La politique autruchienne en temps de guerre
Plaidoyer pour l'intolérance
- Par Gael Jacquot
Pages 68 à 77
Citer cet article
- JACQUOT, Gael,
- Jacquot, Gael.
- Jacquot, G.
https://doi.org/10.3917/lignes1.015.0068
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Notes
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[1]
Le flic est un vertébré domestique de type fonctionnaire. Ses pouces sont préhensibles. Par nature parfaitement inoffensif, dépourvu de griffes et de dents acérées, très docile, on le dresse facilement et les particularités de son anatomie le rendent apte à l’usage de nombreux outils, dont certains dangereux, comme l’annuaire, la lampe de bureau, et, avec d’immenses difficultés – mais c’est là que réside le danger –, la machine à écrire.
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[2]
Machiavel, Le Prince, chapitre ix.
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[3]
Ibid., chapitre xvii.
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[4]
La télévision est le flux de sensations qui emplit le domicile.
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[5]
Télévision, policiers et Princes assument donc tous ce double visage, inspirant et la crainte et la sécurité.
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[6]
E. Kant, Critique de la faculté de juger, « Analytique du sublime », chapitre 28. Notons qu’il était cependant optimiste en croyant que le sublime nécessitait le respect des civils. L’histoire lui a donné tort, et la définition qu’il en donne lui-même est affaire d’intensité, pas d’éthique.
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[7]
À cet effet, on pourra se soumettre à la lecture du Journal officiel ou, si l’on est plus courageux, à la participation à une réunion gauchiste.
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1À vrai dire, nous ne connaissons pas exactement l’état mental de l’autruche, lorsqu’elle a la tête enfouie dans le sol. La méticulosité scientifique que nous chérissons tant exigerait l’élaboration du protocole opératoire permettant de faire subir un IRM à l’animal lors de sa phase de frayeur. Mais il aurait alors fallu trouver un laborantin autrucho-effrayant : cela n’aurait pas été de tout repos. C’est donc dans un film que nous trouverons le matériel propice à nos observations.
2Ingmar Bergman n’est probablement pas une autruche. C’est néanmoins ainsi qu’il a choisi de se dépeindre (implicitement) dans La Honte (1968). Le personnage principal, Jan, n’y est autre que son double cinématographique : artiste comme lui (mais musicien), il vit dans la même île isolée, avec la même femme, son actrice favorite, la magnifique Liv Ulmann (Eva dans le film). Zèle probablement dans l’autocritique, qui suit de peu des critiques portées contre son travail – certains accusaient son manque d’engagement politique à l’exclusif profit d’un cinéma d’avant-garde abstrait. Sa seule réponse fut ce film, elle se para d’humilité. Humilité dans la forme : La Honte est un film accessible – tout au moins en comparaison avec les opus précédents (L’Heure du loup, Persona, Le Silence, etc.). Humilité dans le fond : il se livre, en sous-main, à un exercice de flagellation cinématographique, en approfondissant les blessures infligées par ses détracteurs, sans chercher à se glorifier de sa mortification, puisqu’il la fait endosser par un personnage « fictif ».
3Avouons-le : nous ne sommes pas tout-puissants. Notre résistance a sa limite. Cette limite, nous l’appelons seuil de tolérance. Au-delà du seuil de tolérance se dessine le danger. La peur n’est pas l’expérience de cet au-delà, mais l’idée de cette expérience. À la longue, la peur peut devenir vraiment désagréable. Aussi préfère-t-on généralement s’abstenir de vivre dans la crainte. Tout ce que nous ne pouvons tolérer, nous devons l’exclure de notre existence. Énumérer, classifier, discuter l’ensemble des techniques et des pratiques visant à opérer cette exclusion est une tâche qui va bien au-delà de notre propos. Une grande partie des préoccupations et des activités tourne autour de cet impératif sécuritaire – ce qui fait bien trop. L’une de ces pratiques, celle qui nous intéresse, consiste à refouler hors des frontières de notre existence les perceptions effrayantes : nous l’appelons « politique autruchienne».
4La politique autruchienne est une politique de la peur en ceci qu’il ne s’agit pas d’une peur engendrée par une politique, mais d’une politique engendrée par une peur. Mais que se passe-t-il lorsque c’est la réalité elle-même qui devient intolérable ? Le refoulement total d’une réalité, cela implique a minima l’évitement de la perception de celle-ci. Dans ce cas, soit l’on parvient à renouveler l’intégralité des perceptions (on vit dans un rêve), soit on n’y parvient pas (on s’offre la mort). C’est cette politique qu’exerce le couple dans le film de Bergman : pour fuir la civilisation et ses guerres, il s’enfonce dans un trou. Topographie du trou : le trou dispose d’une cavité (ici une île perdue), et la cavité d’une paroi (la mer). Le trou se caractérise par une ouverture, que nos autruchiens s’efforceront de refermer, en méprisant les informations journalistiques, en n’achetant pas de radio, en ne faisant pas réparer le téléphone. Mais malgré ces précautions, des avertissements viendront. Les cloches du village voisin sonneront l’alarme. Cela donne lieu à une scène curieuse : Jan va s’asseoir dans son escalier, en pleurs. Ce motif n’a rien d’accidentel, il est au contraire de première importance : Bergman le répétera chaque fois que le danger envahira le trou, et il le reprendra dans Sonate d’automne (1978). L’escalier est une tentative pour se trouver un refuge lorsque l’île n’en est plus un, un trou de secours pour l’autruche. En quoi l’escalier symbolise-t-il un refuge ? L’escalier est cet espace qui sépare des lieux, il est un entre-deux. L’escalier est un non-lieu, on ne s’y rend d’ordinaire pas, on n’a rien à y voir, rien à y faire, il est le passage d’un lieu à un autre. Rester dans l’escalier, c’est faire le choix de ne pas choisir.
5Hormis les aléas de la nature (on peut bien avoir peur que le ciel nous tombe sur la tête), les menaces proviennent des conflits. Or, pas de politique sans conflit. Aussi la politique de l’autruche, outre qu’elle est une politique de la peur, renvoie à une peur de la politique. À son terme ultime, elle mène nécessairement à la neutralité politique, c’est-à-dire à l’absence d’engagement politique, posture tenue par la Suède de Bergman durant la guerre 39-45 – au grand désespoir de ce dernier.
6Malheureusement, agir comme une autruche ne suffit pas à nous rendre complètement idiots. Si nous avons repoussé le monde, nous savons que nous l’avons repoussé, nous le connaissons encore. Reste à refouler ce savoir dans l’inconscient. Le monde refoulé continue de nous habiter, de nous hanter. C’est en cela que la politique de l’autruche demeure une politique : celui qui la pratique est en conflit, en conflit avec lui-même, il lui faut sans cesse lutter avec ces flux angoissants qui, soit pénètrent le trou et doivent être refoulés dans les ténèbres de la psyché, soit en émergent subrepticement.
7C’est dans ces ténèbres que nous plongent les premières secondes du film. Ces quelques secondes où l’on entend en arrière-plan du générique des fragments d’émissions radiophoniques, américaines, russes, allemandes, que l’on devine être des remontées de souvenirs enfouis de périodes de guerre, d’époques où l’on guettait le cœur battant les dernières nouvelles, presque toujours mauvaises, des différents fronts de luttes armées, des dernières exactions. La radio, branchée sur les grandes ondes, celles qui portent les nouvelles internationales, ne cesse de changer de canal, semblant chercher désespérément un son paisible, un lieu de paix, cherchant à éviter les nouvelles de la guerre, fuyant ces bruits de mitraillettes, d’explosions, et cette voix reconnaissable entre toutes, de par la violence de son inflexion comme de par l’immensité de sa triste renommée – celle de Hitler.
8Puis, dès la fin du générique, le film débute par une sonnerie de réveil. Jan, joué par l’acteur fétiche de Bergman, Max von Sydow, réveillé comme nous le sommes, parcourt un instant le journal, puis le laisse tomber à terre, et raconte son cauchemar. Mais là on a de quoi être étonné, rien de ce qu’il raconte n’a l’air si terrible. C’est que le terrible, l’insupportable, la guerre, le fascisme, a dû être refoulé, et reconverti par le travail du rêve. Et en quoi est-il converti ? Il est converti en musique. Le cauchemar de Jan, prétend-il, est celui d’un concert. D’un concert où était jouée la plus grandiose, la plus sublime et la plus célébrée des musiques, le concerto brandebourgeois de Johann Sebastian Bach, ce monument du sublime musical, dont l’auteur est tout aussi germanique et immense que l’est le Führer. C’est ce monument musical même que nous faisons résonner dans l’espace, en heavy rotation, comme diraient les Américains, ces Américains qui ont donc lancé cette sonde, Voyager 2, avec, à son bord, un tourne-disque qui n’en finit plus de tourner pour jouer cette musique céleste, à travers les confins de la galaxie censée être peuplée d’oreilles extraterrestres toutes prêtes à être illuminées par ce sublime terrien, sublime d’origine germanique. À ce point nous devrions sans doute redescendre sur terre, ou plutôt en l’occurrence sur île, mais ce serait oublier à quel point nos deux amoureux n’ont justement aucune envie d’y revenir à cette planète, à cette civilisation.
9Soit une énumération de menaces : réchauffement de la planète, surpopulation, vacuité de civilisation. Puis, la fin de cette énumération, c’est-à-dire le refoulement en dehors de ces lignes de la suite de la liste – puisqu’il nous tient tant à cœur de nous les rendre digestes. Si donc nous revenons à notre hypothèse, laquelle est : dans le trou, l’autruche n’échappe pas qu’à la perception insupportable, mais aussi, dans son isolement sensoriel, elle doit la remplacer par un espace onirique, hallucinatoire, tout autant, voire supérieurement doté en sensations (richesses de la psyché de l’autruche). Si donc nous en revenons à cette hypothèse, le malaise de notre civilisation prend infiniment plus de sens. Le recours invétéré aux exils, prodigues en sensations (divertissement télévisuel, tourisme, jeux vidéo), lorsque tout mène à penser que les catastrophes sont imminentes, conduit à une conclusion : notre civilisation autruche.
10Le stimulus visuel ô combien terrifiant d’un faciès maghrébin, portant les ignobles accessoires de la racaille : baskets, survêtement et casquette de marques, doit donc être idéalement suivi d’une apparition de rêve, c’est-à-dire de l’apparition tant désirée du costume bleu sombre auquel devront être accrochés les si rassurants accessoires : matraque, flingue, flic [1]. En fait, toute politique terrorisante espère, suppose un comportement autruchien : il n’y a pas de terrorisme sans autruches. Une politique terrorisante n’est pas une politique qui met en danger, mais qui soumet des affects menaçants. La télévision est le plus puissant outil de la terreur (informations). Mais encore, il est le plus facile moyen d’autrucher (divertissements). La télévision fournit tout ce qu’il faut et bien plus encore pour effectuer le cycle : les stimuli effrayants et les évasions. Avec elle, nous pouvons osciller indéfiniment entre la peur et l’oubli, la peur faisant de l’évasion un soulagement, et l’évasion réactivant par contraste la faculté terrorisante de l’information. Notons d’ailleurs qu’un journal télévisé s’achève toujours sur une note légère et gaie : au désastreux doit succéder l’insignifiant.
11La pharmacopée de la démocratie télévisuelle satisfait à merveille les prescriptions machiavéliques. Il s’agissait, chez Machiavel, que le Prince assure un équilibre entre deux principes antagonistes : crainte et amitié. Cette maxime : « Quiconque devient Prince par l’aide du peuple, il se le doit toujours maintenir en amitié, ce qui lui sera toujours bien facile à faire, le peuple ne demandant qu’à n’être point opprimé [2] », doit avoir été prise pour devise par nos démocraties modernes, tant elles ne semblent avoir d’autres fonction ou idéal que d’assurer ce minimum de sécurité, de prospérité et de liberté qui assure la tranquillité civile – la consommation des ménages et les droits de l’homme comme commandements divins. Par ailleurs, « les hommes hésitent moins à nuire à un homme qui se fait aimer qu’à un autre qui se fait redouter, car l’amour se maintient par un lien d’obligation […] mais la crainte se maintient par une peur du châtiment qui ne te quitte pas [3] » : le maintien au pouvoir passe cependant par le maintien de la crainte. Mais nos sociétés modernes ont pour une bonne part dépassé le stade de la crainte du Prince et, comme Machiavel le notait, une fois que le peuple a goûté à des libertés, il ne voudra plus jamais s’en démettre. D’où le besoin d’autres formes de terreur, qui ne se rattachent pas directement au gouvernement. Dans les médias, à la télévision surtout [4], existe le moyen de susciter ces craintes ; et la police assure le service minimum de la terreur de gouvernement, une terreur subliminale, toujours maquillée derrière le principe du service public, dont on trouve le paradigme dans l’appellation « gardien de la paix » : un gardien assure la captivité, et la paix assure l’absence de guerre – y compris la guerre envers les « Grands [5] ». Il est favorable au dispositif que, non seulement la crainte ne se fixe pas sur lui, mais encore qu’elle ne se fixe pour ainsi dire jamais, par la grâce de la fluctuation frénétique des affects qu’il produit, et qu’ainsi il conjure l’engagement du peuple contre l’une quelconque de ces menaces (ce qui pourrait toujours mener le peuple à l’exercice d’un pouvoir qui lui serait concurrentiel) – tout en le maintenant dans ce sentiment de crainte perpétuelle si utile à sa stabilité.
12Par le fait même que nous nous efforçons de ne pas voir celui qui nous menace, celui-ci dispose de la possibilité de nous frapper par surprise. En s’épargnant la frayeur, on se met à la disposition du danger. Le traumatisme provoqué par les attentats du 11 septembre ne doit sa puissance qu’à l’aveugle sentiment de sécurité dans lequel le peuple américain était tenu. Sentiment entretenu par la politique autruchienne mise en œuvre envers les misères du Moyen-Orient. Dans La Honte, l’invasion du trou sera le siège d’une incroyable violence pour ceux qui s’étaient habitués à une vie des plus douces. Bergman, après des scènes de vie champêtre sur un rythme serein, enchaîne directement, brutalement. Il met en scène l’éclatement de la bulle, la pénétration de la civilisation conquérante, l’arrivée de la guerre, une guerre qui leur tombe littéralement dessus, qui se parachute presque dans leurs bras, qui déverse ses pluies de napalm. Par le différentiel émotionnel entre les deux séquences, ainsi que par la vitesse avec laquelle s’effectue le passage entre ces deux niveaux, Bergman nous impose un saut d’affects immense, qui dépasse absolument toutes nos capacités de représentation : au sens kantien, il nous fait éprouver le sublime, lequel sert ici à nous rapprocher de ce qu’auraient vécu Jan et Eva dans une telle circonstance, non pas quantitativement, cela reste du cinéma, mais qualitativement, puisque c’est bien à quelque chose qui les dépasse absolument que Jan et Eva sont ici confrontés.
13L’autruche est déroutée : son trou est pénétré par ce qu’il servait à escamoter. D’un monde doucereusement endurable, elle passe soudainement à un monde violemment insoutenable. À force de vivre dans un monde protégé, dans un douillet cocon, sa résistance à l’agression a périclité, son seuil de tolérance s’est effondré. La violence est l’écart entre la puissance de l’affect et le seuil de tolérance. Pour Jan et Eva, celui-ci a trop baissé, et ce qui leur arrive est par trop fort : cet écart est sublime, cette violence est fascinante. Ainsi dans la dernière scène, Eva s’éveille et raconte son rêve : « Alors un avion a incendié les rosiers. Ce n’était pas terrible parce que c’était beau. » La beauté du napalm, c’est, dans la bouche d’une néophyte, le sublime de la guerre, tel que Kant l’avait décrit : « Même la guerre, lorsqu’elle est menée avec ordre et un respect sacré des droits civils, a en elle quelque chose de sublime, et en même temps elle rend d’autant plus sublime la manière de penser du peuple qui la conduit de cette manière que ce peuple s’est exposé à d’autant plus de périls et qu’il a pu s’y affirmer courageusement ; en revanche une longue paix assure habituellement la domination du simple esprit mercantile, ainsi qu’en même temps de l’égoïsme rempli de bassesse, de la lâcheté et de la mollesse – ce par quoi elle abaisse en général la manière de penser du peuple [6]. »
14Les cauchemars de naguère se substituent à la réalité. Ils participent notamment à sa dimension esthétique. Sur ce plan, ils font dorénavant l’objet d’une fascination coupable, honteuse. Et Jan, après avoir été plongé dans le sublime de la violence, rallumera lui-même sa flamme lorsqu’elle viendra à s’essouffler, en sera l’agent. Il tuera celui qui l’avait sauvé, puis un adolescent sans défense (afin de lui prendre ses chaussures).
15Par chance, il n’est pas impossible qu’une autruche échappe à l’invasion de son refuge de son vivant. Mais une civilisation ne peut fonder aucun espoir de ce genre. Donc si la politique autruchienne risque de conduire in fine au dérèglement total, à la fascination-passion pour ce qu’elle rejette, et si notre civilisation vit depuis longtemps déjà dans un confort factice suscité notamment par des pratiques d’exclusion autruchiennes, alors nous sommes en droit de nous interroger sur l’avenir de cette civilisation : nous pouvons espérer pour elle une agonie longue, douloureuse et prochaine.
16Sur cette pente de l’intolérable, nous pouvons nous diriger. Nous ne sommes pas uniquement capables de nous orienter vers des vies plus ou moins confortables, nous pouvons aussi agir sur notre seuil de tolérance. Premièrement, en prenant conscience de sa variabilité. Deuxièmement, en le mettant à l’épreuve (la difficulté de l’épreuve devra être mesurée, pour éviter les risques évoqués précédemment [7]).
17On peut entendre, par les merveilleux temps qui courent, les responsables politiques appeler à la tolérance. Ils ont bien raison. En effet, seuls les intolérants peuvent résister. Le rendement de la machine diminue d’autant que ses rouages s’opposent des résistances. Pour vous lubrifier, ne cherchez plus ! La machine a pensé à tout : pour vous, elle a sécrété la plus douce des huiles, l’huile de tolérance, afin qu’inondés par elle, vous ne vous accrochiez plus jamais et que, dans ce bain fructueux, vous glissiez les uns sur les autres tels des poissons dans l’eau [8].
18En propageant cette pitoyable valeur supposée universelle, humaniste ou éthique qu’est la tolérance, le politique d’aujourd’hui et de demain œuvre à son bien : c’est-à-dire faire des légumes de ceux qui pourraient le démettre. Tolérance, respect… Voilà des valeurs qui ne conduisent qu’à une chose : à la démission. La démission dans les conflits, dans les débats, la démission dans le devoir de jugement qui échoit de droit à ceux qui peuvent l’exercer. Et, ce n’est pas un hasard, c’est précisément la faiblesse du jugement qui entraîne ces intolérances qui nous sont intolérables. Et c’est l’intolérable de ces intolérances-là qui nous fait glisser vers la vulgarité : la tolérance comme principe, indifférenciée dans son usage.
19Le monde de l’autruche, pour autant qu’elle refoule l’intolérable de son existence, constitue un monde doux, gavé de tolérables. Il fonctionne à la tolérance mais, pour cela, il ne lui convient pas d’exécrer l’intolérance : il pratiquerait alors l’intolérance envers l’intolérance, une position insoutenable. Ce qu’il lui faut, c’est s’immuniser contre toutes les sources d’intolérance. La tolérance comme opérateur aseptique : partout où pourraient se tisser des relations approfondies, des rencontres, des débats, des passions, la tolérance étend son voile ammoniacal. Celui-ci défend une opinion qui nous horrifie ? Soyons tolérant, à chacun son opinion, laissons-le parler. Laissons dire, laissons faire, tolérons.
20L’amour n’a pas sa place dans un monde de tolérance. La tolérance à elle seule gère assez bien les relations entre les individus. Et encore, celui que j’aime, je ne le tolère pas. D’ailleurs clairement, pour notre couple d’autruches, la seule source de conflit dans le cocon (avant que celui-ci ne se fasse envahir) se trouve en son cœur même : dans la relation amoureuse qui les unit. L’amour transcende les seuils de tolérance, il active des passions, des haines, des conflits. Si je tolère tout le monde, qui donc me restera-t-il à aimer ?
21Notre vocation est toute trouvée : nous serons une infection. Notre terrain d’action sera les rencontres, notre carburant le plaisir que nous prendrons en les contaminant. Nous devons trouver de nouveaux virus, et devenir ces virus. Nous sommes dans l’impérieux besoin d’être malades, et de préférence incurables. Nous devons non seulement ne pas tolérer la tolérance, mais en outre nous devons pratiquer des intolérances – et cela même lorsque nous aurons eu la peau de la tolérance.
22P.S. : à vrai dire, les autruches n’enfoncent pas leur tête dans le sol, même lorsqu’elles sont terrorisées. À défaut d’être intelligentes, les autruches ne sont pas idiotes : face au danger, elles courent, tout simplement. Seuls les homo sapiens ont pu halluciner, croire et perpétuer à travers les siècles de telles fariboles. Les bestioles, pas si folles, échappent au devenir-autruche, et ne lui servent que de mascotte.