Annie Frank, Beautés et transfert, Paris, Hermann, coll. « Psychanalyse », 2007, 108 p. Par Michel Cresta
- Par Michel Cresta
Page XIX
Citer cet article
- CRESTA, Michel,
- Cresta, Michel.
- Cresta, M.
https://doi.org/10.3917/lspf.018.0175s
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1 Ce nouveau livre d’Annie Franck est le premier volume d’une nouvelle collection consacrée à la psychanalyse par un éditeur prestigieux ; la chose est suffisamment remarquable en notre époque de disette de la pensée pour être saluée. L’objet est beau, irradié par l’étonnant Rothko, délicatement reproduit en couverture ! Il s’ouvre sur cette parole de Rilke, extraite d’une lettre milanaise à la fameuse « Comtesse » du 23 janvier 1923 : « Nous naissons pour ainsi dire provisoirement quelque part, c’est peu à peu que nous composons en nous le lieu de notre origine, pour y naître après coup, et chaque jour plus définitivement » (p. 7), et il s’achève de la même manière…, une manière quasi musicale de penser l’origine à partir d’une notion de commencement provisoire et une naissance pour ainsi dire progressive, sorte de « birth in progress », ce qui confère au livre sa structure « en arche », le mouvement de sa progression…, l’origine se conquérant au fur et à mesure, se construisant, se complexifiant ou se simplifiant, bref, s’élaborant comme en analyse « au fil du temps », beau film de Wim Wenders dont l’art est une des sources d’inspiration de ce texte inexorable.
2 Il est rare qu’un livre de psychanalyse prenne pour sujet – et de manière aussi frontale – la beauté. L’œuvre d’art, la jouissance esthétique, le processus de création, le conflit esthétique (qui fait l’objet d’un bel ouvrage de l’Américain Donald Meltzer), Freud s’est longuement affronté à ces matières vitales, pour ainsi dire, sa vie durant, et Lacan tout autant ; mais la beauté, objet singulier d’une logique paradoxale de l’admiration, est un thème toujours soigneusement évité, circonscrit et respecté… par la littérature analytique, mais aussi par nombre d’essais sur l’esthétique.
3 Dès l’incipit – « “Je cherche la région cruciale de l’âme” où la beauté s’oppose à l’effroi. Où elle s’en détache, s’en arrache. En une variation sur une phrase d’André Malraux, voici posé l’essentiel de mon propos. Une épreuve, qui n’a pas été décrite ici, m’a conduite à la source de ce qui m’anime, me fait vivre, humaine. Et la beauté pour moi est la source » –, ce livre tente quelque chose qui relève de l’extrêmement périlleux : écrire la psychanalyse. Je ne dis pas : transcrire/traduire l’analyse ou la clinique analytique, mais simplement écrire la psychanalyse, c’est-à-dire transmettre le cheminement vers la vie qu’est une analyse, la vie entendue au plein sens du terme, c’est-à-dire la naissance, la mise au monde, soit le passage vers la vie, vers l’ouvert, par l’arrachement de soi à soi.
4 S’il est très difficile d’être analyste – au point évidemment où se situe le propos de ce livre –, il est surtout difficile de le rester, selon une expression de Patrick Guyomard. De se maintenir à cette place-là, à ce point de vue.
5 C’est pour cela que nous ne le sommes pas tout le temps, analyste, pas à tous les coups, pas toujours. Car il y faut du temps, de la patience, de l’engagement pour son patient. Il y faut aussi de la lucidité et du courage. De la patience et de l’entêtement. Du tact, mais aussi de la tenue, au sens de tenir fermement sur ses bases, sur ses positions. Car on n’arrête pas, on ne quitte pas la psychanalyse comme et quand on veut…
6 Il ne suffit pas d’avoir fermé les fenêtres et les portes de son cabinet pour que ça s’arrête. Certains continuent chez eux, parfois malgré eux, dans leurs associations ou leurs universités, dans leur jardin ou leur salon, au bar avec des amis, à leur table de travail la nuit…, car la psychanalyse, c’est surtout du transfert, et le transfert, qu’on le veuille ou non, c’est une forte histoire d’amitié, et l’amitié, ça ne s’arrête pas comme ça ! Avec le côté temps clair à tendance orageuse que comportent toujours, peu ou prou, les plus beaux moments d’amitié !
7 Dans le petit livre d’Annie Franck, il y a du courage et de la question…, il n’y a même que cela pour ainsi dire, et la générosité de l’amitié. Il y a l’amitié au sens que Nietzsche donnait à ce mot, cet horizon toujours lointain, ce lien jamais encore pleinement advenu, cette mise en forme d’une attente perpétuelle, d’un espoir qui relance et donne naissance à la pensée ; la pensée comme inquiétude ; et avant lui les Grecs, les Romantiques, et après lui Kafka, Blanchot et Derrida plus récemment, Freud aussi, si tant est qu’un livre ne s’écrit jamais seul.
8 Voilà pour le transfert. Mais beauté, et au pluriel ? Et pourquoi la naissance serait-elle, même si c’est Rilke qui l’affirme, cette origine qui n’en finit pas ou qui ne serait pas à l’initiale, mais à conquérir in fine ?
9 Il est un temps où le texte évoque Rothko et la naissance de la couleur, temps qui me semble énoncer le propos de ce livre quant à son rapport à la beauté : « Ne sommes-nous pas, en présence de toute œuvre d’art, appelés à un tel moment de naissance, saisis dans le mouvement même d’un avènement ?
10 « Ainsi Henri Maldiney écrit-il au sujet de la peinture chinoise : “Elle ne connaît qu’un événement : l’avènement de l’espace, dont elle ne décrit pas, dont elle est l’ouverture”.
« L’émotion esthétique n’est-elle pas toujours reliée au surgissement du son, d’une couleur, de l’espace, d’une forme, de la lumière, d’une texture, d’une voix ? La beauté ne vient-elle pas nous étreindre dans cet instant exact où, d’une grisaille infinie, semble naître une clarté imprévisible ?” ».
12 Beauté est le nom d’une question, d’une ouverture, ou du moins un point de vue sur l’ouvert.
13 Ce qui est constant dans le livre d’Annie Franck, c’est le recours à l’espace, à l’ouverture, à l’ouvert vers lequel chemine cet entretien infini qu’est la parole adressée à l’autre, mais aussi tout simplement la vie, dont Nicolas de Staël donne la plus belle des définitions à sa manière de peintre : « L’espace pictural est un mur, mais tous les oiseaux du monde y volent librement. À toutes profondeurs. »
14 Un espace de danger aussi, où lui-même a été englouti. Espace dont l’étymologie se mêle à celle d’espoir, d’espérance.
15 Au départ, « le vide d’un nulle part sans fondement ». En toile de fond, une clinique de l’infantile, de ce qu’il est de plus en plus convenu aujourd’hui d’appeler un travail à partir de l’informe.
16 Walter Benjamin différencie le document de culture de l’œuvre d’art, par le biais de la forme : la forme est le critère de la création, de l’œuvre, de l’art.
17 S’appuyant sur les travaux de Chantal Lheureux à partir de son expérience de l’utilisation de la variation dans la reprise d’éléments musicaux produits par des enfants autistes, les invitant à des dégagements salvateurs hors de leur répétition infinie et mortifère du même (p. 69-70), également sur ceux de Sylvie Le Poulichet sur l’art et l’informe, avec, en toile de fond, le travail de Piera Aulagnier sur la notion de « pictogramme » (beaucoup de dames psychanalystes à l’initiative de ces travaux sur l’informe), Annie Franck nous introduit, ce faisant et de manière plus globale, à une sorte d’approche de l’analyse qu’ignorent parfois les analystes eux-mêmes, trop pris sûrement à leur tour dans l’informe de leur clinique qu’ils ne parviennent plus parfois à penser, c’est-à-dire à former en pensée, une approche de l’analyse comme sortie de la barbarie.
18 Au tout début du livre, dès les premières pages, elle citait Jorge Semprun plaçant en exergue à son livre sur son expérience des camps, L’Écriture ou la vie, la phrase de Malraux : « Je cherche la région cruciale de l’âme où le mal absolu s’oppose à la fraternité. » « La région cruciale de l’âme », commente-t-elle, se dessine – au plus nu – au cours de ces traversées extrêmes d’où, graduellement, la pulsion de mort repousse puis menace d’éradiquer toute figure humaine ; de décomposer tout lien, de dissoudre l’appartenance humaine » (p. 7).
19 C’est en ce sens que l’analyse façonne « le lieu de notre origine », et peut-être cette « drôle de science » – science juive, disait-on à l’époque où l’antisémitisme, à Vienne comme dans les salons parisiens de nos grand-parents, n’était qu’une opinion comme une autre, et pas un crime contre l’humanité –, peut-être cette « drôle de science », née avec le terrifiant xx e siècle, ses totalitarismes et ses génocides, ses meurtres de masses et ses deux guerres mondiales à millions de morts – la psychanalyse –, a-t-elle aussi été inventée pour penser un peu, donner quelque forme à l’immonde de la barbarie…, qui, en l’occurrence, a tout à voir avec cette région cruciale de l’âme, soit ces confins de l’enfance en nous, où l’autisme le dispute à la folie.
20 « Il avait, écrit Annie Franck, basculé dans un gouffre où presque toute pensée, toute forme était abolie. Seul Dieu pouvait encore constituer, dans un espace de reconstruction d’un espace dévasté, une mise en forme reliée à une causalité, de ce qui est éprouvé sans pouvoir être représenté. »
« Transposé dans le domaine du « Je », il s’agit de réinsuffler, réanimer une capacité de se penser, d’interrompre l’écho infiniment répété du choc qui a détruit le travail du Je ».
22 C’est là que se situe, à mon sens, la dimension de l’éthique de l’analyste, sa tâche éthique : celle de faire en sorte, parfois tout seul, sans l’aide de son patient, comme le note Annie Franck, parfois même contre son patient, de faire entendre/reconnaître chez l’autre, en l’autre, son propre rapport à l’informe, à ce que j’ai appelé sans doute abusivement et trop rapidement le barbare, c’est-à-dire cette altérité absolue qui se confond avec la source de vie et le déchaînement de toutes les destructions, l’enfer pavé des meilleures intentions, cette altérité absolue qu’il convient de penser en analyse, de mettre en forme dans un élan… vers la beauté justement. Ce que Lucien appelle la traversée du Styx, le fleuve des enfers, qui borde le royaume des morts.
« Ce que je voudrais, c’est savoir dire comment on peut passer d’une rive à l’autre : les passages. Intéresser les gens qui restent toujours sur la bonne rive, dans la vie, à ceux qui sont de l’autre côté du Styx. Parce que du monde des morts, on peut tirer des belles choses : écrire un livre (il revient sur le livre de Primo Levi, Si c’est un homme, qu’il a lu récemment), peindre, créer quelque chose ».
24 C’est là que se situe la question du « transfert », justement. Et la construction de la barque… Car, comme l’écrit Annie Franck, l’analyste : « La barque qui nous permet de passer le Styx, c’est bien sûr le transfert. Nous l’avons construite ensemble, chacun apportant, à son insu, ses matériaux » (p. 76).
25 « Lucien sait que son effort pour dire peut être entendu, car je suis empoignée par la beauté de ce franchissement à chaque fois opéré depuis l’autre rive, grâce à une mise en forme – ici une parole – qu’il lui est enfin possible d’adresser à un autre.
26 « Ensemble nous avons créé cet espace où “revenir vers la vie” est possible ».
27 « Le tissage de cet espace commun qu’est le transfert a ici entrelacé, de son côté, l’expérience répétée de pouvoir m’atteindre, de pouvoir sortir d’une solitude sans limites, et, de mon côté, l’émotion immédiate – souvent fulgurante – ravivant les traces de ces instants où, pour moi-même, la vie a repris forme et couleur. »
28 L’émotion, la vie…, et la parole adressée à l’analyste en un transfert, comme l’énonce magnifiquement Lucien : « Ici, je peux parler : vous paraissez toujours intéressée ! Ce que je dis devient intéressant !… Ailleurs, cela n’a aucun intérêt, pour personne, ni même pour moi ». […] Dans son insistance pleine d’émotion à dire sa découverte de la parole, Lucien rejoint Maurice Blanchot : « […] s’il y a effet de séparation infinie, il revient à la parole d’en faire un lieu de l’entente, et s’il y a un insurmontable abîme, la parole traverse l’abîme. La distance n’est pas abolie, elle n’est même pas diminuée, elle est au contraire maintenue préservée et pure par la rigueur de la parole qui soutient l’absolu de la différence. […] Parler à quelqu’un, c’est accepter de ne pas l’introduire dans le système des choses à savoir ou des êtres à connaître, c’est le reconnaître inconnu et l’accueillir étranger, sans l’obliger à rompre sa différence » (p. 82-83).
29 Dans son petit ouvrage, Annie Franck parvient vraiment à formuler ce paradoxe qu’est l’analyse : « la beauté dans le transfert », qui est aussi ce qu’on appelle l’humain ou la transmission, à savoir que l’on naît de toute éternité dans un espace qui existe déjà longtemps avant nous, et où tout commence lorsque tout doit inéluctablement finir, paradoxe dont la parole est la métaphore : « C’est un point d’origine qui advient dans l’espace créé en commun… » (p. 48).
30 C’est ce paradoxe qui rend le lien avec l’autre, l’humain, possible…, et que l’on ne cesse de méditer, qu’on le veuille ou non, tout au long de son existence. Car la beauté, comme le dit François Cheng à partir de la pensée chinoise, sauvera le monde ! Ou, comme l’énonce l’antique adage hébraïque : « l’homme n’a pas le choix de ne pas vivre. »
31 Ne pourrait-on penser, au terme de ce livre, que la beauté est cette fiction nécessaire, cette naïveté, qui nous permet de supporter, nous les analystes, d’être des passeurs de Styx ? Parce que, dans la scène du Styx, l’Achéron de Freud (Acheronta movebo de la Science des rêves), il y a Charon le passeur et son chien Cerbère qu’il faut amadouer… et payer, le don d’une obole, pièce que l’on place dans la bouche des morts.
32 La beauté serait notre salaire pour le voyage inverse ?