Article de revue

La double circonstance du poème de Celan : « Denk dir »

Pages 84 à 104

Citer cet article


  • Getz, J.
(2007). La double circonstance du poème de Celan : « Denk dir » Les Temps Modernes, 643-644(2), 84-104. https://doi.org/10.3917/ltm.643.0084.

  • Getz, Jasmine.
« La double circonstance du poème de Celan : “Denk dir” ». Les Temps Modernes, 2007/2 n° 643-644, 2007. p.84-104. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-les-temps-modernes-2007-2-page-84?lang=fr.

  • GETZ, Jasmine,
2007. La double circonstance du poème de Celan : « Denk dir » Les Temps Modernes, 2007/2 n° 643-644, p.84-104. DOI : 10.3917/ltm.643.0084. URL : https://shs.cairn.info/revue-les-temps-modernes-2007-2-page-84?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ltm.643.0084


Notes

  • [1]
    André Breton, La Clé des champs, Paris, 10-18, 1973.
  • [2]
    Paul Celan, Gisèle Celan-Lestrange, Correspondance (1951-1970), deux volumes, Le Seuil, 2001. Chronologie, 1962, volume II, p. 534. Celan évoque une accusation de plagiat sans fondement, venue de la veuve d’Ivan Goll, poète juif français que Paul avait rencontré en 1949 à Paris. Déclenchée en 1953, cette accusation fut ranimée dans la presse en 1960. Celan ressentit cette campagne comme manifestement liée à la recrudescence de l’antisémitisme et du néo-nazisme en Allemagne qui l’affligeait terriblement. Il écrivait ainsi que « l’hitlérisme renaissant (en la personne de Clara Goll) m’accuse de charlatanisme, de duper le bon peuple allemand en… dépeignant d’une façon si tragique la légende de mes parents assassinés par les nazis ». Il faut bien comprendre que cette affaire empoisonna l’existence de Paul Celan, du moment de sa rupture avec Claire Goll, en 1952, jusqu’à son suicide en 1970. De fait, cette campagne, qui aura encore des prolongements au-delà de 1970, aura miné son existence et celle des siens. Il avait éprouvé le sentiment d’être trahi par un entourage incapable ou peu désireux de percevoir l’Affaire dans ses véritables dimensions, ce qu’il disait être, dans un brouillon de lettre à Marthe Robert, « son abolition pure et simple comme personne et comme auteur ». Sa solitude de « persécuté juif », il l’énonce ainsi à sa « sœur » en souffrance et poésie, Nelly Sachs. Voir leur Correspondance, Belin, 1999.
  • [3]
    Werner Wögerbauer, « L’engagement de Celan », in Paul Celan, Poésie et poétique, sous la direction de Rémy Colombat et alii, Klincsieck, 2002, pp. 243 et 245.
  • [4]
    C’est Peter Szondi qui le premier, en 1971, Schriften II, posa la question des références biographiques et livresques comme préalables à l’interprétation.
  • [5]
    J’ai utilisé les termes d’inspiration et d’espérance, et je les retrouve à l’heure où j’achève cette étude sous la plume de Paul Audi dans l’introduction de son livre, Je me suis toujours été un autre, Christian Bourgois éditeur, 2007, pp. 20 et sq. Il y parle de l’homme comme d’un « être spirituel », dont l’esprit, spiritus et non mens, doit se comprendre comme mû à la fois par l’inspiration et l’aspiration. Or, précise-t-il, « c’est l’espoir qui inspire et fait aspirer. Et cet espoir est celui d’atteindre, de vivre et de faire exister quelque chose qui n’est pas (qui n’est plus ou qui n’est pas encore) mais que l’être désire, justement, avec ardeur, rendre présent ».
  • [6]
    C’est ainsi que Marina Tsvetaiëva peut écrire que « nos poèmes, ce sont nos enfants. Ils sont plus âgés que nous parce qu’ils vivront plus longtemps que nous. Plus âgés que nous depuis l’avenir. Voilà pourquoi ils nous sont aussi parfois étrangers », Le Poète et le Temps, traduit du russe et présenté par Véronique Lossky, Le temps qu’il fait, 1989, p. 32.
  • [7]
    « Strette », in Grille de parole (Sprachgitter, 1959). Ce poème est lié au film de Alain Resnais, Nuit et brouillard (Nacht und Nebel), dont Celan traduisit (réécrivit) en allemand le commentaire, écrit par Jean Cayrol.
  • [8]
    Paul Celan, in Pavot et Mémoire (Mohn und Gedächtnis, 1952), traduction Valérie Briet, Christian Bourgois, 1987.
  • [9]
    « Das Wort vom Zur-Tiefe-Gehn », « Le Mot-d’aller-à-la-profondeur » dans La Rose de personne, trad. Martine Broda, Paris, le Nouveau Commerce, 1988, p. 15.
  • [10]
    Il écrira ce poème en 1943, dans le camp de travail où il était interné. Le poème paraîtra à Vienne en 1948, mais Celan l’écartera de son premier recueil, Pavot et Mémoire, en 1952.
  • [11]
    Der Reisekamerad, « Le compagnon de route », in Pavot et Mémoire, op. cit., p. 131.
  • [12]
    Allocution prononcée lors de la réception du prix de littérature de la ville libre hanséatique de Brême, in Paul Celan, Le Méridien et autres proses, traduit de l’allemand et annoté par Jean Launay, « La Librairie du xxie siècle », Le Seuil, 2002, p. 55.
  • [13]
    « Œil sombre en septembre », p. 49, in Pavot et Mémoire, op. cit.
  • [14]
    « La nuit », in Choix de poèmes, réuni par l’auteur traduction et présentation de Jean-Pierre Lefebvre, nrf, Poésie-Gallimard, 1998, p. 71.
  • [15]
    « Compte les amandes », in Choix de poèmes, op. cit., p. 79.
  • [16]
    Paul Celan, Ilana Schmueli, Correspondance, Traduit de l’allemand par Bertrand Badiou, La librairie du xxie siècle, Le Seuil, 2006.
  • [17]
    Comment traduire ce « Denk dir » ? « Penses-y », « Penses-y toi », pour renforcer ce « commandement » ? « Imagine », la traduction qui figure dans le volume de la Correspondance Ilana Schmueli-Paul Celan nous semble trop faible. En français, le terme connote trop l’imagination, sinon l’imaginaire, et pas suffisamment la pensivité que requiert le poème-énonciateur.
  • [18]
    Notre essai de traduction illustre la difficulté qu’il y a à traduire des poèmes, ceux de Paul Celan étant particulièrement difficiles à cause de son propre idiome. Celan, comme tout véritable poète, s’est forgé sa propre langue, le « célanien », qui fait que sa parole n’est confondable avec aucune autre ; selon l’expression de George Steiner, sa langue allemande était ainsi une sorte de « palimpseste » qu’il ne cessera jamais d’enrichir par l’apport de vocables issus de l’allemand parlé en Bucovine, en Autriche, mots juifs, yiddish ou hébreux, français, qui sont liés à ses expériences. Par ailleurs, la langue allemande elle-même permet, grâce à sa capacité de suffixation et de préfixation, de condenser plus encore la langue du poème, ce qui ajoute à la difficulté sinon à l’hermétisme. Car cette brièveté des formes-de-langue poétiques, en général, fait que celles-ci conservent en leur pli une constellation de significations que la langue de traduction exclut, ou à tout le moins occulte, quand bien même elle crée à son tour d’autres pliements et déploiements. « Les langues, écrit ainsi Yves Bonnefoy, ne sont pas des dictionnaires où même les poètes se borneraient à puiser des mots pour formuler des idées, qu’il n’y aurait plus pour le traducteur qu’à reformuler avec des mots décidés à même niveau dans la signifiance. Ce sont des réseaux de polysémie souvent indécidable, d’ambiguïtés parfois traditionnellement maintenues et, par-delà ces questions de sens, ce sont des espaces qui ont formes et volumes, comme c’est le cas en architecture, avec pour eux aussi des jeux de lumière, des résonances nombreuses sous les voûtes, et combien d’images, etc. » : in Jacqueline Risset, Traduction et mémoire poétique : Dante, Scève, Rimbaud, Proust, précédé du Paradoxe du traducteur par Yves Bonnefoy, Hermann, 2007.
  • [19]
    Paul Celan, Gisèle Celan-Lestrange, Correspondance (1951-1970). Editée et commentée par Bertrand Badiou avec le concours d’Eric Celan, tome I, Le Seuil, 2001. Lettre 529, p. 544.
  • [20]
    A l’issue de la guerre des Six-Jours, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté la Résolution 242 qui réclame la fin immédiate de l’occupation militaire. Les résultats de cette guerre, épisode du conflit israélo-arabe, influencent encore aujourd’hui, et combien, et comment, la géopolitique de la région en même temps qu’une passion française, qui dure autour de la question de l’Etat d’Israël.
  • [21]
    A la différence de la France laïque et républicaine, où les Juifs sont devenus des citoyens français, en Europe centrale les Juifs sont restés ou ont dû toujours rester juifs, car les pays de l’Europe centrale ont gardé leur caractère communautaire, ont distingué leurs minorités (à l’instar des Allemands en Russie, des orthodoxes en Pologne, des catholiques en Ukraine, etc.).
  • [22]
    Les Temps Modernes, numéro spécial sur le conflit israélo-palestinien, no 253 bis, juin 1967.
  • [23]
    Cf. Discours du Méridien.

On conçoit souvent la poésie (ainsi que l’œuvre d’art en général) comme radicalement autonome par rapport à la circonstance et à l’historicité. Cette autonomie a été synonyme à différents moments de l’Idée ou de l’Idéal, ou de l’Idéalisme de « l’art pour l’art », et elle a exigé de la poésie non seulement qu’elle se dégage de la circonstance, mais encore qu’elle devienne « pure », « poésie de la poésie », autonome et autotélique jusqu’au solipsisme, telle cette poésie « pur sucre » dont Gombrowicz s’est beaucoup moqué. Une poésie « éternelle », sub specie aeternitatis, une poésie qui ne pourrait reprendre en aucun sens et à aucun moment « l’ignoble mot d’engagement » qui « sue », à en croire André Breton, « une servilité dont la poésie et l’art ont horreur ». Pourtant on peut aussi penser la poésie comme tissée à la circonstance, c’est-à-dire aux événements historiques et/ou privés qui ont affecté celui qui a choisi de se dire en poèmes.
Comme on sait, ce « suant » mot d’« engagement » a notamment et notoirement été celui de Sartre. Et c’est à ce même Sartre, qui avait défendu tant de causes et d’êtres, que Paul Celan, sur la poésie de qui je voudrais m’arrêter, avait écrit un jour de 1962 cette lettre jamais envoyée à son destinataire :
« J’écris —, j’écris de la poésie, allemande. Et je suis juif.
Depuis quelques années, et surtout depuis l’année dernière, je suis l’objet d’une campagne de diffamation dont l’ampleur et les ramifications dépassent de beaucoup ce que l’on appellerait, à première vue, une intrigue littéraire…


Date de mise en ligne : 03/11/2015

https://doi.org/10.3917/ltm.643.0084

Cet article est en accès conditionnel

Acheter cet article

5,00 €

21 pages format électronique (HTML et PDF)
Membre d'une institution cliente ?