Article de revue

Terre sans retour (II)

Pages 155 à 162

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  • Rogozinski, J.
(2017). Terre sans retour (II) Lignes, 54(3), 155-162. https://doi.org/10.3917/lignes.054.0155.

  • Rogozinski, Jacob.
« Terre sans retour (II) ». Lignes, 2017/3 n° 54, 2017. p.155-162. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-lignes-2017-3-page-155?lang=fr.

  • ROGOZINSKI, Jacob,
2017. Terre sans retour (II) Lignes, 2017/3 n° 54, p.155-162. DOI : 10.3917/lignes.054.0155. URL : https://shs.cairn.info/revue-lignes-2017-3-page-155?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lignes.054.0155


Cette nuit, j’ai rêvé de l’atelier de mon père. Ce n’était qu’un petit atelier, il y avait un seul contremaître et une dizaine d’ouvriers. Mon père passait commande aux grandes filatures, des camions venaient lui livrer le tissu. Je ne me souviens plus de ce rêve, seulement de petits bouts de laine éparpillés sur le sol. Soudain je me suis rappelé du nom de l’atelier, Lainetex, comment avais-je pu l’oublier ? Est-ce seulement le temps qui efface les noms ou bien une force inlassable et rusée qui s’acharne à l’oubli ? Je n’allais pas souvent à l’atelier de mon père, il n’en parlait pas quand il rentrait le soir, on ne parlait pas de ces choses-là. Parfois des mots lui venaient quand il discutait avec ses amis, je les comprenais mal, les fournisseurs, la livraison, la trame, les broches et les fuseaux, le cardage, le peignage, l’ourdissage, les bobineuses.
Un jour mon père m’a emmené à la grande filature, là où il passait commande de la toile et du tissu. Nous avons marché vers la forteresse de briques sombres, avec ses tours massives, ses cheminées qui trouaient le ciel. Nous avons franchi le portail entre les deux tours, là où veillaient les gardiens dans leur guérite. Nous avons traversé des enfilades de cours et de couloirs. Nous sommes entrés dans une salle si haute, si vaste que je n’en voyais pas la fin, surtout ne touche à rien, ne t’approche pas des machines, elles tournent si vite, elles pourraient te manger la main. Il faisait chaud, il faisait sombre, comme dans l’étuve de la piscine où mon père m’emmenait le dimanche matin, il l’appelait le bain turc, je respirais mal, je voulais sortir…


Date de mise en ligne : 18/01/2018

https://doi.org/10.3917/lignes.054.0155

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