En attendant, n'attendons pas
- Par Frédéric Neyrat
Pages 131 à 133
Citer cet article
- NEYRAT, Frédéric,
- Neyrat, Frédéric.
- Neyrat, F.
https://doi.org/10.3917/lignes.037.0131
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- NEYRAT, Frédéric,
https://doi.org/10.3917/lignes.037.0131
1Afin de répondre à ce qui se présente comme « enquête », forcément liée à un contexte, je dirai que ces élections présidentielles engagent une politique – d’une certaine force, et la même.
21. « D’une certaine force » : celle d’un capitalisme qu’il serait déraisonnable de simplement considérer comme système économique, tant il exprime plus profondément une forme de civilisation, de traitement ontologique de la matière, de considération de l’être humain selon un genre d’humanisme ayant désormais clairement affiché son mépris total pour ce qui est de l’ordre du terrestre, de l’animalité, du vivant comme singularité irréductible. Le « théâtre d’ombre », pour reprendre l’image de Marx, n’est plus tant la sphère politique que l’espace meurtri d’un monde ;
32. « Et la même » : en cela que rien ne sortira des urnes qui n’aura pour autre fonction que d’assurer le mode de régulation de ce capitalisme, à savoir le néo-libéralisme. Rien, pas même une soi-disant extrême droite – dont on sait depuis les années 1930, avec récidive instruite sous Pinochet, qu’elle est parfaitement à même de supporter lourdement l’industrie. Rien, et encore moins ce qui ose encore porter en Occident le nom de socialisme, agent actif du capitalisme thanatocratique par tous les moyens, nucléaires compris.
4Autrement dit, aucune politique autre par cette entremise. À cons, piège n’est cependant pas même terme adéquat. Ce qui en effet ressortit d’un contexte spécifique qu’il nous revient ici d’élucider brièvement n’est pas seulement la droitisation des centres représentés que son pendant : le sacrifice des populations au profit, localement, de l’économie financière et, plus généralement, de la poursuite du développement consumériste sans aucune entrave. Voter présidentiellement consisterait dès lors aujourd’hui à se suicider. Ou à donner licence pour un meurtre collectif. En cela, le signifiant piège doit être rénové en : autorisation d’euthanasie, licence to kill.
5Il serait pourtant dommage, plus que con, de ne pas voir dans les événements qui affleurent à peu près partout dans le monde la conscience rétablie d’une nécessité quant à un changement radical de perspective politique qu’aucune représentation ne semble, en l’état, capable d’accueillir, ne serait-ce que par des réformes dignes de ce nom. Ces dernières ne sont aujourd’hui que le nom légal de régulations sanguinaires. Il est probable que nous entrons dans une période sismique, aux antagonismes exacerbés. Donner blanc-seing à la représentation sous sa forme la plus concentrée, à savoir la plus nocive, serait, dans la situation, participer activement à la répression de ce qui cherche à s’exprimer sous la formes d’occupations, de soulèvements ou d’insurrections populaires qui, je l’espère, n’ont pas dit leur dernier mot en matière de démocratie profonde.
6Bien que la démocratie ne soit pas le cadet de nos soucis, on vérifiera que l’enjeu de la politique aujourd’hui tient à la possibilité de pouvoir survivre, et non dans la désignation masochiste des bouchers. Certains pourraient pourtant être tentés, lors d’un premier tour seulement, de donner voix à ce qui se présente comme la seule véritable pensée politique susceptible de nous réveiller de la situation plus haut décrite : précisément ce qui se déclare sous le vocable d’objection de croissance, si tant est que leur déclaration d’intention sache exprimer aussi bien dans le fond que dans la forme une visée résolument extra-parlementaire. Tout ce qui pourra effectivement contribuer à déclarer vaine toute solution à nos problèmes tels qu’ils sont posés doit trouver une chambre d’écho. Mais une visée étatiste ne saura que passer à côté de ce que Agamben avait perçu il y a vingt ans maintenant : la politique à venir n’aura pas pour enjeu « la conquête ou le contrôle de l’État », mais sera de l’ordre d’une « lutte entre l’État et le non-État (l’humanité) » (La Communauté qui vient).
7Est-ce à dire, pour s’éloigner de l’enquête, que toute possibilité de vote ayant le pouvoir pour enjeu soit a priori et définitivement à proscrire ? Peut-être pas catégoriquement, ou pour une autre situation historique. Mais l’attente d’un sauveur, tout du moins d’un Evo Morales, est ce qui pourrait parfaitement permettre de laisser faire ce qui nous accable. En attendant, n’attendons pas. Traduisons par tous les moyens pratico-théoriques les conséquences de cette évidence : l’inadéquation de la représentation politique aux dits représentés est adéquation de celle-ci à une entreprise de destruction des formes de vie.
8Madison, novembre 2011