Vincent Laisney. En lisant en écoutant. Paris, Les Impressions nouvelles, 2017
- Par Martin Mégevand
Pages 129b à 132b
Citer cet article
- MÉGEVAND, Martin,
- Mégevand, Martin.
- Mégevand, M.
https://doi.org/10.3917/litt.186.0129b
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- Mégevand, M.
- Mégevand, Martin.
- MÉGEVAND, Martin,
https://doi.org/10.3917/litt.186.0129b
1 Ce livre érudit et joyeux s’inscrit dans le courant de l’étude des sociabilités littéraires, et dans la suite de L’âge des cénacles, que l’auteur a publié en 2013 chez Fayard. Prenant pour objet la lecture littéraire à haute voix devant un public plus ou moins restreint et plus ou moins amical, il traverse le xixe siècle, de Chateaubriand aux Symbolistes et aux naturalistes, évoquant par de courts chapitres qui sont comme des vignettes, les aspects les plus saillants de cette dimension écartée de l’histoire littéraire. Les anecdotes savoureuses, dûment référencées et citées, offrent matière à une réflexion, conjuguée, sur le comment et sur le pourquoi de la lecture à haute voix. Proche par son thème du livre de Jan Baetens recensé dans un tout récent numéro de Littérature, cet ouvrage s’en distingue par son aspect très ludique, mais à la fois distancié et sérieux, qui a pour effet de redonner vie à poètes et écrivains, hors des images convenues et figées, en les saisissant dans des scènes pittoresques et significatives et d’offrir une réflexion sur l’acte de lecture à partir de multiples données empiriques. Ainsi de Rimbaud blessant au ventre de sa canne épée, le 2 mars 1872, le photographe Etienne Carjat à l’issue d’un dîner des « mauvais bonhommes » au cours duquel une exécrable lecture de Jean Aycart avait mis le jeune poète en fureur. Ou encore de la catastrophique lecture mise en scène au Théâtre d’Art du Corbeau de Poe et du Guignon devant Mallarmé lui-même à l’initiative du trop jeune Paul Fort, prié de méditer la formule suivante lâchée par Mallarmé dans une lettre au lendemain de l’événement : « Un chef-d’œuvre vous est livré, vous le rendez, camelote. »
2 Il y a dans ce livre matière à se réjouir, mais aussi à méditer. Construit à partir de deux représentations de la lecture publique, Une lecture de Théo van Rysselberghe, de 1903, représentant Verhaeren lisant en présence de Maeterlinck, Gide, Ghéon, Viélé Greffin, Fénéon et quelques autres, et le fameux Coin de table de Fantin Latour figurant Verlaine et Rimbaud accompagnés de familiers des « mauvais bonhommes », le livre de Vincent Laisney tisse par-delà ces réjouissantes anecdotes un fil conducteur qui ne relève pas du seul divertissement savant. Il s’agit d’abord d’interroger le « pourquoi » et le comment » de ce petit objet délaissé des historiens de la littérature, ces réunions en petit comité autour d’une lecture à haute voix. Vincent Laisney évoque plusieurs hypothèses, entre lesquelles dominent celle du rite littéraire et de ses dévoiements potaches, et surtout celle du test avant l’épreuve de la publication, qui peut se révéler crash test dans le cas, par exemple, de la lecture fleuve par Flaubert de « La Tentation de Saint Antoine » effectuée devant Du Camp et Bouilhet glacés, et soldée par un verdict sans appel : « jeter cela au feu et n’en jamais reparler ». Il s’agit certes de refaire de l’histoire littéraire d’une manière neuve et originale, mais il s’agit aussi de circuler des œuvres aux auteurs – quelques pages, singulièrement plus longues que la plupart des autres petits chapitres, consacrées à Illusions perdues confirment qu’il ne s’agit surtout pas d’oublier les textes. Lettres, fictions et journaux présentent aux yeux de l’historien des sociabilités littéraires un égal intérêt. Les citations abondent, dans ce livre à la démarche très libre, qui s’alimente à une heureuse inventivité titrologique et à de cocasses incidentes autobiographiques. On peut le juger exemplaire de l’invention d’une méthode d’analyse fort stimulante du fait littéraire qui fait ironiquement voler en éclats les catégories habituelles de la sage étude académique.
3 Martin Mégevand