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Enquête sur les parcours des professeurs de philosophie en sciences de l’éducation (1968-1979) – Du ciel des idées à l’étude des pratiques éducatives

Pages 127 à 151

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  • Fontbonne, G.
(2017). Enquête sur les parcours des professeurs de philosophie en sciences de l’éducation (1968-1979) – Du ciel des idées à l’étude des pratiques éducatives. Les Sciences de l'éducation - Pour l'Ère nouvelle, . 50(1), 127-151. https://doi.org/10.3917/lsdle.501.0127.

  • Fontbonne, Gaspard.
« Enquête sur les parcours des professeurs de philosophie en sciences de l’éducation (1968-1979) – Du ciel des idées à l’étude des pratiques éducatives ». Les Sciences de l'éducation - Pour l'Ère nouvelle, 2017/1-2 Vol. 50, 2017. p.127-151. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-les-sciences-de-l-education-pour-l-ere-nouvelle-2017-1-page-127?lang=fr.

  • FONTBONNE, Gaspard,
2017. Enquête sur les parcours des professeurs de philosophie en sciences de l’éducation (1968-1979) – Du ciel des idées à l’étude des pratiques éducatives. Les Sciences de l'éducation - Pour l'Ère nouvelle, 2017/1-2 Vol. 50, p.127-151. DOI : 10.3917/lsdle.501.0127. URL : https://shs.cairn.info/revue-les-sciences-de-l-education-pour-l-ere-nouvelle-2017-1-page-127?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lsdle.501.0127


Notes

  • [*]
    Doctorant à l’EHESS, Centre européen de sociologie et de science politique de la Sorbonne (CESSP, UMR 8209).
  • [1]
    Sur 1959 agrégés et certifiés au total ; pour les reconversions en direction d’autres sections, on se référera aux tableaux ci-après. Le Conseil national des universités [CNU] est l’instance nationale qui régule le recrutement et à la carrière des enseignants-chercheurs universitaires ; la section 70 est celle qui concerne la discipline universitaire des sciences de l’éducation.
  • [2]
    Pierre Bourdieu (1991) résumait leur situation dans ces termes : « (…) L’aristocratisme petit bourgeois de cette « élite » du corps professoral qu’étaient les professeurs de philosophie, souvent issus des couches inférieures de la petite bourgeoisie et parvenus à force de prouesses scolaires au somment de la hiérarchie littéraire ».
  • [3]
    Selon un ensemble de critères que l’on s’est proposé d’objectiver plus loin dans cet article.
  • [4]
    Une telle notion peut bien entendu recouvrir plusieurs sens ; ici elle désignera les références faites à des philosophes.
  • [5]
    On notera bien entendu que les disciplines associées au secteur des sciences humaines sont autant d’espaces dont la définition des frontières et des méthodes constitue un enjeu de lutte ; les sciences de l’éducation, du fait de leur histoire spécifique constituant un objet d’enquête privilégié pour examiner ce type de phénomène.
  • [6]
    Sur ce point, Jacqueline Gautherin souligne que les sciences de l’éducation ne suscitèrent « qu’un intérêt mitigé et labile chez la plupart des universitaires chargés d’enseigner la nouvelle discipline ». Gautherin J. Une discipline pour la République, La science de l’éducation en France (1882-1914). Berne : Peter Lang, 2003.
  • [7]
    Type de discours se distinguant par une certaine hauteur théorique, un poids relativement faible du référent empirique et une forte présence des références faites à des philosophes.
  • [8]
    Sources, ministère de l’éducation, traitées par nos soins. On notera bien entendu qu’une part des agents a passé et obtenu les deux concours. Dans le premier tableau n’apparaissent que les agrégés et dans le second, que les certifiés.
  • [9]
    Sur ce point on pourrait évoquer le faible impact des réflexions du GREPH (Groupe de Réflexion sur l’Enseignement de la Philosophie) sur la réalité pratique de l’enseignement de cette discipline et l’accueil frileux fait à certaines propositions du rapport Derrida/Bouveresse, s’agissant notamment de la mise en question de l’exercice de la dissertation sous sa forme traditionnelle.
  • [10]
    Ces phrases sont des extraits d’entretiens, ils comptent parmi les plus symptomatiques du rapport des agents à l’espace des disciplines.
  • [11]
    Il s’agit d’articles disponibles sur le site cairn.info. Sans englober l’ensemble de leurs publications, ils permettaient toutefois d’en saisir l’orientation générale et d’examiner le poids relatif du référent philosophique.
  • [12]
    On notera bien entendu que certaines délimitations disciplinaires peuvent s’avérer floues, ce qui n’empêche pas de proposer des rapprochements entre auteurs en fonction de leurs objets et de la tradition intellectuelle dans laquelle ils s’inscrivent.
  • [13]
    Tous les enquêtés sont maîtres de conférence ou professeurs dans un département de sciences de l’éducation.
  • [14]
    Celui-ci ayant un aspect « régional », il mériterait sans doute d’être étendu. Toutefois, il est fort probable que les différences qu’il tend à mettre en lumière resteraient les mêmes pour un échantillon plus vaste.
  • [15]
    Bien que les sciences de l’éducation ne se limitent pas à la pédagogie, ce terme permet de désigner les agents les plus identifiés à cette nouvelle discipline et ne se revendiquant pas d’une posture philosophique.
  • [16]
    Cet entretien compte, à l’instar des suivants, parmi les plus riches en information.
  • [17]
    On a opté pour des entretiens semi-directifs.
  • [18]
    Cette situation ne paraissant pas très éloignée des « univers de consolation » dont parle Claude Poliak (2006) dans son enquête sur les écrivains amateurs.

1Le propos qui suit est issu d’une recherche en cours, commencée en 2012, relative aux « reconversions intellectuelles » des diplômés (agrégés et certifiés) en philosophie, en France, dans les années 1970. Cette période constitue un terrain d’enquête privilégié pour plusieurs raisons. D’abord, les bouleversements politiques et sociaux qui caractérisent la fin des années 60 sont contemporains d’une série de transformations de l’espace universitaire et de modifications notables de « l’air du temps » intellectuel dont les philosophes furent parmi les premiers concernés. Sur le plan institutionnel, il s’agit par ailleurs d’une période d’augmentation du nombre de postes universitaires et de transformation de leur définition, contribuant à libérer l’accès à une position – dans l’enseignement supérieur – des contraintes propres à « l’ordre des successions » caractérisant l’université des années précédentes (Bourdieu, 1984, p. 96 ; Pinto, 2009, p. 38). Ces évolutions démographiques sont contemporaines de l’expansion de disciplines nouvelles venant concurrencer la philosophie en ce qui concerne le traitement légitime des thématiques liées à l’Homme et à la société (Drouard, 1982, p. 16).

2Ici, on voudrait insister sur une situation a priori paradoxale, mise progressivement en lumière lors de notre enquête. En effet, parmi les quatre secteurs principaux des sciences humaines universitaires ayant accueilli des philosophes de formation dans cette période, la sociologie, l’anthropologie, la psychanalyse et les sciences de l’éducation, ces dernières ont constitué la discipline majoritairement investie. Entre 1968 et 1979, ce ne sont pas moins de 53 individus titulaires du CAPES ou de l’agrégation de philosophie dont la carrière académique a dépendu de la section 70 du CNU [1]. Un tel résultat viendrait sans doute contredire une idée tenue pour acquise s’agissant des philosophes. Ayant atteint, au prix de quelques efforts, le sommet de la hiérarchie des sciences humaines, ils seraient peu disposés à l’abandonner pour se tourner vers des disciplines plus modestes [2]. Ainsi, ce n’est pas sans une certaine surprise que l’on a observé avec quelle fréquence ils se sont engagés dans un secteur en construction n’ayant ni le prestige ni le rayonnement de la philosophie [3]. Ici, on voudrait mettre en lumière les éléments permettant d’élucider cette situation.

3Il s’agira de montrer, en mobilisant dans un premier temps les résultats de notre enquête quantitative, que, relativement à d’autres disciplines voisines, les sciences de l’éducation ont constitué un univers d’investissement privilégié. Ensuite, une fois établi un tel constat, la logique de notre enquête nous conduira à interroger les degrés d’identifications possibles à cette discipline d’accueil. C’est qu’il ne suffisait pas, en effet, de s’en tenir à une telle observation, celle-ci ayant toutes les chances de recouvrir une réalité complexe. Ainsi, on soulignera dans un second temps, en s’appuyant sur l’examen du poids relatif des citations philosophiques [4] au sein des recherches d’un échantillon d’enquêtés, que les prises de distance à l’égard de leur discipline d’origine variaient assez fortement. Enfin, il s’agira dans un troisième temps d’illustrer les modalités pratiques de ces prises de distance possibles en les rapportant aux trajectoires sociales et intellectuelles des agents à travers l’analyse de quatre extraits d’entretiens.

4Ainsi, on voulait montrer que différents facteurs explicatifs pouvaient intervenir et étaient loin d’entrer en contradiction avec une conception de la philosophie comme discipline « souveraine ». Le premier, institutionnel, est lié au recrutement massif de professeurs de philosophie dans les Écoles Normales d’Instituteurs (devenues Instituts Universitaires de Formation de Maîtres en 1990) durant la période étudiée. Nommés pour assurer des enseignements de « psychopédagogie », nos jeunes professeurs durent assumer des heures de cours consacrées aux pratiques enseignantes, destinées à de futurs instituteurs. Face à cette situation où Kant, Descartes et Platon n’étaient pas d’une grande utilité, il fallut improviser, « bricoler » et s’appuyer sur des auteurs offrant un regard plus actuel et des propos moins abstraits sur l’éducation et la pédagogie que les classiques du programme de l’agrégation. Contraints d’enseigner des matières auxquelles, selon les propos confiés par Bernard Charlot lors d’un entretien biographique « ils ne connaissaient rien », ces professeurs durent se faire apprentis et opérer une conversion urgente à la pédagogie. Certains, n’y voyant pas un grand intérêt, réalisèrent tout de même des carrières ordinaires de philosophes, tandis que d’autres en vinrent à fortement infléchir leur trajectoire d’enseignant.

5Pour comprendre cela, il fallait insister sur un second élément, lié à la nature de la discipline en question dans la période étudiée. En effet, une des propriétés de l’univers académique désigné par le terme « sciences de l’éducation » est sa très forte hétérogénéité, voire son éclatement [5]. À une implantation universitaire relativement récente, impulsée au milieu des années 1960 par des auteurs comme Jean Château, Gaston Mialaret et Maurice Debesse, s’ajoutent différents éléments qui n’ont pas facilité son homogénéisation quant à ses objets, ses méthodes et ses frontières. Produits de la convergence de différents courants de pensée pédagogique, les « sciences de l’éducation » présentent tout d’abord une assise idéologique en tension du fait de leur lien avec le contexte politique et des enjeux sociétaux associés aux problématiques éducatives (Gautherin, 2003, p. 117). À cela s’ajoute l’éclectisme foncier que donnent à voir leur construction et leur patrimoine intellectuel. Ce sont des disciplines aussi différentes que la psychologie, la psychanalyse, l’histoire, la sociologie et la philosophie qui sont venues s’agglomérer pour leur donner naissance, leur fournissant plus l’aspect d’un univers où viennent collaborer des chercheurs de différents horizons que d’une discipline homogène. Plutôt que des professionnels des « sciences de l’éducation » qui s’entendraient sur un certain nombre de principes, d’axiomes et de méthodes, il existe des psychologues, des historiens, des sociologues de l’éducation et, bien entendu, des philosophes de l’éducation. C’est dire qu’il était tout à fait possible de rester philosophe en sciences de l’éducation.

6On a ainsi pu déceler comme un clivage entre les nécessités pratiques liées aux enseignements que devaient assumer de jeunes professeurs d’École Normale d’une part, et les possibilités de carrière que cette discipline offrait. Apparaissant comme un cadre suffisamment flou pour laisser aux enseignants de philosophie la possibilité de réinvestir des savoirs accumulés en faisant l’économie d’une modification notable de leur rapport au travail savant, leur engagement dans un tel secteur perdait alors son aspect mystérieux. De plus, il s’agissait d’une ouverture possible vers l’enseignement universitaire venant compenser le déclassement relatif lié au fait de s’éloigner d’une discipline noble comme la philosophie. Faudrait-il pour autant souscrire à une vision un peu cynique en soutenant que nous n’avions ici affaire qu’à des agents poussés par des logiques de carrière pour qui les questions éducatives étaient relativement secondaires [6] ? En effet, on aurait tôt fait de conclure que, soucieux de conserver leur statut de philosophe, leur investissement dans une discipline nouvelle fut plutôt un moyen qu’une fin. Ce serait omettre que certains se sont réellement investis dans l’étude d’objets concrets, les pratiques pédagogiques notamment, pour produire autre chose qu’un discours à teneur « philosophique » [7] et ont en effet contribué à dessiner cet espace disciplinaire, « sacrifiant » par la même occasion leur statut de philosophe. Ainsi, pour rendre compte de la réalité des trajectoires étudiées, il fallait distinguer deux pôles opposés, séparés par leur degré d’éloignement à l’égard de la philosophie, entre lesquels existe un continuum de positions intermédiaires. Le premier s’apparente à un investissement en direction des questions pédagogiques impliquant une rupture assez nette avec une formation philosophique de base et le second à la conservation d’une posture de philosophe examinant un objet : l’éducation. On pouvait prendre pour objet cet écart entre deux pôles à partir de données empiriques en évoquant, entre autres possibilités, les auteurs majoritairement cités par les enquêtés et leur provenance disciplinaire.

7S’agissant des processus de reconversion impliquant un abandon de la philosophie, on cherchera à montrer que le rapport des agents au système éducatif, associé aux origines sociales et à la trajectoire scolaire étaient déterminants. Si bien qu’ils pouvaient être interprétés comme autant de tentatives d’ajustement des dispositions à la position intellectuelle (Bourdieu, 1994, p. 56). Ce type d’explication devenait inopérant s’agissant des agents pour qui les sciences de l’éducation constituèrent moins un univers de pensée ajusté à leurs aspirations savantes qu’un lieu propice à la valorisation et au réinvestissement d’un capital philosophique accumulé. Ici, on illustrera ces deux tendances à l’œuvre au sein de la sous-population étudiée à travers l’analyse de quatre extraits d’entretien.

8Une fois ces distinctions opérées, et acquise l’idée qu’un changement de statut institutionnel n’équivalait pas nécessairement à une reconversion intellectuelle, l’aspect assez massif de l’afflux de philosophes au sein de cette discipline perdait l’étrangeté qu’on était, dans un premier temps, tenté de lui prêter.

Où vont les philosophes ?

9En comparant l’orientation des diplômés en philosophie d’une même génération au sein de quatre disciplines distinctes, on a constaté que les sciences de l’éducation constituaient leur secteur d’investissement principal. Dans la première ligne des deux tableaux, on indique le nombre d’agents reçus aux concours de l’enseignement par années, dans les lignes suivantes, la part de lauréats dont la carrière intellectuelle a eu lieu au sein des disciplines en question [8].

Agrégés*

Description de l'image par IA : Tableau de données sur les agrégés en philosophie, sciences de l'éducation, psychanalyse, sociologie et anthropologie de 1968 à 1979.
1968 1969 1970 1971 1972 1973 1974 1975 1976 1977 1978 1979 Total Philosophie 82 88 78 68 56 61 59 51 50 36 30 10 669 Sciences de l’éducation 5 4 2 3 2 3 2 2 3 2 2 0 30 Psychanalyse* 2 4 3 2 0 1 0 0 0 0 0 0 12 Sociologie 3 3 3 0 1 1 1 2 1 0 0 0 15 Anthropologie 0 2 0 0 0 1 0 1 1 0 0 0 5

Agrégés*

*On notera que la psychanalyse occupait une place à part puisqu’il s’agit autant d’une pratique thérapeutique que d’une discipline universitaire. Certains professeurs de philosophie avaient une activité d’analyste. Ici, on n’a pas dénombré ces doubles trajectoires pour se limiter aux psychanalystes libéraux et aux universitaires. Ces derniers sont professeurs dans des départements de psychopathologie et exerçant une activité de psychanalyste.
Cette orientation psychanalytique des philosophes se fait au détriment de la psychologie. À notre connaissance, un seul membre de la population examinée s’est, suite à l’obtention d’un concours, engagé dans des études de psychologie, pour ensuite devenir psychologue professionnel.

Certifiés

Description de l'image par IA : Tableau détaillant le nombre de lauréats dans divers domaines de 1968 à 1979.
1968 1969 1970 1971 1972 1973 1974 1975 1976 1977 1978 1979 Total Philosophie 163 115 112 122 79 76 63 52 45 30 29 15 901 Sciences de l’éducation 3 1 3 4 1 4 2 1 1 2 1 0 23 Psychanalyse 2 0 1 0 0 3 0 0 1 0 0 0 7 Sociologie 0 1 0 0 0 1 0 1 1 1 0 0 5 Anthropologie 0 1 0 2 0 1 1 0 0 0 0 0 5

Certifiés

Lire : Parmi les 82 lauréats de l’agrégation de philosophie en 1968, 5 ont fait carrière en sciences de l’éducation, 2 en psychanalyse, 3 en sociologie et aucun en anthropologie.

10Dans l’espace des sciences humaines, il ne fait pas de doute que la philosophie occupait, dans la période en question, une position dominante et les sciences de l’éducation une position dominée. S’agissant des relations entre disciplines et de leur position dans l’espace intellectuel, on pouvait distinguer quatre types de critères :

  1. Les indicateurs liés à leur âge relatif. On pouvait retenir deux éléments principaux : la première apparition d’une chaire universitaire et d’une licence spécifique (Ottavi, 2006, p. 9 ; Gautherin, 2003, p. 100).
  2. Les signes de prestige liés à leur type d’implantation au sein de l’espace académique, avec, principalement, leur représentation au sein des instances d’enseignement et de recherche (Université, CNRS, EHESS, Collège de France).
  3. La hauteur théorique revendiquée et la noblesse des objets traités. Le système éducatif français tendant à valoriser les problématiques théoriques et les objets abstraits, on pouvait en effet établir une hiérarchie entre disciplines en fonction de cet aspect.
  4. Le degré d’homogénéité et d’orthodoxie.

11Si l’on retenait ces indicateurs, la philosophie, renvoyant tous les signes possibles de prestige, occupait une position dominante. Implantée de longue date au sein de l’université française, elle est également représentée dans toutes les institutions d’enseignement et de recherche occupant le sommet de la hiérarchie (Sorbonne, Collège de France, EHESS, CNRS). Elle se caractérise par l’existence d’un panthéon d’auteurs classiques (Platon, Descartes, Kant, etc.) et de contemporains ayant « marqué leur temps » (Sartre, Merleau-Ponty, Foucault, Deleuze, etc.). À la discipline philosophique est, globalement, attribué le monopole du traitement d’un certain nombre de problèmes « théoriques », associé à un relatif dédain d’une partie des professionnels pour les problématiques ordinaires de pédagogie [9] (Pinto, 2007, p. 45). Enfin, le mode de recrutement spécifique des enseignants se caractérise par des « droits d’entrée » élevés entraînant une forte homogénéité dans les carrières des philosophes marquée, notamment, par une nette continuité entre l’enseignement secondaire et le supérieur (Bourdieu, 1984, p.98).

12Selon les mêmes critères, les sciences de l’éducation occupaient quant à elles une position dominée. Récemment implantée, la première chaire de science de l’éducation a été occupée par un philosophe, Henri Marion, à partir de 1887, auquel succéderont Ferdinand Buisson en 1896, puis Émile Durkheim en 1902 (Ottavi, 2006, p. 99 ; Gautherin, 2003, p. 37). La création d’une licence de sciences de l’éducation apparaît tardivement, en 1967. Les sciences de l’éducation sont peu représentées au sein d’institutions prestigieuses et, comme on l’a vu, une part importante des postes d’enseignants fut liée à des institutions, les Écoles Normales d’Instituteurs, devenues IUFM, ayant obtenu tardivement, en 2005, un statut universitaire. Par ailleurs, aucun des professeurs ayant contribué à l’implantation de cette discipline dans l’enseignement supérieur (Gaston Mialaret, Jean Château, Maurice Debesse) n’a bénéficié d’une notoriété comparable à celle des philosophes de la même génération. Leurs objets, l’enseignement et la pédagogie, occupent une position dominée dans la hiérarchie des biens savants et les carrières des auteurs appartenant à cette discipline jeune se caractérisaient nécessairement par une forte hétérogénéité et des univers d’origine divers (histoire, sociologie, philosophie, etc.). Durant l’enquête, on a recueilli de nombreux témoignages qui furent autant de confirmations du peu d’estime des philosophes à l’égard de cette discipline et des questions pédagogiques en général (Pinto, 2007, p. 80). (« Ce n’est pas très solide », « Ce que font les pédagogues n’est pas très intéressant », « La didactique me tombe des mains » [10], etc.)

13C’est dire que, dans cette décennie, une discipline relativement modeste a accueilli un nombre non négligeable de philosophes de formation. Pour le comprendre, il fallait souligner que, s’agissant de chaque discipline, il existait des degrés divers d’identification et de mise à distance d’une formation philosophique que l’on pouvait évaluer à partir des propos tenus par les enquêtés lors des entretiens (« Je suis plutôt un philosophe de l’éducation », « J’ai plutôt la posture d’un philosophe qui réfléchit sur l’éducation », « La philosophie est derrière moi », « Je suis plus un pédagogue qu’un philosophe ») mais aussi des types de références employées dans leurs travaux de recherche. Ainsi, sur l’ensemble des lauréats des concours ayant eu une carrière dans cette discipline, on a pu distinguer deux groupes, en fonction du poids relatif des références philosophiques dans leurs écrits. On pouvait en donner un aperçu à travers l’analyse des citations au sein des écrits de 10 auteurs [11].

Le poids des références

14Au cours de notre enquête, on a été fréquemment confronté à la question des critères permettant d’évaluer, avec une certaine objectivité, le degré d’éloignement des enquêtés à l’égard de leur discipline d’accueil et, par conséquent, de leur identification à une discipline nouvelle. Quatre types de critères généraux peuvent être distingués :

  1. L’ensemble des éléments et des indices concernant l’identité intellectuelle des enquêtés objectivés dans leurs « œuvres », leurs textes, leurs enseignements et leurs travaux de recherche. Une investigation sociologique n’ayant pas vocation à s’en tenir à l’élucidation de logiques « externes » (Pinto, 2007, p. 15), liées au contexte et à l’histoire, pour abandonner la logique des œuvres aux membres des univers examinés, il fallait, comme pouvait le proposer l’auteur d’Homo Academicus « mettre en relation les trajectoires correspondant aux principales positions avec l’évolution des productions correspondantes en procédant par exemple à des monographies de cas significatifs ». (Bourdieu, 1984, p. 16). À quels auteurs nos enquêtés se référaient-ils principalement ? Quels étaient les penseurs, les chercheurs, les pairs, les textes les plus cités ?
  2. Les éléments relatifs au « style » des textes. En effet, sans forcément exhiber une abondance de citations, un texte ou un ouvrage peut révéler la permanence de dispositions liées à une formation philosophique par d’autres aspects. Une certaine « hauteur » théorique est-elle revendiquée ? Quelle place est faite à l’empirie ? Le texte est-il structuré par certains schèmes dissertatifs ? Autant d’indices pouvant nous informer sur les prises de distance, les retours, et les relations possibles à la philosophie.
  3. Les données portant non pas sur le « style » ou les références des enquêtés mais sur la conception qu’ils pouvaient avoir de leur travail. Un auteur comme Bourdieu écrivait par exemple – et ce malgré ses critiques à l’égard de la philosophie et l’évidente place accordée aux données empiriques dans ses travaux – qu’il n’est pas « d’activité plus philosophique […] que l’analyse de la logique spécifique du champ philosophique et des dispositions et des croyances socialement reconnues comme « philosophiques » qui s’y engendrent et s’y accomplissent » (Bourdieu, 1997, p. 40). Ici, n’avait-on pas affaire à un auteur souhaitant attribuer une « portée » philosophique à une partie de ses travaux sociologiques ? Élément qui incitait à s’interroger sur le rapport des agents à leur production savante.
  4. Les types de relations et d’inclusion au sein du champ intellectuel que donnaient à voir les individus questionnés. C’est que les propriétés sociales des individus ne se limitaient pas à leurs travaux et à leur trajectoire « individuelle ». Qui étaient leurs pairs ? À quels « réseaux » étaient-ils intégrés ? Intervenaient-ils dans une institution comme le Collège International de Philosophie, vraisemblablement animée par le projet de faire converger diverses disciplines ?

15Les tableaux qui suivent visent à proposer une analyse possible du poids relatif des références philosophiques dans les travaux d’un échantillon d’enquêtés. Ils portent sur un corpus de 51 articles produits par 10 d’entre eux. Dans le premier on a distingué 7 types de références, en fonction de l’identité intellectuelle des auteurs cités [12] :

  1. Les philosophes classiques (Platon, Aristote, Descartes, Kant, Rousseau…).
  2. Les philosophes contemporains français et étrangers (Renaut, Arendt, Foucault, Rorty…).
  3. Les sociologues (Bourdieu et Passeron, Baudelot et Establet, Luc Boltanski…).
  4. Les anthropologues (Lévi-Strauss, Geertz, Van Gennep…).
  5. Les psychologues et les psychanalystes (Freud, Lacan, Dolto, Winnicott…).
  6. Les fondateurs de la pédagogie (Cousinet, Mialaret, Freinet…).
  7. Les références intra-disciplinaires : par ce terme, on entend les références à d’autres chercheurs et enseignants en sciences de l’éducation (Heilbron, Bokobza, 2016, p.108).

EnquêtésRéférences
Enquêté 1 [13]
2 articles
Philosophes classiques : n=18
Philosophes contemporains : n=76
Sociologues : n=9
Anthropologues n=0
Psychologues et psychanalystes n=0
Fondateurs de la pédagogie n=1
Références intra-disciplinaires : n=1
Enquêté 2
2 articles
Philosophes classiques : n=49
Philosophes contemporains : n=80
Sociologues : n=1
Anthropologues n=2
Psychologues et psychanalystes n=11
Fondateurs de la pédagogie n=0
Références intra-disciplinaires : n=0
Enquêté 3
5 articles
Philosophes classiques : n=20
Philosophes contemporains : n=79
Sociologues : n=25
Anthropologues n=0
Psychologues et psychanalystes n=0
Fondateurs de la pédagogie n=2
Références intra-disciplinaires : n=7
Enquêté 4
12 articles
Philosophes classiques : n=34
Philosophes contemporains : n=50
Sociologues : n=23
Anthropologues n=10
Psychologues et psychanalystes n=22
Fondateurs de la pédagogie n=21
Références intra-disciplinaires : n=10
Enquêté 5
5 articles
Philosophes classiques : n=18
Philosophes contemporains : n=53
Sociologues : n=23
Anthropologues n=10
Psychologues et psychanalystes n=15
Fondateurs de la pédagogie n=5
Références intra-disciplinaires : n=1
Enquêté 6
8 articles
Philosophes classiques : n=13
Philosophes contemporains : n=29
Sociologues : n=14
Anthropologues n=0
Psychologues et psychanalystes n=24
Fondateurs de la pédagogie n=28
Références intra-disciplinaires : n=5

16Dans le second tableau, on a rassemblé des articles au sein desquels les références philosophiques occupaient une place plus modeste. Dans ce groupe, un autre type de référence occupait une place importante : l’histoire de l’éducation, avec des auteurs comme Antoine Prost ou Mona Ozouf.

EnquêtésRéférences
Enquêté 7
4 articles
Sociologie : n=20
Histoire : n=17
Fondateurs de la pédagogie : n=10
Psychologues et psychanalystes : n=8
Références intra-disciplinaires : n=15
Philosophie : n=4
Enquêté 8
3 articles
Sociologie : n=12
Histoire : n=15
Fondateurs de la pédagogie : n=9
Psychologues et psychanalystes : n=16
Références intra-disciplinaires : n=14
Philosophie : n=3
Enquêté 9
5 articles
Sociologie n=8
Histoire : n=7
Fondateurs de la pédagogie : n=5
Psychologues et psychanalystes : n=11
Références intra-disciplinaires : n=10
Philosophie : n=0
Enquêté 10
5 articles
Sociologie : n=13
Histoire : n=11
Fondateurs de la pédagogie : n=8
Psychologues et psychanalystes : n=13
Références intra-disciplinaires : n=20
Philosophie : n=2

17À travers l’analyse de ce corpus [14], on voulait mettre en lumière un clivage existant au sein du groupe des membres de la discipline étudiée issus d’une formation philosophique. Pour certains, les philosophes incarnent des interlocuteurs privilégiés par rapport aux fondateurs de la pédagogie et aux auteurs issus de leur propre discipline. Tandis que pour d’autres, les références philosophiques pèsent assez peu, pour laisser place à leurs pairs et à des auteurs issus de disciplines empiriques comme la sociologie, la psychologie et l’histoire de l’éducation. À travers les études de cas suivantes, qui constituent une partie d’une enquête plus vaste incluant une trentaine d’entretiens, on voulait proposer quelques hypothèses permettant d’expliquer l’existence d’un clivage séparant les agents selon leur recours à l’empirie. Étant donné le format de l’article présent, on était contraint de se restreindre à des exemples précis ; on a ainsi choisi de n’évoquer que quatre des cas les plus symptomatiques des tendances générales observées au sein des deux groupes délimités.

Être pédagogue ou philosophe de l’éducation ? Études de cas

18Durant notre enquête, on a vite constaté que la situation évoquée était connue des membres du groupe étudié. Selon les différentes postures intellectuelles possibles, elle se trouvait, lors des entretiens, décrite comme problématique (« Parmi nous, certains ne s’intéressent pas vraiment à l’éducation comme objet empirique », « Je sais très bien que certains méprisent un peu les sciences de l’éducation, et je le déplore », « On ne peut pas dire que la pédagogie soit vraiment le souci de chacun ») ; positive (« Heureusement qu’il y a des philosophes dans notre discipline, l’apport de la philosophie est important », « Ce serait dommage de rester le nez sur les faits », « L’apport de la philosophie est indispensable quand on réfléchit sur l’éducation ») ou allant simplement de soi (« Comme les gens viennent d’un peu partout en sciences de l’éduc, les apports sont multiples », « On fait un peu ce qu’on veut, donc certains ont plutôt une approche philo »). Une enquête sociologique ne présenterait pas beaucoup plus d’intérêt que le témoignage d’un informateur bien documenté si elle ne proposait pas certaines hypothèses susceptibles d’élucider les principes qui ont commandé les trajectoires des agents. Ainsi, à travers les études de cas suivantes, il s’agit d’exposer les différents éléments qui ont pu déterminer les rapports des interviewés à la philosophie, à la discipline d’accueil et, au fond, à leur identité intellectuelle.

19Tout se passe comme si, à travers l’opposition entre « philosophe de l’éducation » et « pédagogue [15] », deux types de rapport au système éducatif venaient s’opposer. Pour le montrer, on reviendra sur certains aspects pertinents de la trajectoire de quatre auteurs appartenant aux deux groupes distingués. Dans un premier temps, on montrera que, parmi les individus les plus fortement identifiés aux sciences de l’éducation et ayant pris le plus de distance à l’égard de la spéculation philosophique, il est possible de dévoiler certaines propriétés sociales venant les unir. Miraculés scolaires, ceux-ci sont issus de milieux sociaux modestes, l’école apparaissant comme un facteur d’ascension sociale déterminant. Ainsi, on avait quelques raisons de considérer que, dans leur cas, le processus de reconversion opéré s’apparentait à un ajustement des dispositions à la position. Moins poussés vers la philosophie par « choix » que par leur position de bons élèves, ceux-ci purent l’abandonner sans grands renoncements et se consacrer à des objets nouveaux. À travers cette démarche, on peut saisir les effets d’une certaine modestie, aussi bien sociale qu’intellectuelle ; une modestie qui ne les pousse pas vers l’exploration des « grands problèmes » philosophiques, et, en outre, une modestie doublée – surtout dans le cas du premier – d’une volonté de rembourser une dette envers un système auquel ils doivent leur déplacement dans la hiérarchie sociale : cette volonté se manifeste autant dans les propos tenus lors des entretiens (« L’école peut-elle être libératrice, au fond c’est ça ma question », « J’avais la volonté d’étudier les pratiques pédagogiques pour les améliorer »…) que dans leurs thématiques de recherches.

20De l’autre côté de l’espace décrit, on a trouvé des agents pour qui l’attachement premier portait, non pas sur le système éducatif, mais sur la philosophie elle-même. Plus ambitieux, ceux-ci furent, selon toute vraisemblance, animés par la volonté de réaliser une carrière de philosophe, projet que leur investissement dans le secteur des sciences de l’éducation fut loin de contredire. Se décrivant volontiers comme des « philosophes de l’éducation » et ne dissimulant pas leur rapport assez distant à l’égard des problèmes ordinaires de pédagogie, il fallait comprendre leur trajectoire comme des processus d’ajustements stratégiques distincts des précédents, fondés sur la possibilité offerte par une discipline en construction, donnant encore à voir des contours flous, de perdurer dans leur « être » de philosophe.

21S’agissant des enquêtés, on pouvait retenir au moins quatre types de critères relatifs à leurs propriétés sociales :

  1. Les origines sociales (profession des parents, milieu d’origine, éducation religieuse) et le genre.
  2. Le capital scolaire (établissements fréquentés, concours général, certifié ou agrégé, rang d’arrivée aux concours, titre de normalien).
  3. Les orientations et les « goûts » intellectuels et philosophiques. On pouvait trouver des données sur ces points à travers les choix de sujet de maîtrise et de directeur de thèse, les orientations et affinités intellectuelles liées aux possibles théoriques décrits plus haut (phénoménologie, marxisme, histoire de la philosophie…).
  4. Le rapport à la politique (situation sur l’échiquier politique, prises de position, investissement ou non au sein d’un parti ou d’un mouvement, temps consacré à cet investissement).

« L’école peut-elle être libératrice, au fond c’est ça ma question »

22Professeur des universités en Sciences de l’éducation dans une université de province aujourd’hui en retraite, M. F [16] est né au début des années 1940 dans la banlieue d’une grande ville. Son père, issu d’une famille pauvre, a exercé toute sa vie la profession de docker. Comme il se sépare de la mère de mon interlocuteur, cette dernière, titulaire d’un certificat d’études, élèvera seule ses enfants en plaçant, selon le témoignage proposé, de grands espoirs dans leur réussite scolaire :

23

« Elle avait toujours une très grande confiance dans ses enfants, et elle pensait qu’il fallait qu’on réussisse à l’école, c’était notre seule voie possible pour réussir dans cette vie. Si on ne réussissait pas à l’école qu’est-ce qu’on pouvait faire ? Même travailler ! Comment ? Où ? On ne peut pas dire qu’elle nous ait poussés mais elle a toujours fait part à l’égard de ses enfants d’une attention absolue, d’une attention confiante, elle était pas capable de suivre ce qu’on faisait, mais elle a toujours accordé une attention bienveillante et confiante, c’est cette attention-là qui me paraît fondamentale dans la réussite ».

24Comme en témoigne cet extrait, l’interviewé n’a pas opposé de résistances particulières à l’idée d’évoquer des aspects personnels de sa trajectoire. Suite à un accueil chaleureux dans un bureau de son université d’exercice, il entame l’entretien [17] en évoquant ses origines sociales. C’est un point notable puisque la question des origines familiales est, d’une manière générale, délicate à aborder lors des entretiens, et ce d’autant plus que l’on s’adresse à des intellectuels (Chamboredon, Pavis, Surdez & Willemez, 1994, p. 114). Ici la situation est tout autre, après quelques phrases sur son passage, comme élève, en école normale d’instituteur, il oriente la discussion :

25

« J’ai été moi-même élève d’une école normale d’instituteurs, pourquoi ai-je été élève d’une école normale d’instit ? Parce que je n’aurais rien pu faire d’autre, étant donné ce que faisaient mes parents. Que faisaient mes parents ? D’abord ils étaient séparés, c’est ma mère qui nous a élevés, mon père était docker. Ma mère était savoyarde de parents suisses. Moi que pouvais-je espérer ? Intégrer une école normale pour devenir instituteur. Je ne coûtais rien, c’était la seule voie possible, donc j’ai fait l’école normale, comme je n’étais pas le plus mauvais, disons sur le plan des études, on m’a proposé de continuer ».

26Décrite comme partiellement dictée par la nécessité, cette orientation témoigne d’une perception positive de la figure de l’enseignant :

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« J’ai passé l’école normale où je me suis senti très bien, avec des gens de mon milieu, on était là pour apprendre à devenir enseignant, ça me convenait tout à fait. Je ne me suis jamais dit « il va falloir cravacher pour s’en sortir ». Dès l’école primaire, je voulais être instituteur, c’était ce que je pensais pouvoir et devoir faire, je voyais que ça marchait, que j’y arrivais, en plus ça me plaisait bien. Donc j’ai fait une année de préparation à normale sup, une seule année, pourquoi, je n’en sais rien… j’ai vite vu que je ne pouvais pas y arriver en un an, et je ne pouvais pas faire deux ans je n’avais pas d’argent ! Il existait les concours des IPES, donc je me suis présenté tout seul au concours des IPES, il y avait trois places pour l’académie, j’ai été reçu, et puis j’ai fait les IPES, pourquoi en philo, je pense que c’est ce qui me convenait le mieux ».

28Créées en 1957 et supprimées en 1970 les IPES, structures mises en place pour répondre au besoin croissant d’enseignants durant les années 1950-1960, mettaient à l’abri du besoin les étudiants préparant les concours de l’enseignement. Manifestant une certaine docilité à l’égard des conseils de ses professeurs, M. F suit cette voie. C’est dans un de ces instituts qu’il opère une première conversion intellectuelle : il s’oriente avec sérieux vers la philosophie.

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« J’avais rencontré la philo à l’école normale, en classe de philo, c’est assez paradoxal parce que, les 6 premiers mois, je ne comprenais pas bien. Alors que bon, je m’en sortais correctement en maths, j’étais correct sans plus, j’étais bon en français, sans une très grande culture. La philo m’a un peu désorienté… on avait un prof un peu curieux, qui passait 4 heures sur 5 à discuter de politique, de choses comme ça. Et la 5e heure il nous dictait un cours, je crois qu’à pâques j’ai compris le sens de l’exercice, ce qu’il fallait faire. Et puis après ça a bien allé ».

30Une fois les concours obtenus, il envisage la rédaction d’une thèse, moment déterminant dans sa trajectoire. Nommé en école normale, il décide de se lancer dans un travail de recherche qu’il considère, dans un premier temps, comme « purement » philosophique, mais qui le conduit bien vite à des problèmes liés à l’éducation :

31

« J’ai eu l’agrég en 69, j’ai tout de suite pensé qu’il ne fallait pas s’arrêter, alors que faire ? Une thèse ? Voilà, je pensais être capable de faire ça. La première idée, c’était crise de la morale et crise de la politique, je pense qu’on vit une crise des deux. Qu’est ce qui caractérise cette crise ? Quelles sont les questions de fond qui sont soulevées, et puis c’était très vaste, donc on s’est orienté vers autre chose. J’ai parlé du travail pédagogique, dans le fond, qu’est-ce que c’est que le travail pédagogique ? Qu’est-ce qu’on est en droit d’attendre, du travail d’éducation ? Le journal du principal syndicat de l’éducation s’appelait « L’École libératrice ». Je suis parti de là, est-ce un slogan, une idée creuse, une idée monstre ? L’école peut-elle être libératrice, j’ai rédigé un truc ».

32Il n’est pas très surprenant de voir un individu pour qui l’école a été un puissant levier d’ascension sociale se demander si l’école peut être « libératrice ». Mais ce travail fut également une façon de mettre en forme théorique les questionnements ordinaires qu’avait pu se poser un jeune enseignant s’adressant à des élèves instituteurs. S’il fallait retenir un moment déterminant dans sa trajectoire, on le situerait au début des années 1970, lorsqu’il a été nommé en école normale d’instituteur et a entamé ce travail de thèse. Comme la plupart des professeurs de philosophie de sa génération passés aux sciences de l’éducation, M. F s’est initié à cette discipline par le biais d’un poste d’enseignant en psychopédagogie :

33

« Je n’ai jamais vraiment enseigné la philo. J’étais professeur de psychopédagogie. Je faisais partie de la philo de l’éducation. J’ai toujours enseigné post-bac, un truc un peu hybride, qui englobait tout. La psychopédagogie c’était quoi ? On essayait de montrer à de futurs enseignants, quelle était la place des dimensions philosophiques, sociologiques, le travail de l’enseignant dans la relation enseignant/enseigné, l’importance de quelques savoirs qu’il était nécessaire de maîtriser pour enseigner. Non pas que l’on puisse construire une « science de l’éducation », mais certains éléments de savoir scientifique sont particulièrement utiles pour des éducateurs. Tout ce qui peut contribuer à l’émancipation et au développement du plus grand nombre de personnes, je crois que l’éducation peut aussi contribuer à la libération… de quoi ? De son potentiel, de ce qu’on est capable de faire. Et puis ça ne s’arrête jamais, à chaque fois que l’on peut aider quelqu’un à se développer, c’est au fondement même du travail pédagogique. Comment ne pas endoctriner ? Comment libérer ? De vastes questions, j’y ai passé 10 ans, il me semble que mon travail est gouverné par cette idée ».

34Dans ces années, M. F semble donc avoir trouvé sa voie. Les sciences de l’éducation incarnent une orientation de pensée permettant de se tourner vers un ensemble de problèmes « concrets » sans renoncer à des notions comme celle de « libération », « d’émancipation » ou « d’endoctrinement ». Cette orientation intellectuelle, qui sera sans retour, s’accompagne d’une orientation institutionnelle :

35

« Donc j’ai fait une thèse sur le thème : « pédagogie et libération ». Qui est une thèse de recherche sur la pédagogie, et ce à quoi elle peut prétendre, c’est un questionnement sur la pratique d’éducation… d’enseignement, sur ce qu’on appelle pédagogie. Après je suis resté en sciences de l’éduc. Cette thèse m’a permis de rencontrer des gens dans le milieu de la recherche en sciences de l’éduc. Ensuite j’ai passé le concours de maître de conf, j’ai travaillé comme maître de conf de 87 à 91, puis j’ai été nommé prof en IUFM et puis j’ai terminé ma carrière de prof ici et je me suis arrêté en 2002 ».

36Peu identifié à la philosophie elle-même, c’est sans grands renoncements que notre interlocuteur s’est orienté vers une discipline lui permettant de se pencher sur des problématiques plus en phase avec ses affinités réelles. Ici, on a voulu souligner que son parcours de bon élève issu d’un milieu populaire a contribué à le porter vers une discipline lui permettant de s’interroger sur « l’école libératrice ». Dans le cas de l’enquêtée suivante, à des propriétés sociales analogues s’ajoute une relative déception à l’égard d’une formation philosophique.

« Je n’ai jamais eu l’idée que je pouvais inventer quoi que ce soit »

37Quoiqu’ayant, en tant que normalienne, accumulé un capital philosophique plus important que M. F, Mme T donne à voir un parcours et un profil qu’on a de bonnes raisons de rapprocher du sien. Originaire d’un village de Savoie, d’une mère institutrice et d’un père agriculteur, elle fut, comme lui, une élève docile dont les bons résultats la conduisirent jusqu’à l’agrégation de philosophie, concours auquel elle sera reçue en 1969. Si sa trajectoire scolaire est, en certains points, analogue à celle de M. F et donne à voir quelques expériences sociales tout à fait comparables aux siennes, une différence notable vient toutefois l’en distinguer : son passage par Paris. Celui-ci donnant lieu à différentes situations de « décalage » culturel et à certaines déceptions au sujet d’un univers intellectuel qui s’est avéré moins enchanté qu’elle ne l’avait pensé. Une fois au contact des « grands savants » de son temps elle découvrira, non sans surprises, des « gens normaux » dont elle était loin d’imaginer les options politiques, à l’image de Martial Guéroult. De plus, quoique portée par les mouvements politiques de 68, elle aura quelques difficultés à s’identifier à l’avant-gardisme politico-philosophique de ces années. Ainsi, ne se reconnaissant pas plus dans l’académisme installé que dans la subversion philosophique qui s’y opposait, notre interlocutrice a vraisemblablement été une étudiante en porte à faux, dont la nomination en tant qu’enseignante en École Normale a pu offrir un débouché plus en phase avec ses aspirations intellectuelles. Se décrivant comme une apprentie modeste et « besogneuse », on imagine aisément pourquoi elle s’est sentie plus à son aise dans ce type d’établissement qu’au sein de la nébuleuse avant-gardiste de l’époque.

« - J’avais une vision très matérialiste des études, donc le problème était pour moi de réussir le capes ou l’agrég. Hegel était au programme, donc j’ai pris Hegel comme sujet de maîtrise. Et puis j’ai eu l’agrég en 69. Ensuite, j’ai eu une année supplémentaire. Pendant cette année-là je devais déposer un projet de thèse, je suivais des séminaires. J’ai suivi le séminaire de Bourdieu, j’avais eu Establet comme prof en socio. En psycho je n’avais rien eu qui me passionne. J’ai déposé un sujet de thèse sur « jansénisme et cartésianisme », parce qu’il fallait bien déposer un projet de thèse, auprès de qui je l’ai déposé, je ne me rappelle pas. (…) Dans ces années 68, si on n’était pas un gourou ou un autoritaire, la philo ça fonctionnait pas, j’avais pas envie de jouer, de faire ça. Mon stage s’était plutôt bien passé, mais j’avais pas envie de faire ça. Je trouvais que c’était une espèce d’archaïsme ahurissant. Je me suis dit que au moins si j’avais un poste en École Normale, j’aurais des critères d’évaluation de mon boulot qui me permettraient de former des maîtres. Et puis je suis arrivée comme ça en École Normale, et j’ai recommencé à zéro d’une certaine façon, mais j’étais dans un milieu que je trouvais infiniment plus stimulant.
– Donc vous vous éloignez de la philo ?
– Peut-être qu’une des cristallisations de ma rupture avec la philo ça a été plus tard, les états généraux de la philo, en 81 je sais plus. Mais en tout cas voir ce grand amphi de la Sorbonne se conduire comme des potaches hurlant et vociférant, je me suis dit que… comment dire, c’était le contraire de… La philo se donnait en spectacle dans l’inverse de ce qu’elle dit qu’elle est, c’était très impressionnant. Moi j’avais un respect énorme pour les profs que j’ai eus, Canguilhem, Ricœur, Desanti. J’ai eu des très bons profs, Guéroult par exemple, on suivait des cours de Guéroult qui avait 80 ans, mais c’est pareil si vous voulez. Guéroult c’était très impressionnant, on allait le chercher chez lui. Il venait que si on le transportait en voiture, on se battait pour aller le chercher et il nous parlait des babouins obscènes de Nanterre, et que Ricœur n’était qu’un prédicateur, c’est-à-dire qu’il pouvait avoir un niveau de maîtrise intellectuelle des systèmes philosophiques qu’il comparait à des pièces de musique, il disait qu’on pouvait jouer du Descartes comme on pouvait jouer du Mozart, mais en même temps une espèce de vie dans cette bulle qui était coexistante avec une analyse de la vie sociale qui est celle de quelqu’un qui vit dans un hôtel particulier à Neuilly et qui lit Minute, ou presque, enfin c’était pas lui c’était sa femme disait-il. C’est impressionnant ça, l’endroit et l’envers, c’est vrai que pour moi les trucs de Bourdieu fonctionnaient très bien, la désillusion du bon élève qui imagine le monde de la recherche intellectuelle ou de la production intellectuelle à travers ce qu’il a lu et qui découvre la réalité de la production.
– Et il y avait malgré tout des courants de pensée dans lesquels vous vous reconnaissiez ?
– Non moi je me reconnaissais dans rien parce que je me trouvais trop nulle, c’était mon idée, il faut avoir à 20 ans une certaine conscience de soi. Je voyais bien le milieu des Normaliens, à 20 ans ils se prenaient tous pour des philosophes. Alors certains le sont devenus. Deleuze était très spectaculaire, mais il faisait du cinéma, il faisait du théâtre. Les profs se mettaient en scène. Pour la grande leçon de l’agrég ils disaient « Bon, prenons un sujet au hasard », alors ils prenaient un sujet pas du tout au hasard, ils disaient « Bon je me pose cette question », et ils faisaient du théâtre. De la mise en scène de la pensée pour aboutir à un truc tiré au cordeau en trois parties, trois sous-parties, c’était joli comme spectacle, mais c’était inabordable, pour moi je ressentais un fossé beaucoup trop grand entre ce que j’étais et ce que ces gens me demandaient de faire. Moi je n’ai jamais eu l’idée que je pouvais inventer quoi que ce soit (…) Et mai 1968, toute cette période j’aimais bien. J’ai aimé mai 1968, il y avait quelque chose, mais les récupérations politiques… pfff chacun cherchant à se positionner, les maos etc. Il y avait un aspect… de réticence, je trouvais que c’était tous des bourgeois pour dire les choses un peu brutalement, je trouvais que c’était des querelles de bourges, les féministes de Paris, pfff… ».
À travers ces deux extraits d’entretien, on voulait mettre en lumière quelques-unes des propriétés sociales qui pouvaient « pousser » certains agents en dehors des limites d’une discipline comme la philosophie. Bons élèves sans doute en décalage par rapport à la figure du brillant philosophe maniant avec brio les concepts et les textes canoniques, nos deux interlocuteurs tournèrent la page de la philosophie pour s’investir dans une discipline plus modeste dont il fallait encore, à cette époque, dessiner les frontières. Légèrement plus jeunes, ayant obtenu les concours au milieu des années 1970, les deux enquêtés qui suivent donnent à voir des propriétés et un rapport à la culture bien différent. Leur parcours s’apparentant à une réorientation plus « stratégique » face aux difficultés à accéder à l’univers restreint de la philosophie universitaire.

« J’ai toujours voulu rester philosophe »

38La trajectoire de M. G. est manifestement celle d’une personne qui, après différentes tentatives pour réaliser une carrière en philosophie, s’est finalement résignée à évoluer en sciences de l’éducation. Reçu à l’École Normale Supérieure au bout de la troisième tentative, à l’agrégation de philosophie en autant de fois, et ayant entamé une thèse sur un philosophe contemporain sans toutefois l’achever, sa volonté fut celle de « rester philosophe ». Ambition que son orientation vers les sciences de l’éducation fut loin de contredire. Né au début des années 1950 dans une famille sur laquelle il s’est relativement peu étendu lors de l’entretien, la décrivant succinctement comme appartenant à une certaine « bourgeoisie désargentée », M. G donne à voir des affinités intellectuelles et un rapport à la philosophie bien différents des deux auteurs précédents.

« - Je viens d’un milieu de haute-bourgeoisie assez désargenté qui n’était pas du tout un milieu cultivé. Qui feignait d’attacher de l’importance à la culture mais qui, au fond, s’en foutait. C’était l’argent et les bonnes relations quoi. Il n’y avait pas de goût spécifique. Mais il y avait un goût pour la notoriété, pour l’élitisme. Donc forcément il fallait faire quelque chose. Pour moi, faire des études de lettres c’était forcément passer par les classes prépa. Et pas par la fac quoi. La fac c’est tout juste si ça existait. Le choix de l’hypokhâgne, il n’y a pas eu de problème. Je sais que si j’avais voulu aller en fac on m’aurait dit non, c’était déchoir. Alors que ce milieu était lui-même assez inculte. Et au fond attachait peu d’importance à la culture.
– Pendant votre période à l’ENS, vos intérêts, vos goûts philosophiques, c’était quoi ?
– Alors ça c’est vrai que, c’était peut-être aussi un effet de mon inculture initiale, je me suis intéressé à tout. J’étais ravi de découvrir aussi bien Aristote que Hegel et Nietzsche. Que ce soit la tradition contemporaine ou ancienne ça m’était égal bon. Alors je voyais bien que j’avais plus ou moins d’affinités avec tel ou tel autre. Bon que l’épistémo, la logique ça me branchait moins. J’étais plutôt du côté de Nietzsche. Et puis certainement Deleuze, Foucault et puis bon Derrida évidemment. Bon et là aussi je le lisais abondamment quoi. J’ai jamais voulu me spécialiser sur un auteur. Et puis disons que la perspective politique avait son influence. Je lisais abondamment la psychanalyse, et bien entendu Deleuze, Derrida, Foucault. (…) J’ai fait une maîtrise sur un texte de Heidegger sur Hegel, dans les « Chemins qui ne mènent nulle part », il y a un essai sur l’expérience chez Hegel. Je fais ça avec Jean Toussaint Desanti. Et puis après d’emblée je prépare l’agrég, et je mets trois ans, à l’avoir au bout de 3 années d’ENS je finis par avoir l’agrég, c’est quand même lourd 3 ans. (…) Il y avait Lacan aussi. J’ai commencé une analyse dans ces années. J’ai fait ça 4 ans. Pour la première fois que j’entame une analyse c’était à cause de l’oral de l’agrég, à l’écrit j’étais dans les 5 premiers et puis à l’oral je perdais 50 ou 60 places, je faisais n’importe quoi. Comme si je ne voulais pas avoir ce concours, et donc je me plantais à l’oral, et donc… après deux fois je me suis dit ça suffit il y a un truc qui m’échappe. Vous voyez mon goût pour la psy, bon même s’il y avait un goût intellectuel. J’ai assisté à Saint-Anne à une présentation de malade d’un élève de Lacan qui s’appelait Melman. Après, je suis allé voir un analyste, mais c’était pas dominé par une approche intellectuelle. J’ai toujours voulu rester philosophe.
– Aujourd’hui encore vous ne vous considérez pas comme appartenant complètement aux sciences de l’éducation ?
– Certains m’ont renvoyé le fait que j’aurais dû plus officialiser mon appartenance aux sciences de l’éducation. Du côté de la philo c’est différent, j’ai vite compris que je ne serais jamais recruté dans un département de philo en bonne et due forme. J’avais un cursus trop éclaté, j’ai vite compris que c’était impossible pour moi. J’ai jamais fait le choix net, soit philo soit sciences de l’éducation. Non je me considère comme philosophe de l’éducation, et mon travail consiste à dire « Attention les sciences de l’éducation se sont fermées à la tradition philosophique », ça a été coupé officiellement, Il y a eu quand même dans les sciences de l’éduc la volonté de couper avec la tradition philosophique, et aussi avec la posture philosophique. Mais il me semble maintenant qu’on ne peut pas les couper de cette tradition, ça me semble impossible. D’où certains colloques, j’organise des trucs sur Foucault, Ricœur, sur Deleuze. Bon, je considère que ma responsabilité actuelle c’est non pas de ramener la philo dans l’éducation comme elle l’a été auparavant, un peu surplombante et décidant de tout, mais au moins de ne pas couper mes réflexions sur l’éducation de l’évolution du travail philosophique. Donc je ne suis pas passé du côté des sciences de l’éducation au sens strict, et heu… ce qui suppose aussi me semble-t-il, au vu de ce que sont les sciences de l’éduc, un passage par le terrain, l’enquête, l’analyse de pratiques et tout ça. Ça moi non, je ne suis jamais allé jusqu’à faire ça, quoi. »
Affirmant sa position en décalage au sein de sa discipline d’appartenance, on notera que le caractère empirique du travail des pédagogues apparaît comme un critère venant les distinguer des philosophes de l’éducation. Reçue à l’agrégation en 1973 et ayant rédigé une thèse de philosophie, Mme D a décrit, durant l’entretien le même type de difficultés à accéder à l’enseignement de la philosophie dans le supérieur, sa réorientation s’accompagnant d’un certain sentiment de « déclassement ».

Déclassement intellectuel et ascension institutionnelle

39

« – Et malgré le fait d’avoir une thèse de philo, une carrière universitaire de philo ne vous tente pas ?
– Alors ça d’une certaine manière je me le suis interdit. Pour une raison simple c’est que je pensais, et c’était pas complètement à tort, que n’étant ni normalienne ni agrégée, je n’avais aucune chance d’être qualifiée en philo, ça a été une censure, et puis au moment de mon HDR, j’ai tenté de candidater en philo. Et puis au dernier moment j’ai pas donné mon dossier, mon rapporteur m’a dit « Mais pourquoi t’as pas donné ton dossier ? Tu aurais pu être qualifiée en philo ». Et là ça ne m’intéressait plus, parce que je trouvais que finalement en science de l’éduc j’étais plus libre, je pouvais moi-même produire mes interrogations, mes questions, même si c’est moins bien vu d’être en science de l’éduc dans le quotidien. Mais au niveau de la liberté de pensée, j’étais plus à l’aise.
– Vous avez perçu le côté moins prestigieux des sciences de l’éduc ?
– Ah bah oui, en France les sciences de l’éduc c’est pas prestigieux, et par rapport à quelque discipline que ce soit. C’est pas prestigieux aux yeux des sociologues, des philosophes, des psychologues, des anthropologues. Même si les sciences de l’éduc c’est polyvalent et il y a tout ça… on considère que ceux qui sont en science de l’éduc sont ceux qui n’ont pas réussi à être qualifiés ailleurs, ce qui n’est pas toujours le cas.
– Vous avez vécu votre passage aux sciences de l’éduc comme un déclassement ?
– Un peu oui quand même, c’est ambivalent. À la fois je le vis comme un extraordinaire terrain d’expérience et de liberté, j’ai eu beaucoup moins de contraintes que je n’en ai eues en philo, on m’a pas recrutée parce qu’il fallait que je sois sur telle période, on m’a recrutée sur ce que j’avais fait. Et sur la manière dont je pouvais aider un département de sciences de l’éduc. Et la construction de thèse c’est pas « Ah il manque un philosophe sur la période xviie-xviiie, il faut trouver ça… », c’est un peu fermé, quoi. Même si je conçois que c’est indispensable. En sciences de l’éduc on est sur un terrain moins académique. On n’est pas sur un terrain normalisateur, ça c’est le côté positif. Mais sur la reconnaissance sociale, je le sens très souvent oui, d’ailleurs quand on me demande, je dis que je fais de la philosophie de l’éducation. Il y a un sentiment de déclassement c’est vrai, mais c’est bizarre parce que c’est un choix ».

40Il faudrait conclure en soulignant qu’une enquête prenant pour objet des « reconversions intellectuelles », avant d’interroger les principes qui ont commandé les trajectoires étudiées, exigeait de considérer les divers degrés d’identification possibles à une discipline d’accueil. Constituant un lieu relativement peu déterminé de l’espace intellectuel, les sciences de l’éducation ont permis, dans une période de développement comme la décennie 1970, à des agents porteurs de propriétés hétérogènes et guidés par des intentions intellectuelles bien différentes, pour ne pas dire opposées, de s’écarter d’une discipline principalement orientée sur l’enseignement en lycée et le commentaire des auteurs classiques. Au vu de la rareté des postes universitaires ouverts aux philosophes, une discipline à construire offrait donc le triple avantage d’exiger de ces nouveaux entrants le paiement de « droits d’entrée » moins élevés que la philosophie, d’offrir une certaine liberté dans les orientations de recherche possibles et, comme voulaient le montrer les deux derniers extraits d’entretien, la possibilité de continuer à « philosopher » en dehors des limites de l’univers cloisonné de la philosophie académique. En prenant pour objet cet espace en voie d’autonomisation, aux limites encore floues, et ses relations avec une discipline canonique comme la philosophie, notre enquête se présentait comme une étude des stratégies de reconversions rendues possibles par l’accumulation d’un capital philosophique. Dominés, du fait de leurs origines sociales, au sein d’une discipline dominante, certains ont pu trouver, et produire, à l’intérieur de ce nouveau secteur, des objets d’investissement plus en phase avec leurs dispositions. Quoique philosophes heureux et identifiés à leur univers d’appartenance, d’autres ont pu, face aux barrières qu’opposait l’espace universitaire à leurs aspirations, y trouver un univers plus aisément accessible [18]. C’était dire, au fond que l’examen des trajectoires d’agents, auxquels on tendrait sans doute à prêter – du fait de leur statut d’intellectuel – une certaine liberté d’action, exigeait de prendre en compte un certain nombre de déterminants liés à leur trajectoire scolaire, aux capitaux accumulés et aux rapports entre disciplines établies à un moment donné.

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Mots-clés éditeurs : discipline, philosophie, reconversion, sciences de l’éducation, sociologie

Date de mise en ligne : 03/11/2017

https://doi.org/10.3917/lsdle.501.0127