Gilles Ménage morphologue
Pages 173 à 186
Citer cet article
- ŠTICHAUER, Jaroslav,
- Štichauer, Jaroslav.
- Štichauer, J.
https://doi.org/10.3917/licla1.088.0173
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- Štichauer, J.
- Štichauer, Jaroslav.
- ŠTICHAUER, Jaroslav,
https://doi.org/10.3917/licla1.088.0173
Notes
-
[1]
M. Bonhomme et A. Horak, « Un bon usage ouvert à la variation. L’exemple des Observations sur la langue françoise de Ménage », W. Ayres-Bennett et M. Seijido (éd.), Bon usage et variation sociolinguistique. Perspectives diachroniques et traditions nationales, Paris, ENS Éditions, 2013, p. 66.
-
[2]
W. Ayres-Bennett et M. Seijido, Remarques et observations sur la langue française. Histoire et évolution d’un genre, Paris, Classiques Garnier, 2011, p. 227.
-
[3]
F. Brunot, Histoire de la langue française, t. IV-1, Paris, A. Colin, 1913, p. 4.
-
[4]
W. Ayres-Bennett et M. Seijido, op. cit., p. 22.
-
[5]
S. Dupleix, Liberté de la Langue françoise dans sa pureté, Paris, D. Bechet, 1651.
-
[6]
Fr. de La Mothe Le Vayer, Lettres touchant les nouvelles remarques sur la langue françoise, Paris, L. Billaine,1669.
-
[7]
M. Bonhomme et A. Horak, art. cit., p. 67.
-
[8]
Voir W. Ayres-Bennett et M. Seijido, op. cit., p. 220.
-
[9]
G. Ménage, « Observations de Mr Ménage sur les Poësies de Mr de Malherbe », Les Poësies de M. de Malherbe, avec les Observations de Monsieur Ménage, Paris, L. Billaine, 1666, p. 491.
-
[10]
Ibid., p. 467.
-
[11]
Ibid., p. 324. Ménage anticipe ce jugement en affirmant : « Ce mot, dont nostre Auteur se sert encore une autre fois, n’est plus en usage dans la belle Poësie, ni mesme dans la belle Prose ».
-
[12]
Voir J. Štichauer, « L’évolution de la dérivation suffixale nominale en français préclassique et classique : exemple des déverbaux en –ment », dans B. Combettes et al. (éd.), Le Changement en français, Berne, P. Lang, 2010, p. 381-402.
-
[13]
D’après la base Frantext : éd. de 1667 du Page disgracié [1643] de Tristan L’Hermite.
-
[14]
D’après la base Frantext.
-
[15]
F. Brunot, op. cit., p. 4.
-
[16]
« Observations de Mr Ménage sur les Poësies de Mr de Malherbe », éd. cit., p. 415.
-
[17]
G. Matoré, Le Vocabulaire et la société du XVIe siècle, Paris, Puf, 1988, p. 135.
-
[18]
J. Leven de Templery, Nouvelles remarques sur la langue francoise, Paris, Jouyener, 1698, p. 358.
-
[19]
P. Gondret, « Rabutinage et rabutinade : formation et compréhension par la postérité de deux créations suffixales de Mme de Sévigné et de son cousin Bussy », Le Français préclassique, n° 4, 1995, p. 76.
-
[20]
Ibid., p. 77.
-
[21]
Ibid.
-
[22]
Ibid., p. 79.
-
[23]
Cité d’après la base Frantext, comme ensuite les deux citations de Charron et Bussy-Rabutin.
-
[24]
« Observations de Mr Ménage sur les Poësies de Mr de Malherbe », éd. cit., p. 399.
-
[25]
P. Richelet, Dictionnaire françois, Genève, H. Widerhold, 1680, p. 168.
-
[26]
A. Furetière, Dictionnaire universel, La Haye, Leers, 1690.
-
[27]
N. Andry de Boisregard, Reflexions sur l’usage present de la langue françoise ou Remarques nouvelles et critiques touchant la politesse du Langage, Paris, L. d’Houry, 1689, p. 133.
-
[28]
G. Ménage, Le Parnasse alarmé, Paris, s.n., 1649, p. 3-4.
-
[29]
P. Richelet, op. cit., p. 551.
-
[30]
Ibid., p. 278.
-
[31]
Th. Corneille, Le Grand Dictionnaire des arts et des sciences, Paris, Coignard, 1694, p. 218.
-
[32]
D. Corbin, Morphologie dérivationnelle et structuration du lexique, Tübingen, Niemeyer, 1987, 2 vol.
-
[33]
D. C. Walker, Dictionnaire inverse de l’ancien français, Ottawa, Éditions de l’Université d’Ottawa, 1982.
-
[34]
A. François, La Désinence –ance dans le vocabulaire français : une « pédale » de la langue et du style, Genève / Lille, Droz / Giard, 1950, p. 15.
-
[35]
N. Andry de Boisregard, op. cit., p. 644.
-
[36]
M. Buffet, Nouvelles observations sur la langue françoise, Paris, J. Cusson, 1668, p. 67-68.
-
[37]
Menagiana ou Bons mots, Rencontres agréables, Pensées judicieuses et observations curieuses de M. Ménage, Amsterdam, G. Gallet, 1694, p. 397.
-
[38]
« Ce mot commence à vieillir ; Au lieu d’accoustumance, on dit maintenant coustume, quoy que ce soit un mot equivoque, & qu’accoustumance, exprime bien mieux & uniquement ce qu’il signifie. Mais il n’y a point de raison contre l’Usage » (C. Favre de Vaugelas, Remarques sur la langue françoise, Paris, Vve J. Camusat, 1647, p. 383).
-
[39]
« Accoustumance ne signifiant qu’un acheminement à la Coustume, ce mot, Coustume, qui marque une habitude entierement formée, ne luy peut pas estre proprement subrogé » (S. Dupleix, op. cit., p. 123).
-
[40]
D. Bouhours, Remarques nouvelles sur la langue francoise, Paris, S. Mabre-Cramoisy, 1675, p. 534.
-
[41]
M. Buffet, op. cit., p. 60.
-
[42]
A. Furetière, op. cit.,
-
[43]
J. Štichauer, « La dérivation suffixale nominale en français préclassique et classique », dans W. Ayres-Bennett et T. M. Rainsford (éd.), L´Histoire du français, état des lieux et perspectives, Paris, Classiques Garnier, 2014, p. 77-92.
-
[44]
D. Bouhours, Doutes sur la langue françoise, Paris, S. Mabre-Cramoisy, 1674, p. 15-16.
-
[45]
D. Bouhours, Suite des Remarques nouvelles sur la langue françoise, Paris, Josse, 1692, p. 420-421.
-
[46]
N. Andry de Boisregard, op. cit., p. 97.
-
[47]
Ibid., p. 614.
-
[48]
Ibid., p. 156.
-
[49]
L.-A. Alemand, Nouvelles Observations, ou Guerre civile des François sur la langue, Paris, J.-B. Langlois, 1688, p. 21.
-
[50]
G. Ménage, Observations de Monsieur Ménage sur la langue françoise. Seconde partie, Paris, C. Barbin, 1676, p. 349-350.
-
[51]
Ibid.
-
[52]
« Observations de Mr Ménage sur les Poësies de Mr de Malherbe », éd. cit., p. 493.
-
[53]
G. Ménage, Observations de Monsieur Ménage sur la langue françoise. Seconde édition, Paris, C. Barbin, 1675, p. 303.
-
[54]
L.-A. Alemand, op. cit., p. 169.
-
[55]
D. Bouhours, Remarques nouvelles sur la langue francoise, éd. cit., p. 32-33.
-
[56]
Id., Suite des Remarques nouvelles sur la Langue françoise, éd. cit., p. 342-343.
-
[57]
L.-A. Alemand, op. cit., p. 8.
-
[58]
Ibid.
-
[59]
P. Richelet, op. cit., p. 516.
-
[60]
D. Bouhours, Doutes sur la langue françoise, éd. cit., p. 6-7.
-
[61]
Observations de Monsieur Ménage sur la langue françoise. Seconde édition, 1675, p. 538-539.
-
[62]
Ibid., p. 439-440.
-
[63]
D. Bouhours, Doutes sur la langue françoise, éd. cit., p. 56-58.
-
[64]
Cité d’après les Observations de Monsieur Ménage sur la langue françoise. Seconde partie, 1676, p. 92-93.
-
[65]
A. Renaud, Maniere de parler la langue françoise, Lyon, C. Rey, 1697, p. 104-105.
-
[66]
P. de La Touche, L’Art de bien parler françois, Amsterdam, Wetstein & Smith, 1730, p. 468.
-
[67]
G. Ménage, Observations de Monsieur Ménage sur la langue françoise. Segonde partie, 1676, p. 93-94.
-
[68]
D. Bouhours, Doutes sur la langue françoise, éd. cit., p. 50.
-
[69]
Ibid., p. 13-14
-
[70]
L.-A. Alemand, op. cit., p. 43-45.
-
[71]
P. Richelet, op. cit., p. 32.
-
[72]
N. Andry de Boisregard, op. cit., p. 92-93.
-
[73]
Observations de Monsieur Ménage sur la langue françoise. Segonde édition, 1675, p. 564.
-
[74]
Observations de Monsieur Ménage sur la langue françoise. Seconde partie, 1676, p. 419-420.
-
[75]
N. Andry de Boisregard, op. cit., p. 228.
-
[76]
Ibid., p. 164.
-
[77]
W. Ayres-Bennett et M. Seijido, op. cit., p. 227.
-
[78]
Observations de Monsieur Ménage sur la langue françoise. Seconde partie, 1676, p. 179.
1 À travers la littérature consacrée à l’évolution de la langue au XVIIe siècle et plus particulièrement aux remarqueurs, Gilles Ménage est le plus souvent caractérisé comme plus ouvert que les autres à la variation, comme le constatent, entre autres, Marc Bonhomme et André Horak, « il apparaît comme un remarqueur davantage réceptif à la variation que la plupart de ses contemporains [1] ». Il n’est donc guère étonnant qu’on le voie adopter des attitudes moins rigoureuses en matière de « bon usage » et devant le risque d’appauvrissement du lexique. Wendy Ayres-Bennett et Magali Seijido ont certainement raison de souligner que « certains remarqueurs tel Ménage, Alemand et Andry, expriment une politique libérale et s’opposent nettement au retranchement du lexique [2] ».
2 Il est tout aussi ouvert à la dimension diachronique de la langue et aux archaïsmes. C’est très souvent cet aspect de son approche philologique qui est relevé dans la littérature. Ferdinand Brunot estime que « dans ses Origines, dans ses Observations sur Malherbe surtout, il se montre assez favorable aux archaïsmes [3] ». Dans une présentation biographique consacrée à Ménage, Wendy Ayres-Bennett et Magali Seijido précisent qu’il « défend les archaïsmes, les néologismes ainsi que la créativité poétique [4] ». C’est également son attitude vis-à-vis des archaïsmes que mettent en relief Bonhomme et Horak :
concernant le traitement des archaïsmes, même si Ménage en rejette un certain nombre hors du bon usage, il est plus accueillant que les autres remarqueurs, à l’exception de Dupleix [5] et de La Mothe Le Vayer [6], pour beaucoup d’archaïsmes résiduels, ce qui répond à un bornage rétrospectif poreux. [7]
4 Dans les lignes qui suivent, nous nous proposons de vérifier – sur les données relevant de la morphologie dérivationnelle – cette ouverture que Ménage est censé adopter face à la variation et également face aux archaïsmes, prétendus ou réels. Même si la morphologie dérivationnelle/lexicale est relativement peu représentée dans les œuvres des remarqueurs [8], nous essaierons de voir s’il est possible de dégager chez Ménage, notamment par opposition à ses concurrents, une ligne directrice ; s’il est possible, en dépit de l’évidente hétérogénéité des données, de dresser un portrait de Gilles Ménage morphologue.
Ménage défenseur des archaïsmes ?
5 Dans ses Observations sur Malherbe, Ménage relève que « M. de Racan dans une Epigramme pour un adieu, s’est servi, à l’imitation de Malherbe, de ce mot de partement pour celui de depart [9] ». Il observe également que le mot « departie pour depart n’est plus en usage [10] », non plus que venue pour arrivée, dont Malherbe s’est servi dans un vers des stances « Pour une Mascarade » (« Ceux-cy, de qui vos yeux admirent la venuë [11] »).
6 Le déverbal partement, très fréquent en français préclassique, a été en effet progressivement évincé par le mot départ [12]. La dernière occurrence de partement dans la base Frantext remonte à 1667 : « le partement du pape disgracié avec sa maistresse [13] ». La forme departie, tout comme d’autres concurrents comme partance, n’est plus attestée après 1649 (Malleville [14]). Dans les années 1660, le mot depart/départ apparaissait comme la seule variante du déverbal formé à partir de la base verbale partir en usage. Quant à venue, que Ménage prend pour mot sorti de l’usage, la situation paraît moins claire. Si l’on se limite aux fréquences relatives du mot pour les tranches de 25 ans entre 1600 et 1700, on observe en effet une baisse dans les premiers trois quarts du siècle, suivie d’une légère remontée correspondant aux années 1675-1700, comme on peut le voir dans le Tableau (1) :
Tableau (1)
| Tranches | 1600-1624 | 1625-1649 | 1650-1674 | 1675-1699 |
| Fréq. relatives | 44 | 25 | 21 | 30 |
Tableau (1)
7 Il convient d’ajouter que le mot venue fait partie, sans aucune marque d’usage, des nomenclatures du Dictionnaire françois de Richelet (1680) tout aussi bien que du Dictionnaire de l’Académie en 1694. Il semble donc que Ménage n’a fait que suivre une tendance qui a fini par s’inverser plus tard.
8 Un cas plus intéressant est celui du dérivé parentage. Ferdinand Brunot fait remarquer qu’« il trouve que ire, parentage et d’autres pourraient être conservés [15] » ; en réalité, Ménage reconnaît que le mot est « vieux », mais qu’il est doté d’une valeur poétique : « Ce mot, quoique vieux, ne laisse pas d’estre beau ; & il est bien plus poëtique que celui de parenté [16]. » Comme c’est très souvent le cas chez Ménage, l’aspect euphonique et/ou poétique l’emporte ici sur l’impératif de l’usage. Mais le mot parentage était-il vraiment un « vieux mot » en 1666 ? Pour la langue du XVIe siècle, Georges Matoré précise qu’« on emploie au XVIe siècle les mots parenté, parentele et parentage [17] », mais les trois variantes affichent dans Frantext 1500-1600 des taux de fréquence différents : si ces derniers sont relativement comparables pour parenté et parentage/parentaige (34 et 26 occurrences respectivement), on n’en recense que 9 pour parentele/parentelle. Le Tableau (2) ci-dessous visualise les fréquences absolues et relatives pour parentage et parenté :
Tableau (2)
| Parentage | ||||
| Tranches | 1600-1624 | 1625-1649 | 1650-1674 | 1675-1699 |
| Fréq. abs./rel. | 16/3 | 25/4 | 5/1 | 4/0 |
| Parenté | ||||
| Tranches | 1600-1624 | 1625-1649 | 1650-1674 | 1675-1699 |
| Fréq. abs./rel. | 9/2 | 13/2 | 16/3 | 19/2 |
Tableau (2)
9 Le mot parentage accuse visiblement une perte de vitesse dans ses emplois : la dernière occurrence relevée en langue classique, probablement dictée par la rime, est due à Houdar de la Motte dans ses Fables nouvelles (1719) :
10 Or les dictionnaires du XVIIe siècle apportent un témoignage intéressant sur la vitalité du mot parentage. Seul le Dictionnaire de l’Académie (1694) ajoute, comme marque d’usage : « il vieillit, & ne s’employe guere qu’en vers ». En revanche Richelet cite en exemple, il est vrai, les Poésies de Maynard (1646) : « Cousine du Pape & du Roi / Cherche un autre mari que moi / Avec ton haut parentage », mais l’entrée parentage est donnée comme équivalent de parenté. Pour Furetière, parentage et parenté sont plus ou moins synonymes dans le sens de collectif humain :
Parentage, Nom collectif, qui se dit de tous les parents ensemble. Le parentage étoit assemblé à la ceremonie de ces nopces. Il signifie quelquefois seulement l’origine. Cet homme est de haut parentage.
Parenté. Liaison par le sang. Quand on est de même famille, c’est une parenté proche. […]
Parenté, se dit aussi collectivement de tous les parents ensemble. Toute la parenté assista à cet enterrement, à cette ceremonie.
12 Dans un long chapitre intitulé « Quelques autres termes surannez », Leven de Templery, observe, entre autres, que « l’on ne doit plus dire, ses proches, son parentage, comme on parle dans la Ville, mais on doit dire ses parens, sa parenté, comme on parle dans la Cour [18] ». Si cette observation correspond à la réalité, la dichotomie entre parenté et parentage se situerait plutôt par rapport au bon usage et non par rapport à l’axe diachronique (« vieillissement » du mot).
13 Or un autre témoignage que nous devons à Mme de Sévigné apporte un éclairage nouveau sur la vitalité en français préclassique des collectifs humains dénominaux en –age. Dans son étude de 1995, Pierre Gondret a analysé l’évolution du sens de deux néologismes (« créations suffixales ») que l’on trouve dans la correspondance de la comtesse, à savoir rabutinage et rabutinade. Il montre comment et pourquoi le sens du mot rabutinage (nous nous limitons ici à ce mot) a évolué vers l’interprétation de type « l’esprit et la forme » des échanges épistolaires entre la marquise et son cousin Bussy-Rabutin [19]. Ce qui nous intéresse ici, c’est ce premier sens qui apparaît dans leur correspondance :
le rabutinage désigne bien le lien de parenté qui devrait, s’il n’y avait pas d’autres motifs, obliger la marquise à porter intérêt au sort et aux affaires d’un parent et à lui venir en aide dans une situation difficile. [20]
15 L’exemple suivant, cité d’après Gondret [21], en est une bonne illustration :
Vous pouvez vous assurer que si je pouvais vous rendre service, je le ferais, et de bon cœur et de bonne grâce. Je ne vous dis point l’intérêt extrême que j’ai toujours pris à votre fortune; vous croiriez que ce serait le rabutinage qui en serait la cause, mais non, c’était vous !
17 Pierre Gondret précise par la suite :
ce qui permet à Mme de Sévigné de former rabutinage, ce n’est pas un procédé de dérivation à partir d’un nom propre, c’est l’existence d’une série, d’un paradigme de mots en –age désignant des ensembles familiaux ou sociaux (le suffixe apporte alors une valeur collective) et / ou le lien qui unit les participants de ces ensembles. Le nombre limité des vocables n’est pas un obstacle à la formation de nouveaux dérivés, car ils sont très fréquents […]. Mme de Sévigné forme rabutinage essentiellement sur le modèle de cousinage, la ressemblance finale entre les signifiants (noms en –in) venant à l’appui de la relation entre les signifiés pour permettre la formation du dérivé et sa compréhension. Le rabutinage est en somme un spécifique par rapport au générique qu’est en l’occurrence cousinage. [22]
19 Nous croyons que Pierre Gondret a globalement raison, même s’il est incontestable que ces dénominaux collectifs en –age sont loin d’être « très fréquents ». En effet, pour la période 1600-1700, Frantext donne, pour les mots qu’il cite des nombres peu élevés d’occurrences : 13 pour parage, 50 pour parentage, 27 pour lignage, 0 pour barnage, 273 pour voisinage et 4 pour cousinage. Il faut préciser en plus que sur les 13 occurrences de parage, 3 seulement ont le sens de « noble naissance », comme c’est le cas de l’exemple suivant, tiré de la correspondance de Mme de Sévigné (1694) : « Le pauvre homme est sur le côté d’avoir perdu sa dame de haut parage [23] », les autres occurrences ayant un sens locatif. Sur les 273 occurrences de voisinage, certaines désignent plutôt une certaine proximité (biologique, affective, etc.) comme dans cette occurrence due à Charron (1601) : « Ainsi y a-il un grand voisinage et cousinage entre l’homme et les autres animaux. Ils ont plusieurs choses pareilles et communes » ; ou encore une proximité (physique, intellectuelle, etc.) comme dans ce passage emprunté précisément à Bussy-Rabutin (1680) : « cependant je ne prétens pas l’offenser quand je dis que je voudrois bien qu’il lui eût plû de me faire passer ma vie avec vous, ou du moins dans vôtre voisinage ».
20 À travers tous ces types de témoignages (données de Frantext, dictionnaires, observation de Leven de Templery, néologisme créé par Mme de Sévigné), il semble que les dénominaux collectifs en –age n’étaient pas, dans les années 1660 et 1670, une classe totalement improductive et que le jugement de Brunot est probablement injuste, car son optique n’était pas celle du XVIIe siècle.
21 Dans ses Observations sur Malherbe, Ménage commente également le verbe conquester :
Conquester. On a dit conquerre, conquerir & conquester, de conquaerere, conquaerire, & conquistare, composez de quaerere, usité des Latins en la signification de conquerir […]. De ces trois mots, il n’y a plus que celuy de conquerir qui soit en usage. [24]
23 Le verbe dénominal conquester figure dans la nomenclature de Nicot et de Cotgrave, mais Richelet est le premier à le qualifier de « vieux » : « Ce mot signifie conquerir, mais il n’est point en usage dans le beau stile, & même il ne se dit presque pas, car il est vieux [25]. » Pour Furetière également, conquester « signifie la même chose que conquerir, mais il n’a pas un si grand usage [26] ». Le Dictionnaire de l’Académie de 1694 donne la même marque d’usage : « Il est vieux ». Les occurrences de conquester dans Frantext sont extrêmement rares ; citons, à titre d’exemple, ce vers tiré d’Alaric de Georges de Scudéry (1654) : « Je parts pour conquester une illustre couronne » ; et la dernière occurrence en date, due à l’abbé de Choisy (Journal du voyage de Siam, 1687) : « il a passé dans plusieurs païs, et enfin a esté conquêté par un roi de Siam ». Il n’est pas sans intérêt de noter qu’Andry de Boisregard se montre plutôt bienveillant vis-à-vis de ce mot :
Plusieurs personnes condamnent ce mot comme vieux, mais il y a des occasions où il se dit mesme avec grace. Alexandre tout vaillant qu’il estoit, n’avoit pas encore conquester (sic) la moitié du monde. [27]
25 Dans Le Parnasse alarmé (1649). Ménage cite, entre autres, parmi « ces nobles mots » que « Nosseigneurs Academiques » ont « banny des Romans », deux déverbaux en –ance, à savoir empirance et usance : « Mauvaistié, blandice, empirance, / Tollir, cuider, angoisse, usance [28] ». Les deux déverbaux sont très rares dans Frantext : sur les 40 occurrences d’usance, 37 sont antérieures à 1630 (les trois autres sont de Voltaire, George Sand et Giono). Sur les 15 occurrences du mot au pluriel (usances), 2 seulement remontent au XVIIe siècle. Pour Richelet, usance est essentiellement un « Terme de Négotiant & de Banquier » ou encore, « en parlant de contrat maritime », une « usure stipulée par mois [29] ». Le mot empirance est quasiment inexistant – une occurrence de Pasquier mise à part, on n’en recense que deux dans Les Académistes de Saint-Évremond. Il revêt, dès le début du XVIIe siècle, un sens technique que l’on peut relever déjà dans le Dictionarie de Cotgrave, et qui est le seul à apparaître dans Richelet : « On appelle de la sorte toutes les diminutions qui peuvent être pratiquées dans la monnoie, soit pour le tître, la taille, & la valeur [30]. » C’est également ce sens technique que confirme le Grand Dictionnaire de Thomas Corneille (1695) :
Terme de Monnoye. Diminution ou affoiblissement qui se fait dans les monnoyes, soit pour le titre, le poids ou la taille, soit pour la proportion, le prix de l’exposition & celuy de la matiere . [31]
27 Les dérivés en –ance constituent un groupe très hétérogène. Déverbaux à l’origine, ils représentent un cas d’école de la variation de disponibilité [32] d’un suffixe en diachronie. Très fréquents dans la langue médiévale – ils occupent une douzaine de pages dans le Dictionnaire inverse de l’ancien français [33] –, ils semblent se maintenir au XVIe siècle [34], mais accusent une très nette baisse de productivité dans la langue classique, où ils sont concurrencés par d’autres suffixes nominalisateurs comme –ation (demonstrance vs demonstration), –ment (allegeance vs allegement), des formes à suffixe zéro (demeurance vs demeure, oubliance vs oubli) ou l’infinitif substantivé (repentance vs repentir, souvenance vs souvenir). Dans certains cas, le déverbal en –ance connaît une phase transitoire où il est réduit à un nom prédicatif actualisé par un verbe support (avoir souvenance de) ou bien il n’est plus employé que dans un syntagme prépositionnel (en souvenance de). Le conflit entre le sens inhéremment processif du suffixe et le sémantisme du verbe est très problablement responsable de cette baisse sensible de productivité de ce patron dérivationnel ou même de la disparition de certains dérivés formés selon ce patron. Les réactions des remarqueurs témoignent de cette baisse de productivité, qui se traduit par une certaine incertitude quant au statut du mot : Andry de Boisregard observe que le mot souvenance « ne peut avoir de place que dans le stile plaisant [35] » et Marguerite Buffet fait remarquer qu’« on dit encore je vous remercie de la bonne souvenance que vous avez de moy, pour dire du bon souvenir [36] ».
28 Un déverbal en –ance qui mérite une attention toute particulière, et qui fournit en même temps une démonstration notable de l’évolution du sens de ces déverbaux, est le mot accoustumance (graphiée aussi acoustumance, accoustumance, accoutumance ou accoûtumance). D’après le Menagiana (Amsterdam, 1694), Ménage aurait utilisé le mot : « Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on a de mauvaises accoustumances [37]. » Il n’a jamais été très fréquent – pour la période 1600-1700, Frantext en recense 59 occurrences (toutes les graphies confondues) – mais les commentaires des remarqueurs, à commencer par ceux de Vaugelas, montrent l’intérêt que ce mot suscitait. Les observations de Vaugelas [38] et celles de Dupleix [39] témoignent, en dépit de leurs divergences de fond en matière de bon usage, de cette perception qu’on a l’époque de ce sens processif inhérent au déverbal accoustumance, de cet « acheminement à la Coustume ». Quelque vingt ans plus tard, Bouhours trouve que « Ce mot, qui commencoit à vieillir du temps de M. Vaugelas, s’est rétabli peu à peu ; on le dit, & on l’écrit tous les jours [40] », alors que pour Marguerite Buffet : « Accoutûmance est un méchant terme qui ne se dit plus, il faut dire coûtume [41]. » La définition de Furetière montre clairement comment le sens initialement processif aboutit finalement à un sens plus ou moins résultatif :
Habitude que l’on contracte en reiterant plusieurs fois la même action, en la faisant tourner en coustume. On a bien du mal à se deffaire des mauvaises accoustumances qu’on a contractées en jeunesse. [42]
30 On comprend qu’un mot comme accoustumance a pu résister à la baisse de productivité de ce patron dérivationnel, car son sémantisme était compatible avec le sens processif du suffixe : accoustumance est d’abord un processus qui aboutit à la formation d’une coutume. Si Ménage exprime, en 1649, le regret de voir s’effacer progressivement les déverbaux en –ance, en l’occurrence empirance et usance, il témoigne de la (plus ou moins lente) lente éviction de ce patron.
Les déverbaux en –ment
31 Les déverbaux en –ment (retardement, violement, temporisement) constituent un groupe extrêmement complexe [43]. En règle générale, on peut constater que leur évolution suit une trajectoire qui va d’un nominalisateur déverbal universel – dans le Thresor de la langue françoise de Nicot (1606), ils représentent environ 3,5% de l’ensemble de la nomenclature – vers une spécialisation de sens. Certains d’entre eux ne développent qu’un sens résultatif (bâtiment, logement), d’autres ne conservent qu’un sens (fortement) spécialisé (nourrissement, parlement) ou disparaissent complètement de l’usage (sauvement, pensement). Dans de nombreux cas, ils entrent, dès le XVIIe siècle, en concurrence avec d’autres suffixes, notamment –ation (denigrement vs denigration).
32 Le statut des déverbaux en –ment est, au XVIIe siècle, loin d’être fixé, comme en témoignent, entre autres, de nombreuses observations des remarqueurs. Si Bouhours y est ouvertement hostile dans ses Doutes [44], il est plus conciliant par la suite. Dans sa Suite des Remarques nouvelles, il avoue :
A la verité ce mot (sc. temporisement) ne me plaisoit pas autrefois, mais j’ay surmonté ma repugnance naturelle qui estoit peut-estre mal fondée [...] & j’ay trouvé avec l’âge qu’aucun terme ne pouvoit exprimer ce que celuy-là signifie. [45]
34 Le conflit entre un suffixe processif et le sémantisme de la base verbale est aussi responsable de ce que certains déverbaux en –ment sont relégués dans des emplois figurés. Pour en donner un exemple, voici le commentaire d’Andry de Boisregard à propos du mot brisement : « Ce mot est nouveau, & s’est introduit dans l’usage [...] il ne s’employe que dans le figuré ; & en parlant de la douleur (brisement de cœur) [46]. » Il s’exprime de manière analogue au sujet de rompement [47] et de dechirement [48]. Si le déverbal offre une interprétation nettement processive et/ou nettement résultative, il peut trouver un accueil favorable auprès des remarqueurs : c’est notamment le cas d’abrègement défendu par Louis-Augustin Alemand [49].
35 Dans sa polémique avec Bouhours, Ménage défend, on s’en doute, ces « beaux mots » « qui finissent en ment [50] » : dans la petite liste des mots qui ont toutes ses faveurs, on trouve des déverbaux comme changement, chastiment, enchantement à côté des adverbes comme doucement, laschement, librement [51]. C’est probablement l’aspect euphonique qui l’emporte sur des critères morphologiques.
36 Un cas très intéressant est celui de l’opposition entre un déverbal en –ment et celui à suffixe zéro (viol vs violement). Les fréquentes incertitudes quant à l’emploi des deux formes traduisent là aussi, en particulier chez les remarqueurs, un usage peu stabilisé. C’est ce type que Ménage a commenté à plusieurs reprises, souvent dans un esprit polémique. Dans ses Observations sur Malherbe, il admet une neutralisation de sens entre change et changement en poésie : « Change pour changement ne me déplaist pas en vers [52]. » Dans ses Observations sur la langue françoise, il essaie de départager les emplois de rabais et rabaissement : « On dit le rabaissement d’une personne & le rabais des monnoies [53]. » Certains remarqueurs ne perçoivent pas une quelconque différence d’emplois entre le déverbal en –ment et celui à suffixe zéro. Ainsi, à propos d’attache vs attachement, Alemand se refuse, contre l’avis de Bouhours, à y voir une quelconque différence d’emploi :
quantité d’autres se sont toûjours servis indifferemment dans l’employ des mots d’attache & d’attachement en toutes manieres ; mais le P. Bouhours s’est imaginé qu’il y avoit quelque difference dans l’employ de ces termes, qu’attachement ne se devoit dire que quand il y avoit un rapport à des Grands ou à une Maistresse, & attache quand il s’agissoit seulement de jeu & autres choses semblables, si cela étoit vray la découverte en seroit assez belle, mais malheureusement pour ce Pere il n’en est rien. [54]
38 Dans ses Remarques nouvelles, Bouhours estime en effet que « ces deux mots ne doivent pas estre toûjours confondus » tout en reconnaissant qu’« il y a des endroits où attachement & attache se disent presque indifferemment [55] ». Bouhours distingue également relasche et relaschement :
Relasche ne se prend gueres qu’en bonne part ; relaschement se prend toûjours en mauvaise part. […] On dit le relaschement des mœurs, le relaschement de la discipline. [56]
40 L’observation d’Alemand à propos du couple abandon vs abandonnement est particulièrement éclairante [57]. Il commence par constater que les deux mots sont relativement récents (« sont de nouvelle fabrique, ils sont nez environ au milieu de ce siécle ») pour s’en prendre ensuite à Bouhours – ces mots, dit-il, « ont le malheur de luy déplaire ». Alemand s’insurge contre le rejet des déverbaux en –ment :
Car si on bannissoit de nôtre langue les mots de cette terminaison, où en serions-nous ? Nous en avons plus de trois cens de compte fait, dont il y a plus de la moitié qui sont verbaux, c’est-à-dire, formez d’un verbe, ausquels le P. Bouhours en veut particulierement, abandonnement est du nombre […]. [58]
Vénusté
42 Le mot vénusté est probablement l’un de ceux par lesquels on peut montrer, du moins dans ses grands principes, l’attitude de Ménage vis-à-vis de la formation des mots dans ses aspects morphologiques. C’est de toute évidence un mot extrêmement rare – Ménage lui-même cite une occurrence chez Joachim Du Bellay – qu’ignorent tout aussi bien Cotgrave que Furetière. Richelet, qui l’inclut dans sa nomenclature, se montre tout aussi conciliant qu’ironique vis-à-vis de Ménage :
Venusté. s.f. C’est le venustas des Latins. Mr. Ménage trouve, à ce qu’il dit, le mot de venusté tres-beau, mais, comme il est tout seul de son sentiment, Il est bon, pour ne se pas rendre singulier, d’atendre que d’habiles écrivains se laissent toucher à la beauté de ce charmant mot de venusté, & l’emploient dans leurs ouvrages. [59]
44 Bouhours doute de l’existence même du mot dans l’usage (« Je ne sçai mesme s’il se dit ») et le rejette (« mais est-il François? ») comme un pur latinisme (comme fatuité ou urbanité) [60].
45 L’argumentaire de Ménage [61] mérite un commentaire. L’aspect euphonique est ici de toute évidence dominant, mais Ménage cherche à réfuter des arguments de type grammatical, à la fois contre ceux qui prétendent que (si l’on peut recourir à une terminologie moderne) le déadjectival est mal formé, puisqu’il n’existe aucune base adjectivale de type venuste, et contre ceux qui, en invoquant l’analogie honneste > honnesteté // venuste > venusteté. Les premiers « ne savent ce que c’est que Grammaire », les autres « sont trop Grammairiens ». Ménage recourt au mécanisme d’haplologie (« contraction ») pour défendre la forme venusté qui serait donc issue « de l’ablatif venustate » ou « par contraction, pour une plus grande douceur de l’ablatif venustitate : car c’est de cet ablatif que venusteté a été formé ». Il invoque d’autres exemples de contraction comme idolatrie (< idololatrie) ou encore la prononciation d’hippotame au lieu de la forme étymologique hippopotame. Il a raison d’affirmer qu’il existe des noms à partir desquels on ne peut pas former de dérivés, mais le défaut de son argumentation réside dans l’impossibilité de distinguer des mots héréditaires et des emprunts au latin. Comme il connaissait très certainement l’adjectif latin venustus, base du déadjectival venustas, il aurait pu montrer que seul le déadjectival venusté avait été emprunté au latin, ce qui était le cas d’autres noms de ce type (gratitude, calvitie, cupidité, etc.).
Prosateur
46 Le cas, bien connu, du mot prosateur fournit un autre type d’argumentaire [62]. Ménage est le premier à lancer le mot (« j’ay fait prosateur ») par imitation du mot italien prosatore, en argumentant que celui « qui écrit en prose » n’est pas « celui qui parle en public » : Orateur ne saurait être synonyme de Prosateur, d’où le principe de nécessité qu’il invoque : « Ce mot de Prosateur nous estoit donc necessaire. » Richelet estime que le mot « n’a pas été bien reçu en notre langue » ; Furetière, quant à lui, juge que « ce mot n’est pas encore tout à fait François », mais il ajoute que Ménage a tâché de l’introduire « pour un besoin de la Langue ». Bouhours conteste d’abord le mot en évoquant cette paternité avouée qui rebute le public [63]. Il donne par la suite un argument de nature morphologique qui double en quelque sorte le fait que « l’usage est contraire à prosateur » :
Tous les mots François qui ont la terminaison de prosateur, sont des mots verbaux, comme parlent les Grammairiens : c’estadire, qu’ils sont dérivez des verbes, ou François ou Latins. [64]
48 Bouhours va jusqu’à suggérer que Ménage aurait dû chercher d’abord à imposer le verbe proser, car « l’un auroit frayé le chemin à l’autre ». Ajoutons encore qu’André Renaud suit fidèlement le même raisonnement [65] et que, bien plus tard, Pierre de La Touche trouve que ce terme n’a pas « beaucoup de succés » et « qu’il y a peu gens qui voulussent s’en servir [66] ». Dans sa réplique à Bouhours, Ménage reconnaît que les « mots terminez en –ateur sont des mots verbaux », mais cite tout de suite un certain nombre de contre-exemples (peu importe pour notre propos s’ils sont réels ou contestables) qui ne sont pas sans rappeler le cas de venusté :
Nous disons Orateur, & nous ne disons point orer : nous disons perturbateur, & nous ne disons point perturber : nous disons gladiateur, & nous ne disons point gladier. [67]
50 L’argument de Ménage n’est évidemment pas tout à fait recevable, puisqu’il met sur un même plan les vrais déverbaux (ou du moins les dérivés que l’on pourrait considérer comme tels) comme perturbateur et les dérivés empruntés au latin comme gladiateur. Le principal argument de Bouhours est bien entendu sérieux, mais là aussi sa démarche semble ne poursuivre qu’une finalité polémique. Dans d’autres cas semblables ou analogues, on ne retrouve pas le même type d’argument, qu’on pense au cas bien connu d’offenseur [68] ou aux déverbaux comme murmurateur, coronateur, assassinateur, cités quelque pages plus haut [69].
La formation des féminins
51 Dans ce domaine aussi, les avis des uns et des autres peuvent diverger, mais on voit se former assez souvent un consensus sur un certain nombre de formes. Comme on sait, l’usage classique abhorre la « langue du Palais », donc si Alemand se met à défendre le féminin accusatrice [70], il évoque d’abord l’autorité de Racine qui l’emploie dans sa Phèdre et lui donne ainsi ses titres de noblesse. Il poursuit son commentaire en recourant au principe de l’analogie : le mot est formé sur la série bienfactrice, actrice, tutrice, consolatrice. De surcroît – et on observe assez souvent le même argument non seulement chez Ménage, mais aussi chez Bouhours – les langues italienne et espagnole disposent du même patron dérivationnel. Il est à noter que le mot acusatrice fait partie de la nomenclature de Richelet : « Acusatrice, s.f. Celle qui acuse [71]. »
52 Un certain nombre de féminins comme borgnesse ou ivrognesse ne sauraient être acceptés que par dérision. Sur ce point, Andry de Boisregard rejoint sans réserve le jugement de Ménage : « si borgnesse se peut dire quelquefois, ce n’est que par mepris & par dérision [72] ». Ménage ajoute cependant un jugement de grande subtilité : les deux formes au féminin ne peuvent certes être employées que « par injure, par mépris », mais « Borgne & yvrogne, au féminin, sont adjectifs, Borgnesse & yvrognesse, sont substantifs [73]. » C’est cette même distinction, implicite il est vrai, que l’on retrouve dans ses commentaires sur les mots poëte vs poëtesse :
Pour moi, je dirois aussi plustost Mademoiselle de Gournay est Poëte, que Mademoiselle de Gournay est Poëtesse. […] Mais je dirois plustost la Poëtesse Sapho, & la Poëtesse de Gournay, que la Poëte Sapho, & la Poëte de Gournay. Et je dirois aussi plustost une Poëtesse, qu’une Poëte. Mais comme ces mots de Poëtesse, & de Poëte au féminin, ne sont pas usitez, il est bon de les éviter. [74]
54 Si la forme « courte » est plutôt de type adjectival, il est tout à fait logique que la forme nominale en –esse fonctionne plutôt dans un syntagme nominal (appositif). Andry de Boisregard rejoint Ménage en ajoutant qu’« on doit en cela déferer à l’usage qui donne la terminaison feminine à certains mots pour le genre feminin & qui ne la donne pas à d’autres [75] ». Il cite Guez de Balzac qui recommande de « prendre conseil de l’oreille » et qui dirait « plutost que Mademoiselle de Gournay est Rhétoricienne que Rhétoricien ; & la Traductrice de Virgile que le Traducteur [76] ».
55 La réflexion sur la langue au XVIIe siècle s’appuie, comme on l’a vu, sur trois principes – euphonie, analogie et nécessité – qui ne sont pas hiérarchisés. C’est très souvent dans une finalité polémique – Ménage se prête souvent au jeu – qu’on privilégie l’un d’entre eux (« ce mot nous manque »…) en reléguant les autres à un rôle insignifiant. Ménage n’est pas un linguiste (au sens moderne) avant la lettre, mais son immense savoir lui garantit souvent une ouverture d’esprit peu commune à son époque. Il est certainement de ceux qui défendent la richesse lexicale : comme l’ont souligné Wendy Ayres-Bennett et Magali Seijido [77], « certains remarqueurs tel Ménage, Alemand et Andry, expriment une politique libérale et s’opposent nettement au retranchement du lexique ». S’il écrit dans la seconde partie de ses Observations sur la langue françoise qu’« il nous est mesme permis de donner des noms aux choses qui en ont, quand nous leur donnons de plus beaux & de plus significatifs, que ceux qu’elles ont [78] », il semble bien dépasser le cadre strict d’une néologie par nécessité.