Émile Benveniste. Pour vivre langage. L’Atelier du Grand Tétras, 2009, 110 pages
Pages 107a à 108a
Citer cet article
- COQUET, Jean-Claude,
- Coquet, Jean-Claude.
- Coquet, J.-C.
https://doi.org/10.3917/litt.157.0107a
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- Coquet, J.-C.
- Coquet, Jean-Claude.
- COQUET, Jean-Claude,
https://doi.org/10.3917/litt.157.0107a
1 Cette très agréable plaquette de 110 pages est le fruit d’une journée d’étude tenue en 2008 à l’abbaye d’Ardenne en Normandie. Très agréable, car L’Atelier du Grand Tétras a le goût du beau papier et le souci de la composition.
2 La plaquette réunit sous la direction de S. Martin des textes dont le propos est de faire écho aux « fortes propositions » de H. Meschonnic, lui qui a été, disent S. Martin et J.-F. Thémines dans leur présentation, « le premier à penser avec Benveniste ». Le sous-titre est de ce point de vue un bon indicateur. « Vivre langage » (et non « vivre le langage », comme l’écrit Benveniste) ou « Vivre poème » (titre d’un livre de Meschonnic) sont des exemples de sa syntaxe. L’ouvrage est d’ailleurs dédié à Meschonnic, à « l’incontournable lecteur de Benveniste » qu’il a été. Il s’achève sur un utile et poignant entretien entre Martin et lui où le lecteur apprendra que Meschonnic que l’on connaît comme poète, traducteur, essayiste, a été un « autodidacte en choses du langage », qu’« il ne lui est pas alors venu à l’esprit de suivre les cours de Benveniste au Collège de France » et que sa référence principale, voire unique dans ces années de formation, avait été les Problèmes de linguistique générale. Pour clore le volume, les éditeurs ont eu la bonne idée de reprendre l’un de ses poèmes, publié en 1979 et dédié à Benveniste.
3 Benveniste est tenu par Meschonnic et ses élèves pour un « poéticien », fondateur d’une « anthropologie radicalement historique du langage ». C’est sous cet angle qu’il retient toute leur attention. Sans doute, Benveniste a été aussi un linguiste, un éminent spécialiste de la grammaire comparée, l’analyste rigoureux de la formation et de l’organisation du vocabulaire des institutions indo-européennes, mais il est entendu que la plaquette a été faite par et pour des « littéraires ». Elle ne s’adresse pas directement aux linguistes, à moins d’imaginer qu’il y en ait parmi eux qui soient curieux de tous les aspects du langage et, en particulier, du langage poétique : « Tout ce qui relève du langage est objet de la linguistique », disait Benveniste.
4 C’est sur ce dernier point, « le poétique », que ce petit livre apporte du nouveau grâce à Chloé Laplantine. Elle a su tirer parti dans les archives de Benveniste d’un dossier inédit intitulé « Baudelaire ». Elle donne quelques extraits du manuscrit de Benveniste avec ses reprises, ses ratures et ses soulignements. La publication de sa thèse, Émile Benveniste, poétique de la théorie, nous offrira bientôt l’ensemble du manuscrit.
5 En exemple de cet intérêt de Benveniste pour le langage poétique, cette notation, p. 14, sur ce qui en fait l’exemplarité : la place déterminante accordée au monde, aux choses, d’un côté, au corps, au geste, de l’autre, et, corrélativement, la mise en retrait, peut-être, ici, le déni de l’acte cognitif :
Baudelaire ne veut pas voir le monde ; il veut l’étreindre, Il veut le posséder. Ses mouvements primordiaux sont ceux de l’étreinte […]Il veut étreindre pour posséder, c’est le geste des solitaires,Et pour tenir l’autre, qui se dérobe toujours.
7 Autre exemple significatif que j’extrais du même manuscrit, mais qui n’est pas repris dans la plaquette. Benveniste se situe par rapport à l’analyse des Chats publiée en 1962 dans la revue d’anthropologie L’Homme (Benveniste est membre du comité de rédaction). Il y a, selon Benveniste, deux approches différentes. Soit on produit une analyse structurale, comme l’ont fait, « dans un bel article », R. Jakobson et C. Lévi-Strauss, et alors on « démonte la pièce de vers » comme s’il s’agissait d’un « objet » ; soit, et c’est sa position, on considère les « images », les « mots-images », dit-il ailleurs, comme révélateurs de la « structure profonde » de l’univers poétique. Et Benveniste continue : par ces mots-images, « il s’agit d’imposer la vision directe des choses, la vérité des choses […], d’aviver l’impression de la chose unique, du jamais-encore-perçu ».
8 Reprenons pour conclure quelques notes de travail de Benveniste. Le « discours », tel qu’il le définit (et pas seulement le langage poétique) « restitue autour de lui un monde vivant. Quelque chose naît au monde alors. Un homme s’exprime (lat. exprimere “faire sortir en pressant, faire jaillir à l’extérieur ”), il fait jaillir la langue dans l’énonciation ».
9 Tel est, semble-t-il, le point nodal de sa théorie du langage.
10 J.-C. Coquet