Article de revue

Les héritiers et les traducteurs

Pages 169 à 180

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  • Altounian, J.
(2007). Les héritiers et les traducteurs. Libres cahiers pour la psychanalyse, 16(2), 169-180. https://doi.org/10.3917/lcpp.016.0169.

  • Altounian, Janine.
« Les héritiers et les traducteurs ». Libres cahiers pour la psychanalyse, 2007/2 N°16, 2007. p.169-180. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-libres-cahiers-pour-la-psychanalyse-2007-2-page-169?lang=fr.

  • ALTOUNIAN, Janine,
2007. Les héritiers et les traducteurs. Libres cahiers pour la psychanalyse, 2007/2 N°16, p.169-180. DOI : 10.3917/lcpp.016.0169. URL : https://shs.cairn.info/revue-libres-cahiers-pour-la-psychanalyse-2007-2-page-169?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lcpp.016.0169


Notes

  • [1]
    Voir infra.
  • [2]
    N. Zaltzman, Topique, n° 96, août 2006, pp. 88-89 : « La réflexion de Janine Altounian devient plus riche d’enseignement pour la pratique analytique de la textualité et pour sa saisie interprétative par les mots lorsqu’elle examine ce que la traduction fait apparaître, son gain et ce qu’elle ne peut manquer de perdre, son reste […]. L’interprétation privilégie les restes […]. Ce qui intéresse sa vigilance, c’est leur mobilité, leur circulation […]. Ce qu’[elle] privilégie rétroactivement comme son efficace c’est un inédit du reste, non sa fidèle répétition ». Voir également J.-F. Chiantaretto, « La confiance dans les mots de l’autre. À propos de… l’œuvre de Janine Altounian » in L’évolution psychiatrique, Mensonges ?, juil.-sept. 2006, vol 71, n° 3, p. 578.
  • [3]
    « Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie », Un génocide aux déserts de l’inconscient (Préface de René Kaës), Les Belles Lettres, Confluents psychanalytiques, 1990, 2003 (2e éd.).
  • [4]
    Au vers 1713 de Nicomède, la reine d’Arménie, Laodice, à qui Attale offre le trône de Bithynie, lui répond : « Je ne veux point régner sur votre Bithynie / Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie ». Recourir pour cet intitulé à la poésie d’un grand classique de la littérature française relevait d’une stratégie, au départ, inconsciente. Ma préoccupation avait été simplement de revêtir un désastre interne du plaisir salvateur de la littérature que m’avait fait connaître l’école, en fait ou encore, de traduire le monde terrifiant du père dans la langue d’un Père adoptif civilisateur et garant.
  • [5]
    La Survivance / Traduire le trauma collectif (Préface de Pierre Fédida, Postface de René Kaës), Dunod, Inconscient et Culture, 2000, 2003.
  • [6]
    Op. cit.
  • [7]
    L’intraduisible / Deuil, mémoire, transmission, Dunod, Psychismes, 2005.
  • [8]
    Ce thème parcourt l’ensemble du livre pour en constituer la conclusion, p. 167.
  • [9]
    Ils s’intitulent : « Savoir faire avec les restes », « Inhumer les restes », « Inscrire les restes », « Confier au tiers ce qui reste », « Traduire au tiers ce qui reste ».
  • [10]
    T. Todorov, « Bilinguisme, dialogisme et schizophrénie », in Du bilinguisme, Denoël, 1985, p. 24.
  • [11]
    C’est peut-être là qu’il faudrait placer une référence à l’inconscient encrypté.
  • [12]
    Au sens du « solipsisme monolingue », tel que le définit Jacques Derrida dans Le monolinguisme de l’autre, Galilée, 1996, p. 44.
  • [13]
    Voir J. Altounian, « Faute de parler ma langue » in « Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie », op. cit., pp. 147-150.
  • [14]
    Voir C. Janin, Figures et destins du traumatisme, Puf, 1996.
  • [15]
    R. Ertel, « Le Yiddish : La langue et la crypte », in Les temps modernes, 615-616, sept.-nov. 2001, pp. 82-83. Du même à l’autre, CNRS Éditions, Paris, 2001, pp. 181-182.
  • [16]
    K. Beledian, Cinquante ans de littérature arménienne en France ; Du même à l’autre, CNRS Éditions, 2001, pp. 181-182. Nartouni est l’un des écrivains de langue arménienne des années 30, exilés en France, dont traite cet ouvrage.
    Il faut rappeler ici que, sur son versant oriental, la Grande Guerre a servi de paravent à la perpétration du génocide arménien de 1915 par les Jeunes Turcs, alors alliés des puissances centrales, l’Autriche et notamment l’Allemagne qui leur apporta un important soutien.
  • [17]
    S. Haffner, Histoire d’un Allemand, Souvenirs (1914-1933), Actes Sud, 2002, traduit de l’allemand par B. Hébert. Voir « L’avantage d’une conversation, c’est qu’on ne parle pas des mêmes choses », entretien avec Hélène Trivouss-Widlöcher, Daniel Widlöcher, in Pourquoi le fanatisme ? penser/rêver, n° 8, 2005, p. 157.
  • [18]
    Voir note 2.
  • [19]
    C. Beradt, Das dritte Reich des Traums, op.cit, p. 41.
  • [20]
    V. Klemperer, L.T.I., Notizbuch eines Philologen, op. cit., p. 364.
  • [21]
    Formulation de Jean-François Chiantaretto, op. cit.
  • [22]
    L’écriture de Freud, op. cit., p. 92.
  • [23]
    A. Berman, « Hölderlin : le national et l’étranger », in L’épreuve de l’étranger, Gallimard, p. 272.
Amener à l’écriture un passé traumatique, qui jusque-là ne disposait pas de mots, constitue une opération non sans rapport avec la traduction d’une langue dans une autre.

1Si traduire c’est déplacer ce qui n’a plus la parole, de l’originel vers le transfert, et de l’original vers l’autre langue, la mise en parallèle qui pourrait s’établir, entre traduction linguistique et champ transférentiel, de ce qui ne dispose pas de mots pour se dire constitue pour moi le point de convergence d’un parcours conjuguant dans une certaine forme d’écriture, celui d’une analysante et celui d’une traductrice, notamment de Freud. Comme elle répond, par ailleurs, aux interrogations de collègues me demandant pourquoi je n’étais pas ou ne voulais pas être analyste malgré la publication d’ouvrages [1] témoignant d’une expérience analytique, ce texte partira de détails anecdotiques pour aborder quelques hypothèses théoriques. Je crois en effet que la curiosité apparemment biographique de mes interlocuteurs recouvre une préoccupation qui mérite réflexion et sollicite quelques tentatives de réponse pouvant servir de matériel clinique.

2Le parallèle qu’il s’agit d’expliciter, entre les processus à l’œuvre lors de la traduction d’une langue à une autre et lors de la traduction, en une langue, de ce qui ne pouvait s’exprimer en un langage, me fut suggéré par certaines observations de Nathalie Zaltzman mettant en évidence la thématique des restes[2] dans mon travail. Celui-ci, il est vrai, s’attache prioritairement à une prise en compte des restes et à leur traitement par déplacement, aussi bien dans le travail analytique que dans celui de la traduction.
Pour introduire ce propos sur le déplacement à l’œuvre dans l’une et l’autre forme de traduction, on remarquera que, sur un plan purement éditorial, le champ sémantique traduction apparaît, sans qu’il ait été consciemment voulu, dans les quatre titres suivants :

3

  • de façon implicite dans « Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie » [3] qui, emprunté à Corneille [4], traduit en une sorte d’épitaphe le réel du sous-titre : « Un génocide aux déserts de l’inconscient »,
  • explicitement dans : La Survivance / Traduire le trauma collectif[5] et L’écriture de Freud, Traversée traumatique et traduction[6],
  • et de façon véritablement involontaire, à la demande de l’éditeur qui, trouvant trop peu commercial le titre : L’empêchement – initialement proposé – décida à mon grand regret que ce serait : L’intraduisible / Deuil, mémoire, transmission[7]. Peu à peu il me fallut pourtant reconnaître que cette volonté éditoriale témoignait d’une lecture pertinente de son objet dont le noyau hétérogène était bien une traduction, aux deux sens du terme, d’un Journal de déportation paternel dont le motif – l’empêchement, soit l’empêchement des survivants à « s’engager dans la tendresse » [8] – requerrait des héritiers la nécessité de subjectiver et traduire une souffrance parentale encryptée dans le mutisme, en somme de traduire les restes.
Il y avait donc un lien entre l’empêchement et la traduction puisque traduire se faisait en dépit d’un empêchement opposé par le reste d’un intraduisible, un empêchement contourné par le transfert de ces restes en un autre contenant, par leur déplacement dans le champ transférentiel et dans celui d’une langue étrangère à celle de l’expérience traumatique. Chacun des cinq chapitres [9] de cet Intraduisible renvoyait d’ailleurs, à un traitement particulier de ces restes.

4* * *

5Puisque ces quatre essais mettent en perspective, dans les intitulés mêmes qu’ils ont spontanément retenus, un point de jonction entre un travail d’analysante face au matériel transmis par une famille de survivants et celui d’une traductrice face à un texte fondateur, j’émettrai l’hypothèse suivante sur ce qui a pu favoriser en moi le recoupement de ces deux champs de travail : il est superflu de rappeler que lors des relations infantiles précoces, une mère survivante n’est pas en mesure de transmettre à son enfant un savoir dialectisable en mots sur ce qu’elle a vécu et sur la vision du monde qui lui en est restée. Alors que l’enfant s’approprie des savoirs sans saveur pour s’adapter au temps de la survie parentale, les paroles maternelles portent le goût d’une secrète mélancolie, mais ne profèrent à l’enfant aucun savoir transmissible, ou encore ces paroles sont chargées de l’angoisse de nombreux affects incapables d’accéder à une secondarisation langagière. L’instance d’un ailleurs désirable parce qu’étranger à l’univers familier ayant été destituée sous l’emprise de la terreur, les parents survivants ne peuvent introduire leur enfant au monde des autres ni à celui de leurs mots. Cette bipartition dans la perception de l’environnement constitue ainsi chez leur enfant un clivage où l’expérience de deux espaces culturels en mutuelle exclusion réclame de lui une mutuelle traduction pour que s’effectue en lui un quelconque travail de subjectivation. Le traducteur qu’il devient peut alors éventuellement, au cours d’une analyse et dans l’après-coup libérateur de l’écriture, tenter de dénouer, dissoudre une charge d’angoisse pétrifiée autrefois au lieu même de l’ancienne impossibilité à parler. L’angoisse de jadis fait ainsi une dernière fois irruption par le travail d’écriture, avant de se dissiper, alors même que, dans l’enfance, l’absence de tout destinataire en mesure de recueillir la parole empêchait l’émergence d’un quelconque lieu d’énonciation. Todorov écrit :

6

Si je perds un lieu d’énonciation, je ne peux plus parler, je ne parle pas, donc je ne suis pas. [10]

7Encore moins, est-on en droit de penser, si on n’a jamais pu occuper un tel lieu.

8L’écriture n’a alors pour visée que celle de traduire une expérience archaïque en dévoilant violemment ce lieu d’énonciation d’un sujet en souffrance, devenu traducteur [11] pour reprendre à son compte des affects épars, demeurés si longtemps en quête d’auteur. La langue que je ne parlait pas autrefois, faute d’exister, je la parle aujourd’hui, mais en traducteur d’un lieu où je ne se trouve plus. Les stratifications du développement culturel sont venues remanier, enrober d’un langage autre, les affects infantiles restés sans nomination, si bien que c’est la double désinence du « je parle » à la première personne d’aujourd’hui et du « je ne parlait pas » à la troisième personne d’un autrefois imparfait, qui se fait entendre en creusant simultanément les deux sillons du paradigme, en réduisant enfin le clivage entre le ressenti source et les moyens d’expression cible du traducteur, en réconciliant la voix toujours vivace de l’enfance et celle de l’analysant/écrivant, déterminé par son langage d’ici et de maintenant. L’expérience traumatique de base, que ce type de bilinguisme s’épuise à répéter pour le réduire, est sans doute celle du bâillon qui empêchait de dire à la maison, aux premiers objets mutiques, l’écartèlement qui se vivait dehors, dans la langue de l’autre, puisque rien de ce dehors n’était présentifié, à l’écoute, dans l’espace naturel de l’intimité. Mais pour celui qui cheminait ainsi d’un destinataire sourd à un autre, le dehors, l’école et ses maîtresses ne pouvaient pas davantage recevoir, représenter les climats, les secrètes valeurs de la maison maintenue sous le sceau d’un non-lieu.

9Chassé naguère de sa langue maternelle, comme ses parents le furent de leur espace de vie, un tel traducteur ne peut, par le métissage inhérent à son discours, que dérouter son destinataire, de même que son expérience personnelle lui a appris que comprendre l’autre, c’est d’une certaine façon s’expatrier. Il ne peut à présent que s’étonner de voir combien le prétendu « monolingue » [12] vit enfermé dans l’illusion de la communication, le déni d’un autre forclos dont lui occupe toujours clandestinement la place. C’est la contrainte de cette dissociation première que tentent inlassablement d’annuler les entrelacs de ses deux discours concomitants en dénonçant, à partir du lieu unique de son travail de traduction, les ruptures et les distorsions qui ont fracturé son histoire [13].

10Ainsi, traduire une absence de langue en une langue faisant advenir la langue absente à la parole, amener à l’écriture un passé traumatique infantile ou transgénérationnel qui jusqu’alors ne disposait pas de mots, constitue une opération non sans rapport avec la traduction d’une langue à une autre : dans chacune des deux postures, le traducteur est le seul à connaître la non-coïncidence des valences, soit entre deux systèmes de pensée, soit entre une pensée survivant à la mort psychique d’une partie de soi et celle restée indemne de cet éclatement. Si le trauma opère une « détransitionnalisation » [14] entre la réalité psychique et la réalité factuelle, on peut avancer que toute traduction est une entreprise de transitionnalisation. Autrement dit, dans les deux configurations, la préoccupation majeure est de sauver le plus possible de ce qui se perd nécessairement dans une mutation qui, malgré la castration inévitable, conditionne pourtant la possibilité de toute transmission.

11Il faut rappeler ici qu’une langue amputée de ses référents étrangers, disqualifiés par l’impunité des crimes vécus en l’absence de tout autre, est comme une langue délirante. Je renvoie ici aux réflexions de Rachel Ertel sur la mise à mort du yiddish et à celles de Krikor Beledian sur la souffrance d’un écrivain en proie à la destitution de sa langue, disparue faute de territoire et d’assignataire. Tous deux évoquent de façon saisissante l’absence d’autre et donc d’espace de jeu métaphorique dans l’usage des langues aux locuteurs exterminés et aux cultures anéanties :

12

La parole yiddish circulait ésotérique, hermétique, entre rescapés et survivants d’un univers aboli, pour se réverbérer dans le vide. […] Pour les rescapés, cette langue, seul vestige d’avant le déluge, n’est partageable qu’avec leurs pareils, elle ne saurait être transmise. […] Si la langue semble faite pour ne pas être comprise ni même entendue, l’écriture en cette langue apparaît, à ceux qui en sont les héritiers potentiels, comme le recours délibéré à une cryptographie ésotérique. L’accès en est barré pour toujours. Car derrière l’acte qui se veut acte d’initiation, de dévoilement, se cache l’acte de rétention et de voilement. [15]
Le texte [de Nartouni] […] « Nostalgie de la langue arménienne » se constitue autour de la réflexion d’un collègue psychiatre d’origine grecque qui dit au narrateur « tu oublieras ta langue ». Le narrateur qui n’a pas parlé dans sa langue maternelle depuis longtemps fait un rêve où il parle dans sa langue avec un chat, ensuite il s’en va dans les champs pour poursuivre son monologue « afin que personne n’entende mon délire et ne me prenne pour un fou » […] Le narrateur restitue ici une expérience commune aux exilés : il porte en lui-même une langue qu’il ne peut pas partager, avec laquelle il ne peut échanger. Toute tentative de parler sa langue, dans la solitude de l’exil, fait de cette langue l’expression d’un délire et d’une folie. Est-ce un hasard si le narrateur se présente ici comme étant dans un asile de fous ? Sa langue devient le signe de son enfermement et c’est pour cela que le collègue grec lui suggère l’oubli. [16]

13* * *

14Une telle pénurie en mots subjectivés/subjectivants, qui nous instituent parlant pour avoir été parlés, crée parfois chez le sujet une grande appétence aux mots, à ceux du plaisir littéraire – plaisir exacerbé dans l’activité de traduction d’une pensée radicalement innovante comme celle de Freud – mais aussi à ceux qu’il va s’employer à chercher dans la cure analytique afin de comprendre, en s’entendant prononcer des énoncés inédits repris par l’autre du transfert, ce que n’ont pu proférer ses ascendants ; cela afin de pouvoir enfin les comprendre et les aimer sans empêchement. Les effets de subjectivation de cette relation d’amour après coup, dont sont alors investis les objets de la culture et de la tradition, montrent d’ailleurs a contrario que seul cet amour peut soustraire un être pensant au pouvoir aliénant des langages totalitaires. C’est, par exemple, ce dont témoigne Sebastian Haffner en montrant dans son Histoire d’un Allemand[17] que ce qui lui rendit impossible, à la différence de ses collègues, la moindre adhésion au national-socialisme et le contraignit à émigrer, tenait à son attachement inconditionnel pour la culture transmise par son père, à sa relation au père, faite à la fois de respect et d’autonomie.

15On peut aussi déclarer, en référence aux témoignages de Victor Klemperer et de Charlotte Beradt [18] sur la terreur des États exterminateurs, que si les totalitarismes visent à la « désolation » de ceux qui y survivent, il incombe à leurs héritiers de percevoir et de recueillir les quelques bribes, malgré tout psychisés, de ces plages de désolation, d’accueillir ces ascendants en leur offrant leur propre altérité réceptrice de passeur et, ainsi traduits, de les transmettre au monde. Dans un [19] des rêves collectés par Charlotte Beradt, une femme rêve qu’elle se parle en langue étrangère afin de ne pas se comprendre elle-même, de n’être comprise de personne, d’être ainsi assurée d’échapper à la censure et donc à la menace de mort. On pourrait comparer le parasitage douloureux de la langue et de l’écoute entre des survivants ayant connu la terreur et leurs enfants à celui de cette « langue étrangère » interposée entre ce rêveur, émetteur d’une langue incomprise de lui-même, et cet auditeur sous protection qu’il en devient.

16Dans la postface de son livre [20], Victor Klemperer raconte qu’il hésitait à le publier, lorsqu’il se souvint de l’explication d’une ouvrière sur son année passée en prison tandis que, de son côté, son mari communiste avait été détenu de nombreuses années. Elle lui donna la raison de son emprisonnement dans un savoureux patois berlinois : « wejen Ausdrücken », soit : en raison des « façons de parler » offensant le régime. Alors, en raison des « façons de parler » qui avaient pu emprisonner, pourchasser et assassiner, le philologue se décida à la publication. Les mots qui ont manqué, ceux qui ont été censurés ou dévitalisés par la démétaphorisation à l’œuvre dans les idéologies totalitaires et leurs meurtres sont à l’évidence des objets à sauver, des objets de recherche, de soins et d’amour.

17* * *

18À l’extrême opposé du langage idéologique qui évacue les ambiguïtés et les métaphores en se servant des mots pour supprimer la pensée et se substituer à elle, le rapport de Freud à la langue avec laquelle il pense et élabore sa recherche met en évidence les multiples innervations de sens qui traversent les mots. C’est sans doute ce qui lui inspire l’instauration d’une écoute analytique qui, à travers la vibration des mots, accède aux complexités du monde psychique et de la vie de l’esprit. Les énoncés mêmes de ses investigations visualisent parfois ce qu’il est en train de théoriser, ce qui, évidemment, peut difficilement passer dans le texte traduit d’arrivée. Les perlaborations sont ainsi souvent ponctuées des indices d’un inconscient chercheur qui jalonnent les chaînons par où chemine son enquête et qui, bien sûr, ne peuvent se percevoir que lors de la lecture de l’original. Le traducteur devient conscient par son impuissance à les faire passer dans l’autre langue. Tout comme pour l’héritier de mondes rendus muets, il ne lui reste que le plaisir et la douleur d’un reste impossible à traduire. En conséquence il serait totalement faux, voire éminemment injurieux à l’égard de Freud, de prétendre que la langue allemande était seule appelée à faire surgir la psychanalyse : ce n’est pas de la langue allemande qu’est née la psychanalyse mais de ce rapport particulier que Freud entretient avec elle : il s’y révèle créatif et innovant, tout à la fois ludique et spéculatif, curieux des énigmes de la parole et imperturbable dans l’art de les déchiffrer, détecteur acharné des désirs qui s’y dissimulent et observateur non dénué d’humour de leur destin inassouvi.

19J’aimerais évoquer ici un épisode pris sur le vif d’une séance de travail sur le texte freudien qui représente à mes yeux une sorte de répétition anodine, dans le champ de la traduction, de ce qui relevait plus haut du champ de la transmission : au sein de l’équipe à laquelle je participe, ma pratique plus sensible à la langue source qu’à la langue cible, me fait revivre parfois un malaise que j’ai dû sans doute ressentir jadis lorsque, familière de deux codes de déchiffrement des choses de la vie, j’étais dans l’impuissance de signifier mon monde à moi dans celui de l’école. La répétition de cette impuissance cessa pourtant peu à peu de produire ses effets, lorsqu’il me fut donné de vivre ces moments miraculeux où, faisant écho à l’expression de mon mécontentement : « Ce n’est pas exactement ça ! », un collègue, identifié probablement à mon insatisfaction, offrait le mot qui me manquait. Ce mot pertinent qui surgissait pour satisfaire au mieux les exigences du sens, ne ressemblait-il pas au mot de l’analyste qui, pendant la cure, nomme et pacifie le chaos d’affects où se débat son patient ?
Le bonheur ressenti dans ces moments n’est pas tant celui de détenir enfin la solution recherchée, mais de pouvoir partager avec autrui le même mouvement psychique de la pensée. L’aventure de cette trouvaille à plusieurs ne fait que témoigner d’une appartenance commune à la vie de l’esprit en affirmant et présentifiant l’existence de celle-ci. Ce partage du plaisir à nommer vient modestement lier ce qui s’était rompu lors de l’écrasement culturel du monde de l’enfance. C’est bien cette « confiance dans les mots » [21] qui rend possible, dans le champ transférentiel, de faire parler des traces muettes et, dans un groupe de traduction, de sublimer en plaisir la capacité à percevoir et nommer ce qui se dérobe à soi ou à l’autre. C’est cette confiance dans les mots dont le juif traqué Klemperer tient à décrire, sous peine de mort, les multiples modalités d’effondrement. Quant aux parents survivants, ils montrent, par leur usage d’un parler ressassant ou indigent, que cette confiance et ce plaisir ne sont qu’un luxe dont il leur a bien fallu se passer !
Une telle pratique du sens à traduire dans le dialogue avec autrui ou avec l’autre du transfert, face au tiers que représente soit le texte original soit le matériau originel, ne peut évidemment se faire qu’avec l’acceptation de sa limite, c’est-à-dire le consentement à la perte d’un reste. J’ai pu écrire que traduire, c’était consentir à l’exil [22] : s’il y a des similitudes entre l’expérience de l’exil et celle du transfert – dans le travail du traducteur, dans celui de l’analysant –, c’est parce que l’exilé doit non seulement faire le deuil du terreau de ses investissements initiaux, mais doit encore, pour ne pas totalement les perdre, assumer la douleur tout aussi vive de réinvestir ces signifiants premiers – pour ainsi dire clandestinement en marrane – dans les mots et les valeurs de la langue d’accueil.
Lors des exils violents, ce qui dans un après-coup signe douloureusement le traumatisme de la rupture territoriale, c’est, en effet, la rupture culturelle. L’exilé doit alors traduire les traces de ses premiers référents existentiels en ceux qui devront désormais servir de cadre aux nouvelles modalités d’investissement de ses premiers objets. La mise en parallèle des deux processus de traduction s’impose d’autant plus, dans le cas présent, qu’il s’agit de traduire le fondateur d’une méthode d’investigation dont le dispositif, la cure, a précisément pour objet le « transfert », soit la transplantation des premiers liens affectifs dans le champ transférentiel et, grâce aux remaniements possibles dans cette nouvelle implantation, la résolution de certaines souffrances. N’a t-on pas affaire, avec Freud, à un innovateur héritier sans doute des nombreux exils de son ascendance persécutée, et qui porte nécessairement dans son mode de penser et d’écrire, le modèle du dispositif d’un exil agi qu’il a créé ?
C’est ce reste intraduisible, soit la récusation opposée par un reste à une transférabilité totale, qui garantit la distance interposée entre la langue mélancolisante d’un monde éteint et celle d’une pensée vivante. C’est bien ce reste qui inscrit la différence irréductible entre un mode de penser dans une langue et dans une autre langue incitant toute pulsion de vie à jouir de cette différence. En revanche lorsqu’un traducteur occulte le lieu de la perte en ne percevant pas ce reste échappant à la traductibilité, il se comporte vis-à-vis du texte transmis comme un héritier qui effacerait la trace de ce qui n’a pu se dire dans son héritage, alors que pourtant c’est ce non-parlé qui a été fondateur de son existence. Il étouffe l’espace de subjectivité qui a produit la pensée et son écriture, occulte le lieu psychique qui a engendré le texte. Antoine Berman rappelle sans détours cette fonction éventuellement effractante de la traduction et la responsabilité du traducteur face à la parole de l’original dont il est l’unique transmetteur :

Seul le traducteur […] peut percevoir ce qui, dans un texte, est de l’ordre du « renié » […]. Une traduction […] a pouvoir de révéler ce qui, dans [une] œuvre est origine (inversement, elle a pouvoir de s’occulter elle-même cette possibilité), et cela indique qu’elle entretient avec elle un certain rapport de violence. Là où il y a révélation de quelque chose de caché, il y a violence. [23]
S’il y a une interrelation entre traduction et transmission traumatique, constater l’écart du non-traduisible ne revient donc ni à l’effacer ni à en renier la butée féconde. C’est pourquoi je peux dire que la langue que m’apprit l’École de la République d’autrefois, fut pour moi celle d’une première traduction, avec un reste évidemment intraduisible, traduction douloureusement mais heureusement castratrice qui me rendit ensuite possible, d’une part la traduction par l’écriture d’une transmission psychique et d’autre part le plaisir à la traduction de Freud.


Date de mise en ligne : 01/01/2011

https://doi.org/10.3917/lcpp.016.0169

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