Article de revue

Présentation

Pages 3 à 6

Citer cet article


  • Bertrand, D.
(2011). Présentation. Littérature, 163(3), 3-6. https://doi.org/10.3917/litt.163.0003.

  • Bertrand, Denis.
« Présentation ». Littérature, 2011/3 n°163, 2011. p.3-6. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-litterature-2011-3-page-3?lang=fr.

  • BERTRAND, Denis,
2011. Présentation. Littérature, 2011/3 n°163, p.3-6. DOI : 10.3917/litt.163.0003. URL : https://shs.cairn.info/revue-litterature-2011-3-page-3?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/litt.163.0003


Notes

  • [1]
    Jean-Claude Coquet, Phusis et logos. Une phénoménologie du langage, Paris, PUV, coll. « La philosophie hors de soi », 2007.
  • [2]
    « Le débat », Nouveaux Actes sémiotiques, n° 114, 2011. Disponible sur <http://revues.unilim.fr/nas/document.php?id=3641>.
  • [3]
    Jean-Claude Coquet, « Le débat », « Troisième point : existe-t-il un lien entre le langage et la phusis ? », Ibid.
  • [4]
    Jean-Claude Coquet, « Les prédicats somatiques », conférence donnée à l’Inalco, le 15 février 2011. Voir l’article dans le présent numéro.

1Même envisagée dans une perspective sémiotique, ce qui la restreint, la question « Comment dire le sensible ? » a un large empan. Prenant source dans le corps immergé au sein de l’expérience continue du réel, le sensible renvoie en premier lieu à la perception et aux conditions de son expression dans le langage sur cet horizon de « réalité ». Par le sensible, l’instance corporelle énonce sa relation au monde, s’éprouve et se constitue dans le même mouvement. Mais, de manière complémentaire, le sensible s’exprime et se dépose dans le texte. Moyennant un glissement de point de vue, on peut alors considérer que le sensible prend aussi sa source dans le produit de son expression et que le filtre du texte est alors à même de moduler et de refaçonner l’expérience. La question devient alors « comment se dit le sensible ? » Cette double question forme le noyau des recherches ici publiées.

2Elle illustre aussi un des débats actuels internes à la sémiotique, montrant, s’il en était besoin, la vitalité de cette discipline. L’acteur central de ce débat est Jean-Claude Coquet qui, dans son ouvrage Phusis et logos. Une phénoménologie du langage[1], en a posé les termes de manière radicale. D’où l’effet d’entraînement dont ce numéro de Littérature porte témoignage. Il est naturellement impossible d’exposer de manière détaillée, dans le cadre de cette présentation, les tenants et aboutissants techniques de la discussion. On en trouvera une trace vivante dans un numéro de la revue en ligne Nouveaux Actes sémiotiques sur « Phénoménologie et sémiotique », à l’intérieur notamment du « débat » entre Jean-Claude Coquet et Jean Petitot [2]. Indiquons simplement, en quelques lignes, ses ressorts essentiels. L’interrogation qui la fonde concerne le statut du langage, dont la propriété est de signifier. Ce statut est caractérisé par l’ambivalence de sa composition : d’un côté, il y a la réalité dans laquelle se trouve plongé le corps sensible, la chair même, la phusis ; elle s’exprime à travers ce que Coquet nomme des « prédicats somatiques » qui articulent notre prise sur le monde. Et de l’autre, il y a la raison, le savoir, les énoncés qui structurent cette expérience, le logos ; ces énoncés s’expriment à travers des « prédicats cognitifs », reprises de l’immédiateté du contact avec les choses et avec les êtres. Ces deux types de prédicats se chargent respectivement de signifier : selon Jean-Claude Coquet, « les prédicats somatiques disent le sensible, les prédicats cognitifs le traduisent ». Or, l’histoire de la réflexion sur le langage montre que seuls ces derniers auraient été pris en compte, et que toute la dimension sensible de l’expression aurait été sous-estimée. Elle n’aurait pas fait l’objet, sauf en de brèves fractures illustrées, entre autres, par Merleau-Ponty avec son concept de « chair » et Benveniste avec celui d’« énonciation », d’un travail de reconnaissance ni d’analyse. Il s’agit donc de réhabiliter cette dimension de la phusis, en considérant qu’elle est première et décisive puisqu’elle implique la saisie perceptive qui conditionne la pratique du langage, et que l’autre, désincarnée, vient en un second lieu pour en offrir le « spectacle » distancié et mis en forme. Il s’agit de restaurer l’ambivalence du langage, de renoncer à la seule couverture du logos, et de réapprendre à y articuler la phusis. Citant Merleau-Ponty, Jean-Claude Coquet déclare que « le fond des choses est qu’“on ne sait pas dire le sensible”. Pour résoudre ce problème, “dire le sensible”, il faut cesser de s’en tenir au seul logos[3] ».

3La plupart des articles de ce numéro explorent les implications analytiques de cette position théorique (M. Costantini, S. Caliandro, I. Darrault, A. Moutat, T. Pinto) ; les autres, plus indirectement, la prennent en compte (V. Estay Stange, D. Bertrand, A. d’Afflon). De ce point de vue, il pourrait être considéré comme un numéro d’hommage à l’œuvre de Jean-Claude Coquet. Pourtant les éléments d’une discussion se font jour, et par-delà l’engagement d’un côté ou de l’autre de la dichotomie, c’est plutôt l’intrication de leurs versants respectifs qui constitue le lieu commun des études ici présentées. La discussion porte par exemple sur le problème du primat de l’expérience perceptive en relation avec le caractère second du « dit » et la dramatisation de son imperfection foncière. Mais l’examen des textes proposés montre aussi que les dimensions ne se séparent pas aussi clairement, que les formes énoncées font retour et rétroagissent sur l’expérience vive, qu’elles l’imprègnent et la refaçonnent, lui dictant aussi une part de leur « loi ».

4D’un autre côté, la prise en compte du caractère continu, mouvant, fugace et lui aussi imparfait de cette expérience, tramée dans le discours comme une trace résistante de la corporéité, conduit à renoncer aux propriétés discrètes des concepts et des catégories qui tentent d’en articuler la saisie. C’est ainsi, par exemple, que l’« objet », à la fois délimité dans l’espace-temps phénoménologique et érigé en actant narratif par la sémiotique, ne peut que céder la place à un quasi-objet, « un être sans frontières, un être qualitatif à l’identité incomplète ou fuyante » écrit Jean-Claude Coquet [4]. Ces présences éphémères, dont les contours sont indéterminés, qui s’échappent du monde et qui s’échappent aussi des sujets, conduisent alors à interroger les entremêlements, voire les « empêtrements » (Costantini), à travers lesquels le monde se donne et qui sont, parfois douloureusement, articulés dans les inquiétudes véridictoires de la reprise qui tente de saisir le solide fuyant du monde. On pense à ces « peut-être » et ces « ou plutôt » modalisant les suites d’appositions au participe présent de Claude Simon qu’avait très tôt notés Merleau-Ponty comme traits d’une écriture prise dans son inquiet « contact avec les choses » : une participation au présent de l’instant perceptif confronté à l’imperfectif.

5Telles sont les lignes de force qui forment la trame conceptuelle de ce numéro de Littérature. Mais un autre aspect doit être immédiatement souligné. Si les œuvres littéraires constituent l’essentiel des objets ici étudiés (Homère, les poètes symbolistes, Proust, de Azevedo, Jaccottet, Houellebecq), elles ne dessinent pas, loin de là, l’horizon exclusif de l’enquête. La littérature explore « cette région au-dessous des idées » selon le mot de Merleau-Ponty, et c’est, dit-il, « sa fonction irremplaçable ». Mais les phénomènes qu’elle met à nu en se projetant au cœur des possibilités du langage sont de portée beaucoup plus générale. Et une des dimensions propres à la sémiotique, quelles que soient par ailleurs ses positions sur la saisie du sens, est de pouvoir appréhender d’un même tenant des univers de discours que les spécialités académiques ou les disciplines disjoignent par ailleurs. C’est ainsi que la question du sensible et de son dire rencontre ici le domaine des arts plastiques, celui de la musique, celui de la politique et celui de la psychopathologie. Le va-et-vient et les intrications entre la littérature et ces autres champs de la signification ont guidé la composition de ce numéro. Droit des origines, on commence avec « Argos, le fameux chien de l’Odyssée » (M. Costantini), mais c’est pour passer immédiatement à la peinture, avec P. Klee et M. Duchamp (S. Caliandro) et poursuivre en accompagnant l’entreprise syncrétique de V. Estay Stange qui cherche dans la « musicalité » le foyer transversal du sensible entre la peinture, la poésie et la musique. Suit un retour à la littérature telle qu’en elle-même avec l’inquiète traduction de la saisie sensible chez Jaccottet (A. Moutat) et sa modélisation singulière entreprise par Houellebecq (A. d’Afflon). Les trois derniers textes ouvrent à nouveau les perspectives, en confrontant le littéraire et le politique autour du rôle social institué et de ses suspensions momentanées (D. Bertrand), le littéraire et le psychisme autour de la « parole du corps » dans le « symptôme hystérique » (T. Pinto), l’instabilité enfin des instances énonciatives dans le « dire soi » des paroles adolescentes, qui conduit I. Darrault à interroger, pour conclure, son lien avec la genèse de l’écriture autobiographique littéraire.

6À travers ces différentes approches, la sémiotique cherche moins à se présenter comme une discipline que comme une méthode, c’est-à-dire une attitude et un regard : un mode d’appréhension du sens à travers la diversité des textes, des langages et des expériences, au plus près de sa réalité effective et de ses simulacres. Les interrogations théoriques dont l’ensemble des contributions ici témoigne, en envisageant les moyens de comprendre comment « dire le sensible » dans l’inextricable aventure du corps et du langage, ont aussi pour visée de nourrir la réflexion transdisciplinaire où le sémioticien se voudrait, envers et contre tout, encore passeur.


Date de mise en ligne : 03/10/2011

https://doi.org/10.3917/litt.163.0003