Agnès Verlet. Le Bouclier d’Alexandre, Paris, La Différence, coll. Littérature, 2014. Par Victor Azoulay
- Par Victor Azoulay
Page IV
Citer cet article
- AZOULAY, Victor,
- Azoulay, Victor.
- Azoulay, V.
https://doi.org/10.3917/lspf.032.0209d
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« Je ne fais pas vraiment la différence entre ce que j’invente et ce qui est vrai, ce qu’il y a dans les histoires et ce qu’il y a dans la vraie vie, je mélange tout puisqu’on ne nous a jamais rien dit. »
1 Dans ce troisième roman de l’auteur s’entremêlent conte et fiction. Une narratrice s’y exprime à la première personne. Au début, elle laisse parler cette enfant en elle qui ne comprend pas comment elle s’est trouvée occuper la place de Neuvième d’une fratrie de dix. Elle s’interroge avec perplexité sur les circonstances mystérieuses qui ont suscité ce décalage des places occupées par chacun des frères et sœurs. Cela ne cesse de tourmenter la petite fille. Elle décrit avec ses expressions d’enfant son étonnement devant l’incompréhensible étrangeté dont l’atmosphère familiale pâtit. Il y flotte un air de suspicion sur ce qui a pu déterminer un tel bouleversement dans la fratrie. Pourtant, tous savent de quoi il s’agit et connaissent le secret ; mais, bizarrement, personne n’en parle. Du fait du mur de silence autour de ce non-dit, il ne règne plus ni légèreté ni sérénité dans l’atmosphère familiale. Dans cette ambiance trouble, cette enfant se sent comme exclue de cette forteresse de silence autour d’un motus-bouche-cousue. À propos de ce non-dit, personne ne lui a laissé entendre de quoi il s’agissait, mais, dit-elle, « je sais sans savoir vraiment ». Comment se fait-il qu’un nouveau venu, Paul, ait occupé la place de la Cinquième qui est devenue la Sixième. Pourquoi ?
2 Depuis l’arrivée imprévue d’un enfant nouveau-venu dans la famille Delorme, le rang dans la fratrie des places selon l’âge de chacun des frères et sœurs se trouve chamboulé. La narratrice se préoccupe beaucoup de ce nouveau frère, qui n’est pas son frère dont elle est la sœur, sans être vraiment sa sœur. Depuis, il s’est forcément produit un décalage dans le rang des cinq plus jeunes frères et sœurs. L’unité familiale a été perturbée ; ses membres sont pourtant unis entre eux. La place des uns par rapport aux autres a changé, il y a maintenant les grands contre les petits.
3 La jeune narratrice n’arrive pas à comprendre, ni pourquoi ni comment, elle est devenue la petite Neuvième… Il lui a fallu, dit-elle, « s’inventer d’autres vies pour lui ou pour moi, inventer son nom […] ».
4 Je m’arrête un instant, pour souligner au passage, que, dans la « fabrique » de ce conte, l’auteur a choisi de marquer de son empreinte le récit par un point particulier : l’histoire de la famille Delorme est pathétique qui, en 1942, a réussi à sauver la vie d’un enfant juif en le cachant. Son adoption enregistrée dans le plus grand secret a nécessité un changement de nom : Joseph Tanenboïm, quatre ans, s’appellera désormais Paul Delorme. Il devait tout oublier de son enfance avant quatre ans ! L’histoire met l’accent sur la discipline imposée sous l’égide du secret, du silence entourant un non-dit. La narratrice s’offusque de cet effacement du nom. Elle décide d’introduire dans l’écriture du récit un artifice subtil. En guise de solidarité avec l’intégration forcée de ce frère aux autres frères et sœurs, elle choisit de ne donner de prénom à aucun des frères et sœurs. Chacun se reconnaîtra à la place qu’il occupe dans la fratrie. Paul Delorme à l’extérieur sera, à l’intérieur de la famille, désigné comme le Cinquième. La narratrice deviendra dans cette fiction la Neuvième, etc. C’est un peu comme dans un jeu de rôles au théâtre, où chaque acteur sera désigné par sa place dans la fratrie. On peut se demander si ce changement de nom n’entraînera pas chez Paul-Joseph un problème de continuité identitaire ? La narratrice, dans son for intérieur, s’interroge sur ce qu’elle représente au juste dans sa position de sœur-de-ce-frère qui n’est pas son frère et dont elle n’est pas vraiment la sœur ? Du reste, beaucoup plus tard, lorsque la vraie sœur aînée de Joseph viendra à décéder, la Neuvième, pendant l’enterrement, revivra la résurgence de cette question avec une pathétique acuité. Affichant tact et sympathie, celle dont on ne connaîtra pas le prénom se sentira intérieurement désorientée comme à la croisée de plusieurs émotions, toutes aussi bouleversantes les unes que les autres !
5 Le récit de l’énigme. Un conte pathétique.
6 La lecture de ce roman est prenante. L’attrait de la narration réside dans le suspense habilement entretenu par les différents effets de stylistique recherchés par l’auteur. Des ponctuations inattendues par l’absence de guillemets. Des phrases courtes. La scansion par de courtes respirations des énoncés qui se répètent. Des suspensions non prévues pour annoncer ce qui va suivre, captent l’attention du lecteur. La sonorité de ces énonciations qui s’égrènent finit par résonner avec la légèreté musicale des effets d’arpège. Tout ce qui s’exprime ainsi dans la forme contraste évidemment avec le figement du silence pesant des frères et sœurs. Le mystère ambiant persiste toujours : les nombreuses interrogations alternant avec des suspicions plus ou moins fondées n’élucident guère son opacité. Mais la vive curiosité de la narratrice la pousse à poursuivre avec perspicacité son enquête. Arrivera-t-elle à percer l’opacité du mystère entretenu par le mur du « motus-bouche cousue » imposé à tous ? Pourquoi personne ne laisse transpirer le moindre indice évoquant le secret que tous semblent connaître ? Les recherches minutieuses menées, pas à pas, tiennent en haleine le lecteur capté par tout ce suspense. Chapitre après chapitre, l’auteur, telle une enfant passionnée qu’une vive curiosité stimule, décrypte, détail par détail, les indices susceptibles d’élucider ce mystérieux non-dit. Par de pertinents recoupements servis par un savant travail de reconstitution, l’auteur arrive à distiller les informations récoltées. Le lecteur commence à lever un coin du voile tendu par le mur de silence. Le secret sera bientôt dévoilé au grand jour.
7 Ce qui, sous la plume d’Agnès Verlet, revient souvent comme un leitmotiv, ou un refrain, c’est cette idée « de l’apparition et de la disparition ». Cette formulation, dont la forme et le fond ne se correspondent pas, sera évoquée de façon récurrente au cours du récit ; à l’instar des comptines rapportant une histoire tristement dramatique, cette récurrence maintient l’intérêt du lecteur suspendu à l’attrait du récit. Avec l’heureux mélange de la réalité apparente et de la naïveté de ses rêveries enfantines, la narratrice énonce ses propres réflexions : « Naître, c’est apparaître dans une famille, et, mourir, c’est disparaître, apparaître ailleurs, peut-être, mais cela je n’en suis pas certaine » (p. 50). Enfant, elle était visiblement fascinée par le Cinquième. Tout tournait autour de ce frère si différent des autres. Elle poursuit sur son élan réflexif : « Paul, je ne sais où il était avant d’apparaître. Je ne sais pas d’où il vient. Il est apparu quand je n’étais pas encore là. Il avait quatre ans et il était blond mais je n’étais pas née… Lui, je sais qu’il a été caché, pas seulement quand il est apparu chez nous, mais avant… Comment je le sais, je n’en sais rien, mais ce que je sais, c’est qu’on ne me l’a jamais dit. Être juif, c’est se cacher, être adopté, être un frère ou disparaître. J’ai un frère et il est juif, mais cela je ne le dis pas… » (p. 102) « Maintenant, dit-elle, il n’est plus juif, il n’a plus son autre nom, celui que je ne connais pas : il est devenu comme nous, comme les frères et sœurs, sauf qu’il est blond. » Puis l’imagination débridée s’exprime avec un certain charme : « Il se peut donc qu’à mon tour je devienne juive et blonde que je sois débaptisée et que j’aie un autre nom. Je peux le devenir, puisque ça change » (p. 105). « J’aimerai avoir une autre vie, comme le Cinquième, avoir une sœur […] » (p. 109).
8 L’auteur nous présente les membres de sa famille, un à un, désignés par leur place respective parmi les frères et sœurs, rappelant pour chacun le trait qui le caractérise en l’affublant tendrement de sa particularité propre. À Paul, le Cinquième, la Neuvième semble prêter un vif intérêt et lui vouer un attachement évident. Ce frère qui n’est pas son frère, est si différent des autres ; il est blond aux yeux bleus alors que les autres sont bruns aux yeux noirs, précise-t-elle. Le lecteur est ravi par les charmantes élucubrations enfantines, mêlant naïvement inventions et réalité ambiante : « Puisque mon Cinquième frère est différent de mes autres frères, nous confie-t-elle (p. 59), c’est qu’il n’est pas vraiment mon frère. » Elle poursuit : « Avec lui, tout est différent bien qu’on dise qu’on est tous pareils : il n’est pas vraiment pareil. Je ne sais pas ce qui me donne cette impression : à part le violon, il fait tout comme nous […] » Et à la page 69, elle précise en quoi, à ses yeux, le violon singularise Paul : « Quand Paul joue du violon il a l’air de souffrir […]. Je me demande s’il porte la douleur du monde, lui aussi, comme Nathan Milstein […]. » Elle s’interroge : « Paul, je ne sais pas d’où il vient. Il est apparu quand je n’étais pas encore là. Il avait quatre ans et il était blond, mais je n’étais pas née. […] Paul, mon Cinquième frère, sa mère a vraiment disparu pendant la guerre, et elle n’est pas revenue. […] » (p. 100) « Comment je le sais, je n’en sais rien, mais ce que je sais, c’est qu’on ne me l’a jamais dit. Être juif, c’est se cacher, être adopté, être un frère, ou disparaître » (p. 102).
9 Il arrive à la narratrice d’évoquer des souvenirs d’enfance agréables, retraçant l’atmosphère tranquille et détendue de certaines réunions familiales où, après le goûter, les enfants avaient le droit de jouer, au jeu des Sept familles ou au Nain jaune. Elle profite de l’occasion pour adresser au lecteur un clin d’œil et lui livrer un indice anodin en apparence : il s’agit d’un certain jeu de société dont elle dira : « Il y a aussi un puzzle très difficile, que personne n’arrive à finir parce qu’il manque des pièces et qu’on n’a jamais vu l’image en entier. Il paraît que c’est une mosaïque qui représente Alexandre le Grand se battant contre les barbares avec des chevaux et des lances, et un grand bouclier rond […] » (p. 88). On découvrira, à la fin de l’ouvrage, l’importance de l’histoire imaginée de cette pièce toujours manquante dans l’image du bouclier d’Alexandre…
10 Que cachait donc ce mur de silence ?
11 Tout au long du récit de ce roman, ce qui demeura cloisonné, c’est le lien ténu qui rattachait le petit bouleversement de l’unité familiale à l’immense cataclysme humanitaire de la Seconde Guerre mondiale qui affectait tous les pays d’Europe. Ce qui a perturbé l’atmosphère dans cette famille, c’est le secret sur la raison vitale de l’adoption de Paul, alors qu’à l’extérieur grondait ce qui en était la cause : les atrocités provoquées par cette guerre monstrueuse et la cruauté des crimes contre les juifs d’Europe. Ainsi s’écrivait l’histoire de l’extermination des juifs d’Europe perpétrée par les nazis.
12 Tout le plaisir que l’on peut éprouver à lire ce roman n’arrivera ni à banaliser ni à relativiser (comme « un détail ») les monstrueuses atrocités perpétrées par les nazis et dont la seule évocation fait encore frémir : on ne peut pas oublier ce qui s’est passé au cours de ces « années brunes » pendant lesquelles a été programmée l’extermination dans des fours crématoires de six millions de juifs. Cette diabolique « Solution finale » décidée par les Nazis a été horrible. À la fin de cette guerre, lorsque la tragédie humanitaire des crimes génocidaires commis systématiquement contre les juifs d’Europe fut enfin dévoilée au grand jour, le monde entier a été abasourdi, stupéfait et horrifié. La narratrice laissera affleurer la vive émotion de sa perplexité d’enfant : à travers les mailles du récit de ses souvenirs d’adulte transparaît l’arrière-fond tragique que la petite fille, elle ne découvrit, en elle, qu’au fil de ses recherches, de son imagination inventive et de sa sagacité. La petite histoire familiale se trouve donc inextricablement liée aux atrocités de la Seconde Guerre mondiale : l’extermination systématique des juifs d’Europe. L’horreur que la petite fille découvre avec stupéfaction derrière la forteresse du silence est toujours aussi vivace dans les souvenirs de l’adulte.
13 Aussitôt après les premières alertes, la famille Delorme s’était alarmée du danger que représentait la terrible invasion du péril nazi. Le père Delorme s’était senti impliqué par l’intolérable horreur des événements qui étaient en train de se dérouler. La suite allait de soi… Mme Delorme a courageusement gardé ses enfants et leur a fait l’école à la maison. Le silence était indispensable à la survie et à la protection de tous ses proches. On peut souligner le grand mérite et la bravoure dont ont témoigné les parents Delorme au cours de ces « années brunes » pendant lesquelles ils ont couru tous les risques et affronté les situations des plus dangereuses. Ce qui témoignait alors d’une courageuse Résistance à l’oppresseur. C’est avec une dignité meurtrie que la narratrice, évoquant cette dernière, s’étonne que la bravoure de la famille Delorme n’ait jamais été reconnue ni honorée ; elle pense que cette famille aurait du figurer sur la liste du Mémorial des Justes dans la crypte du Panthéon ?
14 Du même coup, elle réalise rétroactivement la tragédie de ce cataclysme humanitaire de l’Histoire (avec un grand H) dont la famille Tanenbaum a été victime. Elle ne désarma pas et s’attela vaillamment à la recherche de ce qui s’était vraiment passé pendant les « années brunes ». Elle en retrouva les preuves irréfutables, officiellement affichées. Elle a pu ainsi reconstituer l’histoire tragique à l’origine du mur du silence entourant un non-dit : la famille de Joseph Tanenbaum (Paul Delorme) a été arrêtée le 23 septembre 1942 à Paris. Rosette Tanenbaum (5 ans, née le 10 juin 1937 à Paris, donc française), Haïca Tanenbaum (30 ans, née le 1912 à Kichinev)) Peson (Pieshka) Tanenbaum (née en 1904 à Kichinev). Elles ont été gazées à Auschwitz le 27 septembre. Son père, Meer Tanenbaum sera déporté en janvier 1943. Il ne reviendra pas. Il en sera de même pour plus de Six millions de Juifs d’Europe. Disparus…
15 La narratrice nous apprendra successivement, la mort de ses parents, le décès de sa sœur la Sixième, ensuite celui de la vraie-sœur-de-Paul qu’elle commentera avec tact et compassion, eu égard à l’intime proximité de ses liens avec le Cinquième. Elle dira, enfin, son immense douleur et son inconsolable chagrin lorsque le Cinquième lui annoncera la disparition du Dixième, le benjamin. Elle aimait tant ce petit frère qu’elle a vu naître, « apparaître » et qui vient de disparaître, prématurément. La satisfaction de la reconstitution aboutie de l’image du bouclier d’Alexandre ne peut se dissocier de l’inconsolable douleur de la disparition prématurée du Dixième, mort « seul dans l’abandon du lointain ». Elle souhaitait lui raconter, à lui qu’elle aimait tant, l’épopée légendaire – qu’elle avait imaginée – de la difficile recomposition de l’image du bouclier d’Alexandre, à laquelle manquera toujours une pièce ! Oui ! Le Dixième lui manquera toujours ! Elle aurait tant aimé lui raconter combien d’efforts passionnés il avait fallu pour « reconstituer le puzzle auquel manquerait toujours une pièce. « J’avais passé ma vie, dira-t-elle, de la naissance à sa mort, à recomposer les formes d’une image qui toujours m’échappait. » À la pensée de la perte cruelle de son plus jeune frère, la satisfaction de cette longue reconstitution restera, hélas, entachée d’amertume et de regret endoloris. Elle le pleure, lui, le Dixième, à qui elle aurait voulu raconter l’histoire du bouclier d’Alexandre… et de cet archéologue au musée de Thessalonique, Dimitri Astropoulos… qui pendant cinq ans, jour après jour, a tenté de reconstituer, à partir des débris épars, cette image du bouclier d’Alexandre. Lorsque Dimitri Astropoulos arriva, enfin à reconstituer l’image du boucler d’Alexandre, il déclara : « J’étais né pour reconstituer le bouclier d’Alexandre. C’était mon destin ! » N’est-ce pas aussi destin de la narratrice, d’être arrivée à reconstituer patiemment cette histoire émouvante ? À partir d’un heureux mélange de fiction et de réalités historiques, Agnès Verlet a mis à la disposition de cet ouvrage toute l’inventivité et la poésie qu’exige un incontestable talent de romancière.
16 Pourtant, le lecteur, séduit par ses rencontres avec les différents aspects de l’écriture du récit, ébahi par l’histoire et le courage de la famille Delorme, reste perplexe : ne se sent-il pas à la fois enchanté par la narration et amèrement interpellé par l’évocation des « crimes nazis contre l’humanité » nous invitant à un « travail de mémoire » ? Kulturarbeit oblige ! Pour Nathalie Zaltzman, l’approche du travail de la culture est nuancée ; ce serait un savoir intime : « Il faut que l’humanité, dit l’auteur de L’Esprit du mal, réussisse à ‘‘connaître’’ l’intimité en elle de la dimension du mal. »
17 Par son brillant travail d’écriture, par la finesse et la variété du style utilisé tout au long de cette fiction mais, aussi, par le rappel émouvant de la réalité dramatique de l’Histoire des crimes contre l’humanité, la narratrice aura réussi à « nous faire émouvoir si fortement ! », comme le dit Freud dans Der Dichter und das phantasieren : le mot Dichter – « le créateur littéraire » – ne désigne-t-il pas cette « singulière personnalité » capable de nous émouvoir intensément par son œuvre ?