La Poétique et les lettres « modernes »
- Par Yves Chevrel
Pages 19 à 25
Citer cet article
- CHEVREL, Yves,
- Chevrel, Yves.
- Chevrel, Y.
https://doi.org/10.3917/litt.182.0019
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Notes
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[1]
Je remercie Frédérique Fleck de m’avoir signalé l’existence de cette traduction.
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[2]
Claudine Le Blanc, « Une Antiquité nouvelle », in Histoire des traductions en langue française. xixe siècle, 1815-1914, éd. par Yves Chevrel, Lieven D’hulst et Christine Lombez, Lagrasse, Verdier, chap. III, p. 222-226.
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[3]
Dans les Œuvres d’Aristote, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2014, p. 877-914.
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[4]
Omert J. Schrier, The Poetics of Aristotle. A Bibliography from about 900 till 1996, Leiden-Boston-Köln, Brill, (Mnemosyne, Supplementum nº184), 1998.
1 Le premier soin de Paul Valéry en ouvrant son « Cours de poétique » au Collège de France, le 10 décembre 1937, avait été d’expliquer le mot même de « poétique », qu’il dit avoir « restitué, dans un sens tout primitif, qui n’est pas celui de l’usage » ; il veut en effet débarrasser le terme des connotations négatives qui se sont peu à peu accumulées au fil du temps, jusqu’à le réduire à un « ensemble de prescriptions gênantes et surannées ». Après la mort de P. Valéry (1945), les études de poétique retrouvent effectivement peu à peu en France leur place dans l’enseignement et la recherche. Toutefois, si l’adjectif « poétique » se rencontre souvent dans les titres de travaux littéraires, le substantif reste encore rare. On relève des monographies intitulées La Poétique de [tel auteur], comme celle consacrée à Valéry lui-même (Jean Hytier, 1953), ou portant sur des auteurs anciens, comme Villon (David Kuhn [David Mus], 1967) ; Gaston Bachelard publie en 1957 une Poétique de l’espace, puis, en 1960, une Poétique de la rêverie ; la même année René Étiemble fait un cours de « poétique comparée » à la Sorbonne, et Henri Morier édite en 1961 un Dictionnaire de poétique et de rhétorique, avant que Mikel Dufrenne, dans la « Bibliothèque de philosophie contemporaine », n’utilise le titre Le Poétique (1963) et que le romancier et poète belge Franz Hellens ne propose une Poétique des éléments et des mythes (1966).
2 La date de 1970 marque un nouveau tournant, avec la fondation d’une revue et d’une collection qui reprennent le terme lui-même : Poétique. En 1975, Pierre Somville publie un Essai sur la Poétique d’Aristote et sur quelques aspects de sa postérité qui s’ouvre sur la phrase suivante : « Les études de “poétique” connaissent depuis quelques années un assez vif succès » ; il enchaîne en citant Barthes et Genette, dont il salue les « savantes et ingénieuses restitutions » fondée sur un procédé heuristique, celui de « l’extrapolation ». C’est, en fait, poser la question : où est Aristote dans ce renouveau des études de poétique ? La même année 1975, Paul Ricœur recueille, sous le titre La Métaphore vive (éd. du Seuil), des études dont l’origine est un séminaire de littérature comparée qu’il a tenu à l’université de Toronto à l’automne 1971. La première d’entre elles, forte d’une cinquantaine de pages, est intitulée « Entre rhétorique et poétique : Aristote ». Ricœur s’y livre notamment à une étude serrée des parties constitutives de la tragédie telles qu’Aristote les définit, s’attachant à préciser le rapport de la lexis (que Ricœur rend alors par « élocution ») au muthos (« fable ») et à souligner que la mimèsis est activité créatrice, et non une copie ; passant, à la fin de cette étude, au niveau philosophique, il écrit : « La vérité de l’imaginaire, la puissance de détection ontologique de la poésie, voilà […] ce que je vois dans la mimèsis d’Aristote » (op. cit., p. 61).
3 Pour comprendre l’importance de l’ouvrage de R. Dupont-Roc et J. Lallot, paru en 1980 (cité par la suite sous la forme DRL), il est indispensable de revenir un peu en arrière, avant même l’apparition, en 1970, de la revue Poétique et de la collection qui devait accueillir l’ouvrage.
4 On chercherait en vain, dans les programmes des agrégations des lettres et de grammaire, à partir de 1945, la présence de l’œuvre d’Aristote, même lorsque des tragédies grecques sont au programme, ce qui est assez fréquent. Mais, à l’été 1960, est organisé le premier concours d’une agrégation nouvelle, créée après une longue obstruction menée par les tenants d’une formation des enseignants de français exclusivement fondée sur les lettres classiques, celle de « lettres modernes » ; la définition même de cette agrégation pose problème, et certains universitaires refuseront longtemps de parler d’une « agrégation des lettres classiques » à distinguer de celle des « lettres modernes », puisque, par définition, le concept lettres contiendrait le prédicat classiques… Toujours est-il que le nouveau concours comprend, outre un programme d’auteurs français identique à celui de l’agrégation des lettres (alors sans adjectif), un « programme spécial » constitué d’œuvres françaises et étrangères (y compris latines ou grecques), les œuvres étrangères étant étudiées en traduction.
5 Une question du 4e concours (1963) comporte, sous le titre « Tragédie antique et tragédie classique », une double série d’œuvres : d’une part, des œuvres théoriques, dont les 18 premiers chapitres de la Poétique d’Aristote (consacrés à la tragédie) et des écrits d’Horace, de Pierre Corneille, de Racine et de Fénelon, d’autre part quatre pièces de théâtre, dont les auteurs sont Euripide, Garnier, Milton et Goethe. La revue L’Information littéraire, dont c’est un des rôles, propose dans sa livraison 1962/4 une bibliographie destinée aux agrégatifs, éventuellement aussi à leurs préparateurs. Sur la Poétique, l’helléniste Jean Defradas indique, pour le texte même, l’édition bilingue de la Collection des Universités de France (« Budé ») de Joseph Hardy (11932) et deux éditions étrangères, anglaise (W. Hamilton Fyfe, 1953) et italienne (A. Rostagni, 21954) ; pour le genre tragique, il renvoie aux histoires générales de la littérature grecque, notamment à celle d’A. et M. Croiset (qui a commencé à paraître en 1887 et a été souvent rééditée jusqu’en 1947), et signale la 1re édition (1927) de Dithyramb, Tragedy and Comedy d’A. W. Pickard-Cambridge (une 2nde édition est parue en 1962), ainsi que la 2nde édition (1958) de Die griechische Tragödie d’Albin Lesky, deux ouvrages restés longtemps non traduits en français : seul celui de Lesky l’a été, en 1999, au Québec, sur la 4e édition (1968), par le canadien Maurice Lebel (le catalogue général en ligne de la BnF ne mentionne pas cet ouvrage [1]) ; il ajoute enfin « deux petits livres subtils mais suggestifs », ceux que Jacqueline de Romilly vient de consacrer à Eschyle (1958) et à Euripide (1962). On ne peut qu’être surpris de la minceur des renseignements fournis et de leur inadaptation à des agrégatifs qui sont loin d’être censés connaître le grec ancien (sans préjudice de leur connaissance de l’allemand, de l’anglais ou de l’italien).
6 La Poétique d’Aristote a été longtemps un des très grands textes de référence de la culture classique. Depuis la Renaissance elle jouit d’un grand prestige en Europe, où elle a été souvent éditée, d’abord en traduction latine, depuis celle de Giorgio Valla (1498) ; la première traduction française, celle du sieur de Norville, ne date toutefois que de 1671. Mais la doctrine classique se réfère souvent à l’ouvrage : Corneille, Racine, entre autres, l’ont pratiqué. André Dacier en donne une traduction importante en 1692, Charles Batteux le réunit aux Arts poétiques d’Horace, Vida et Boileau en 1771 (Quatre Poétiques, ouvrage souvent réédité jusqu’en 1878). Dans la grande vague de premières traductions et de retraductions des œuvres d’Aristote qui se produit au xixe siècle [2], Émile Egger (1813-1885) joue un rôle important en publiant en 1850 son Essai sur l’histoire de la critique chez les Grecs suivi de la « Poétique » d’Aristote, et d’extraits de ses « Problèmes », avec traduction française et commentaire (Paris, Durand, 1850, VIII-548 p.). À sa suite, grâce de plus à l’inscription de la Poétique dans des programmes de l’enseignement secondaire (1874) et de l’agrégation (1876), le texte d’Aristote connaît d’assez nombreuses éditions et retraductions jusqu’à la fin du siècle. Le mouvement se ralentit ensuite nettement : au xxe siècle, outre la traduction du Belge J. Hardy, préfet de l’Athénée royal de Charleroi, régulièrement rééditée jusqu’en 1999, on relève seulement une édition bilingue due à deux professeurs de lycée, Jean Voilquin et Jean Capelle, Art rhétorique et art poétique (Paris, Garnier frères, 1944) et l’importante thèse de Daniel de Montmollin, La Poétique d’Aristote. Texte primitif et additions ultérieures (Neuchâtel, H. Messeiller, 1951, 375 p.). On relève toutefois qu’en 1975 un autre Belge, P. Somville, dans sa thèse citée plus haut, avait signalé qu’il avait « entrepris une traduction de la Poétique, à paraître dans les œuvres complètes d’Aristote » (pour la « Bibliothèque de la Pléiade ») dont P.-M. Schuhl devait être le responsable – qui ne voit le jour qu’en 2014 [3].
7 L’université française ne semble donc pas trop s’être intéressée à la Poétique dans les années qui ont suivi la fin de la seconde Guerre mondiale, ce que confirme la bibliographie d’Omert J. Schrier [4]…
8 On a vu que c’est en 1963 qu’a lieu le concours de la jeune agrégation des lettres modernes qui a mis l’ouvrage à son programme. Par coïncidence, cette même année est aussi celle de l’arrivée à Paris de Tzvetan Todorov. Âgé de 23 ans, originaire de Bulgarie, il vient d’un pays où l’on pratique une approche passablement dogmatique de la littérature. Il a rappelé dans son « roman d’apprentissage », Critique de la critique (Seuil, 1984), son premier contact avec l’université française : « je me souviens encore du visage soudainement glacé du doyen de la faculté des lettres de la Sorbonne quand je lui ai demandé, en 1963, dans un français balbutiant, qui enseignait ici la théorie littéraire » (p. 183).
9 T. Todorov va être un des principaux artisans des changements qui marquent les années 1970. Il n’est pas seul. Aux avancées de l’entreprise « Poétique », revue et collection, qui touchent surtout à des questions de narratologie, il faut ajouter celles qui sont dues aux efforts de l’éditeur François Maspero, qui lance en 1969 la série « Histoire classique » de sa collection « Textes à l’appui », qui renouvelle l’approche du monde antique, grec en particulier. C’est là qu’est publié notamment, en 1975, Le Théâtre tragique des Grecs, de Harold C. Baldry, traduit par Jean-Pierre Darmon de The Greek Tragic Theatre (1971) ; des hellénistes français y participent à la redécouverte de la tragédie grecque : Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet, Suzanne Saïd.
11 C’est dans ce contexte de renouvellement des études antiques, parallèle au développement des travaux en théorie de la littérature, que se situe le travail de R. Dupont-Roc et de J. Lallot qui aboutit, en 1980, à la publication du DRL.
12 Ce gros volume de 465 pages, une cinquantaine de pages du texte grec et autant de traduction, et environ 270 de notes, affronte délibérément une difficulté que n’ont pas manqué de relever les hellénistes qui en ont fait des comptes rendus : s’adresser à un double public, celui des spécialistes et celui des lecteurs ignorant le grec. Or, ce qui fait de cette entreprise une gageure – terme employé par Yvonne Vernière dans la Revue des Études grecques (1982, 525/6) – est précisément un atout pour l’utilisation qu’en peut faire tout chercheur-enseignant en lettres, modernes ou classiques, qu’il soit francisant, antiquisant, spécialiste d’une littérature étrangère ou comparatiste. Même s’il ne fait pas cours sur la Poétique seule, il aura souvent l’opportunité d’utiliser le DRL pour des enseignements de tous niveaux, dès les travaux dirigés de 1ère année (Licence 1) jusqu’à l’agrégation et aux séminaires de masters. Le maniement de l’ouvrage, à quelque niveau que ce soit, n’est certes pas chose facile : une médiation didactique est indispensable. Les auteurs n’ont pas manqué d’expliquer comment ils avaient voulu traduire (p. 27), mais leur traduction, tantôt dynamique, tantôt adéquate, leurs commentaires aux accents parfois « modernistes », demandent de réels efforts de lecture. L’abondance et l’étendue des notes peuvent susciter l’effroi ou le découragement. Toutefois leur index, l’élément le plus utile pour qui veut s’orienter dans un texte dense et difficile, est remarquable ; les hellénistes peuvent s’y retrouver aisément, et les autres – y compris ceux qui ignorent non seulement la langue, mais l’alphabet grecs – sont guidés par un système astucieux de renvois. Pour faire bref : c’est un ouvrage qui sert la lecture du texte d’Aristote, guide la recherche, implique des transpositions didactiques. Il n’est pas étonnant qu’il ait été utilisé par de nombreux enseignants, notamment ceux de littérature comparée.
13 Premier exemple d’utilisation, à l’occasion d’un programme comparatiste traditionnel, souvent proposé à des étudiants débutants : « théâtre dans le théâtre », fondé sur de grandes œuvres, A Midsummernight’s Dream, La Vida es sueño, L’Illusion comique. Dans la pièce de Calderón, lors de la 1ère Journée, Rosaura entend Sigismond, à l’insu de celui-ci, enfermé dans une tour, déplorer son sort ; elle s’exclame que ces discours ont suscité en elle « temor y piedad ». Il est facile de faire identifier immédiatement, sur le texte original ou en traduction (le plus souvent : « terreur et pitié »), la célèbre formule aristotélicienne qui définit le but de la tragédie. Suivant le niveau et les réactions de l’auditoire, on peut rester à ce stade de l’information. À partir de là il est aisé de se référer au classicisme français et d’évoquer les Discours sur le poème dramatique de Corneille, notamment le deuxième ; puisqu’il y est question de « crainte », pour traduire « phobos », pourquoi ne pas signaler que Racine emploie plutôt « terreur », et, à partir de là, s’interroger sur les nuances du vocabulaire ? L’index du DRL connaît « frayeur », « effrayant », non « crainte » ni « terreur », mais la note 2 du chapitre 13 s’intéresse à la définition du couple « frayeur »/« pitié » (« phobos »/« eleos ») et une autre, au chapitre 14 (n. 4), aborde la question du « terrible » (« deinon »), qui est un des termes de l’index. Sur ces questions de vocabulaire, il est ensuite possible de poursuivre par un détour par l’Allemagne, en faisant découvrir les discussions lancées par Lessing au xviiie siècle dans la Dramaturgie de Hambourg : il estime que « phobos » doit se traduire par « Furcht » (qui équivaut à « crainte »), non par « Schrecken » (qui équivaut à « terreur »). Sur cette lancée, on quitte le terrain linguistique pour aborder le problème central – difficile – du rôle attribué à ces deux passions, sur lequel Lessing s’oppose, très explicitement, à l’interprétation de Corneille : les éléments apportés par le DRL, dans les notes 3 du chapitre 6, 2 du chapitre 13, et 3 du chapitre 14, sont de très bonnes bases de départ.
14 Second exemple, tiré d’un autre programme comparatiste : « mise en scène du destin », au programme de l’agrégation de Lettres modernes, concours de 1998, avec des œuvres théâtrales allant d’Œdipe roi (Oidipous tyrannos) de Sophocle aux Revenants (Gengangere) d’Ibsen. Sont en jeu des notions comme celles de faute et de hasard. L’index du DRL connaît évidemment « faute » (hamartia, hamartèma), avec mention de « commettre une faute » (hamartanein), et fournit toutes les références au texte de la Poétique. Ici, ce sont les notes du chapitre 13, dans leur ensemble, qui apportent des éléments d’interprétation, moins du texte d’Aristote – qu’il faut néanmoins décortiquer, comme le fait la note 2 de ce chapitre – que des œuvres grecques qu’il y cite. Un des résultats est d’ailleurs que si le cas d’Œdipe, « cas intermédiaire » pour Aristote, est évidemment central (même si, dans la tragédie de Sophocle, hamartanein n’est pas employé à propos du personnage éponyme), le drame familial d’Ibsen en reçoit un éclairage intéressant sur plusieurs points : pendant le temps, extrêmement bref, de l’action (moins d’une journée), trois des cinq personnages qui le composent apprennent que leur passé n’est pas ce qu’ils croyaient ; c’est en particulier le cas de Madame Alving qui a tout fait pour figer le passé dans une version qu’elle a forgée : elle, qui croyait maîtriser sa vie comme celle de son fils Oswald, découvre qu’elle-même n’a pas su voir ce que pouvait être la « joie de vivre » (livsgledje), qu’elle a empêché son mari de vivre : les notes du chapitre 16 du DRL, en particulier la note 8 avec son tableau p. 277 qui essaie de concilier les types de (re)connaissance selon une double hiérarchie, poétique et métaphysique, offrent ici aussi de précieuses réflexions.
15 Comment, aussi, ne pas évoquer le problème de la mimèsis et de la solution que le DRL en propose ? L'« Introduction » consacre environ trois pages à expliquer pourquoi les traducteurs avaient choisi de substituer « représentation », « représenter » à la tradition reçue « imitation », « imiter ». De fait, l’index, s.v. « imiter », donne seulement deux références au texte d’Aristote, et renvoie à « représenter » ; l’entrée précédant celle-ci, « représentation », en donne encore davantage. Or, si les arguments avancés en faveur de la traduction par « représenter », « représentation » paraissent forts dans de nombreux cas, on peut se demander si la volonté de « garder trace dans le texte français de la récurrence de signifiants qui structure le texte grec » (« Introduction », p. 26) n’a pas été appliquée parfois de façon trop systématique. Le début du chapitre 4 mentionne ainsi une « tendance à représenter » des enfants, puis affirme que l’homme se distingue des autres animaux « parce qu’il est particulièrement enclin à représenter et qu’il a recours à la représentation »… On peut se demander si « imiter », « imitation » ne conviendraient pas mieux ici pour rendre le texte lisible. D’ailleurs, dans les deux cas, signalés plus haut s.v. « imiter », qui concernent les peintres et la langue parlée, l’index renvoie bien à mimeisthai : c’est reconnaître qu’il n’est pas toujours possible de traduire ce verbe par « représenter ». Le substantif mimèsis est-il même traduisible ? Erich Auerbach a publié en 1946 Mimesis. Dargestellte Wirklichkeit in der abendländischen Literatur, rendu par Cornélius Heim en 1968 par Mimésis. La représentation de la réalité dans la littérature occidentale : Aristote y est à peine mentionné, sa Poétique, sauf erreur, jamais. Paul Ricœur, dans Temps et récit (Le Seuil, 3 vol., 1985-1986), distingue trois types de mimèsis, s’appuyant d’ailleurs sur le DRL. Le DRL lui-même, dans un tableau de la note 9 du chapitre 6 (p. 199), dresse verticalement le terme « MIMÈSIS » entre l'« ordre de la “réalité” étudiée par l’éthique » et l'« ordre poétique ». Quant à « catharsis », autre terme controversé, qui est admis dans le Trésor de la langue française qui retient le terme de « purification », le DRL a choisi de le rendre par « épuration » – ce qui reçoit l’agrément de P. Ricœur (op. cit., t. I, p. 83), qui renvoie à leur commentaire.
17 La Poétique est, et reste, un des fondements théoriques de la pratique occidentale de la littérature. Faut-il conclure que la mimèsis est le principal concept de la poétique occidentale ? Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot ont raison d’insister sur le fait que « le propos central de la Poétique est non pas toute la poésie, mais bien la mimèsis poétique, la représentation d’actions humaines par le langage » (« Introduction », p. 22). Cette précision est importante, parce qu’elle explique que la poésie lyrique soit absente de l’ouvrage d’Aristote – expression du moi, elle n’est pas mimétique – et aussi parce qu’elle ouvre sur un problème plus large : est-ce ce qui la distinguerait des poétiques orientales, extrême-orientales, africaines ? Le comparatiste américain Earl Miner place cette question au centre de sa Comparative Poetics (Princeton University Press, 1980), en opposant une poétique « mimetic-affective » (occidentale, essentiellement) et une poétique « affective-expressive » (Chine, Corée, Japon).
18 La Poétique aristotélicienne redevient une référence de premier plan : l’entreprise de Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot permet de l’aborder avec de solides références qui incitent à une vision plus large de la pratique littéraire ; il est heureux que le DRL se trouve à nouveau disponible grâce à sa réédition en 2011.