Dans le Paris de la Belle Époque, les « Apaches », premières bandes de jeunes
- Par Michelle Perrot
Pages 71 à 78
Citer cet article
- PERROT, Michelle,
- Perrot, Michelle.
- Perrot, M.
https://doi.org/10.3917/lett.067.0071
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Notes
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[*]
Michelle Perrot, historienne, professeur émérite de l’Université Paris vii.
Michelle Perrot, dans Bernard Vincent (sous la direction de), Les marginaux et les exclus dans l’histoire, cahiers Jussieu n° 5, printemps 1979, Paris, uge, coll. « 10/18 », p. 387-406. -
[1]
Non sans réserve toutefois, si l’on croit le procès de Manda : « Nous ne nous sommes jamais appelés comme ça entre nous ! », dit Casque d’Or. Le président : « Et comment vous appeliez-vous ? Les copains. » D’après Armand Lanoux, Casque d’Or ou la Sauvage de Paris, Les Œuvres Libres, 1952, p. 88. De même, Henri Varennes, Un an de justice (1901-1902) : « – Ne vous appelait-on pas Casque d’Or ? – Jamais. Ce sont les journalistes qui ont inventé ça. – Connaissiez-vous les Apaches ? – Des Apaches ? Y en a jamais eu à Belleville. »
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[2]
Latzarus, « Les malfaiteurs parisiens », Revue de Paris, 1er juin 1912. Insiste sur la diversité des sources de recrutement, sur le besoin de consommation, sur l’aspect moral : « La nouveauté n’est pas dans la méthode de crime, mais dans le courage, dans la fidélité à la foi jurée, dans le mépris de la vie, dans les qualités guerrière mal employées. »
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[3]
La Gazette des tribunaux, 4 juin 1911.
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[4]
Idem, 30 septembre 1912.
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[5]
P. Kahn, La psychologie de l’enfant traduit en justice, Paris, 1912 ; Lectures pour tous, « Les conscrits du crime », juillet 1908 (avec de très belles photos d’Apaches).
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[6]
Latzarus, Revue de Paris, 1912, p. 542. Cf. aussi BB 18 2363, procureur général d’Aix : « Ces malfaiteurs n’ont entre eux aucun règlement, aucun contrat, aucune entente […] Les liens moraux qui les unissent se brisent facilement car il suffit d’un simple désaccord entre les individus pour susciter entre eux des querelles. »
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[7]
Le Matin, 23 septembre 1907.
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[8]
Voir M. Perrot, « La fin des vagabonds », L’Histoire, juillet 1978.
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[9]
Ndlr : la coutume de chômer le lundi, appelée la « saint lundi », apparue dans la première moitié du xixe, au moment de la première industrialisation, disparaît à la fin de ce même siècle, coutume dorénavant mal famée. « Saint lundi » devient alors le patron des paresseux, des mauvais ouvriers.
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[10]
P. Kahn, op. cit., p. 19 : donne plusieurs poésies de jeunes détenus comme type de littérature apache, dont « la Valse des Marcheurs », poème d’une bande de moins de dix-huit ans, « On marchait à cinq copains »…
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[11]
E. Villiod, détective, Les plaies sociales. Comment on nous vole, comment on nous tue, Paris, 1912, p. 347 ; cite de nombreux vocables.
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[12]
P. Kahn, op. cit., p. 20.
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[13]
Théodore Zeldin, « Histoire des passions françaises (1848-1945) », t. II, Orgueil et intelligence, trad. française, Recherches, 1978, p. 293 s. ; R.A. Guerrand, « Lycéens révoltés, étudiants révolutionnaires au xixe siècle », 1969.
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[14]
Des indications sur ces révoltes dans les mémoires de maîtrise inédits de J. Gillet, La Petite Roquette, 1975, N. Michel et A.M. Piette, Mettray, colonie pénitentiaire pour jeunes délinquants, 1974 et Ch, Bravin, Révoltes dans les prisons, 1886, 1975, toutes à Paris VII-Jussieu.
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[15]
Yves Lequin, op. cit., t. I, p. 249 et s. et Joan Scott, « Les verriers de Carmaux », Mouvement social, juillet-septembre 1971.
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[16]
Yves Legoux, Du compagnon au technicien. L’École Diderot, 1873-1973, Paris, 1975.
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[17]
Sur les fêtes de conscrits au xixe siècle, voir Van Gennep, Manuel de folklore français, t. 1 ; Les ouvriers des deux-mondes, monographie du Débardeur de Marly, 1858, t. 2, p. 477 : les conscrits chantent « des chansons sales et obscènes. C’est prétexte à ivrognerie ». Au début du xxe siècle, les fêtes de conscrits donnent parfois lieu à des incidents, on tend à les considérer comme importunes, à restreindre l’espace de leurs manifestations.
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[18]
Voir à cet égard les travaux classiques de Natalie Davis, de E. Thompson et le colloque sur le Charivari organisé par la société d’ethnologie française au musée des Arts et Traditions populaires, avril 1977, actes à paraître sous la direction de J. Le Goff et J.C. Schmitt.
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[19]
A.N. BB 18 2363, 31 octobre 1910.
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[20]
Et avec quelle véhémence : exemple entre cent, 20 septembre 1907 : « Que faut-il faire contre les Apaches ? » « Le moment est venu de réagir, de balayer énergiquement toute cette vermine et toute cette pourriture, qui avilit et déshonore Paris… Faisons contre les bandits la coalition des braves gens, des gens qui n’ont pas peur. Ils veulent notre peau ? Intervertissons pour une fois les rôles. Exigeons poliment mais nettement qu’ils nous octroient d’abord la leur. Après quoi, Messieurs les philanthropes et les humanitaires, vous avez la parole. »
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[21]
Paris, Librairie du Temple, 1910, 116 p. (B.N. 8°R 23565).
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[22]
Le Matin, 22 août 1907.
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[23]
Voir les travaux de J. Donzelot, La police de la famille, Paris Minuit, 1977 et de J. Verdès-Leroux, Le travail social, Paris Minuit, 1978.
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[24]
Apaches et Bat’d’Af sont souvent associés dans la littérature. Le Dr Pagnier, Le Vagabond, déchet social, 1910, voit dans le régiment le seul moyen de récupérer les jeunes vagabonds ruraux de dix-huit à vingt ans. Les jeunes urbains lui paraissent presque définitivement perdus.
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[25]
Latzarus, ci-dessus note 2.
1C’est, semble-t-il, à partir de 1902 que le nom d’Apaches est employé pour désigner une bande de jeunes dont les méfaits faisaient trembler Belleville, puis par extension les jeunes voyous. La paternité de cette transposition est controversée. […] En tout cas, qu’ils en soient ou non les inventeurs, les jeunes se sont reconnus dans cette image indienne [1], ils s’en sont revendiqués et l’ont adoptée comme symbole de leur mobilité frondeuse et de leur esprit bagarreur. Le nom qu’on leur attribue par dérision, ils l’assument avec défi, non sans fierté […].
Qui étaient les Apaches ?
2Les Apaches ont cristallisé une peur latente : celle qu’une société vieillissante et pourtant en pleine mutation éprouve devant ces derniers rebelles à la discipline industrielle : les jeunes qui « ne veulent pas travailler ». Ils ont, d’autre part, suscité l’admiration, l’envie d’une fraction de la jeunesse des classes populaires qui cherche à s’identifier à eux, ne serait-ce que par l’allure, le costume. Héros de faits divers, avant de l’être dans le roman, le théâtre ou le cinéma, ils doivent beaucoup aux médias, à une grande presse en plein essor (les quatre « grands » quotidiens du matin, Le Petit Journal, Le Petit Parisien, Le Journal et Le Matin tirent chacun à près d’un million d’exemplaires) qui en fait, bien souvent, sa « une ». Ils sont au cœur d’une mode, moderne par son caractère de masse, d’une mythologie, véritable phénomène social qui les dépasse et les dissimule.
3L’Apache est « né sur le pavé de Paris. Tout gosse, il se traîne dans les ruisseaux des quartiers de la périphérie ou de la banlieue » nous disent cent « itinéraires » identiques [2]. Il échappe à l’école et à un apprentissage en pleine décadence. Il vagabonde, vit de petits métiers, ou de petite maraude, nargue la police qui, dans les secteurs populaires, passe le plus clair de son temps à pourchasser les garnements. Il se forme de petites bandes de quartiers, aux surnoms rieurs (Les « Moucherons », les « Saute-aux-Pattes de la Glacière », les « Chevaliers du Sac »…), bandes mixtes où les filles sont moins nombreuses et d’autant plus désirées : des garçons de quatorze ans parlent de leurs « amies » avec orgueil, même s’ils vivent parfois de leurs charmes. La Gazette des tribunaux fait défiler de ces jeunes couples, insolents et solidaires : « Un gamin de quatorze ans nommé Couet est le souteneur d’une fille âgée de vingt ans Charlotte Guerre [3] », « deux jeunes de quinze ans accusés de vivre aux dépens d’une fille de leur âge [4]. » Ils écrivent sur les murs : « Mort aux vaches. À bas les flics [5] », s’exercent au vol à l’étalage ou au réticule, admirent leurs aînés et rêvent de devenir de vrais Apaches. Devenus grands, s’ils font leurs preuves – rosser un bourgeois, tomber un flic –, ils entrent dans leurs bandes.
Des bandes de « copains »
4Les Apaches vivent en bandes et le terme est toujours employé à leur endroit : bandes de quartiers, voire de rues, la plupart du temps, qui se donnent des noms locaux (« la bande des Quatre Chemins d’Aubervilliers », « les Gars de Charonne », « les Monte-en-l’air des Batignolles », « les Loups de la Butte »), de chefs (les Delignon, les Zelingen), ou de distinction physique, (les « Habits noirs », « les Cravates vertes »).
5Ces bandes ne sont pas fortement organisées. Elles ne paraissent guère être que des sociétés amicales. Les Apaches se connaissent pour avoir été ensemble à l’école du quartier ou dans la maison de correction, ou en prison ou aux bataillons d’Afrique [6].
6Réseau de camaraderies, de relations, cristallisé autour d’un chef, plus musclé, plus audacieux ou « vétéran » de tôle : la prison confère du prestige, le passage à Fresnes constitue un titre de noblesse.
7Autour d’un « noyau dur » s’agglutine un entourage de « flottants » qui s’attachent ou quittent ce noyau au gré des circonstances. Beaucoup de jeunes, en effet, ne sont que des marginaux provisoires. L’apacherie (le terme apparaît dès avril 1908 dans le Larousse mensuel illustré comme synonyme « de réunion d’individus sans moralité ») est pour eux une aventure de jeunesse, un rite de passage avant de se ranger et d’accepter les normes de la vie adulte. « C’est la dernière quête du plaisir avant de rentrer dans le rang », écrit Laurent Cousin qui souligne l’aspect ludique du comportement des Apaches : refus du travail – « celui qui travaille est un imbécile » –, goût pour la flânerie, le tabac, l’alcool, les filles, les plaisirs de la consommation et surtout du vêtement. L’Apache aime être bien mis sans être bourgeois : casquette à pont, plate, ronde ou gonflante, veste courte et cintrée, pantalon à pattes d’éléphant, foulard de couleurs vives, bottines à bout pointu et boutons dorés. Cet enfant du peuple, qui a connu la rudesse des galoches, « attache beaucoup d’importance à la façon dont il est chaussé [7] ». Une élégance désinvolte qui le fait souvent traiter d’efféminé par les travailleurs des faubourgs…
L’espace apache
8Instables, les Apaches n’ont rien des trimardeurs, derniers vagabonds des grandes routes [8]. La ville est leur royaume et ils excellent à en utiliser les virtualités. C’est peut-être la première génération ouvrière à se sentir à ce point parisienne. Venus des hauteurs de Belleville, de Ménilmuche ou de la Butte, ils affectionnent le centre : la Maub, Montparno, la Mouffe, viennent rôder au « Quartier » (Latin) et investissent les Halles, faisant du Sébasto leurs ramblas. Les Apaches ne se contentent plus des barrières ; ils reprennent bruyamment possession du cœur de la ville, d’où leurs pères ont été chassés, comme le font aujourd’hui le samedi soir les loubards de nos banlieues sans fêtes. Pour se cacher, il y a les Fortifs, entre ville et banlieue, refuge des derniers ouvriers faisant leur lundi [9] (6 à 7 000 encore au début du siècle), repaire de tous les marginaux de la capitale, zone obscure découverte au temps de l’école buissonnière, idéale pour les rendez-vous clandestins, les règlements de comptes.
9Les Apaches vivent en garnis changeants, jamais chez eux, toujours dehors, amateurs de fêtes foraines et de bal-musette. II y a dans cette jeunesse populaire du début du siècle comme une explosion de sensualité, un goût très vif du plaisir qui ne respire guère le refoulement.
La femme Apache
10La question des filles est au cœur de la violence apache. Rares, les filles sont recherchées, mais pas uniquement pour des raisons d’argent. Proxénètes, les Apaches l’étaient assurément, mais nullement comme des professionnels. La femme a chez les Apaches un statut compliqué, à la mesure de celui qu’elle a dans la société, et plus encore, tour à tour Hélène pour laquelle on se bat et fille de trottoir, clandestine, dont on vit. Elle appartient à un homme, son protecteur et son amant, qui la défend, mais la frappe aussi : battre sa femme est un signe de virilité. Elle n’est cependant pas pur objet de marché. Dans la formation des couples, l’amour a beaucoup de part. « Bon sang, mais vous ne savez donc pas ce que c’est que d’aimer une fille », lance Manda à ses juges, et Casque d’Or dira qu’elle préfère l’amour « tragique » de sa bande à « cette niaise petite chose faite avec résignation par l’épicière, la mercière et la boulangère de mon quartier » (Mémoires). Ces durs sont sentimentaux, voire romantiques, et se tatouent au nom de leurs amantes. Les femmes apaches ont une certaine liberté de choix et de circulation qui détonne dans cette ville quadrillée par un siècle de décence bourgeoise. Elles changent d’homme s’il ne les satisfait plus, vont et viennent dans les quartiers, les bistrots, guetteuses avisées, habiles messagères, savent se battre et à l’occasion, manier le couteau. « Je suis une môme de Saint-Ouen. Mon homme est de la place Clichy », écrit en prison une fille de quinze ans. « De Fresnes à la Tour, Nous connaîtrons le séjour. Le Ballon est un honneur, pour les gonzesses qui ont du cœur [10]. » On n’oubliera pas que la mémorialiste (supposée) des Apaches est une femme ; mais aussi que le couple souteneur-prostituée, pivot de la famille apache, repose souvent sur l’équilibre de la terreur qu’engendre là comme ailleurs l’inégalité des sexes, et que la femme en est la principale victime.
Une micro-société
11Les Apaches constituent une micro-société avec sa géographie, sa hiérarchie, son langage, son code. Ils revendiquent très haut le droit à la différence et reprennent à leur compte la tradition des bas-fonds. Ils « dévident le jarre », l’argot, « cette langue des malfaiteurs à laquelle ils ajoutent chaque jour de nouvelles expressions, parfois d’un pittoresque riche, et qu’ils modifient journellement de façon à pouvoir converser en déroutant la renifle (la police) [11] ». Ils affectionnent les tatouages, comme les criminels endurcis, les symboles bucoliques ou sentimentaux, inscriptions provocantes ou fatalistes : « Mort aux vaches », « Vive l’anarchie », « Né sous une mauvaise étoile », « Le bagne sera mon tombeau. » Certains affectionnent les montants d’une guillotine avec la mention « dernière étape ».
12… L’Apache a trois haines : le bourgeois, le flic, le travail. Il nargue la société en place, fronde les autorités et méprise les « travailleurs honnêtes », les ouvriers, « esclaves avachis ». Ses hantises : « faire partie de l’horrible cortège des purotins et des fauchés » (Mémoires de Casque d’Or) ; aller à l’atelier, pire, à l’usine. Pourquoi gâcher sa jeunesse ? Pour vivre, et consommer, il y a le vol, et les femmes. Bien que leur violence soit surtout à usage interne, ils ne reculent pas devant la manière forte ; et leurs victimes sont aussi bien des faibles que des nantis. Apacherie n’est pas chevalerie.
13On a parfois assimilé les Apaches à une forme de « milieu » ; ils s’en rapprochent parfois, peuvent l’alimenter et certains deviendront des truands à part entière, mais plus tard. Et ce n’est pas l’essentiel, tout le contraire même à bien des égards. Car ces jeunes gens sont au fond pessimistes, voire désespérés. Ils n’ont pas de projet et vivent dans le fracas de l’instant. Ils savent que ça finira mal, et soupçonnent leur avenir. Ce qui les attend : la maison de correction (on vient de porter à dix-huit ans l’âge de la majorité), la tôle, les Bat’ d’Af et leurs rigueurs, une mort précoce. À propos d’une bande de moins de dix-huit ans, dont sept avaient été envoyés aux travaux forcés pour crime, E. Kahn observe qu’au bout de trois ans, six étaient morts [12]. Traversés par des relents d’anarchisme primaire, les Apaches ne sont pas des révolutionnaires. Ils miment la société en place, en reproduisent les hiérarchies et les appétits. Ce désir d’imitation est même une des sources de leur agressivité. Mais ils ne sont pas simplement de jeunes délinquants, des voyous ordinaires (s’il en est jamais). Ils expriment une part des désirs, matériels mais aussi affectifs, des rêves et des refus d’une jeunesse – la plus démunie – affrontée aux normes d’une société revêche qui ne leur reconnaît pas de place collective et ne leur offre d’issue que dans l’obéissance, la patience, la monotonie des jours gris et soumis dans une incessante répétition.
Les Apaches, idéal d’une jeunesse rebelle ?
14L’aube du xxe siècle est marquée par une crise générale des disciplines traditionnelles dont il faudra un jour montrer l’ampleur et les fondements. D’une part, les formes d’organisation industrielle autonomes, si longtemps persistantes et à vrai dire toujours récurrentes, reculent devant la rigueur de l’usine. Non sans conflits.
15D’autre part, dans les usines où les règlements ont atteint leur maximum de complication et de raideur, les prescriptions d’hygiène et de sécurité se surajoutant à toutes les autres, les conflits avec les contremaîtres, le rejet des amendes, des devises moralisantes au mur des ateliers, des « paroles blessantes »…, sont de plus en plus fréquemment des motifs de grèves. Face à une discipline où la machine substitue son contrôle insidieux et réglé aux formes anciennes, plus mouvantes, du regard humain, les travailleurs tentent de se prémunir.
16Dans cette crise générale des disciplines, la jeunesse tient une place de choix, sans qu’il soit possible de tracer un front commun entre toutes les escarmouches où elle se manifeste : troubles des lycées et des universités (1883-1885) qui aboutissent à l’élaboration de nouvelles règles [13], émeutes des maisons de correction comme celles de 1886 à Belle-Île, à Aniane, de 1887 à Mettray qui ouvrent une ère de révoltes endémiques dans les établissements pénitentiaires de la jeunesse ; à Aniane, les années 1894-1910 sont dites pour cette raison « les années rouges », avec pour point d’orgue la nuit de Noël 1898 [14].
17Cette génération rue dans les brancards usés de la famille patriarcale répugnant par exemple à remettre son salaire au pot commun. Lorsque cesse, à dix-huit ans, l’obligation du livret de travail contrôlé par le père, livret qu’on avait laissé subsister en 1890 uniquement pour l’adolescent, le jeune ouvrier quitte le toit paternel et court les routes, allant d’une usine à l’autre, d’un chantier à l’autre, alimentant une forte mobilité, ce turn over où certains voient un substitut de l’apprentissage. Celui-ci est tombé dans une décadence irrémédiable, et sous toutes ses formes. Le recul de l’hérédité des métiers, très net même dans les régions ou les secteurs les plus traditionnels où la Grande Dépression lui a porté un coup très dur – ainsi dans le Lyonnais ou chez les verriers de Carmaux [15], a ruiné la transmission du savoir à l’établi du père, ces tours de main, ces secrets qui en faisaient le prix. Les apprentis servent d’arpètes, de coursiers ou de domestiques. On les houspille, même on les maltraite. L’usage des coups, généralement réprouvé dans l’éducation bourgeoise, persiste en milieu populaire comme la manière la plus expéditive de punir. En 1891, à l’École Diderot un élève meurt des coups reçus [16]. La personne du jeune ouvrier demeure quelque chose d’hostile, à mater. Mais voilà qu’il ne le supporte plus ; il part, et la médecine baptisera « fugue » ce refus de l’adolescence, qu’on commence à isoler comme catégorie d’âge.
18Le jeune ouvrier est nié comme individu, vu seulement comme un futur travailleur, un corps producteur à plier aux rythmes de la discipline industrielle. La jeunesse populaire est niée comme groupe. Elle n’a pas dans la société de structure propre et reconnue, hormis les sociétés de gymnastique, prélude du service militaire et les fêtes de conscrits, dérisoires cortèges, pauvres débauches, tout juste tolérées par des adultes dédaigneux [17]. Les partis, les syndicats ont peu de groupes de jeunes, ou très subordonnés. Jadis, dans la société dite traditionnelle, les jeunes avaient leurs formes spécifiques d’existence et d’intervention dont le Charivari est une des plus connues [18]… Rien de tel désormais, du moins dans les villes. La nouvelle industrialisation distend le tissu urbain, brise les ethnies, les quartiers, sépare les sexes. Et le modèle politique de la démocratie bourgeoise a minoré les jeunes, comme il a exclu les femmes. Le droit de vote, droit suprême, marque l’accès à l’âge adulte. Les jeunes deviennent des « mineurs », irresponsables (la loi du 12 avril 1906 élève la majorité pénale à dix-huit ans) et hors du coup.
19L’enfant est roi, peut-être, mais le jeune homme est nié. On aime les enfants, on redoute le jeune homme. Jusqu’à sa majorité, il n’a qu’à obéir et se taire.
« Faut-il fouetter les Apaches ? »
20Et c’est ce qui inquiète les autorités qui scrutent les statistiques judiciaires, et s’alarment de la montée des courbes : moins de dix mille délinquants de seize à vingt et un ans en 1830-1835, trente-sept mille (un sommet, il est vrai) en 1893. Entre 1893 et 1914, le taux de délinquance est presque constamment supérieur à 10 % de la même tranche d’âge. À Paris, les jeunes gens de moins de vingt et un ans représentent 26 % des arrêtés (contre 19 % pour l’ensemble de la France). Pourtant, dans le court terme, il n’y a pas aggravation, plutôt stabilisation, voire décrue entre 1904 et 1910, en pleine période apache, puisque le nombre des arrestations de mineurs de seize à vingt et un ans effectuées dans la Seine tombe de neuf mille cinq cents en 1902 à moins de sept mille en 1910.
21Ce qui permet à une partie de l’opinion de parler de « crise de la répression », de dénoncer la capitulation des autorités judiciaires et policières, la lâcheté des magistrats, la complicité trop fréquente du public. Ainsi, Le Gaulois (13 septembre 1907) incrimine « cette sorte de sentimentalisme qui sévit depuis pas mal d’années à l’égard des bas-fonds de la société. On englobe dans la même tendresse sociale les travailleurs malheureux et les gens sans aveu […] Regardez ce qui se passe lors de l’arrestation d’un délinquant. Si l’agent procède devant la terrasse d’un café de boulevard vous entendez les gens murmurer contre la rigueur de la police. Si c’est dans un quartier populeux, les ouvriers prennent carrément fait et cause contre la police, sans même savoir de quoi il s agit ». Un frisson d’illégalisme persiste dans cette société.
22On critique surtout l’inadéquation des modes de répression ; les prisons trop confortables, l’auréole qu’elles confèrent, l’échec d’un système pénal qui ne fait même pas peur et qui ne parvient pas à créer le vide et la honte autour des délinquants. Ne faut-il pas revenir à une pénalité du corps ? En 1910, sur l’initiative de L. Dunoyer de Segonzac, officier de marine en retraite, 23 membres (sur 32) du jury de la cour d’assises de la Seine « frappés de la grande jeunesse des accusés reconnus coupables, dans des cas soumis à leurs délibérations […], expriment le vœu que des châtiments corporels soient inscrits dans nos lois pour punir les attentats commis avec violence contre les personnes et les propriétés [19] ». De Segonzac commente pour Le Matin (7 novembre 1910) : « Le seul moyen de nous désencombrer des Apaches est de les renvoyer à tout jamais assagis à l’établi et de les rosser copieusement. » Économique et purifiant, tel sera le fouet ! Plusieurs jurys d’assises s’associent à cette pétition (Rhône, Bouches-du-Rhône…) ainsi que diverses associations. Le Petit Journal, mais surtout Le Matin, apôtre de la lutte anti-apache depuis plusieurs années [20], des policiers, des hommes politiques, des magistrats, des médecins comme le docteur Lejeune, orchestrent cette campagne contre « la douceur des peines ».
23Dans sa brochure Faut-il fouetter les Apaches ? (1910), le docteur Lejeune déploie une superbe dialectique. Il argue du caractère fruste de ces jeunes gens sensibles avant tout à « la peur des coups » qui « font vibrer la corde ou les nerfs sensibles des criminels et constituent pour eux l’expiation la plus redoutée ». […] « Rien n’est moins beau qu’une personne subissant la flagellation. Dévêtu ou à peu près, l’Apache expose son anatomie de malingre et de dégénéré ; il se montre tel qu’il est, un être inférieur que seule notre excessive humanité tolère au sein des grandes villes. Les cheveux, habituellement si bien pommadés, s’entremêlent sous les efforts du fustigé, le visage glabre, impudent et railleur d’ordinaire, se contourne en grimaces d’enfant battu, l’être cynique et moqueur s’humilie, supplie lâchement qu’on lui fasse grâce […]. Le flagellé redevient instinctivement un esclave, un vaincu, et rien n’est mieux que d’imprimer cette sensation sur la peau et dans l’entendement des Apaches qui se croient tout permis. »
24Le flagellé est déshonoré aux yeux des siens qui n’en veulent plus pour chef, ce qui détruit et mine la bande : « La bande où il était un meneur influent, refuse de l’admettre à nouveau, les filles qui subvenaient à son existence, ne veulent plus fréquenter un homme fouetté et l’Apache perd chaque jour cette auréole du crime qui faisait sa force et le rendait si redoutable. » Et de conclure : « Que l’on ferme l’oreille aux sophismes délétères, que l’on retrouve l’énergie nécessaire pour faire appel aux vertus séculaires de la flagellation pénale, et l’Apache disparaîtra [21]. »
25L’ineffable Matin va jusqu’à dénoncer le chômage de la guillotine : « Elle dort d’un sommeil profond, léthargique, la Veuve […]. Elle attend le fiancé de choix promis à ses ardeurs… Femelle de Lazare, éveille-toi ! C’est le cri de tous les jurys de France, le hululement de la chouette populaire exaspérée des crimes récents [22]. »
26Au contraire, une autre partie de l’opinion – beaucoup de magistrats, les radicaux au pouvoir et qui ont joué un si grand rôle dans l’avènement de la démocratie industrielle et la société de sécurité – opte pour le développement de la prévention, d’une politique de l’enfance, en même temps que pour la mise en place d’un réseau de plus en plus ramifié de forces de police. […] Ces années voient l’instauration d’un véritable Code de l’enfance avec sa justice particulière (1912 : création des tribunaux pour enfants, où l’enfant est seul face à son juge, sans ses impertinents copains, et assisté du psychologue judiciaire qui fait là son apparition). Le « travail social », la mise en place d’un « complexe tutélaire » centré sur la famille connaissent à la veille de la guerre d’importants développements [23].
27Toutefois, la jeunesse échappe à ces sollicitudes. Rien n’est vraiment prévu pour elle, hormis le service militaire et pour les récalcitrants, les bataillons disciplinaires [24]. […] Beaucoup voient dans l’armée le moyen de capter des « qualités guerrières mal employées [25] » et de mater les rebelles impénitents, expédiés en première ligne, lorsque viendra la guerre.
28La guerre : Veuve suprême. Ainsi finirent les Apaches.