Introduction
- Par Guillaume Bridet
- et Joël Loehr
Pages 5 à 17
Citer cet article
- BRIDET, Guillaume
- et LOEHR, Joël,
- Bridet, Guillaume.
- et al.
- Bridet, G.
- et Loehr, J.
https://doi.org/10.3917/litt.194.0005
Citer cet article
- Bridet, G.
- et Loehr, J.
- Bridet, Guillaume.
- et al.
- BRIDET, Guillaume
- et LOEHR, Joël,
https://doi.org/10.3917/litt.194.0005
Notes
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[1]
Gustave Lanson, « La méthode de l’histoire littéraire » [Revue du Mois, 10 octobre 1910], Essais de méthode, de critique et d’histoire littéraire, rassemblés et présentés par Henri Peyre, Paris, Hachette, 1965, respectivement p. 43 et p. 46.
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[2]
Ibid., p. 33.
-
[3]
Albert Thibaudet, « Renan et Taine », Réflexions sur la littérature, préface d’Antoine Compagnon, édition établie et annotée par Antoine Compagnon et Christophe Pradeau, Paris, Gallimard, coll. Quarto, 2007, p. 768.
-
[4]
Jacques Rancière, La Parole muette. Essai sur les contradictions de la littérature, Paris, Hachette littératures, 1998, p. 144.
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[5]
Voir Agathon, L’Esprit de la nouvelle Sorbonne : la crise de la culture classique, la crise du français, Paris, Mercure de France, 1911, et Les jeunes gens d’aujourd’hui : le goût de l’action, la foi patriotique, une renaissance catholique, le réalisme politique, Paris, Plon, 1913. Lanson répond à ces critiques déjà formulées dans la première décennie du xxe siècle dans « La méthode de l’histoire littéraire », op. cit., p. 56.
-
[6]
Gustave Lanson, « La méthode de l’histoire littéraire », op. cit., p. 33.
-
[7]
Charles Péguy, « Zangwill » [Cahiers de la quinzaine, VI-3, 25 octobre 1904], Mystique et Politique, préface d’Antoine compagnon, édition établie et annotée par Alexandre de Vitry, Paris, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2015, p. 6.
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[8]
Ibid., p. 50.
-
[9]
Roland Barthes, « Les deux critiques » [Modern Languages Notes, 1963], Essais critiques [1964], repris dans Œuvres complètes, Tome II, 1962-1967 [1993], Nouvelle édition revue, corrigée et présentée par Éric Marty, Paris, Le Seuil, 2002, p. 500.
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[10]
Roland Barthes, « Histoire ou Littérature ? » [Club Français du Livre, 1960], Sur Racine [1963], ibid., respectivement p. 185 et p. 184.
-
[11]
Gérard Genette, « Poétique et histoire » [Texte corrigé d’une communication faite à Cerisy-la-Salle sur l’enseignement de la littérature, juillet 1969], Figures III, Paris, Le Seuil, coll. Poétique, 1972, p. 16.
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[12]
Gérard Genette, « Structuralisme et critique littéraire » [L’Arc, 1965], Figures I, Paris, Le Seuil [1966], coll. Points, 1976, p. 168.
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[13]
Ibid., p. 20.
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[14]
Roman Jakobson et Iouri Tynianov, « Problèmes des études littéraires et linguistiques » [1928], dans Roman Jakobson, Questions de poétique, Paris, Le Seuil, coll. Poétique, 1973, p. 56.
-
[15]
Claude Duchet, « Pour une socio-critique ou variations sur un incipit », Littérature, n° 1, « Littérature, idéologies, société », février 1971, p. 6.
-
[16]
Jean Bellemin-Noël, Claude Duchet, Pierre Kuentz et Jean Levaillant, « Littérature », ibid., p. 3.
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[17]
Voir aussi Alain Trouvé, Nouvelles Déclinaisons de l’arrière-texte, Reims, ÉPURE, 2018.
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[18]
Gustave Lanson, « La méthode de l’histoire littéraire », op. cit., respectivement p. 31 et p. 32.
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[19]
Gustave Lanson, « L’esprit scientifique et la méthode de l’histoire littéraire » [Conférence faite à l’Université de Bruxelles, 1909], Méthodes de l’histoire littéraire, Paris, Les Belles Lettres, 1925, p. 28-29.
-
[20]
Gustave Lanson, « La méthode de l’histoire littéraire », op. cit., p. 37.
-
[21]
Ibid., p. 41.
-
[22]
Voir Gustave Lanson, « Quelques mots sur l’explication de texte », Méthodes de l’histoire littéraire, op. cit., p. 54-56.
-
[23]
Gustave Lanson, « La méthode de l’histoire littéraire », op. cit., p. 36-37.
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[24]
Voir Agnès Antoir, Marie-Claude David-Fontaine, Félix Marimoutou, Évelyne Pouzalgues, Jean-François Salmon, Anthologie de la littérature réunionnaise : les grands écrivains, les plus beaux textes, les genres littéraires, le contexte des œuvres, Paris, Nathan, 2004 ; Cédric Hannedouche, Du contexte au texte : méthode de l’explication littéraire par les mouvements, Paris, Ellipses, 2011 ; et, par exemple, Laetitia Hanin, Laure Himy-Piéri, Simone de Beauvoir, « Mémoires d’une jeune fille rangée », Neuilly, Atlande, coll. Clefs concours. Lettres xxe siècle, 2018.
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[25]
Cédric Hannedouche, Du contexte au texte : méthode de l’explication littéraire par les mouvements, op. cit., respectivement p. 3 et p. 4.
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[26]
Carpanin Marimoutou, « Préface », dans Agnès Antoir [et al.], Anthologie de la littérature réunionnaise : les grands écrivains, les plus beaux textes, les genres littéraires, le contexte des œuvres, op. cit., respectivement p. 2 et p. 3.
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[27]
Voir Roger Chartier (dir.), Histoires de la lecture : un bilan des recherches [Actes du colloque des 29 et 30 janvier 1993, Paris], Paris, IMEC-Éd. de la Maison des sciences de l’homme, coll. In-octavo, 1995.
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[28]
Voir la revue COnTEXTES et, en particulier, le n° 1 de 2006, « Discours en contexte », à l’adresse https://journals.openedition.org/contextes/229. Voir aussi Dominique Maingueneau, Le Contexte de l’œuvre littéraire : énonciation, écrivain, société, Paris, Bordas, coll. Lettres supérieures, 1993.
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[29]
Voir respectivement Michel Espagne et Michael Werner (dir.), Transferts, les relations interculturelles dans l’espace franco-allemand : xviiie et xixe siècle, Paris, Éd. Recherche sur les civilisations, coll. Travaux et mémoires de la Mission historique française en Allemagne, Göttingen, 1988 ; Sanjay Subrahmanyam, L’Inde sous les yeux de l’Europe : mots, peuples, empires, 1500-1800 [2107], traduit de l’anglais par Johanna Blayac, Paris, Alma éditeur, 2018 ; Patrick Boucheron (dir.), Histoire mondiale de la France, Paris, Le Seuil [2017], coll. Points, 2018.
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[30]
Voir Stephen Greenblatt, Renaissance Self-fashioning : From More to Shakespeare, Chicago University Press, 1980 ; Thomas Brook, The New Historicism and other old-fashioned topics, Princeton University Press, 1991. Pour une importation dans l’espace de la recherche française, voir par exemple [Jean-Paul Debax], « Avant-propos », dans Jean-Paul Debax (dir.), Texte(s) et contexte(s). Actes de l’atelier « Moyen Âge » du 45e congrès de la SAES [Université de Toulouse Le Mirail, 13, 14 et 15 mai 2005], Paris, AMAES, 2006, p. 1.
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[31]
William Marx, L’Adieu à la littérature, Paris, Éditions de Minuit, coll. Paradoxe, 2005, p. 165-166.
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[32]
Voir par exemple Mona Ozouf, Les Aveux du roman : le xixe siècle entre Ancien Régime et Révolution [2001], Paris, Gallimard, coll. Tel, 2004 ; Annette Becker, La Grande Guerre d’Apollinaire : un poète combattant [2009], Paris, Tallandier, coll. Texto : le goût de l’histoire, 2014.
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[33]
Paul Aron, (Re) faire de l’histoire littéraire. Discipline, objets, indiscipline, Paris, Anibwe, coll. Liziba, 2017, p. 127-128.
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[34]
Voir isabelle Tournier, « Événement historique, événement littéraire. Qu’est-ce qui fait date en littérature ? », Revue d’histoire littéraire de la France, vol. 102, 2002/5, p. 747-758.
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[35]
Voir Judith Lyon-Caen et Dinah Ribard, L’Historien et la Littérature, Paris, La Découverte, coll. Repères, 2010, p. 59-60.
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[36]
Gustave Lanson, « L’histoire littéraire et la sociologie » [Conférence faite à l’École des Hautes Études sociales, 29 janvier 1904], Essais de méthode, de critique et d’histoire littéraire, op. cit., p. 70.
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[37]
Gustave Lanson, Les Essais de Montaigne : étude et analyse, Paris, Mellottée, coll. Les chefs-d’œuvre de la littérature expliqués, 1930, p. 357.
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[38]
François Rigolot, « Interpréter Rabelais aujourd’hui », Poétique, n° 103, septembre 1995, p. 271.
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[39]
Yves Citton, Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ?, préface de François Cusset, Paris, Éditions Amsterdam [2007], Nouvelle édition augmentée, 2017, p. 30-31.
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[40]
François Rigolot, « Interpréter Rabelais aujourd’hui », op. cit., p. 271.
-
[41]
Voir Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception, trad. de l’allemand par Claude Maillard, préface de Jean Starobinski, Paris, Gallimard [1978], coll. Tel, 1990.
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[42]
Florent Coste, Explore. Investigations littéraires, Paris, Questions théoriques, coll. Forbidden beach, 2017, respectivement p. 40, p. 79 et p. 80.
-
[43]
Michel Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur ? » [Bulletin de la Société française de philosophie, 63e année, n° 3, juillet-septembre 1969], Dits et écrits 1954-1988, Tome I, 1954-1969, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque des sciences humaines, 1994, p. 794.
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[44]
Voir par exemple et respectivement Gustave Lanson, « Un manuscrit de Paul et Virginie : étude sur l’invention de Bernardin de Saint-Pierre » [Revue du Mois, 10 avril 1908], Études d’histoire littéraire, Paris, Champion, 1930, p. 224-258, et « Programme d’études sur l’histoire provinciale de la vie littéraire », Essais de méthode, de critique et d’histoire littéraire, op. cit., p. 80-87.
1La mise en rapport du texte et de son contexte apparaît d’emblée en même temps que l’histoire littéraire moderne telle que Lanson la met en place au tournant des xixe et xxe siècles. Dans le cadre d’une IIIe République instaurée à la suite de la défaite contre la Prusse en 1871 et du développement plus large de la science historique durant tout le xixe siècle, l’enseignement de l’histoire de la littérature française s’impose alors comme un moyen de glorification nationale : il s’agit à la fois de valoriser un patrimoine littéraire éminent et de faire la preuve d’une scientificité de haut niveau. S’imposent dans le même mouvement, et l’établissement d’un certain canon des lettres françaises, et la nécessité d’aborder la littérature muni de toute une série de documents et de savoirs qui touchent à des sciences comme l’histoire, la psychologie et surtout la sociologie (dotée d’un grand prestige à la fin du xixe siècle) et qui concernent des objets aussi variés que la province et les mœurs, l’édition et la famille, les genres et la religion. À cette fin, Lanson préconise « une série d’opérations variées » visant à établir le texte, étudier les modalités de son écriture, distinguer sa date de composition et de publication, différencier ses éditions successives, rendre compte de son sens littéral et des idées qu’il véhicule, le relier aux circonstances de tous ordres dans lesquelles il parut, le situer dans l’histoire des genres et de la sensibilité, mesurer son succès en son temps et au-delà, etc. – tout cela permettant de fil en aiguille de saisir « l’expression des rapports de la littérature à la vie, où elle rejoint la sociologie » [1].
2Aux yeux de Lanson, « l’histoire littéraire est une partie de l’histoire de la civilisation » et « la littérature française est un aspect de la vie nationale » :
Notre fonction supérieure est de conduire ceux qui lisent, à reconnaître dans une page de Montaigne, dans une pièce de Corneille, dans un sonnet même de Voltaire, des moments de la culture humaine, européenne ou française [2].
4De Madame de Staël, reliant, sous l’influence du romantisme allemand, les génies créateurs au Volksgeist et au Zeitgeist qui les porte et qu’ils expriment, jusqu’à l’histoire des auteurs telle que la conçoit Lanson, en passant par ce que Thibaudet nomme le « renanotainisme [3] », la manière d’établir des structures d’intelligibilité de la littérature en liaison avec l’histoire s’est largement organisée selon des catégories comparables. C’est ce que suggère Jacques Rancière dans La Parole muette :
Lanson peut faire triompher l’histoire des auteurs sur l’histoire littéraire d’une civilisation, telle que l’incarnent Taine ou Renan. Mais, dans tous les cas, l’esprit trouve son compte. En l’œuvre se manifeste l’esprit de son auteur, et dans cet esprit celui d’un temps d’ordre ou d’orages, d’un milieu de raffinement aristocratique ou d’activité bourgeoise, d’un génie national de clarté méditerranéenne ou de rêverie nordique. Le panthéon des grands écrivains et le génie d’une civilisation se réfléchissent l’un dans l’autre [4].
6Si l’on met de côté les critiques d’inspiration nationaliste que suscita le programme lansonien auquel certains, comme Henri Massis, reprochaient à la fois une forme de cosmopolitisme bien réel (que n’empêchait pas le patriotisme) et son appui sur un esprit scientifique d’origine (prétendument) germanique [5], on voit bien toutefois ce que perd la lecture des textes quand « l’histoire littéraire s’efforce d’atteindre les faits généraux, de détacher les faits représentatifs, de marquer l’enchaînement des faits généraux et représentatifs [6] » : dans cet alignement et cette causalité contextuels, c’est à la fois leur singularité et leur spécificité qui tendent à se dissoudre dans de vastes nébuleuses socioculturelles qui peuvent n’avoir plus rien à voir avec la littérature. Pris dans un double réductionnisme – quant à son objet et quant à son engendrement –, le texte littéraire se trouve reconduit au statut de document venant témoigner pour des réalités d’un autre ordre, voire il est pris dans une série de faits historiques qui lui retire toute autonomie.
7Rien d’étonnant donc à ce que des critiques de fond soient adressées à la méthode scientifique essentiellement contextualisante prônée par Lanson et par ses disciples, comme par Taine et Renan avant eux. Ardent détracteur de l’histoire littéraire au moment même où elle tend à s’imposer dans l’Université française, Péguy encourage ironiquement ses sectateurs à « commencer par un point de connaissance totalement étranger au texte, absolument incommunicable, pour de là passer par le chemin le plus long possible au point de connaissance ayant quelque rapport au texte qui est le plus éloigné du texte », garantie certaine qu’« alors nous obtenons le couronnement même de la méthode scientifique, nous fabriquons un chef-d’œuvre de l’esprit moderne » [7]. Ce que l’écrivain reproche à « la méthode historique moderne [8] », c’est de faire disparaître le texte sous des circonstances innombrables qui sont autant de manières de s’en tenir éloigné, quand d’authentiques lecteurs doivent être en mesure de le commenter par la seule communion d’esprit.
8Dans les années 1960 et dans une optique non point spiritualiste cette fois mais formaliste, le lien intrinsèque entre pensée de l’histoire et exigence de la mise en contexte conduit les tenants de la poétique à surseoir à la question de savoir comment mettre l’œuvre « en rapport avec autre chose qu’elle-même, c’est-à-dire autre chose que la littérature [9] ». Au dilemme que pose le titre de son article, « Histoire ou Littérature ? », Barthes ne voit d’autre issue que de confier à l’« histoire tout court » et à la sociologie l’histoire de « l’idée même de littérature » [10], de ses fonctions et institutions. Une dizaine d’années plus tard, reprenant les choses là où la formule disjonctive de Barthes les avait laissées, Genette coordonne poétique et histoire, et subordonne la seconde à la première : considérant que l’histoire des idées – notamment les travaux de Paul Bénichou – et les perspectives d’inspiration marxiste relèvent d’un point de vue centrifuge, « nécessairement extérieur à la littérature elle-même [11] », il entend certes poser les fondements d’une histoire, mais concentrique, qui est celle des formes littéraires et de l’évolution permanente de leur système. Si tout contexte n’est pas évacué de ce qu’il nomme en une formule réconciliatrice « histoire structurale de la littérature [12] », il n’en est pas moins drastiquement réduit et il ne trouve plus de légitimité que dans le relevé, l’identification et la prise en compte de l’évolution de codes rhétoriques, de techniques narratives, de structures poétiques, etc.
9Il y aurait toutefois quelque simplification à réduire l’histoire littéraire à l’établissement d’un contexte qui finirait par occulter les œuvres, et à penser que la poétique se concentrerait sur elles seules et dénierait toute pertinence au contexte.
10Dans un développement d’inspiration hégélienne – cité d’ailleurs par Genette qui en signale toute la pertinence [13] –, Jakobson et Tynianov dressaient un programme de recherche collectif qui reliait explicitement l’histoire des formes esthétiques à l’histoire plus large des autres réalités en évolution elles aussi :
L’histoire de la littérature (ou de l’art) est intimement liée aux autres séries historiques ; chacune de ces séries comporte un faisceau complexe de lois structurales qui lui sont propres. Il est impossible d’établir entre la série littéraire et les autres séries une corrélation rigoureuse sans avoir préalablement éclairé ces lois [14].
12D’une série à l’autre, du texte littéraire à ce qui l’entoure, n’est-ce pas toute la question du contexte qui était posée dans ces deux phrases ? Notons aussi que les représentants de la Nouvelle Critique des années 1960, au premier rang desquels Barthes lui-même, n’ont eux non plus pas hésité à recourir au marxisme et à la psychanalyse pour éclairer l’inconscient social et intime des textes. Dans l’introduction au premier numéro de la revue Littérature, en un temps où s’engage en outre le dialogue de la psychocritique et de la sociocritique, Jean Bellemin-Noël, Claude Duchet, Pierre Kuentz et Jean Levaillant se situent à égale distance du causalisme positiviste et de l’immanentisme de ceux que le second nomme quant à lui dans l’article subséquent les « « textologues » […] pris au piège de l’auto-engendrement du texte, causa sui [15] » :
On ne peut plus croire que la connaissance de la littérature se réduise à définir une série de causalités externes, historiques purement ou circonstancielles, qui, dans le meilleur même des cas, aggravent encore le leurre de l’explication positiviste. On ne peut croire non plus que la littérature porte en elle seule son propre principe d’intelligence : la connaissance littéraire se trouve désormais en relations étroites avec les autres sciences modernes des signes [16].
14Soulignant sa proximité avec la notion de hors-texte introduite par la sociocritique au début des années 1970, l’étude d’Alain Trouvé travaille ici à ce type de décloisonnement. Elle articule en effet les notions de contexte et d’arrière-texte et, se refusant à réduire la littérature à une mosaïque intertextuelle comme à restaurer purement et simplement l’auteur, accorde un référent linguistique et un référent extralinguistique, afin de saisir non seulement l’ancrage circonstanciel de la littérature, mais également son ancrage physique et la dynamique créative d’un sujet coopérant avec son inconscient [17].
15Si les approches poéticiennes ont laissé de la place à des considérations historiques, les historiens de la littérature, de leur côté, n’ont pas prétendu saisir le tout de leur objet en établissant ses conditions d’apparition. La réflexion de Lanson vaut ainsi sans doute davantage pour les questions qu’il laisse en suspens que pour les réponses qu’il apporte à celles qu’il prétend résoudre dans le cadre positif qu’il se donne. Ce n’est pas qu’il n’ait pas effectivement préconisé une contextualisation conçue dans sa plus grande variété, mais son œuvre est en fait fort peu systématique, et elle présente, parfois au sein d’un même article, une variété de positions difficiles à concilier et qui est le signe de son extrême attention à la singularité des textes qu’il envisage. Le même qui met en avant « l’utilité des méthodes exactes » ne défend-il pas, quelques lignes plus loin, « la volupté du liseur qui ne demande à la littérature qu’une récréation délicate, où l’esprit s’affine et se nourrit » [18] ? Lui qui revendique « la méthode de l’histoire » n’explique-t-il pas aussitôt que « les chefs-d’œuvre » constituent « des possibilités permanentes d’excitation intellectuelle ou sentimentale » et ne reconnaît-il pas « une part fatale et légitime d’impressionnisme » [19] éveillée à leur contact ? Si Lanson est un historien qui cherche à « épurer [la connaissance] des éléments subjectifs [20] », c’est aussi, non sans contradiction, un lecteur fervent soucieux du plaisir et de l’enseignement humain que procurent les grandes œuvres. C’est bien à cette dimension de l’œuvre littéraire qu’est sensible Jacques Poirier dans son article, quand il met en avant le paradoxe selon lequel, apparue dans un milieu et à un moment donnés qui déterminent ses enjeux philosophiques, éthiques et esthétiques, une œuvre peut traverser le temps et l’espace et continuer de nous toucher alors que, peut-être, quelque chose du sens qu’elle avait dans son contexte d’émergence se dérobe à nous.
16Lanson se heurte également à ce qu’il nomme le « génie », que Taine et Brunetière prétendent à tort enfermer dans des formules déterministes :
L’approximation où nous arrivons dans nos déterminations, est au génie près. Nous savons la composition de la tragédie classique ; nous tenons les formules : voilà de quoi faire Corneille. Seulement sera-ce Pierre ou Thomas ? Voilà de quoi faire la tragédie de cour. Seulement sera-ce Racine, ou Quinault ? Nos prévisions ne nécessitent pas l’individu. Tous nos mots […] enferment un effroyable inconnu [21].
18Plus qu’un théoricien, Lanson est également, de manière moins exaltée et romantique, un enseignant sensible aux problèmes de méthode que posent la lecture des textes littéraires et, plus précisément encore, l’exercice de l’explication de texte qui se heurte aussi à l’individualité de son objet et qu’il refuse de réduire au plaquage de généralités sur un auteur, un genre ou une époque qui serait le fruit d’une histoire littéraire mal comprise et mal utilisée [22]. « L’individuel est-il jamais accessible ? Pouvons-nous connaître autrement que par comparaison, autre chose que ce dont nous retrouvons l’analogue en nous et hors de nous [23] ? » Richard Crescenzo se confronte ici encore à cette question dans son étude consacrée au Moyen de parvenir de Béroalde de Verville, objet littéraire si singulier qu’il résiste particulièrement à toute forme de rapprochement et qu’il est donc vain de chercher à élucider d’après un contexte, hormis celui de l’univers autarcique qu’établit son écriture ludique.
19Il n’en reste pas moins que le conflit entre l’historicisme attaché au nom de Lanson et les critiques dont il a été l’objet de la part des poéticiens conserve un puissant effet d’inertie, qui se manifeste jusqu’à aujourd’hui dans les tensions qui traversent les travaux contemporains sollicitant l’histoire littéraire.
20En témoigne entre autres la présence de la notion de contexte dans nombre d’ouvrages destinés à tous les niveaux de l’enseignement d’une littérature dont est contradictoirement exaltée la singularité des œuvres qu’elle produit. Ce qu’on peut lire sur leur couverture ne laisse planer aucun doute, et des exemples pris au hasard le disent bien, que ce soit pour les lycéens avec l’Anthologie de la littérature réunionnaise : les grands écrivains, les plus beaux textes, les genres littéraires, le contexte des œuvres en 2004, pour les étudiants avec Du contexte au texte : méthode de l’explication littéraire par les mouvements en 2011, ou encore pour les candidats des agrégations de lettres avec les petits volumes de la collection Atlande promettant depuis 2000 en 4e de couverture de leur donner « des repères : un rappel du contexte historique et littéraire » [24]. Ces ouvrages ne font pas assaut de théorie, ils ne réfléchissent pas à la notion de contexte en tant que telle, mais ils reconduisent plus ou moins consciemment un certain type d’étude consistant à approcher le texte de loin, progressivement, par une série de cercles concentriques conduisant peu à peu du plus lointain – la politique, les mœurs – au plus proche – l’auteur, sa vie, ses lectures – en passant par toute une série de stades intermédiaires – les idées, les genres – permettant de resserrer autour de lui un faisceau de caractéristiques en faisant un objet unique. Ce qu’il s’agit d’identifier, c’est « un contexte historique et culturel précis, contexte avec lequel se nouent toujours des rapports de filiation ou d’opposition qu’il faut savoir bien évidemment identifier » et qui sont la clé « de solides capacités d’interprétation » [25]. Et tous manifestent aussi à leur manière l’ambiguïté entre saisie du texte par un cadrage général « des contextes » sans lesquels se multiplieraient les « erreurs d’appréciation » et affirmation de la singularité irréductible « d’écrivains porteurs, à chaque fois, d’un monde unique, d’un langage propre » [26]. La poétique et le texte seul, d’un côté, l’histoire (littéraire) et le contexte, de l’autre : les deux approches semblent difficilement conciliables dans leur bénéfice comme dans leur perte épistémologiques et les travaux des chercheurs comme les enseignements continuent à s’en prévaloir et aussi bien à en souffrir.
21Ce grand divorce est aujourd’hui d’autant plus dommageable que se pose avec une acuité renouvelée la question des rapports entre chercheurs en sciences sociales et en littérature. En effet, si ce ne sont pas les historiens de profession qui écrivent l’histoire de la littérature, mais ceux qu’on appelle les littéraires, il n’en reste pas moins que les sciences sociales dans leur ensemble produisent elles aussi une histoire littéraire qui prend une place de plus en plus importante. Pensons à l’histoire du livre et de la lecture de Roger Chartier [27], à la sociologie du champ de Pierre Bourdieu et à sa mise en relation avec l’analyse du discours théorisée par Dominique Maingueneau [28] ou aux différentes notions – transfert culturel de Michaël Werner et Michel Espagne, histoire connectée de Sanjay Subrahmanyam ou histoire-monde de Patrick Boucheron – qui invitent à considérer les faits de culture dans une perspective dépassant le cadre national [29] ; pensons aussi aux développements de la recherche anglo-saxonne avec le New Historicism, qui entend analyser un texte littéraire en le mettant en rapport avec les circonstances de son apparition tout en rejetant l’idée que le contexte le prédéfinirait entièrement et donc en s’efforçant de préserver sa singularité [30] ; pensons enfin aux études culturelles, aux études postcoloniales ou aux études de genre pour lesquelles la littérature constitue essentiellement un fait de discours en relation avec le discours social. Face à l’impérialisme conquérant de la sociologie comme de l’anthropologie et considérant que « la littérature n’est plus étudiée pour elle-même, mais comme un outil de compréhension des réalités sociales [31] », William Marx ne pronostique-t-il pas dans son Adieu à la littérature l’extinction prochaine de la critique littéraire ? Et de l’histoire littéraire produite par les littéraires aussi bien ?
22On peut certes se rassurer en constatant que les sciences sociales ont souvent une approche assez grossière de la littérature, qu’elles ont tendance à réduire au statut de document illustratif sans la saisir comme une institution spécifique [32]. Paul Aron résume bien ce que l’histoire et plus largement les sciences sociales ont de décevant pour un littéraire :
Nombreux sont les historiens qui utilisent les textes littéraires comme sources. […] Mais cette source ne devient jamais l’objet principal de l’interrogation. Pour le littéraire au contraire, elle ne s’efface pas dans sa valeur d’usage ; elle est ce qui arrête le regard et suscite l’interrogation. C’est pourquoi l’historien de la littérature ne sépare pas les œuvres de leur contextualisation : il s’agit des deux faces de la même pièce, celle qui définit sa discipline même [33].
24Mais force est de reconnaître aussi, du côté des littéraires, le privilège accordé à l’érudition et un certain manque de réflexion théorique concernant l’écriture de l’histoire littéraire. N’avons-nous pas déserté le chantier théorique ou au moins méthodologique qu’avaient ouvert Lanson et Lavisse au tournant des xixe et xxe siècles puis rouvert différemment les critiques inspirés par la psychanalyse ou d’obédience marxiste, d’un côté, et, de l’autre, les poéticiens au cœur du xxe siècle ?
25Ne nous incombe-t-il pas de nous confronter aussi aux questions épistémologiques que pose l’écriture de l’histoire ou plutôt des histoires ? Nous pourrions, par exemple, comme les historiens eux-mêmes, réinterroger la notion d’événement, et ainsi reconsidérer la manière dont l’événement littéraire s’offre comme concrétion intense, et remarquable pour cette raison, d’événements appartenant à d’autres séries historiques : sociales, politiques, idéologiques etc. [34]. Nous pourrions également nous inspirer des apports de la recherche historique pour substituer la notion de contextualisation (qui part du principe que le passé est lui-même à reconstruire dans sa configuration spécifique, différente de celle du présent) à celle de contexte (conçu comme prêt à l’emploi dans les usages que nous en faisons pour éclairer le sens d’un texte) [35]. Une réflexion sur l’autonomie de l’écriture de l’histoire littéraire et sur la singularité de ses objets serait, en retour, susceptible de permettre à l’enquête historienne de débusquer des pans de la réalité qui échappent à ses instruments. De ce point de vue, notre objet s’inscrit-il dans une parfaite continuité avec le monde qui l’entoure ou présente-t-il des singularités telles qu’il en appelle à des démarches contextualisantes spécifiques et à nulles autres pareilles ? Convient-il de penser que, par sa littérarité même, l’œuvre littéraire opposerait des forces de résistance aux modes de mise en contexte qui ont fait par ailleurs la preuve de leur productivité comme de leur rigueur ? L’article de Michel Murat, qui interroge le geste anthologique en tant que double opération d’extraction hors contexte et de recontextualisation, refusant le dilemme entre approche externaliste et repli internaliste, marque bien que le texte poétique, littérature par excellence, est à la fois celui qui se prête le mieux à la décontextualisation structurale et à la mise en situation sociologique. Mais cette double nature ne vaut-elle que pour le texte poétique comme affirmation extrême de singularité ? Et si les sciences sociales ont indéniablement contribué, sinon à désenchanter, du moins à désidéaliser la création littéraire, en réinscrivant ses « agents » dans des champs de forces historiquement déterminés, ne pourraient-elles de leur côté tirer quelque profit à considérer cette disponibilité à la décontextualisation-recontextualisation qui caractérise l’événementialité littéraire pour penser les modes de surgissement et la définition même de « l’événement » dans les domaines qui leur sont propres ?
26Sans prétendre trancher le débat entre études littéraires et sciences sociales ni cet autre débat, qui le croise partiellement, de l’immanence ou de la transcendance de l’œuvre dite littéraire, ce que les contributions de ce dossier de Littérature mettent en avant, c’est à la fois l’ébranlement de la tranquillité herméneutique que donnait aux opérations de mise en contexte le présupposé d’une étanchéité du passé et du présent, et la dissolution de la distinction même entre texte et contexte. L’un et l’autre ont perdu de leur fermeté et se sont fragilisés sous l’effet de plusieurs coups de boutoir.
27Il y a d’abord le fait que la lecture contextualisante a elle-même fait l’objet d’une mise en contexte. Lanson l’indique dès 1904 : « Chaque génération […] se fait un Descartes et un Rousseau à son image et pour son besoin », et il poursuit en expliquant de manière générale que « le contenu réel de l’ouvrage ne fait plus qu’une partie de son sens, et [que] quelquefois il y disparaît presque totalement » [36]. Ce qu’écrit ici l’historien de la littérature, c’est que l’histoire littéraire témoigne d’une réception profondément liée au contexte dans lequel elle se développe et qui doit elle-même être traitée historiquement. Rien d’étonnant donc à ce qu’il finisse son essai sur Montaigne par une section dans laquelle il tente de déterminer ce que l’auteur « peut apporter aux générations actuelles [37] ». Le développement de l’histoire littéraire moderne revenant sur les mêmes objets depuis maintenant plus d’un siècle suscite de fait un certain vertige qui pourrait pousser au relativisme. À partir de la lecture de Rabelais, François Rigolot le remarque de manière éloquente :
S’il est important de retrouver le contexte (ou mieux, l’horizon d’attente) que postule tout texte littéraire, cela ne doit pas faire oublier le geste interprétatif qui double toute identification de ce type. On ne contextualise jamais en toute impunité. Comment se fait-il, en effet, que chaque génération puisse brandir des contextes différents avec une érudition tout aussi sérieuse ? Pour Abel Lefranc, Rabelais était un athée ou un libre-penseur ; mais pour Étienne Gilson et Lucien Febvre il était un chrétien parfaitement orthodoxe. Henri Lefèvre se le représentait comme un proto-marxiste tandis que Verdun Saulnier lui opposait une attitude réticente qu’il qualifiait d’« hésuchisme ». Robert Marichal, quant à lui, faisait de Rabelais un panégyriste inconditionnel du roi, tandis que Mikhaïl Bakhtine voyait en lui un agitateur politique, partisan de la révolution permanente [38].
29Sans rien renier de la nécessité de solides et sûres informations d’ordres historique et philologique et sans aller donc jusqu’à prôner, comme Yves Citton, une lecture actualisante qui tend à désamarrer le « texte » de ses ancrages contextuels pour « lui conférer des sens a posteriori » en assumant même l’éventuel « “anachronisme” » [39], le critique en infère qu’il y a cependant dans l’œuvre de Rabelais une « plasticité sémantique [40] » telle qu’elle s’offre à une perpétuelle réactualisation. Les écrivains comme les éditeurs ont eux-mêmes une claire conscience de cette dépossession au moins relative dont ils sont victimes sitôt que le texte publié leur échappe. Ainsi, comme le montre Marie-Hélène Boblet, c’est parce qu’il anticipe des contextes de réception distincts en Algérie et en France que Kamel Daoud publie son roman Meursault, contre-enquête dans des versions légèrement différentes ici et là en 2013 et en 2014. L’interprétation variable du rapport intertextuel avec L’Étranger n’est pas compréhensible sans le lien établi avec un contexte historique et éditorial qui révèle toute la complexité de la relation entre l’ex-pays colonisateur et la nation décolonisée.
30Si la leçon donnée par Lanson d’un historicisme redoublé a été occultée au profit de la mise en avant quasi exclusive du lecteur institutionnel gravant dans le marbre le canon des études littéraires de la IIIe République et les commentaires autorisés éclairant les textes et soucieux de retrouver la vérité que l’auteur y aurait déposée intentionnellement, elle n’en a pas moins été poursuivie par d’autres. Comme l’ont bien montré les travaux de Hans Robert Jauss, de l’école de Constance et de tous ceux qui se sont inscrits dans leur sillage [41], la lecture des auteurs et des œuvres ne saurait conduire à des propos définitifs dont la science garantirait la vérité immuable ; elle conduit au contraire à des interprétations successives qui sont le fruit de certains contextes historiques et sociaux. À partir de quelques exemples d’écrits du xviie siècle, Laurence Giavarini explique ainsi que la désignation fondamentale d’un écrit comme littéraire est une opération de classement principalement déterminée par les fins et les objectifs propres de l’histoire littéraire, au point que ce type de contextualisation préalable empêche de saisir les actions par lesquelles les écrits ont précisément été situés en leur temps ou plus tard, par leur auteur ou par d’autres acteurs, dans la littérature. À partir de la lettre d’avril 1888 qu’Engels adresse à l’écrivaine socialiste Margaret Harkness et dans laquelle il l’incite à lire Balzac parce qu’il aurait écrit une histoire réaliste de la société française, alors qu’aucun aspect de La Comédie humaine ne permet de comprendre l’émergence du prolétariat urbain comme force politique au xixe siècle, François Vanoosthuyse cherche moins à faire la leçon à une certaine lecture marxiste qu’à la situer en son temps et à en mesurer l’héritage. Il ouvre ainsi une interrogation sur ce que pourrait être une recontextualisation du texte balzacien dans les termes d’une sociologie du xxie siècle, déterminée par les enjeux sociopolitiques actuels et nourrie des résultats de la recherche historique la plus récente concernant le xixe siècle. Vincent Debaene suggère pour sa part que les études littéraires auraient même tout intérêt à s’inspirer de la critique contemporaine de la mise en contexte opérée par l’anthropologie américaine, non point à des fins de relativisation, mais dans le but de mettre à mal le confort intellectuel inhérent à la mise en contexte qui, au prétexte que les objets doivent être saisis dans leur milieu d’origine, les décharge de leur potentiel de subversion et d’effraction dans notre présent. Penser l’histoire de la littérature et de la notion même de littérature doit ainsi conduire à historiciser les gestes de contextualisation qui permettent de lire les textes, de les recevoir comme littéraires et, plus fondamentalement encore, de les éclairer et de les rendre éclairants à travers des lectures renouvelées inséparables de leur propre contexte.
31S’imposent également les limites plus incertaines de ce qui relève du texte et du contexte, voire la remise en cause de la pertinence d’une telle opposition. La question de la réception du texte se renouvelle en effet d’une autre manière encore quand, sur une base pragmatiste, on définit « la littérature » comme « objet processuel, inscrit dans des faisceaux d’intentionnalités et des réseaux d’actions et de pratiques, qu’il retravaille de l’intérieur et où auteur et lecteurs prennent place parmi une diversité d’autres acteurs souvent insoupçonnés », ce qui autorise « une redistribution radicale des rapports entre texte et contexte », le premier ne faisant que manifester le second qui s’y trouve fonctionnellement inclus : « Le contexte […] ne se situe ni en amont ni en aval du texte. Il est inséparable, au point d’en être indistinct » [42]. Plus rien alors ne saurait justifier qu’on mène séparément l’étude des facteurs exogènes et celle des facteurs endogènes susceptibles de rendre compte de l’histoire de la littérature. Définissant la littérature comme l’ensemble des discours mis en circulation dans l’espace public, dotés d’une formalisation esthétique et n’ayant pas de fonction pratique immédiate, Alain Vaillant fait ici de l’histoire littéraire une histoire de la communication littéraire qui, se pensant à l’intérieur d’une histoire globale et multimédiale, refuse l’idée d’une solution de continuité entre l’examen historique de toutes les réalités sociales qui contribuent à la communication littéraire et les phénomènes formels qui leur sont corrélés. Interrogeant ce que les textes littéraires ou considérés aujourd’hui comme littéraires ont à nous apprendre, Jean-Luc Martine invite quant à lui à lire Le Neveu de Rameau en prenant au sérieux la contextualisation philosophique du dialogue et particulièrement son inscription dans le contexte du matérialisme des Lumières. Il apparaît dès lors que l’œuvre n’est plus seulement faite de mots, mais qu’elle entretisse ces sortes d’objets matériels que sont les idées et que texte et contexte, loin d’être de nature distincte, se résorbent dans la notion de cotexte.
32D’un autre point de vue, qui est celui de l’historien confronté aux archives, Foucault souligne dans son célèbre article de 1969 sur la notion d’auteur la difficulté à séparer texte et contexte quand, mettant en cause « la notion d’œuvre », il se demande où commence et où finit cette dernière et comment il faut considérer ce que l’auteur a publié de son vivant, ses brouillons, ses ratures, etc. : « Parmi les millions de traces laissées par quelqu’un après sa mort, comment peut-on définir une œuvre [43] ? » Ce sont ici aussi bien l’histoire du livre que la génétique textuelle qui, traquant les conditions de publication des textes comme l’écrivain au travail, ont contribué à mettre en cause la fixité du texte littéraire. S’appuyant sur un projet de roman de Malraux consacré à la Résistance qui pose d’importants problèmes de délimitation du fait de l’interprétation du manuscrit et de ses reprises au sein de l’œuvre publiée, Jean-Louis Jeannelle met en lumière la dissolution de l’idée même de contexte et la fragilisation de l’autorité des textes dont il revient finalement à l’historien d’établir la malléabilité et la circulation. Le paradoxe ici n’est pas mince qui fait précisément naître de démarches historiennes – Lanson lui-même recommande et pratique l’étude des manuscrits et il manifeste également un intérêt non négligeable pour les conditions de publication et de diffusion des textes [44] – une mise en cause de la possibilité même de fixer un état du texte permettant de le confronter fermement à son contexte.
33C’est dans l’acquiescement à l’intranquillité, à l’inconfort même, qui résulte de l’historicité de la notion même de littérature, de la mobilité métamorphique du texte littéraire comme de l’instabilité des mises en contexte, que se déploie le questionnement de ce numéro de Littérature.