Les surprises du masochisme moral
Pages 107 à 118
Citer cet article
- CHABERT, Catherine,
- Chabert, Catherine.
- Chabert, C.
https://doi.org/10.3917/lcpp.001.0107
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- Chabert, C.
- Chabert, Catherine.
- CHABERT, Catherine,
https://doi.org/10.3917/lcpp.001.0107
Notes
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[1]
Extrait du récit de J.M. Coetzee, Scènes de la vie d’un jeune garçon, Seuil, 1999.
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[2]
S. Freud (1919) « Un enfant est battu. Contribution à la connaissance de la genèse des perversions sexuelles », in Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1981, pp. 219-249.
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[3]
Rolland J.C. (1998) « Compulsion de répétition, compulsion de représentation », in Guérir du mal d’aimer, Paris, Gallimard, 1998, 201-259.
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[4]
Chabert C. (1999) « Les voies intérieures », Revue Française de Psychanalyse, LXIII, 5, numéro spécial congrès (59e Congrès des psychanalystes de langue française), « Enjeux de la passivité », pp. 1445-1488.
-
[5]
Freud S. (1924) « Le problème économique du masochisme », in Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1981, pp. 287-297.
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[6]
Comme l’a fait remarquer Blandine Foliot, dans « Le père en question », Conférence à l’A.P.F., Janvier 1999.
1« [...] Ce qui se passe à l’école, c’est que les élèves sont fouettés. Cela se produit tous les jours. On ordonne aux garçons de se pencher en avant, de se toucher les pieds du bout des doigts et on les fouette avec une badine. [...] Quant à lui, il n’a aucun désir d’être battu par Mademoiselle O. ni personne d’autre. A la seule idée d’être battu, il se recroqueville de honte [...] Si jamais on l’appelle pour être battu, ce sera une scène tellement humiliante, qu’il ne pourra jamais plus retourner à l’école ; en fin de compte il n’aura aucun autre moyen de s’en sortir que de se tuer [...] Ce qu’il y a de bizarre, c’est qu’il suffirait d’une seule raclée pour briser le charme maléfique qui l’enserre comme un étau [...] C’est la faute à sa mère qui ne l’a jamais battu. [...] Il veut que son père le batte et fasse de lui un garçon normal. En même temps, il sait que si son père osait porter la main sur lui, il ne trouverait pas le repos avant de s’être vengé. Si son père venait à le frapper, il deviendrait fou : il serait possédé, comme un rat acculé dans un coin et qui se jette à droite et à gauche en faisant claquer ses crocs venimeux, trop dangereux pour qu’on les touche ». [1]
2Faut-il encore apporter des témoignages cliniques pour soutenir l’affirmation de Freud quant à la fréquence du fantasme « Un enfant est battu » [2], non seulement chez les personnes névrosées mais même chez celles qui ne sont pas contraintes de s’engager dans une analyse ? Faut-il encore revenir à ce texte pour saisir la multiplicité des voies qu’il trace et suivre, plus particulièrement, la genèse et la dialectique du fantasme ? Au-delà du contenu et de la fascination des images qu’il convoque, au-delà de l’immense intérêt de cet article pour l’analyse de la sexualité, ce qu’une nouvelle lecture dévoile presque brutalement concerne la trame du discours dans son rapport au refoulement et ses différentes traductions dans la cure.
3En exergue, concomitante, une question de psychopathologie : que veut dire Freud lorsqu’il parle de « perversion » ? Ne rencontrerait-on pas là, la coïncidence de cette affection (dont la névrose serait le négatif) et des modalités de fonctionnement psychique rassemblées aujourd’hui comme « nouvelles » indications de la psychanalyse, celles qui se caractérisent notamment par des troubles de l’intériorité, et interrogent la notion de réalité psychique en en élargissant les limites ?
4L’émergence du fantasme « Un enfant est battu » n’apparaît pas dans toutes les analyses. Elle se produit à certains moments, dans certaines cures, et sous certaines formes qui n’obéissent pas toujours à celles décrites par Freud. Mais ces variations d’expressions cliniques, grâce à la prégnance figurative des représentations de la sexualité infantile et de ses avatars, éclairent la dialectique transférentielle qui les met en scène et les réactualise.
5Dans l’analyse du fantasme développée par Freud, un mouvement est à l’œuvre, un mouvement puissant qui en bouscule les composantes. Les places successives occupées par l’auteur du fantasme – un analysant, ne l’oublions pas – rendent compte de l’importance du déplacement d’un rôle à l’autre, d’une mobilité identificatoire dont on peut penser qu’elle constitue un enjeu primordial de l’entreprise analytique : le changement de point de vue est un de ses espoirs majeurs et ce changement montre une modification, parfois même une transformation des matériaux psychiques.
6A cet égard, on découvre dans le texte de Freud une trajectoire étonnante, lisible dès le premier abord dans la description des variations du contenu manifeste du fantasme. Freud est formel, les fantasmes de fustigation, mais peut-être aussi tous les fantasmes, ont une préhistoire et un développement : leur formulation inaugurale dans la cure relève davantage d’un « résultat terminal que d’une manifestation initiale » (1919, p. 224). L’analyse en confirme l’évolutivité parce que le déroulement du fantasme dans le temps y est complexe et que ses différents aspects y seront presque tous transformés… « leur relation à l’auteur du fantasme, leur objet, et leur signification » (ibid, p 224). On peut se demander ce qui finalement ne bouge pas dans ce parcours.
7La première phase, la plus ancienne et la plus floue en apparence, trouve ses sources dans la mémoire historique, dans la reviviscence du souvenir. « Le père bat un enfant » en est la traduction et Freud se demande s’il s’agit vraiment d’un fantasme ou seulement d’un préliminaire au fantasme ultérieur. L’ancrage dans une réalité perceptible, dans une expérience effective reste en effet l’une des caractéristiques majeures de cette version puisée dans les réserves de l’enfance et figurée par la position de l’auteur du fantasme dans la scène : « je regarde ». Le contenu latent révélé plus tard laisse apparaître un drame passionnel en contraste avec le détachement hésitant du début, sans doute alimenté par la force des résistances. La haine, la jalousie pour le puîné masquent la croyance dans l’amour du père : si le père bat cet enfant que je hais, c’est qu’il ne l’aime pas, « il n’aime que moi » (ibid, page 227). Il n’aime que moi… Quelle excitation, quel accomplissement, quel plaisir ! Ainsi, le contenu originaire du fantasme est habité par des amours incestueuses ; il soutient la conviction d’être le/la préféré(e) du père et la secrète jouissance de l’avoir séduit.
8La qualité du fantasme dans cette première phase a une double composante : l’une, consciente, inscrite dans une réalité matérielle « objective » ; l’autre, inconsciente, trouvant sa voie de résolution dans la réalisation hallucinatoire du désir ; les deux, empêtrées dans le complexe parental. Le cœur du fantasme « mon père n’aime que moi » se travestit à la fois dans le contenu manifeste de la représentation et dans l’affect de déplaisir qui l’accompagne, grâce au renversement en son contraire.
9La seconde phase « je suis battu(e) par mon père » relève d’un statut psychique différent : elle n’est pas un souvenir, elle n’est pas le fruit d’une remémoration, elle est et demeure inconsciente, Freud y insiste à plusieurs reprises, fermement. Elle est une construction de l’analyse produite à partir d’un refoulement : c’est probablement ce qui lui confère son extrême importance et explique la lourdeur de ses conséquences. Cette seconde phase est nécessaire et sa traversée dans la cure, inéluctable.
10Produit de l’analyse, produit du transfert, elle occupe, à l’instar des fantasmes originaires, une place particulière, à l’entrecroisement du subjectif et de l’objectif, tout entière engagée dans la tension entre le monde interne et sa recherche du plaisir et le monde externe et sa contrainte de réalité. Cette double pression scande le compromis du fantasme qui permet la satisfaction du désir pour le père par la voie de la régression et assure, en même temps, la punition pour cette transgression : il me bat, il m’aime, il me bat. Car il faut, bien sûr, rappeler le haut degré de plaisir qui teinte la production du fantasme. Le retournement en déplaisir s’effacera avec le changement de place de l’auteur du fantasme et révélera le fondement masochiste fait de l’association d’une souffrance et d’un plaisir. Cependant, un reste demeure occulté, qui renvoie au désir sexuel génital déguisé par l’enveloppe anale du scénario. Ainsi, l’action refoulante demeure incessante et la levée d’un refoulement s’accompagne immanquablement du refoulement d’autres représentations.
11Quelle est l’incidence de l’analyse sur l’évolution de cette seconde phase du fantasme ? Les transformations si importantes qu’il y subit ne sont-elles pas l’effet des mouvements du transfert ? Une fois passée la première période de l’analyse qui puise silencieusement ses forces dans la conviction de l’analysant d’avoir séduit l’analyste, puisque lui aussi s’est engagé dans la cure, après l’élation amoureuse des commencements, entièrement étayée sur le refoulement ou sa levée, se produit inévitablement la déception mise au jour par la découverte de la nature sexuelle du désir et de son impossible réalisation. Cette « première floraison des amours incestueuses » est gâtée par le gel… Ne subsistent alors pour l’analysant que le recours à la production du fantasme et la part de plaisir même illusoire apportée par sa réalisation hallucinatoire, plaisir actualisé par l’énoncé, la mise en mots du fantasme à l’adresse de l’analyste.
12La troisième phase enfin (celle qui apparaît d’abord dans l’analyse) ressemble à la première parce que, comme elle, elle est consciente et parce que l’auteur du fantasme y occupe à nouveau la place du spectateur. Deux éléments notables l’en différencient cependant. Les partenaires changent, l’enfant battu de la première phase est remplacé par une multitude d’enfants inconnus, et le père (le batteur) par un substitut plus lointain. La scène de la troisième phase est devenue anonyme, générale, impersonnelle. A cette transformation est sans doute liée la seconde différence : le fantasme est maintenant porteur d’une forte excitation « sexuelle sans aucune équivoque », puisqu’elle conduit à une satisfaction clairement érotique, ce que confirme avec une évidence remarquable l’importance du rapport au plaisir dans la dialectique du fantasme. Les changements ne concernent pas seulement le représentant/représentation de la pulsion, ils touchent aussi son représentant/affect. C’est donc la question, centrale, des liaisons entre affects et représentations qui est aussi traitée dans le texte de Freud.
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14Une énigme difficile à résoudre subsiste encore : « Par quelle voie, poursuit Freud, le fantasme désormais sadique dans lequel des garçons étrangers et inconnus sont battus est-il devenu la possession durable de l’aspiration libidinale de la petite fille ? » (ibid, p. 226).
15Le fantasme « Un enfant est battu » est totalement inscrit dans l’organisation psychosexuelle, dans le complexe d’Œdipe et dans le réseau des représentations issues du tissage des fantasmes originaires qui tentent de le traiter. Considérons-le comme une des traductions primordiales du fantasme de séduction enchâssé au fantasme de scène primitive car il présente l’ensemble des caractéristiques des fantasmes originaires : l’appoint visuel, voire scopique, indispensable à leur figuration et la position passive assignée au sujet aussi bien dans la scène primitive que dans la castration. Dans sa version hystérique, le fantasme de séduction exacerberait encore davantage la passivité de l’enfant soumis au désir de l’adulte ; on sait comment l’évolution de la pensée freudienne en a suivi le mouvement : l’événement qu’il subit et qui constitue le traumatisme déterminant dans l’étiologie du trouble névrotique, prend un enfant innocent au piège de la sexualité de l’autre – l’adulte pervers, le père, l’étranger qui apporte le mal, l’analyste dans la cure. C’est lui qui assure la fonction séductrice active alors que le sujet maintient sa position passive de victime.
16Puis, grâce à un compromis notoire, dans l’après-coup, le sexuel se saisira de la scène de séduction : la fiction qui s’empare de l’événement relève d’une activité de représentation qui protège et entretient la version de l’attentat par l’autre. Quelle que soit la nature de l’événement, que Freud tient comme réalité matérielle jusqu’en 1897, comme réalité psychique ensuite, le sujet, même lorsqu’il devient l’auteur du fantasme, reste passif face à l’intrusion étrangère.
17Le fantasme « Un enfant est battu » suit le même trajet et obéit aux mêmes règles. L’auteur du fantasme garde toujours une position passive dans toutes les phases : pas de provocation séductrice mais un afflux d’excitation aussi bien dans la jalousie vengeresse de la première phase, dans l’équivalence « être battu(e)/ être aimé(e) » de la seconde et dans la contemplation du spectacle d’enfants inconnus voués à des sévices corporels de la troisième.
18On peut penser que le fantasme s’incarne dans le processus de l’analyse, qu’il se déploie au fil du transfert : bien sûr il s’offre comme porte-parole du sado-masochisme et en emprunte les formes plurielles, bien sûr il dénonce une vive excitation et une angoisse intense à la mesure de la jouissance qui le soutient. Mais surtout, son occurrence apporte la possibilité de s’approprier l’événement à l’intérieur de la scène analytique par une construction qui exclut l’analyste au niveau manifeste, tout en l’incluant dans son adresse, et cela, grâce au refoulement : convoquer la scène de la seconde phase implique en effet la mise à l’écart, ici et maintenant, du désir de séduire l’analyste au sein d’une situation paradoxale qui provoque l’excitation et la contient, qui lève le refoulement et le crée.
19Si l’enjeu essentiel de la théorie de la séduction est d’établir une intrinsèque relation entre la sexualité et le refoulement, celui-ci pose inévitablement la question de l’intériorisation de l’objet. Qu’elle porte sur un fait réel ou une fiction traumatique, la scène de séduction implique toujours, de toute manière la présence de l’autre, son incitation suggestive qui le situe hors du même, voire en opposition avec le moi et les pulsions d’autoconservation. Ne retrouve-t-on pas ces composantes dans la scène analytique ? La sexualité s’inscrit dans l’altérité et imprime dans le même mouvement son existence en soi et l’étrangèreté de l’inconscient. Pour que cela se passe, il faut admettre que l’action à l’origine de l’excitation et du trouble vienne de l’autre. Cette acceptation place le sujet en position de ré-action à condition que soit reconnu l’effet de l’autre en lui, c’est-à-dire que soit admise une modification passive par cet étranger, préalable indispensable pour accueillir l’excitation interne et trouver les moyens de la traiter. La même situation qui attise une passivité fondamentale ouvre aussi les voies qui en permettent l’intégration et l’élaboration. Si à l’effraction réelle se substitue une fiction, si la réalité matérielle du souvenir se transforme en réalité psychique, la double valence passive/active continue d’être mobilisée : le sujet est passif dans le contenu de la scène, il est actif dans la construction de la représentation. On retrouve là les éléments développés par Freud dans Au-delà du principe de plaisir à partir de l’observation de l’enfant à la bobine.
20Par la création de la scène, l’analysant s’engage dans un mouvement d’appropriation du fantasme et d’intériorisation subjectivante. Cette traversée est inhérente au processus analytique, elle se traduit par le saut de la compulsion de répétition dans la compulsion de représentation comme le propose J.-C. Rolland [3]. Ce passage, assuré par la reconnaissance du rôle passif dans la scène et de ce qu’il implique en excitations et en affects, permet la construction du fantasme et lui donne sa force consolatrice. Autrement dit, la prise de possession active de la représentation par la langue, exige que l’excitation soit passivement éprouvée. Dans cette perspective on peut entendre le fantasme « Un enfant est battu », son émergence, son déploiement, sa résolution comme traductions d’un mouvement crucial de l’analyse, riches de potentialités identificatoires admettant le paradoxe et la contradiction entre la passivité et l’activité, l’excitation et la représentation : ainsi, dans la cure, la possibilité d’accepter l’excitation provoquée par l’autre détermine la mise en œuvre du travail nécessairement exigé par le surgissement de la pulsion.
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22Que se passe-t-il lorsque le déroulement classique du fantasme ne se produit pas et que s’y substitue une séquence très différente, bouleversant nos repères antérieurs ? Je veux parler de l’évocation, dès le début de certaines analyses, de scènes organisées selon les principes de la seconde phase décrite par Freud mais qui ne relèvent pas du statut psychique qu’il leur assigne. Elles ne sont pas refoulées, elles ne sont pas inconscientes, elles peuvent difficilement être considérées comme un produit de l’analyse. Elles s’imposent d’emblée comme situations réelles, comme obsessions conscientes ou encore, plus gravement, comme mises en actes plus ou moins compulsives. L’apparent défaut de refoulement de ces productions pourrait signaler la connotation perverse non seulement du fantasme, il l’est par définition, mais du fonctionnement psychique lui-même. Cette hypothèse est pourtant difficile à défendre compte tenu de la massivité des sentiments de culpabilité associés à l’évocation de ces scènes, même si leur tonalité honteuse les infléchit fortement du côté du narcissisme. Car l’analysante (dans mon expérience, ce sont plutôt des femmes en effet) ne manque pas de s’accuser du pire des crimes : c’est elle qui se fait battre, c’est elle la fille incestueuse qui provoque les débordements du père, c’est elle qui le pousse à ces excès. Certes le père (ou son substitut) conserve sa fonction de batteur mais il n’en est pas actif pour autant, il est excité par sa fille. Pour cette faute reconnue et revendiquée, le sacrifice et les conduites compulsives qui l’actualisent ouvrent le chemin de l’expiation d’une sexualité masochiste et de ses triomphes. Évidemment, de telles séquences condensent avec une acuité saisissante le fantasme « Un enfant est battu » et le fantasme de séduction. Dans ce contexte, la version hystérique, à l’abri du refoulement, est remplacée par une version que j’appelle « mélancolique » [4] qui inverse les positions respectives des deux partenaires : ce n’est pas l’autre, l’étranger, le père qui me séduit ; c’est moi qui le provoque, l’excite et le conquiers.
23Le masochisme érogène et le masochisme féminin massivement présents dans la seconde phase, classique, du fantasme disparaissent, semble-t-il, dans cette version mélancolique au profit du masochisme moral et de l’enlisement narcissique des destins pulsionnels. La relation du masochisme moral et de la sexualité est relâchée, écrit Freud en 1924 [5]. Alors que dans le masochisme érogène et le masochisme féminin, la souffrance implique la personne aimée, cette condition n’est pas remplie dans le masochisme moral car c’est la souffrance elle-même qui importe « qu’elle soit infligée par une personne aimée ou indifférente, cela ne joue aucun rôle » (1924, p. 293).
24La survenue dans le réel de la scène « je suis battue par mon père » viendrait dire la force incestueuse du transfert et la punition qu’elle engendre. Elle témoignerait de l’engagement de l’analysant dans la proximité du masochisme moral et de la mélancolie, dont on sait qu’elle retient parfois dans ses abîmes des scénarios « pervers » qui tentent d’écarter les affects de désolation. Plus qu’ailleurs se côtoient dans ces versions singulières un emballement transférentiel intense, excitant, presque maniaque et une fuite dans la guérison vite effacée par la retombée tragique, désespérée des premiers effets de l’analyse. Et là se produit un renversement majeur : la déception n’entraîne pas de haine pour l’analyste, pas même des reproches, pour ce qui pourrait s’éprouver comme tromperie ou malentendu ; non, on assiste à un retournement de la haine contre soi, l’analysant s’engouffre dans l’auto-accusation et la mortification. La forme du fantasme de l’enfant battu que je viens d’évoquer apparaît alors comme effet de transfert marqué par le masochisme moral : on en connaît les conséquences dans la réaction thérapeutique négative et ses possibles impasses. La conscience morale y occupe toujours un rôle central à la différence près, remarquable, que la culpabilité qui a transformé le sadisme de la première phase en masochisme dans la seconde est refoulée dans l’organisation classique du fantasme alors que dans la forme empruntée par le masochisme moral, la morale est consciente même si le surmoi, devenu le tortionnaire du moi, plonge ses racines dans le ça.
25Il faut revenir à Freud pour tenter d’approcher cette distinction essentielle, même si son cheminement n’est pas aisé à suivre. Dans un déroulement naturel, dit-il, la conscience et la morale découlent du complexe d’Œdipe, de son déplacement et de sa désexualisation. Dans le masochisme moral au contraire, « la morale est resexualisée, le complexe d’Œdipe ressuscité, une voie régressive est frayée de la morale au complexe d’Œdipe » (1924, p. 296). Une part de la conscience morale est perdue au profit du masochisme et le péché est recherché pour obtenir la punition. Cette construction théorique convient étonnamment au matériel clinique qui m’occupe : un défaut de refoulement de la sexualité œdipienne, une sexualisation outrancière de la morale, une excitation terrifiante liée à la sanction, une dérive narcissique de l’ensemble coïncidant avec le ressaisissement inattendu de cette problématique par l’actualisation du fantasme de l’enfant battu.
26Si le masochisme moral est dangereux, poursuit Freud, c’est qu’il puise sa source dans la pulsion de mort, « il correspond à la partie de celle-ci qui a évité d’être tournée vers l’extérieur sous forme de destruction. Mais comme il a, d’autre part, la signification d’une composante érotique, même l’autodestruction de la personne ne peut se produire sans satisfaction libidinale » (ibid., p. 297) [C’est moi qui souligne]. On retrouve ici l’idée prévalente selon laquelle, même lorsque la relation est ramenée dans un système narcissique, lorsque la souffrance est recherchée pour elle-même, lorsque la haine de l’objet s’exerce sur le sujet lui-même en le rabaissant et en le tourmentant, le bénéfice d’une satisfaction sadique est conservé. La part libidinale soustraite en apparence au masochisme moral continue d’être vivante dans l’autopunition : celle-ci permet l’accomplissement de la vengeance sur les objets originaires et l’état de maladie s’offre comme intermédiaire pour atteindre les êtres les plus chers.
27Je me demande aujourd’hui néanmoins si cette avancée sacrificielle ne recherche pas, quand même, une protection de l’autre, si elle ne s’interpose pas comme bouclier pour détourner les mouvements meurtriers et destructeurs. Il s’agirait d’une forme de masochisme ou de mélancolie dont la valence libidinale, en dépit du retournement narcissique de la haine contre le moi, conserverait une fonction de sauvegarde de l’autre, de la mère peut-être curieusement absente du fantasme « Un enfant est battu » chez les filles [6] ; à peine assignée à un rôle de paravent chez les garçons.
28La représentation refoulée (de la mère) fonderait le socle sur lequel s’accroche la version la plus agie du fantasme, celle qui passe par le comportement et la compulsion visible de répétition. Les scènes compulsives seraient susceptibles alors de fournir le matériau pour la figuration du fantasme.
29Si la fille offre sa culpabilité de séduire le père comme cible privilégiée de l’accusation de transgression et du châtiment auquel elle expose, si l’accusée se charge elle-même d’assurer ce châtiment, elle vise certes aussi sa mère dans ces attaques autodestructrices ; mais celle-ci n’en est pas moins préservée puisqu’elle est exemptée de la faute et que le motif d’accusation qui la concerne est refoulé. Ce que masque l’idéalisation, ce qui reste intouchable, c’est l’image d’une mère insoupçonnable, parfaite parce que jamais atteinte par le sexuel. Cette fois encore un refoulement prend le relais d’un autre : dans les versions « crues » du fantasme « Un enfant est battu », la scène de séduction surgit dans sa valence incestuelle fascinante et terrifiante mais la représentation qui s’en saisit en écarte une autre, celle d’une mère prise elle aussi dans les filets de la sexualité.
30A condition qu’il se dise pour l’analyste et qu’il trouve asile dans le transfert, le fantasme « Un enfant est battu », quelles que soient ses modalités de traduction, paraît entretenir la pérennité des liaisons libidinales. Même dans ses formes les plus actualisées, il permet de conserver la figure d’une mère qui survit à la violence des attaques grâce aux ressources pulsionnelles qu’elle sollicite et mobilise dans le transfert. Ce potentiel, emporté dans le courant de l’analyse, est présent dans le scénario du fantasme « Un enfant est battu » par déplacement de la charge pulsionnelle sur le père. Tant que ce fantasme est susceptible d’être saisi par la parole, il participe de la vitalité psychique, de l’intensité conflictuelle qui l’habite, de la dynamique figurante qui nourrit l’activité de représentation. Le passage en acte peut être repris dans la mise en mots requise par l’analyse comme espoir de mise en sens : la langue peut accueillir sa perception et lui apporter sa dimension d’attente.
31Cela donne raison à Freud lorsqu’il déclare que, si le langage conserve le terme de masochisme à sa forme morale, même lorsque la relation à l’érotisme semble abandonnée « cela devrait avoir un sens » (1924, p. 296). Ce sens, le fantasme « Un enfant est battu » en assure la sauvegarde : ne maintient-il pas intact, dans toutes ses phases, sous toutes ses formes, un noyau commun, inamovible, qui ne peut se dire que par devinement ou construction, « je suis aimé(e) par… » ?