Article de revue

La clinique des enfants : la place du divorce

Pages 19 à 23

Citer cet article


  • Darcourt, L.
(2009). La clinique des enfants : la place du divorce. La lettre de l'enfance et de l'adolescence, 78(4), 19-23. https://doi.org/10.3917/lett.078.0019.

  • Darcourt, Laurence.
« La clinique des enfants : la place du divorce ». La lettre de l'enfance et de l'adolescence, 2009/4 n° 78, 2009. p.19-23. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2009-4-page-19?lang=fr.

  • DARCOURT, Laurence,
2009. La clinique des enfants : la place du divorce. La lettre de l'enfance et de l'adolescence, 2009/4 n° 78, p.19-23. DOI : 10.3917/lett.078.0019. URL : https://shs.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2009-4-page-19?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lett.078.0019


1S’il y a eu, au cours de ces dernières années, un réel bouleversement dans la pratique analytique, c’est dans les raisons avancées par les parents pour la prise en charge de leurs enfants que nous le percevons. À une époque pas si lointaine, les parents nous demandaient de recevoir leurs enfants pour des symptômes qui, même s’ils parlaient d’autres choses, avaient rapport à l’enfant lui-même : lui et les autres, lui et son corps. Nous avions affaire à des troubles connus et reconnus de tous, y compris des parents : troubles du sommeil, de l’alimentation, de la propreté, difficultés relationnelles ou scolaires. Des signes de souffrance chez l’enfant qui alertaient les parents. Nous étions « rodés ». Actuellement, ces demandes sont isolées, elles sont remplacées par ce qui, sans doute, fait aujourd’hui « symptôme » : la séparation, le divorce des parents qui entrent en force dans les cabinets des psychanalystes.

2Symptôme de qui ? De quoi ? Du monde dans lequel nous vivons ? Où le rapport à l’objet passe par sa consommation rapide et effrénée, quel que soit l’objet. Y compris lorsque l’objet est une femme, un homme, un couple, une famille. Symptôme de l’évolution des positions féminine et masculine ? La mère peut être conduite à jouer tous les rôles, le sien, celui du père, voire les deux à la fois. Le père est invité à mimer la mère (dans les soins aux enfants par exemple), au risque de ne plus savoir où et quand il est un père. Au risque que sa femme ne le sache pas davantage. Symptôme de la famille qui n’arrive plus à se constituer dans une triangulation jadis installée a priori ? Symptôme de l’enfant lui-même ? Égal à ses parents en consommation d’objets (console de jeux, téléphone, télévision), et qui n’a de choix que de multiplier les maisons, les beaux-pères, les demi-frères et les demi-sœurs, les lieux de vacances et les grands-parents.

3Mais multiplier, c’est aussi couper, ou « se » couper. La séparation n’est plus là cette opération psychique nécessaire à la constitution du sujet. Elle devient une opération autre, nouvelle, qui se joue dans la réalité, où les dommages et les réparations tant psychiques qu’affectifs sont à découvrir en séance.

4En effet, nous l’entendons dans les paroles de nos petits patients, la séparation de leurs parents peut devenir pour eux-mêmes équivalente à une coupure, une division de soi ou une mutilation. « Je me divorce », me disait une petite fille. Comment entendre la réelle profondeur de cette formule qui ne peut exister grammaticalement ? Que devient la grammaire psychique de l’enfant ? À quoi s’affronte-t-il ? En est-il psychiquement capable ? Se couper ? De papa ? De maman ? Se couper entre papa et maman, entre l’amour pour papa et l’amour pour maman ? Entre l’amour de papa et celui de maman ? Se couper de sa scène primitive et/ou de ses piliers œdipiens ? Se couper de sa douleur, pour éviter la culpabilité de ne pas être auprès de celui qui n’est pas là ? Se couper de ses ambivalences structurantes ? Et, pourquoi pas, se couper de ce qui doit permettre la nécessaire séparation pour avancer vers l’œdipe et le résoudre ?

5Se couper, c’est parfois s’amputer d’une de ses deux lignées. Une autre de mes patientes, jeune adulte, bute sévèrement sur le fait qu’elle a décidé (on l’a laissée décider) à l’âge de 6 ans de ne plus voir son père sous le prétexte qu’elle n’aimait pas la compagne de celui-ci. Ou bien se couper, cela peut être perdre la confiance en ses parents : « On ne va pas leur dire qu’on se sépare mais seulement qu’à partir de maintenant, ils auront deux maisons. »

6Parfois, la situation paraît plus simple, elle peut sembler plus banale. Ce sera se couper des amis parce qu’on n’est là qu’un week-end sur deux, ou encore diviser les vacances et les jours de Noël selon les années paires et impaires, fêter son anniversaire quatre fois. À faire des calculs qui n’existent pas, grammaire et arithmétique sont remises en question.

7Où est le sujet ? Comment devient-on sujet de cette histoire qui ne s’écrit pas dans la continuité ? Comment fait-on trois à quatre ou à cinq alors que le couple n’est plus ? Ces questions sont issues de ce qu’évoquent les patients, petits et grands, devant la difficulté de se trouver et de s’y retrouver lorsque les repères non encore construits par les enfants disparaissent pour les parents. Questions issues aussi de ce qui se convoque en nous pour entendre, répondre et élaborer avec le patient les appuis essentiels afin qu’il puisse vivre cette expérience d’une intensité telle que ni son âge, ni sa progression psychique ne laissent penser, a priori, qu’il ait déjà en lui les ressources nécessaires pour y faire face. Nous le savons, les rapports que l’enfant entretient avec la réalité sont fragiles. Il laisse à ses parents le soin de s’occuper du monde extérieur (et ils savent spontanément combien leur enfant a besoin d’un environnement simplifié et rassurant) tandis qu’il construit son monde intérieur. Il doit introjecter ses parents, sa mère d’abord, son père ensuite, comme des personnes entières, comme « objet total ». Pour que cette introjection s’accomplisse, le moi de l’enfant doit avoir atteint un certain degré de développement et être en mesure de réunir les différents aspects de ces objets. Bon et mauvais, aimé et haï. Une fois l’ambivalence installée, le moi, renforcé, peut découvrir la réalité psychique : ses pulsions agressives, la culpabilité de cette agressivité, l’angoisse de perdre l’objet aimé. Simultanément, cela lui donne accès à une meilleure compréhension du monde extérieur.

8Si je reviens sur ces éléments kleiniens assez connus, présents de façon structurante dans la toute petite enfance, c’est qu’ils me semblent repérables dans les allers-retours, dans les constructions et déconstructions que nos petits patients tentent d’effectuer pour affronter ce que la réalité extérieure leur impose de traiter. Le clivage, le mauvais objet, voire l’objet persécuteur, font retour à un âge où ils avaient normalement disparu ou, du moins, n’étaient plus dominants. La réalité extérieure (et pas n’importe laquelle, la réalité de leur sécurité de base) morcelle leur monde d’un seul coup ; l’extérieur affecte l’intérieur ; des mécanismes anciens réapparaissent pour y répondre. Mécanismes qui ne sont pas systématiquement appropriés à ce que l’enfant, lui, était en train de mettre en place de façon interne. En effet, que la mère devienne un objet total permet à l’enfant de faire les liens entre les différentes personnes autour de lui, notamment entre son père et sa mère, préparant ainsi la voie pour le complexe d’Œdipe. Lorsqu’il y a séparation des parents, on voit fréquemment l’enfant, quel que soit son âge, régresser et retrouver dans l’actuel des relations d’objet où domine une angoisse archaïque, une angoisse paranoïde, avec la crainte que les objets persécuteurs (l’un ou l’autre des parents, ou les deux) ne pénètrent dans le moi et l’anéantissent.

9Il n’y a, bien sûr, aucune généralisation possible, l’utilisation défensive de la projection et de l’introjection par les patients étant fonction de leur histoire et de leurs moyens personnels. Pour autant, il nous est donné de recevoir des enfants dont la mère (qui a encore souvent la garde) est considérée par l’enfant comme un objet détruisant le père, perdant dès lors ses capacités protectrices, constructrices et structurantes pour l’enfant. Ou d’autres percevant leur mère comme toute-puissante au point qu’ils n’ont d’autre choix que de l’attaquer pour s’en séparer. Ou, à l’inverse, des enfants qui voient leur mère comme un être dévalorisé, humilié par le père, et qui s’épuiseront à tenter de la réparer. D’autres encore suivront la voie de la dévalorisation de leur mère et, par-là, d’eux-mêmes. On peut, à l’évidence, voir des positions similaires se mettre en place vis-à-vis des pères. Et comprendre ainsi que la voie vers l’œdipe s’entrouvre sur un chemin tortueux qui laisse présager des aménagements et des réaménagements coûteux, longs et douloureux pour l’enfant.

10D’autres complexités peuvent s’ajouter. L’une d’entre elles, fréquente, est le déni des parents. Déni sans doute de ce qui se joue pour eux en tout premier lieu, déni aussi envers leurs enfants. Ce déni prend parfois un ton étrange : « Ils restent nos enfants, on se sépare, mais on continuera à vivre pareil. » Parole réellement entendue, prononcée en séance par un père devant sa fille de 7 ans. Que reprendre, alors, du silence justifié de la petite fille qui ne peut dire à son père que rien, dans son monde à elle, ne sera plus jamais pareil ? Que de surcroît, si son monde qui s’effondre n’est pas perçu ainsi par son père, elle est seule, abandonnée ? Ou que dire de ce qu’elle voit s’effondrer chez son père, qu’il ne reconnaît pas lui-même, et qui risque de la pousser à banaliser et à enfouir la catastrophe qu’elle ressent ou, pis, à soutenir sa catastrophe à lui ?

11Effectivement, « ce sera pareil », « ça ne va rien changer », ces paroles deviennent banales, presque d’usage, pour réduire la violence de l’acte et tenter de dire que, grosso modo, tout va bien. Les séparations, aujourd’hui, il est essentiel de dire qu’elles se passent bien. Comme une forme d’autorisation, de droit : si on est d’accord, ça va, donc on peut. Mais n’y a-t-il pas désaccord entre les parents puisqu’il y a séparation ? Et si les parents sont à ce point en accord, où et quand émergera le conflit, si ce n’est repris imaginairement par l’enfant pour son propre compte ? Cette distorsion, nous la retrouvons systématiquement : tous les enfants se sentent coupables de la séparation de leurs parents. La difficulté réside dans le fait qu’il existe une culpabilité inconsciente, juste, liée aux mouvements œdipiens, mais elle rencontre là, dans cette réalité, une possibilité de se déplacer et de se transformer en culpabilité consciente inappropriée, déviant l’issue résolutive de la culpabilité inconsciente.

12On retrouve le même type de déplacement au regard de l’espace qui s’ouvre sur la sexualité des parents. « On lui a dit qu’on s’aime toujours, mais qu’on ne se fait plus de câlins, ce n’est donc plus la peine d’habiter ensemble », me dit une mère devant son petit garçon. « Ce sera mieux », dit une petite fille : « Mon frère ira dans la chambre de nos parents, maman dans le salon, je garde notre ancienne chambre pour moi toute seule. »

13Nous le savons, les enfants ont très tôt besoin de savoir d’où viennent les enfants, de savoir aussi ce qui se passe dans la chambre des parents. L’enjeu de cette pulsion de savoir, pulsion épistémophilique, est essentiel pour l’ouverture intellectuelle au monde, pour se découvrir soi dans sa propre filiation et s’inscrire comme être désirant de sa propre vie. Les réponses que l’enfant se donne à lui-même aboutissent à des fantasmes divers que Freud a décrits sous le nom de « théories sexuelles infantiles ». Or il est nécessaire que l’enfant passe par cette période de façon plutôt solitaire ; d’ailleurs, même lorsque les parents tentent d’apporter des réponses, il n’en tient pas compte et maintient ses propres inventions. Ce qu’il découvre, plus ou moins anxieusement, de cette sexualité inconnue fait irruption pour lui comme traumatique. Les théories sexuelles infantiles témoignent d’un moment fondateur du sujet où l’enfant est pris entre deux mouvements contradictoires : vouloir savoir et maintenir l’illusion de ses théories. Ses avancées personnelles le mèneront aux portes de l’angoisse de castration qu’il aura ensuite à affronter. Lorsque la sexualité des parents, peu ou prou déguisée, apparaît sur le devant de la scène, c’est une effraction d’une autre nature qui surgit, elle situe l’enfant dans une forme d’intrusion incestueuse consciente et intolérable. Ces différentes manières de réorganiser la géographie familiale, les espaces relationnels et les espaces de vie sont pour l’enfant autant de possibilités de se perdre dans les liens et leurs vérités.

14On perçoit ainsi, dans ces situations répétées et pourtant nouvelles, toutes sortes de confusions. Des confusions de conflits chez les parents, entre leurs conflits personnels anciens et ceux, actuels, qui induisent chez leurs enfants des difficultés de repérage. Une déviation s’opère, là aussi, des conflits intrapsychiques de l’enfant, normalement structurants, vers des conflits survenant de la réalité des liens de leurs parents entre eux, ou de leurs propres liens à leurs parents. Comment rester neutre, comment ne jamais prendre parti lorsqu’on assiste à des propos qu’on ne devrait pas entendre de ses parents ? Comment rester indemne quand le conflit parental prive parfois l’enfant de l’un de ses parents ? (Dans certains cas de séparation très compliquée, certains enfants seront placés en foyer ou en famille d’accueil.) Habituellement, l’angoisse que les enfants ont à traverser ne se rapporte pas aux véritables parents mais à ceux introjectés ; de cette angoisse est issu le surmoi. Face à la séparation de leurs parents, il y a confusion pour les enfants entre les figures parentales introjectées et les parents de la réalité : qui croire, comment se repérer entre deux paroles discordantes, voire violentes, entre deux modes de vie contradictoires qui doivent pourtant faire sens pour l’enfant ? On observe fréquemment, chez les enfants de parents séparés une angoisse d’abandon ou de perte que l’on peut appeler « secondaire » et qui fait retour, en réponse à la difficulté de constituer un surmoi protecteur, liée également à la confusion possible entre la rupture physique et la rupture des liens.
Comment ne pas évoquer, également présentes chez les enfants, la douleur morale, la peine ou la tristesse profonde, normalement associées à la perte réelle du couple parental uni ? Les parents, occupés aux difficultés du moment, ne perçoivent plus que ces affects sont justifiés et nous les présentent comme un symptôme. J’ai reçu une petite fille dont les pleurs quotidiens inquiétaient les parents. Le travail s’est fait autour de leur non-compréhension de cette douleur, de la non-compréhension, aussi, de qui ils étaient pour leurs enfants. La douleur de leur fille les renvoyait trop vivement à leur propre douleur. S’ils tentaient d’évacuer leur détresse afin de maintenir la séparation, ils n’étaient plus en mesure de soutenir leur fille.
La séparation, cette opération intimement mêlée aux processus de maturation de tout être humain, est présente dans tous les processus psychiques et affectifs. C’est un long travail marqué par des allers et retours qui signent pourtant l’ouverture à la vie. Consciemment, concrètement, dans la vie quotidienne, personne n’aime les séparations et, plus encore, nous sommes toujours en défaut d’une séparation plus ou moins archaïque, mal réalisée, imparfaite. Lorsque les enfants sont confrontés à la réalité de la séparation de leurs parents, il apparaît chez eux des déchirures, des blessures, des atteintes qui nous demandent, à nous, psychanalystes qui travaillons avec eux, de retourner à l’archaïque. La spécificité de ce retour au préœdipien, par ailleurs classique dans une cure, tient au fait que nous devons prendre en compte d’une part, une réalité d’éclatement de la famille, et d’autre part, toutes les sources d’identifications possibles qui s’offrent dès lors à l’enfant, dans la succession par exemple des beaux-pères ou des belles-mères. Cela, en maintenant ou en re-créant les identifications aux parents comme sécurisantes, dans un climat souvent très perturbé pour tous.
La question finale devant cette clinique de la séparation pourrait être : comment permettre aux enfants de rester entiers, unifiés et unis ? Nous voyons qu’ils tentent de nous apprendre à inventer avec eux des moyens de maintenir au mieux les investissements personnels de leur vie, malgré la fracture psychique profonde qu’ils éprouvent. À nous de savoir les entendre hors des confusions.

Bibliographie

  • Freud, S. 1923. Trois Essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard.
  • Freud, S. 1969. La vie sexuelle, Paris, puf.
  • Freud, S. 2000. Leçons d’introduction à la psychanalyse, Paris, puf.
  • Klein, M. 1959. La psychanalyse des enfants, Paris, puf.
  • Winnicott, D.W. 1957. L’enfant et sa famille, Paris, Payot.

Mots-clés éditeurs : divorce, œdipe, psychanalyse de l'enfant, théories sexuelles infantiles

Date de mise en ligne : 29/03/2010

https://doi.org/10.3917/lett.078.0019