La ligne vibrante de Christelle Téa
Pages 11 à 12
Citer cet article
- DEBECQUE-MICHEL, Laurence,
- Debecque-Michel, Laurence.
- Debecque-Michel, L.
https://doi.org/10.3917/lige.157.0011
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- Debecque-Michel, L.
- Debecque-Michel, Laurence.
- DEBECQUE-MICHEL, Laurence,
https://doi.org/10.3917/lige.157.0011
1Il y a une certaine fascination à regarder Christelle Tea procéder sur le papier quand elle est à l’œuvre. De ses petits yeux vifs, elle jette de rapides petits coups d’œil à son modèle puis revient sur la feuille blanche transcrire à l’encre de chine ce que son regard a capté. À une vitesse aussi régulière et incroyable que celle d’un sismographe enregistrant de minuscules vibrations, elle avance sur le papier sans la moindre incertitude, sans le moindre repentir, comme si chaque trait décidait du suivant dans une sorte de logique implacable jusqu’au dernier tiret. À la manière d’une croissance organique que l’on pourrait rapprocher du lierre poussant sur un mur ou du tissage d’une toile d’araignée, elle crée des liens entre tout ce qu’elle représente, humain ou objet. Le résultat est tout aussi surprenant que le processus.
2Elle donne à voir une parcelle d’environnement, très souvent autour de celui ou celle qui habite les lieux, dans ces moindres détails de sorte que la partie dessinée donne une impression de fourmillement, de vibration et de saturation telle, que l’on s’attend presque à en voir le contenu déborder et se répandre sur le blanc du papier qui l’entoure. Car curieusement Christelle Téa ne recouvre pas, de son dessin, la totalité de la feuille ; elle ne cherche pas à jouer totalement l’illusion de l’espace qu’elle a décidé d’enregistrer, elle agit plutôt comme si elle fixait les choses à la manière d’un entomologiste qui cherche avant tout à documenter, c’est-à-dire à représenter les éléments avec toute la précision et la netteté possibles sans les hiérarchiser en fonction de leur importance supposée ou de leur incidence à la lumière.
3En effet, pas d’ombre dans ses dessins, tout est clairement montré dans la plus grande lumière et la confusion s’en trouve ordonnancée. Pas de recherche du modelé non plus, mais elle sait à merveille traduire la diversité des matériaux, des plus simples aux plus complexes. Quant à l’espace, elle l’aborde là aussi à sa manière instinctive, pas de véritable lignes de perspective hors, de-ci de-là, le bord supérieur d’une corniche ou d’une bibliothèque, et un plancher assez flottant sauf si son regard s’empare des motifs fleuris d’un tapis persan.
4Récemment, Christelle Téa a été invité en résidence par le Musée Jean-Jacques Henner qui vient de ré-ouvrir. Des mois qu’elle a passés dans cet hôtel particulier de la Plaine Monceau, plein d’un charme un peu désuet avec son grand escalier et son ravissant jardin d’hiver, elle a tiré trois séries de dessins consacrés à la vie du musée : une première fait le portrait des salles - où l’on entrevoit parfois l’artiste au travail -, une seconde celui des activités du musée – les planches dessinées de cette série faisant la part belle à l’aspect vie dans le musée s’enrichissent de bulles avec des commentaires, à la manière de bandes dessinées -, une troisième centrée sur le personnel du musée. Cette dernière est dans l’esprit de ses précédentes séries de portraits dessinés sur le vif où elle s’est attachée à représenter diverses personnalités dans leur cadre familier - bureau, atelier, maison -. Il ne s’agit ni de réaliser leur caricature - ou à l’inverse de rivaliser avec le portrait photographique - ni de chercher à faire un portrait psychologique, mais plutôt d’envisager, dans un constat sans parti-pris, la description de leur « milieu » avec l’interdépendance qui s’y lit entre l’humain et les objets, comme l’expression de leur personnalité.
5Chaque dessin conçu comme une sorte de cellule vivante autonome forme un tout dans lequel le personnage ainsi que les objets qui l’entourent, font face au regard de l’artiste. Par cette frontalité qui n’est jamais dramatisée par la lumière, ils assument bien sûr leur être physique, mais aussi leur consistance d’objet en tant que forme et matière, et se soumettent au regard. Dans la série du Musée Henner, chacun, conservateur, agent d’accueil, gardien, a accepté le « deal » et a été libre de choisir l’espace du musée qui lui correspondait le mieux.
6Certains des dessins qui en résultent ont quelque chose de tout à fait intrigant, comme celui de Nino De Witte, dont la chevelure, alors qu’il est assis devant une vitrine et des tableaux de nus, semble entrer en dialogue avec la nature peinte des œuvres de Henner.
7D’une œuvre à l’autre, la ligne de Christelle Téa foisonne dans toutes les directions comme si elle voulait épuiser la consistance physique de ce qu’elle décrit : jamais inerte, jamais définitive mais jamais hésitante car toujours en train d’assurer sa propre justesse, c’est une ligne vibrante et allègre à l’égal de la vie.