Bulle financière ou nouveau stade du développement capitaliste ?
Du naturalisme physiocratique à l’artificialisme monétaire
- Par Ahmed Henni
Pages 278 à 293
Citer cet article
- HENNI, Ahmed,
- Henni, Ahmed.
- Henni, A.
https://doi.org/10.3917/ltm.615.0278
Citer cet article
- Henni, A.
- Henni, Ahmed.
- HENNI, Ahmed,
https://doi.org/10.3917/ltm.615.0278
Notes
-
[1]
Il en est de même de la théorie du droit comme reflet et non comme constituant préalable. Le Corps social naturel seul est à l’origine de la dynamique sociale. Ce n’est pas une Loi constituante antérieure qui en serait la cause. Dès lors, toute explication scientifique ne peut procéder que par causalité évolutionniste dans le temps. C’est le processus de généralisation de l’échange naturaliste qui appelle l’apparition de la monnaie, donc la monnaie est un épiphénomène supprimable. Droit et monnaie ne sont jamais considérés comme constitutifs.
-
[2]
M. Sahlins, Au cœur des sociétés. Raison utilitaire et raison culturelle, tr. fr., Gallimard, Paris, 1980, p. 258.
-
[3]
Voir A. Henni, L’économie en question devant l’électronique, Economie et Humanisme, mai-juin 1986.
Remarquons à ce sujet que du fait qu’elles ne laissent pas de traces naturelles, les civilisations du langage font l’objet de la même incompréhension de la part des configurations naturalistes. Ces civilisations laissent des généalogies purement artificielles et ne peuvent se lire à partir d’une généalogie matérielle, une succession d’œuvres naturalistes. On n’y trouve rien d’autre que des mots. Ce sont des déserts naturels remplis d’artifices invisibles. Voir C. Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, Paris, 1961. -
[4]
Schumpeter, Histoire de l’analyse économique (1954), tr. fr., Paris, 1983.
-
[5]
Réponses, Paris, 1992, p. 16.
-
[6]
Quesnay, 1758.
-
[7]
Il suffit, par exemple, de mesurer en dollars et de compter un intérêt sur les « avances » ou de payer monétairement l’ouvrier agricole et de lui faire acheter des produits non agricoles. Malgré un surplus matériel concret, l’agriculture serait « déficitaire ».
-
[8]
Smith, 1776.
-
[9]
Quesnay, 1766.
-
[10]
La question à notre sens est bien celle-là : pour pouvoir mesurer la différence entre un output et des inputs, il faut disposer du même étalon. Or, l’industrie ne dispose pas d’un équivalent général aussi « évident » que le blé. C’est pourquoi ce qui semble être du physiocratisme ne l’est pas. Le traitement du problème de la valeur par les classiques est moins une répudiation du physiocratisme qu’une tentative de modification des termes de définition de l’étalon. En faisant appel à la quantité de travail, ils ne rompent pas avec les « physiocrates » mais opèrent simplement un changement d’étalon.
-
[11]
On sait que Marx a tenté, à la suite de Ricardo, de faire du profit la simple manifestation monétaire d’un travail physique (le surtravail). Cette légitimation ne résout pas pour autant le problème puisque l’échange d’équivalents-travail entre l’agriculture et l’industrie renverrait de fait à la stérilité physiocratique de l’industrie. La seule solution serait de différencier le travail industriel du travail agricole. Le raisonnement peut s’étendre à l’ensemble des branches et des nations. La pratique concrète montre bien que seule une différenciation monétaire des travaux ou des unités d’évaluation par branche peut permettre les prélèvements d’une branche sur l’autre. La concurrence peut, en effet, s’apparenter à une compétition autour de l’imposition du numéraire d’une branche aux autres pour modifier, à son avantage, les taux de change entre branches. Seul le monopole y parvient en imposant son propre étalon. Le raisonnement reste le même entre les nations. La concurrence entre elles vise à éliminer tout numéraire physique pouvant, par son universalité naturelle, avantager celles d’entre elles qui en disposeraient (le plus matériel des physiocrates). De ce fait, il ne servirait à rien de produire l’étalon physique (travail, blé, or ou pétrole, etc.) puisqu’il faudrait l’échanger contre un étalon « étranger » par nature (dollar, par exemple).
-
[12]
Ricardo, 1817.
-
[13]
In Production of commodities by mean of commodities, Cambridge, 1960.
-
[14]
« On ne peut pas dire, écrivent Aglietta et Orléan, que le rapport d’échange égalise deux valeurs, deux quantités d’une substance existant préalablement à l’échange », in La Violence de la monnaie, Paris, 1982, p. 39.
-
[15]
Voir sur cette question Abraham-Frois et Berrebi, Rentes, rareté, surprofits, Paris, 1980.
-
[16]
François Mitterrand.
-
[17]
Sur les différentes analyses des bulles financières, voir H. Bourguinat, Les Vertiges de la finance internationale, Paris, Economica, 1987.
-
[18]
Il ne s’agit pas ici d’évaluer cette idée classique mais de la reprendre presque terme pour terme en laissant, bien entendu, de côté tout ce qui a trait à l’organisation, la matière grise, l’information, etc.
-
[19]
Ricardo, op. cit., et Sraffa, op. cit.
-
[20]
Léon Walras, né à Paris, publie ses Eléments d’économie politique pure à Lausanne en 1874.
-
[21]
La démonétisation des étalons agricoles a conduit à la substitution, dans l’agriculture même, de surplus de type industriel aux surplus de type foncier. De nos jours ne restent rentables que les terres qui peuvent efficacement transformer les inputs industriels qu’elles emploient. Les autres terres sont abandonnées ou tenues par des « pauvres ». De la même manière, des produits à rente comme le pétrole sont en voie de démonétisation par taxation. Le phénomène se résume ainsi : la valeur ajoutée (capturée) grâce à un produit « naturel » doit être plus grande lors de sa circulation artificialiste (l’échange) que lors de sa production. Le produit naturel n’est plus qu’une matière-prétexte à l’artificialisme. C’est ce qui est arrivé à toutes les matières premières. Le café crée davantage de valeur ajoutée en Allemagne qu’en Colombie. Ce phénomène s’étend aujourd’hui à l’industrie : le capital crée davantage de valeur ajoutée par sa circulation que par sa production. Les producteurs de capital perçoivent moins que ceux qui en assurent circulation et transformation. La sphère financière tend dès lors à s’approprier davantage de valeur que l’industrie.
-
[22]
La même chemise ou le même téléviseur fabriqué dans un pays donné ne tire sa valeur que du nom marqué dessus. Tirant les leçons de cet artificialisme de la capture, l’industrie des pays encore dominés par le naturalisme se lance dans des contrefaçons qui ne rapportent que par l’usurpation d’un nom de marque.
-
[23]
D’où la recherche de l’étalon monétaire universel. Voir à ce sujet les débats sur la monnaie unique européenne et P. Salin, L’Unité monétaire européenne, au profit de qui ?, Paris, Economica, 1980.
-
[24]
Actuellement, dans les pays à monnaie-étalon, le titulaire d’un revenu minimum d’insertion perçoit, sans travailler, de deux à dix fois le salaire moyen d’un ouvrier d’industrie travaillant dans un pays à monnaie non-étalon. Pour fixer les idées, aux prix et salaires de 1999, l’ouvrier d’industrie chinois le plus performant ne peut avec son salaire mensuel acheter que 100 sandwichs parisiens alors que le non-travailleur rmiste parisien peut se payer 2 000 sandwichs à Shanghai.
-
[25]
Les aristocrates européens qui, à partir du xviie siècle, se sont convertis à l’industrie avaient bien vu à leur époque que la richesse agricole se dévalorisait relativement et que la naissance d’un nouvel étalon modifiait les termes du calcul d’opportunité.
La progression « vertigineuse » des masses de valeur circulant dans la sphère financière — 4 000 milliards de dollars environ en commerce international de marchandises et 200 000 milliards en transactions sur monnaies et titres — semble avoir déconnecté la valeur des signes représentatifs de la richesse de cette richesse même. Ou plus précisément, elle semble avoir multiplié des droits monétaires exponentiels sur une richesse matérielle en progression « normale ». Ce divorce entre la valeur de l’« intangible » et la quantité produite de biens et services « tangibles » effraie. C’est la vieille crainte d’une inflation destructrice par « bulle financière » interposée et, depuis l’inflation espagnole du xvie siècle, la nostalgie redondante du vieux principe de circulation : pas de multiplication des signes monétaires indépendante du mouvement de la richesse matérielle.
Cette crainte renvoie à la conception même de la richesse. Serions-nous dans un mouvement progressif du capitalisme qui appelle des craintes inflationnistes ou bien devant une rupture et, de ce fait, placés devant la même interrogation qu’Adam Smith (1776) devant l’étrange et nouvelle richesse industrielle ?
Une évidence permettra de mieux poser le problème : qu’est-ce que la richesse quand on ne peut vendre et consommer le kilo de pommes de terre qu’une seule fois, alors qu’on peut vendre et consommer la même image de télévision des millions de fois ? La rotation démultipliée du même acte de vendre et consommer le même objet rompt radicalement avec les anciennes manières de valorisation du capital…
Cet article est en accès conditionnel
Acheter cet article
5,00 €