du duché, la Franche-Comté, le Périgord, la Provence… Quelques vicomtés, en Bigorre, en Béarn, à Limoges… Sauf qu’à partir de l’intégration au domaine, il n’y a plus ni duc, ni comte, ni vicomte jouissant d’un véritable pouvoir sur son territoire. Et c’est ainsi que dès la fin du XIIIe siècle, Langue d’oc, puis Languedoc avaient fait oublier aussi bien le comté de Toulouse que les vicomtés d’Albi, Béziers et Carcassonne. Ne restent que des titres honorifiques, attribués à des membres de la famille royale (Anjou, Orléans, Berry, etc.), voire au roi lui-même, héritier du titre de comte de Provence avant de le laisser à l’un de ses frères à la veille de la Révolution. Le mot de « province » permet d’effacer ces traces d’un passé politique étranger au récit monarchique. Et même si les « provinces » subsistent, dans des frontières fixées au moment de leur annexion, à leur carte s’en superpose de plus en plus une autre, celle des circonscriptions créées par le pouvoir central au fur et à mesure qu’il renforce son emprise et sa bureaucratie : gouvernements, généralités, intendances, sous le signe de l’empilement et de l’enchevêtrement. Tout au plus observe-t-on que face à cette progression du pouvoir royal, certaines fractions des élites locales peuvent revendiquer le maintien des privilèges de leur territoire, et du même coup produire, dans leur dialogue plus ou moins musclé avec le roi, en matière fiscale notamment, des discours de valorisation de son histoire, et de ses anciens maîtres, comme fondement de ces privilèges. Il y aura donc des Histoires de Bretagne, tandis que les États de Languedoc subventionnent au XVIIIe siècle une monumentale Histoire générale de leur province ; il en va de même pour la Provence un peu plus tard. Mais le poids de ces discours que l’on pourrait dire identitaires n’est pas suffisant pour empêcher dès le début de la Révolution une renonciation générale à la défense des provinces : la nouvelle organisation territoriale mise en place par l’Assem-blée constituante – départements, districts et communes – s’installe d’autant plus aisément qu’aux débuts du processus révolutionnaire, ces entités sont dotées de pouvoirs autonomes sans commune mesure avec ce que l’absolutisme avait pu laisser subsister au niveau local. Que cette autonomie soit appelée à être mise en cause par le gouvernement révolutionnaire dès 1793, puis par le Premier Empire, qui lèguera sa centralisation aux régimes ultérieurs, n’efface pas l’adhésion initiale, et l’interprétation de toute référence aux anciennes provinces comme prise de position anti-progressiste : c’est le cas durant une bonne partie du XIXe siècle, où l’histoire des provinces est écrite bien souvent par des idéologues monarchistes, avant que le mot ne soit repris, en 1940 par une partie de ceux qui à Vichy veulent reconstruire une France conforme à leurs nostalgies, sans résultat au demeurant : même à Vichy, c’est de régions qu’on parlera. Les provinces disparaissent donc comme lieux d’histoire politique, et ce n’est pas un hasard si au cours des deux siècles suivants, et jusqu’à il y a peu, les histoires de « province » produites par des universitaires s’arrêtaient en 1790 [3]. Toutefois, exclue du champ institutionnel, la province va survivre dans le vocabulaire courant, mais au singulier.
La « Province » comme le non-Paris
3On ne parle plus ici d’un territoire particulier, ayant ses frontières et son histoire, et du même coup son nom propre, mais d’un concept englobant, réunissant tous ces territoires et la société qui les peuple face àet, fort peu implicitement, en-dessous de Paris. Le ton est donné assez tôt : le Journal d’un bourgeois de Paris évoque, en octobre 1534, la fameuse affaire des placards, cette virulente profession de foi réformée qui constitue une des étapes majeures dans la marche vers les guerres de religion : « ès lieux publics et rues de Paris, en province et jusque à la porte de la chambre à coucher du roi au château d’Amboise […] furent affichés des placards contre l’honneur et la vérité du Saint Sacrement [4] ». À ce stade, le mot est encore neutre – même si on voit bien que Paris vient en premier, et que le château d’Amboise, situé pourtant assez loin de Paris, échappe à la catégorie « province », puisque c’est la résidence royale. Au siècle suivant, « province » et « provincial » vont se charger d’un sens tout autre. Pascal intitule Les Provinciales la suite de lettres, prudemment ano-nymes, qu’il consacre à la défense et à l’illustration du jansénisme parce que ces leçons sont censées s’adresser à un « provincial » justement, un honnête homme, certes, désireux de s’informer – mais c’est bien le signe qu’il est difficile de l’être chez lui, en « province ». Il y a là comme un sous-entendu que d’autres auteurs vont se charger d’expliciter.
4À tout seigneur tout honneur : Molière, qui réserve une place spéciale aux provinciaux et provinciales dans sa galerie de personnages ridicules, des « pecques provinciales » des Précieuses ridicules à La Comtesse d’Escarbagnas, sans parler de l’incontournable Monsieur de Pourceaugnac. « Pour commencer notre affaire, allons vite joindre notre provincial » : c’est ainsi que Sbrigani annonce (I, 2) le traitement qu’il va faire subir, avec ses complices, au pauvre gentilhomme « limousin ». On devine d’entrée de jeu la tonalité peu positive de ces deux adjectifs, le second complétant et précisant le premier en en redoublant l’impact sur le public parisien de Molière. Un des éditeurs de la pièce, dans un petit classique Larousse qui associe significativement Pourceaugnac et Escarba-gnas rappelle judicieusement que « c’est en effet une vieille habitude de montrer les Parisiens se gaussant des provinciaux qui s’aventurent dans la capitale » ; et de citer l’écolier limousin (déjà) de Rabelais [5]. Avant lui, d’autres critiques allaient déjà dans le même sens. Voltaire traitant de La Comtesse d’Escarbagnas en 1765 parle tranquillement des « ridicules de la province, ridicules dont on s’est beaucoup corrigé à mesure que le goût de la société et la politesse aisée qui règne en France se sont répandus de proche en proche [6] ». De proche en proche à partir de Paris, bien sûr ; mais on voit bien comment, presque sans y penser, Voltaire oppose ici Paris-France et « la province ». Outre Molière, on pourrait aussi évoquer des auteurs contemporains comme Quinault raillant le provincial dans L’Amant indiscret en 1654, ou Raymond Poisson et son Baron de la Crasse. En 1692 le père Dominique Bouhours explique « au singulier, on ne dit guère qu’en riant : c’est un provincial », et précise « Le mot de provincial emporte je ne sais quoi de contraint et d’embarrassé, et sans compter le mauvais accent, quelque chose d’irrégulier et de peu poli dans le langage [7] ». « Vous autres gens de la cour comptez pour morts les gens de la province », écrit comme des « gens de l’autre monde [8] ». Boileau sème çà et là des aphorismes du style « laisse la province admirer le Typhon », ou exécute tel ou tel auteur en ces termes galants : « Le Pays, écrivain estimé par les provinciaux » ; La Serre – un Toulousain comme par hasard –, « écrivain célèbre par son galimatias [9] ». Le Dictionnaire universel de Furetière précise savamment en 1690 sous l’entrée « Province » :
Se dit aussi des pays éloignés de la Cour ou de la Ville capitale. Il est allé demeurer en province. C’est un homme de province, qui n’a pas l’air du beau monde.
6Ce qui inaugure une belle tradition lexicographique. Alain Corbin cite la définition du Grand Larousse de 1976 reprenant celle de l’Académie en 1935 : « Province, adj. Invariable. Fam et péj. Se dit d’une personne ou d’une chose dont les caractères contrastent avec le raffinement, l’élégance ou la vivacité propres à la capitale » ; « il a un air province. Il est très province ». L’édition de 1960 du Dictionnaire Quillet préfère : « gauche, maladroit. Avoir l’air provincial ». Le Petit Robert prolonge la tradition en citant Voltaire (« ce n’était plus cette fille simple dont une éducation provinciale avait rétréci les idées »), avant de donner cette définition pour « avoir des manières provinciales : un peu gauches, qui ne sont pas à la mode de Paris ». Comme on voit, il y aurait tout un travail à faire sur les entrées « provincial » des divers dictionnaires sur plusieurs siècles, mais on s’ennuierait vite…
7Pourquoi, au demeurant, faudrait-il modifier une vision du fait provincial confirmée par tant de plumes augustes ? On peut ici citer Honoré de Balzac, qui oppose explicitement ses scènes de la vie parisienne aux scènes de la vie de province, et qui décrit ainsi, dans La Muse du département une femme mariée en province, se perdant progressivement dans l’apathie ambiante, et qui du coup
devint, hélas, une femme de Province. À Paris, il existe plusieurs espèces de femme : il y a la duchesse et la femme du financier, l’ambassadrice et la femme du consul […] il y a la femme comme il faut de la rive droite et la femme de la rive gauche de la Seine. Mais en province il n’y a qu’une femme, et cette pauvre femme est la femme de province. La France au dix-neuvième siècle est partagée en deux grandes zones : Paris et la province, la province jalouse de Paris, Paris ne pensant à la province que pour lui demander de l’argent. […] Dès leur bas âge, les jeunes filles de province ne voient que des gens de province autour d’elles, elles n’inventent pas mieux, elles n’ont à choisir qu’entre des médiocrités, les pères de province ne marient leurs filles qu’à des garçons de province ; personne n’a l’idée de croiser les races, l’esprit s’abâtardit nécessairement ; aussi, dans beaucoup de villes, l’intelligence est-elle devenue aussi rare que le sang y est laid. L’homme s’y rabougrit sous les deux espèces, car la sinistre idée des convenances de fortune y domine toutes les conventions matrimoniales. Les gens de talent, les artistes, les hommes supérieurs, tout coq à plumes éclatantes s’envole à Paris. [10]
9On n’est pas plus clair. Et l’on trouve sans peine dans l’œuvre de Balzac comme dans celle de tant de romanciers de son temps et des suivants, de Flaubert à Daudet, de beaux exemples de figures de provinciaux ridicules – encore plus ridicules quand ils « montent » à Paris, et retrouvent le parcours de Pourceau-gnac, avanies et catastrophes incluses. Jules Michelet n’est pas romancier, même si parfois sa façon de raconter l’histoire peut semer le doute sur ce point ; mais sa façon d’envisager le rapport Paris-Province n’est pas foncièrement différente de celle de ses confrères : c’est à Paris que les vraies choses se passent. Dès 1833, le « Tableau de la France » qui ouvre son Histoire de France donne le ton [11] :
Le tourbillon de la vie nationale a toute sa densité au nord ; au midi les cercles qu’il décrit se relâchent et s’élargissent.
Quant aux écrivains si nombreux qui sont nés à Paris, ils doivent beaucoup aux provinces d’où leurs parents sont sortis, ils appartiennent surtout à l’esprit universel de la France qui rayonna en eux.
Le génie parisien est la forme la plus complexe à la fois et la plus haute de la France. Il semblerait qu’une chose qui résultait de l’annihilation de tout esprit local, de toute provincialité dût être purement négative. Il n’en est pas ainsi, de toutes ces négations d’idées matérielles, locales, particulières, résulte une généralité vivante, une chose positive, une force vive.
Le centre se sait lui-même et sait tout le reste […]. Les provinces se regardent en lui et s’admirent sous une forme supérieure. Elles se reconnaissent à peine.
C’est justement parce que la centralisation est puissante, la vie commune forte et énergique que la vie locale est faible.
15Extraordinaire hymne à Paris ; extraordinaire négation, aussi, de tout intérêt autre qu’historique et pittoresque pour les provinces, décrites tout uniment comme victimes (consentantes, bien sûr) d’une véritable vampirisation au profit de la capitale. Du moins Michelet se dispense-t-il d’agrémenter son propos de considérations peu aimables sur la médiocrité des provinciaux et de leurs femmes. Et l’on n’oublie pas qu’avant de conclure à la digestion par le centre de toutes ses périphéries, il a pris la peine, en des dizaines de pages, de citer nommément toutes les anciennes provinces qui ont fait la France, en définissant à chaque fois ce qui constitue la personnalité de leurs habitants, dans une remarquable collection d’ethnotypes.
16N’y a-t-il donc à lire que des commentaires aigre-doux sur la province et les provinciaux, inséparables d’un éloge enthousiaste de la vie parisienne ? En apparence, un Stendhal contredit le schéma, lorsque dans les Mémoires d’un touriste (1837) il découvre dans les indigènes du Midi un « naturel » qui le change agréablement d’un Paris peuplé de jeunes poitrinaires. Mais au fur et à mesure que son séjour là-bas se prolonge, le regard change et ce qui relevait du « naturel » relève désormais du « grossier ». Tout au plus peut-on tenir compte de ces discours opposant la campagne à des villes où les valeurs morales sont mises à rude épreuve, discours aussi bien rousseauistes que platement moralisateurs selon le profil idéologique de qui les tient. Mais le couple ville-campagne ne se confond pas, dans son contenu comme dans ses formes, avec le couple Paris-Province. Ce qui est certain, par contre, c’est qu’à partir du milieu du XIXe siècle, le discours ordinaire sur la province cohabite dans les milieux littéraires avec une certaine redécouverte de telle ou telle province présentant, dans ses paysages, son histoire ou sa population un certain attrait. Le pluriel revient donc – comme le prouve la suite de pochades journalistiques que l’on trouve dans les années 1840 dans la collection des « Français peints par eux-mêmes ». La mode régionaliste qui commence à la fin du siècle est ici en germe.
Sous les stéréotypes, quelles réalités ?
17On n’insistera pas sur le fait que si on excepte le bon jésuite Bouhours et Michelet, Parisiens tous les deux, la plupart des auteurs que nous avons cités sont bel et bien des provinciaux, de ces « hommes supérieurs » et autres « coqs à plumes éclatantes » qui se sont envolés vers Paris, pour reprendre les formules d’un Balzac qui n’aurait eu nulle peine à donner des exemples précis et à lui bien connus… La réussite à Paris implique le reniement violent des origines, et le dénigrement de ceux qui n’ont pas eu le bon esprit de quitter leur pays somnolent. Quitte d’ailleurs à faire, parfois, une place à la nostalgie de ce même pays. Paradigmatiques de ce point de vue, les Lettres de mon moulin de Daudet, écrites pour un public parisien, qui s’ouvrent sur cette proclamation « Comment voulez-vous que je le regrette, votre Paris bruyant et noir ? » pour se clore sur « Ah Paris ! Paris ! toujours Paris ». Plus sérieusement, on notera qu’il y a province et province. Si l’ensemble partage médiocrité, retard, méconnaissance des bons codes, certaines provinces y ajoutent des tares supplémentaires. On notera ensuite sans surprise que de ce point de vue, les provinces méridionales sont particulièrement mal loties. Alain Corbin signale à bon droit que la « provincialité » « s’approfondit avec l’éloignement », et que
le sud de la Loire, le Midi surtout, figure une province exacerbée. Les personnages qui hantent ces lieux lointains illustrent l’extrême mauvais goût ; leur langage n’est qu’un baragouin ; peu à peu « carnavalisés » ils se font irréels, à l’image du Gascon, marionnette ridicule qui amuse un Paris désireux de prendre une revanche symbolique sur les hommes du Navarrais, naguère outrecuidants. [12]
19C’est ici qu’on commence à entrevoir des éléments de réponse à la question du « pourquoi ». Quel intérêt les faiseurs d’opinion qui vivent autour du pouvoir ont-ils à fabriquer ainsi, au XVIIe siècle pour l’essentiel, la marionnette dont on vient de parler ? Alain Corbin, toujours lui, fait le lien avec l’effacement du goût pour l’héroïsme et la mode du baroque : dans ce nouveau contexte, le cadet de Gascogne plus ou moins huguenot et sa longue rapière, évocateurs d’un passé désagréable et désagréables par eux-mêmes, fait tache, et Malherbe peut entre-prendre de dégasconiser la cour.
20Mais on est là dans le circonstanciel. Il n’y a pas que les Gascons dans la vie du royaume. Il y aussi des monarques et des ministres qui accélèrent le processus de centralisation et d’absolutisme en germe au siècle précédent. Ce processus vise à éliminer toute sorte de contre-pouvoir potentiel, que ce soit à Paris ou dans certaines des provinces auxquelles leur histoire propre a conféré quelques privilèges, fiscaux ou autres, que leurs élites entendent bien défendre, comme on l’a évoqué plus haut. Les cibles de cette politique peuvent être la haute aristocratie, celle de ce Montmorency qui mène en 1632 dans sa province de Languedoc une prise d’armes qui lui vaut la décapitation, ou celle d’Adrien de Monluc, protecteur à ses heures d’écrivains d’oc et qui passe un certain temps à la Bastille. Mais ce peut être aussi la fraction de l’aristocratie moins titrée et la fraction de la bourgeoisie provinciale qui choisissent de s’opposer à la politique fiscale du pouvoir.
21Dans cette perspective, le jeu sur le rapport inégalitaire entre Paris et Province peut avoir son utilité. Paris (ou Versailles) c’est le centre, symbolisé par la Cour qui gravite autour du Roi et vit de ses libéralités : la fraction de la noblesse qui a renoncé à jouer autre chose que le rôle de serviteur du monarque ; ou les littérateurs et artistes qui ont choisi de mettre leur plume au service du pouvoir, ce qui induit un processus de balisage du champ de la production littéraire et artistique qui ne laisse guère de place à des foyers de création concurrents. Cette proximité avec le centre du pouvoir leur garantit l’accès au savoir et au savoir-vivre, puisque c’est là que naissent les modes et les nouveaux usages, là qu’on est informé des dernières parutions et des spectacles les plus récents. La Province – là encore Alain Corbin le souligne à juste titre – ce n’est pas le peuple des campagnes (qui est paysan taillable tout court dans la vision qu’on en a en haut lieu) ou les classes populaires urbaines : ce sont ces courtisans qui ont déplu et dont la punition est précisément l’exil sur leurs terres, le plus loin possible donc des lieux où se fabriquent les nouveautés et où se recueillent les informations ; si la grâce du monarque leur permet de revenir, les courtisans ne manqueront pas de faire observer avec malice comment leur costume marque bien à quel point ils ont été tenus à l’écart, là-bas, de tout ce qu’il faut savoir. Ce sont aussi les petits nobles d’ancienne extraction qui n’ont pas les moyens de « monter » à la cour et qu’on laisse donc croupir au loin, ou les bourgeois anoblis ou sur le point de l’être, qui n’ont pas encore atteint le niveau suffisant pour être dignes d’entrer à la Cour. Ceux dont parle Julie, dans La Comtesse d’Escarbagnas : « Où auraient-ils appris à vivre ? Ils n’ont point fait de voyage à Paris. » (scène 2) De ce fait, la caricature du provincial relève aussi du règlement de compte entre fractions des classes dominantes, dans le cadre de cette cascade de mépris qui constitue un élément central des mentalités d’Ancien Régime.
22Comme on voit, c’est le contexte social et politique qui conditionne la construction du couple infernal Paris-Cour-Pouvoir-Élégances contre Province-distance-marginalité-absence de savoir-vivre et de savoir-parler, Paris éveillé contre Province endormie, Paris qui rit, Province dont on rit. Mais la beauté de la chose, si on peut dire, c’est que le couple et les caricatures qui l’entourent ont survécu aux conditions qui l’avaient fait naître, pratiquement jusqu’à nos jours. Sans doute parce que la fin de Versailles et de la Cour n’a pas éliminé le Centre, mais lui a simplement donné de nouveaux locataires tout aussi peu disposés à laisser place à une quelconque concurrence. De même que la Révolution, qui n’a pas supprimé l’Académie, n’a pas davantage, et les régimes ultérieurs moins encore, questionné la structuration du marché littéraire autour de Paris. Pour le dire simplement, la centralisation n’a pas seulement survécu à la mort de Louis XVI, elle a bel et bien prospéré par la suite.
23On se gardera toutefois de dramatiser. Le XVIIIe siècle, par rapport au précédent, introduit quelques retouches : on voit naître des académies dans un certain nombre de villes, on voit fleurir cette historiographie provinciale dont on a déjà parlé ; on verra bientôt fleurir les loges maçonniques. À un autre niveau, celui de la vie littéraire, et pour nous en tenir au théâtre, l’exemple de Molière montre bien que la province est aussi lieu de formation sur le tas si l’on peut dire. On observe de même que des villes de province – Lyon, Rouen, Poitiers, etc. – peuvent parfaitement être des lieux d’impression pour des pièces créées à Paris. Enfin, si l’on prend en compte cet indice imparable de provincialité aggravée que constitue l’usage d’un baragouin, comme disait l’autre, d’une langue autre que le français, on découvre que le théâtre fait sa place à ces langues. L’impressionnant catalogue intitulé La Bibliothèque dramatique de Monsieur de Soleinne [13] recense dans son troisième tome toutes les pièces en « patois » divers – oc, oïl, breton mêlés – que ce bibliophile infatigable et fou de théâtre avait pu recueillir. Il les classe par dialecte (provençal, languedocien, gascon, béarnais, poitevin, dauphinois, etc.) quitte du coup à passer à côté du fait que ces désignations provinciales peuvent être trompeuses là où deux langues se partagent le même territoire : d’où l’œuvre de l’Occitan Rampnoux classée avec les pièces en poitevin, ou la pièce du XVIe siècle la Comédie de Seigne Peyre et Seigne Joan en occitan de Montélimar classée avec le théâtre franco-provençal de Grenoble. En tout état de cause, la bibliothèque recense une bonne centaine de pièces entre XVIe siècle et débuts du XIXe siècle, dont pratiquement les trois quarts en occitan – Marseille se taillant la part du lion avec 25 titres sur les trois siècles concernés. On peut penser que ces chiffres sont sous-estimés – Philippe Gardy, dans sa synthèse récente sur le théâtre d’oc au XVIIIe siècle [14] donne les titres de 81 pièces, pour une bonne part manuscrites il est vrai, et il n’y a pas de raison de supposer que cette sous-estimation ne touche pas aussi les autres langues. Mais au total, par rapport à l’ensemble de ce qui est recensé dans le seul tome 3 de la Bibliothèque, on dépasse à peine les 2% et il est peu probable que même des découvertes massives de texte inconnus modifieraient beaucoup le paysage. Il n’en demeure pas moins que les « baragouins » manifestent bel et bien leur existence – et le théâtre n’est pas le seul concerné.
24Il y a un problème, toutefois : cette production est invisible. Elle n’accède que très partiellement à l’imprimerie : vingt-cinq, pas plus, de toutes les pièces recensées par Philippe Gardy, pour l’essentiel dans le dernier tiers du XVIIIe. Et son prestige est alors infiniment inférieur à celui que pouvaient connaître les auteurs de la première moitié du XVIIe siècle, les Brueys ou les Zerbin en Provence, ou les auteurs plus ou moins identifiables du Théâtre de Béziers, en un temps où les municipalités des villes occitanes, pas encore tout à fait domestiquées par le monarque, pouvaient se permettre de jouer les mécènes pour un théâtre festif en langue du pays. Le Toulousain Maynard, dans ses Lettres publiées en 1652, après sa mort, peut bien évoquer Goudelin et Auger Gaillard, et rêver ainsi : « Que scay-je, Monsieur, si un jour Thoulouse ne deviendra point Paris, et si par conséquent la frase gasconne ne l’emportera pas sur la françoise [15] ? » Mais c’est le même qui constatait par ailleurs, à l’indicatif et non au futur irréel, que « La troupe des raffinés / Méprise les vers qui sont nés / D’une Muse provinciale [16] »…
25Et c’est là qu’on se souvient de ce que nous dit l’étymologie : la Province, c’est ce qui a été vaincu.