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Ludovic de Besse (1831-1910), un capucin artisan du crédit populaire

Pages 113 à 136

Citer cet article


  • Lebon, D.
(2016). Ludovic de Besse (1831-1910), un capucin artisan du crédit populaire. Les Études Sociales, 164(2), 113-136. https://doi.org/10.3917/etsoc.164.0113.

  • Lebon, Dominique.
« Ludovic de Besse (1831-1910), un capucin artisan du crédit populaire ». Les Études Sociales, 2016/2 n° 164, 2016. p.113-136. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-les-etudes-sociales-2016-2-page-113?lang=fr.

  • LEBON, Dominique,
2016. Ludovic de Besse (1831-1910), un capucin artisan du crédit populaire. Les Études Sociales, 2016/2 n° 164, p.113-136. DOI : 10.3917/etsoc.164.0113. URL : https://shs.cairn.info/revue-les-etudes-sociales-2016-2-page-113?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/etsoc.164.0113


Notes

  • [1]
    Les papiers personnels de Ludovic de Besse sont conservés aux Archives des capucins de la province de France (32 rue Boissonade 75014 Paris). Ils représentent environ deux mètres linéaires. À noter : le journal où L. de Besse a consigné quotidiennement ses rencontres et ses activités entre 1885 et 1910 ; sa correspondance, surtout passive ; de nombreuses notes de prédications et de conférences ; deux gros recueils de coupures de presse relatives aux questions économiques dans lesquelles il était impliqué ; des notes de lecture et les travaux préparatoires à ses ouvrages ; des statuts, registres, rapports, notes et lettres concernant la Société de Saint-Joseph et les banques d’Angers et de Paris. Son dossier personnel contient enfin des témoignages recueillis après sa mort par son biographe, Hilaire de Barenton.
  • [2]
    Ludovic de Besse inspira un autre capucin, Joseph d’Aurensan (1840-1922), fondateur de caisses rurales qui aimait à dire : « Fils de paysan, j’ai voulu, en me faisant religieux, servir de toutes mes forces la cause des paysans » (Ernest-Marie de Beaulieu, Un moine d’autrefois, le père Joseph d’Aurensan, Toulouse, Les voix franciscaines, 1928, p. 102).
  • [3]
    Hilaire de Barenton, Le P. Ludovic de Besse o.m.c., première partie, Le religieux, l’orateur, l’apôtre de la mystique, Paris, Librairie Saint-François, 1913, p. 25-27.
  • [4]
    Jean Mauzaize, « Le rétablissement des capucins en France au XIXe siècle », in : Guy Bedouelle (dir.), Lacordaire, son pays, ses amis et la liberté des ordres religieux en France, Paris, Cerf, 1991, p. 237-247, et Irénée d’Aulon, Histoire des Frères mineurs capucins de l’ancienne province de France, Rome, Couvent Saint-Laurent de Brindes, 1905.
  • [5]
    Léon Dehon (1843-1925) comme Ludovic de Besse est à la fois une figure significative du catholicisme social en France et un mystique. Mais Léon Dehon bénéficia d’une bien meilleure formation théologique, il est vrai treize ans plus tard, au Séminaire français de Rome. Voir Yves Ledure (dir.), Rerum novarum en France : le P. Dehon et l’engagement social de l’Église, Paris, Éditions universitaires, 1991.
  • [6]
    Jacques-Olivier Boudon, Paris, capitale religieuse sous le Second Empire, Paris, Cerf, 2001.
  • [7]
    Louis Veuillot était un ami de la communauté. Une souscription dans le journal L’Univers avait facilité l’établissement des capucins à Paris.
  • [8]
    Le provincial, Laurent d’Aoste, avait écrit à Mgr Sibour, archevêque de Paris, le 1er octobre 1849 : « des personnes que recommandent à la fois leurs lumières, leurs vertus et leur position, m’ont écrit pour me proposer de fonder à Paris un couvent de notre ordre, dans l’espérance que les Pères capucins par leurs prédications et par la pratique de la pauvreté séraphique contribueraient puissamment à la moralisation de la classe ouvrière » (cité par J.-O. Boudon, Paris, capitale religieuse…, op. cit., p. 110). Mgr Sibour est dans ces années un des rares évêques français qui s’intéresse au « problème ouvrier », et pour lui « la lutte contre la misère ne peut passer que par la victoire du sentiment religieux » (ibid., p. 199).
  • [9]
    Le rapport général du Préfet de police sur les congrégations religieuses, du 21 novembre 1861, déclare à propos des capucins qu’ils sont « dévoués au Pape, ils sont fort peu attachés à l’Empereur dont ils désapprouvent la politique. En contact avec les classes ouvrières, ils ont sur eux une certaine influence qu’ils exercent au profit de l’Église. Ils sont pour la démocratie pacifique » (ibid., p. 130).
  • [10]
    Ludovic de Besse, Éclaircissements sur les œuvres mystiques de saint Jean de la Croix, Paris, Librairie du Crédit mutuel et populaire, 1893, et surtout id., La science de la prière, Rome, Desclée, Lefebvre et Cie, et Paris, Oudin et Vic & Amat, 1903, et id., La science du Pater, pour faire suite à la science de la prière, Rome, Desclée, Lefebvre et Cie, et Paris, Oudin et Vic & Amat, 1904.
  • [11]
    [L. de Besse], M. Amédée Thayer, sénateur, Paris, P. Lethielleux, 1869 ; La fille du général Bertrand, Mme Amédée Thayer, biographie extraite de ses agendas, Paris, 15, rue de la Santé, 1896.
  • [12]
    H. de Barenton, Le P. Ludovic de Besse o.m.c., première partie, op. cit., p. 79-80.
  • [13]
    Mgr Freppel était membre du tiers-ordre franciscain.
  • [14]
    Henri Rollet, L’action sociale des catholiques en France (1871-1901), Paris, Boivin, 1947, p. 56.
  • [15]
    Les idées de Ludovic de Besse sur la corporation évolueront. Dans son dernier ouvrage, il déclare : « Le pape n’a jamais conseillé de copier à la lettre les anciennes corporations. Il a recommandé de les prendre comme type et forme de créations analogues et d’avoir soin d’approprier les nouvelles corporations aux besoins du temps présent. […] Nous avons prouvé abondamment que ces besoins sont ceux d’un capital suffisant qui permette aux travailleurs de se délivrer de l’usure […]. Eh bien ! Ce capital dont ils ne peuvent se passer ils le trouveront s’ils donnent au régime corporatif la forme du système coopératif », L. de Besse, Le clergé de France et Frédéric Le Play, San Remo, chez l’auteur, 1909, p. 263.
  • [16]
    L. de Besse, La Société protectrice du travail chrétien au congrès de Bordeaux de l’Union des Œuvres Ouvrières, Angers, Librairie P. Lachèse, Belleuvre et Dolbeau, Paris, librairie Dillet, 1877, p. 15.
  • [17]
    Ibid., p. 36.
  • [18]
    H. Rollet, L’action sociale…, op. cit, p. 641.
  • [19]
    Mgr de Ségur était membre du tiers-ordre franciscain.
  • [20]
    Mgr de Dreux-Brézé, évêque de Moulins, lui écrit : « J’approuve tout à fait votre projet, mon révérend Père. […] À la vérité, je ne vois pas si clair dans l’exécution. Il me semble que les difficultés ne sont pas petites et qu’une grande délicatesse de main vous sera nécessaire. S’il ne s’agissait que de décider entre celui qui ferme sa boutique et celui qui l’ouvre, la solution serait fort aisée : mais l’Église use d’indulgence en cette matière comme en toutes les autres », L. de Besse, La Société protectrice du travail chrétien au congrès de Bordeaux… op. cit., p. IX-X.
  • [21]
    Hilaire de Barenton, Le P. Ludovic de Besse o.m.c. L’apôtre et l’initiateur des œuvres sociales en France, Arras, Librairie Brunet, Paris, Librairie Saint-François, 1935, p. 37.
  • [22]
    Association chrétienne des Honnêtes gens sur le terrain des Affaires, Rapports présentés au Congrès de Paris des directeurs des associations ouvrières catholiques, du 8 au 12 octobre 1883 […], Paris, au siège du Crédit Mutuel et populaire, 1884, p. 15.
  • [23]
    Dans le dernier paragraphe de son dernier ouvrage, Ludovic de Besse parle d’établir « le règne social de Jésus-Christ dans le monde entier », L. de Besse, Le clergé de France…, op. cit., p. 519.
  • [24]
    L. de Besse, La protection du travail chrétien et les corporations paroissiales, Angers, P. Lachèse, Belleuvre et Dolbeau, Paris, Dillet, 1877, p. 35.
  • [25]
    Ibid., p. 9.
  • [26]
    Ibid., p. 11.
  • [27]
    Ibid., p. 11.
  • [28]
    Ibid., p. 11.
  • [29]
    L. de Besse, Le devoir social des catholiques, rapport au comité de l’œuvre des cercles catholiques, préface et notes de Hilaire de Barenton, Paris, Bureau de l’Action Franciscaine, 1917. En 1869, Ludovic de Besse avait fait un discours remarqué chez les Dominicains de Paris lors du triduum des deux-cent-cinq bienheureux martyrs du Japon. Dans ce discours sur L’Union de l’Église et de l’État ou le martyre, il en vient à justifier l’Inquisition : « Et quoi de plus juste que de tirer le glaive contre les oppresseurs de la conscience ? » (L. de Besse, L’union de l’Église et de l’État ou le martyre, Paris, Lethielleux, 1869, p. 13). Après la chute de l’Empire, la question pour Ludovic de Besse devient moins celle de la christianisation de l’État que celle de la société.
  • [30]
    « Nous avons accepté [ce changement de titre] avec une secrète appréhension que les faits ne tardèrent pas à justifier. Nous craignions de voir réserver les avantages matériels de nos institutions économiques aux travailleurs qui ont des pratiques religieuses, sans se préoccuper de savoir s’ils ont aussi des vertus », L. de Besse, Le clergé de France…, op. cit., p. 188-189.
  • [31]
    Ludovic de Besse tient des positions plutôt libérales, dans le domaine de l’économie. Parmi les catholiques sociaux, il est de ceux qui avec l’École d’Angers s’opposent à l’École de Liège laquelle est en faveur de l’intervention de l’État et qualifiée, pour cela, par ses opposants de socialiste ou d’étatiste. En fait ces « libéraux » et ces « socialistes » catholiques se reconnaissent tous dans Rerum novarum.
  • [32]
    L. de Besse, Mémoire confidentiel adressé aux évêques de France, 19 novembre 1896, p. 23.
  • [33]
    La Bibliothèque franciscaine des capucins (Paris) possède l’exemplaire de ce document que son auteur avait dédicacé à Philippe Lermigny, recteur de la fraternité d’hommes du tiers-ordre franciscain de Paris, sous obédience capucine.
  • [34]
    L. de Besse, Mémoire confidentiel…, op. cit., p. 2.
  • [35]
    L’Union économique, 1885, p. 562, cité par H. de Barenton, Le P. Ludovic de Besse, L’apôtre et l’initiateur…, op. cit., p. 297.
  • [36]
    L. de Besse, Mémoire confidentiel…, op. cit., p. 2-3.
  • [37]
    Ibid., p. 7.
  • [38]
    H. de Barenton, Le P. Ludovic de Besse o.m.c., L’apôtre et l’initiateur…, op. cit., p. 143.
  • [39]
    L. de Besse, Mémoire confidentiel…, op. cit., p. 8.
  • [40]
    Cité par H. de Barenton, Le P. Ludovic de Besse o.m.c., L’apôtre et l’initiateur…, op. cit., p. 146.
  • [41]
    Ludovic de Besse est admis comme membre des Unions de la paix sociale (UPS) en 1881 où il a été présenté par F. Le Play. Il le restera jusqu’à sa mort en 1910. Ces Unions sont des cercles d’études dont chacun compte un nombre de membres volontairement limité. Paris en compte six et Ludovic de Besse est l’animateur (correspondant) de l’un d’entre eux à partir de 1882. Il participe à diverses reprises à la réunion annuelle conjointe des UPS et de la Société d’économie sociale (SES) où il intervient, par exemple, en 1883, sur « les banques populaires et la paix sociale ».
  • [42]
    H. Rollet, L’action sociale…, op. cit., p. 650.
  • [43]
    Le décès de Mme Thayer en 1889, qui soutenait financièrement les œuvres de Ludovic de Besse, avait aggravé la fragilité de l’affaire. En 1894, la Banque fut liquidée. Les capucins hypothéquèrent le couvent de Paris pour couvrir le déficit, permettre une liquidation à l’amiable et éviter que des gens modestes ne soient lésés. La Réforme sociale, par la plume d’Auguste Fougerousse, écrivit, dans un message de sympathie adressé à Ludovic de Besse à l’occasion de la disparition de son « enfant » : « Ce sont les administrateurs et les directeurs qui l’ont fait sombrer, les uns par leur négligence, les autres par indélicatesse et mise à profit des facilités que leur procurait leur présence au cœur de la place. Les administrateurs eux-mêmes faisaient escompter à l’institution du papier de complaisance, des effets tirés par eux sur des hommes de paille. Le directeur ne voyait pas, ou fermait les yeux pour ne pas déplaire et, le jour de l’échéance, les effets restaient impayés et le gouffre se creusait. C’est toujours le même termite qui ronge les affaires d’association anonyme, l’indifférence, la faiblesse de la masse et la mauvaise foi d’une petite minorité qui mène la majorité » (La Réforme sociale, 16 juin 1894, p. 954-955). Mais le député Louis Etcheverry, qui avait aidé financièrement le Crédit mutuel et populaire, écrit pour sa part : « Il conviendrait de rappeler les conseils de Le Play, engageant le clergé et les religieux à ne pas se mettre trop en avant dans les œuvres d’intérêt public, mais plutôt à les faire faire par d’autres. Le fait est que la présence du Père à la tête du Crédit mutuel a eu deux ou trois conséquences déplorables […] » (Lettre de M. Etcheverry aux supérieurs des capucins, citée dans H. de Barenton, Le P. Ludovic de Besse o.m.c., L’apôtre et l’initiateur…, op. cit., p. 433).
  • [44]
    Extrait d’une conférence d’E. Benoît-Lévy, cité par Louis Durand en 1901, dans sa Réponse au Révérend Père Ludovic de Besse, Dijon, Imprimerie de l’Union Typographique, 1901, p. 5-6.
  • [45]
    L’Union économique, décembre 1890, p. 558, cité par Pascale Moulévrier, Le mutualisme bancaire. Le Crédit Mutuel, de l’Église au marché, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2002, p. 34.
  • [46]
    Celui-ci adhère à la SES et aux UPS en 1893, dans l’année du Ve congrès des Banques populaires, à Toulouse, au cours duquel eut lieu le rapprochement entre le Centre fédératif du crédit populaire et la Société de propagation du crédit populaire dont Benoît-Lévy est le secrétaire. La Réforme sociale, 16 juillet 1893.
  • [47]
    H. Rollet, L’Action sociale…, op. cit., p. 670.
  • [48]
    Archives des capucins de la province de France, 12 L7.
  • [49]
    La Réforme sociale, 1er novembre 1890, p. 533-547.
  • [50]
    La Réforme sociale, 1er janvier 1891, p. 82.
  • [51]
    Dans son dernier livre, Ludovic de Besse écrit : « Hélas! Les catholiques ont refusé de nous suivre. Nous les avons même scandalisés. Quelques-uns nous ont accusé de trahir les intérêts de l’Église et de nous associer aux francs-maçons », L. de Besse, Le clergé de France…, op. cit., p. 261-262.
  • [52]
    Lettre de Louis Durand à Ludovic de Besse, 6 juillet 1893, citée par André Gueslin, « Louis Durand, fondateur du Crédit mutuel », in : Jean-Dominique Durand (dir.), Cent ans de catholicisme social à Lyon et en Rhône-Alpes : la postérité de Rerum novarum, Paris, Éditions ouvrières, 1992, p. 291-305.
  • [53]
    Bibliothèque franciscaine des capucins, Ms. 4181. Travaux préparatoires d’Hilaire de Barenton, en vue d’un ouvrage non publié faisant suite à sa biographie de Ludovic de Besse.
  • [54]
    Études Franciscaines, 1900, t. 3, p. 130-138 ; p. 376-387 ; p. 653-665 et t. 4, p. 185-197 ; p. 381-393 ; p. 610-624.
  • [55]
    L. de Besse, Le bienheureux Bernardin de Feltre et son œuvre, t. 1 (La vie) et t. 2 (L’œuvre ou le prêt à intérêt). Tours, Mame, Paris, Œuvre de Saint-François d’Assise, 1902-1903.
  • [56]
    Ibid., t. 1, p. V et VI.
  • [57]
    Orlando Todisco, « L’être comme don et la valeur-lien : la pratique économique franciscaine du solidarisme », in : Luca Parisoli (dir.) Pauvreté et capitalisme : comment les pauvres franciscains ont justifié le capitalisme et le capitalisme a préféré la modernité, Palermo, Officina di studi medievali, 2008, p. 175-213.
  • [58]
    Dans la dernière décennie du XIXe siècle, au cours des congrès du tiers-ordre franciscain, ce courant réformiste s’est affronté à un autre courant qui dénonçait avec véhémence le capitalisme et le prêt à intérêt. Sur ce sujet, voir Jean-Marie Mayeur, « Tiers-ordre franciscain et catholicisme social en France à la fin du XIXe siècle », Revue d’histoire de l’Église de France, 1984, vol. 70, p. 181-194.
  • [59]
    Ibid, t. 2, p. 210-211. Notons que le partage des risques est aussi un principe fondamental de la finance islamique.
  • [60]
    La Réforme sociale, 16 avril 1902, p. 622-637.
  • [61]
    L. de Besse, La science du Pater, op. cit., p. 331-332. Le passage qui concerne Frédéric Le Play a été publié dans La Réforme sociale, 16 octobre 1904, p. 606-607.
  • [62]
    L. de Besse, Le clergé de France…, op. cit.
  • [63]
    La Croix, 5 octobre 1910. La Réforme sociale n’a pas fait de recension de cet ouvrage.
  • [64]
    Bibliothèque franciscaine des capucins, Ms. 4181, op. cit., p. 21.
  • [65]
    Ibid., p. 31.
  • [66]
    Ainsi Ludovic de Besse écrit : « Les prêtres peu instruits de la question sociale attribuent la stérilité des mariages à la perte de la foi. Nous sommes loin de les contredire. Mais d’où vient, en France, la perte de la foi ? En connaissent-ils bien toutes les causes ? Nous allons beaucoup les étonner en signalant le partage forcé comme la principale et la plus funeste », L. de Besse, Le clergé de France…, op. cit., p. 130. Plus généralement, sur cette question, voir : « Le Play et le monde catholique », Matthieu Brejon de Lavergnée dir., Les Études sociales, no 149-150, 1-2/2009.
  • [67]
    Rerum novarum. Écriture, contenu et réception d’une encyclique, actes du colloque international organisé par l’École française de Rome et le GRÉCO no 2 du CNRS, Rome, 18-20 avril 1991, Rome, École française de Rome, 1997.
  • [68]
    Ce n’est pas le paternalisme des catholiques sociaux que conteste Ludovic de Besse : « Le peuple est un enfant, et un enfant qui a faim. Si nous n’avons à lui offrir que des discours et des amusements, il ne nous écoutera pas, car la faim n’a pas d’oreilles. Voilà pourquoi les patronages et les cercles, bien que leurs avantages soient immenses, ne suffiront jamais à résoudre la question ouvrière », Les institutions économiques chrétiennes, rapport du P. Ludovic au congrès de Grenoble (13-17 septembre 1880), Angers, 1880, p. 242.
  • [69]
    Ludovic de Besse recommande aux prêtres qui participent à une assemblée générale de société, à un congrès, de « d’abord se mettre bien au courant des questions à l’ordre du jour ». Et ensuite « de respecter scrupuleusement l’ordre du jour de ces assemblées et de ne pas introduire par surprise des questions qui ne sont pas à l’ordre du jour. C’est là une règle d’honnêteté. Un prêtre se discréditerait, si, emporté par son zèle, il allait parler à tort et à travers de toutes sortes de vérités religieuses », L. de Besse, Mémoire confidentiel…, op. cit., p. 3-4.
  • [70]
    L. de Besse, Les Banques populaires sont des institutions de paix sociale, Paris, chez l’auteur, 1894, p. 4.
  • [71]
    Ibid., p. 19.
  • [72]
    Plusieurs fois dans ses écrits, Ludovic de Besse revient sur ce point. Ainsi dans « la prière à saint Joseph » à réciter « après la Conférence de saint Joseph », on trouve cette demande : « Apprenez-nous à estimer le travail des autres plus que notre propre travail » (L. de Besse, La Société protectrice du travail chrétien au congrès de Bordeaux…, op. cit., p. 48). L’enracinement du capucin dans la tradition spirituelle franciscaine se repère bien ici, dans une référence implicite aux écrits de saint François d’Assise, comme cette admonition : « Bienheureux le serviteur qui ne s’exalte pas davantage du bien que le Seigneur dit et opère par lui que de celui qu’il dit et opère par un autre » (François d’Assise, Écrits : d’après l’édition du VIIIe centenaire, éd. Jacques Dalarun, Paris, Cerf, Éd. franciscaines, 2012, p. 156).

1 Ludovic de Besse, de son nom civil Alphonse-Élisée Chaix, est né à Besse-sur-Issole, près de Brignoles, dans le Var, le 17 octobre 1831 [1]. Son père, François Chaix, était alors tisseur à toile. Vingt ans plus tard, au recensement de 1851, ses parents seront enregistrés comme marchands, et, leurs affaires allant très bien, ils ne tardèrent pas à s’établir à Marseille. Élisée Chaix est donc issu du monde des artisans et commerçants : c’est pour ce milieu social que le capucin Ludovic de Besse mettra en place des œuvres économiques. Constatant la situation très difficile de cette catégorie sociale après la Révolution, il cherchera à en améliorer la condition, par le moyen du crédit populaire, analogue au microcrédit d’aujourd’hui [2].

2 Le jeune Élisée a vécu dans le Var les vingt premières années de sa vie : d’abord à Besse, ensuite à Brignoles, au petit séminaire, puis à Fréjus, au grand séminaire, jusqu’à son entrée au noviciat des capucins à Marseille, où il prit le nom de Ludovic. On peut penser que la densité et le caractère organisé des relations sociales dans le pays varois ont nourri l’imaginaire de ce militant de l’association qu’a été Ludovic de Besse. De plus, Élisée Chaix était jeune homme en 1848, au moment où se développait une intense activité politique dans sa région et dans son village. Besse devint un village républicain, « rouge ». Après le coup d’État de décembre 1851, l’insurrection éclate dans le Var. À Besse, Célestin Lombard, demi-frère et parrain d’Élisée, est poursuivi pour être allé avec d’autres chez le maire pour se faire remettre les clés de la mairie, et condamné à trois années d’éloignement.

3 Quelques mois auparavant, Élisée Chaix avait quitté le séminaire pour entrer au noviciat des capucins à Marseille au printemps de 1851. Il avait alors écrit une lettre à son frère Célestin, ce frère qui a « perdu la foi » :

4

« Vous m’avez souvent parlé du malheur de notre siècle, le plus funeste peut-être, que l’on ait jamais vu, à cause de sa fécondité prodigieuse en souffrances de toutes espèces. […] Eh bien, dites-moi, quel remède apporterons-nous à ce mal ?
« Il y en a deux, le premier c’est le vôtre, ce sont les révolutions. Mais permettez-moi de le croire inefficace.
« Pour moi, je crois connaître un remède plus efficace aux maux de notre époque. Il faut prouver aux âmes voluptueuses du jour, que la privation et la souffrance ne sont pas un mal ; il faut réhabiliter la pauvreté aux yeux des hommes épris de l’amour des richesses. Et alors il faut se couvrir d’un froc misérable, et aller les pieds nus, les reins ceints d’une corde, mais le contentement dans le cœur et une douce joie sur le visage, aller, dis-je, dans les villes et les campagnes, porter une parole d’espérance et de salut à l’humanité souffrante. […] En deux mots, les capucins sauveront la France ou elle périra dans les révolutions » [3].

5 Et toute sa vie durant, Ludovic de Besse devait chercher à aller « au pays des gens honnêtes », celui de son frère Célestin Lombard, pour reconstruire avec eux une société fraternelle. Pour lui, il était impossible que la religion chrétienne ne soit pas la matrice de cette société.

La notoriété parisienne

6 Au milieu du XIXe siècle, les capucins commencent tout juste à se rétablir en France, à partir du sud-est [4]. Après avoir effectué son noviciat, Ludovic de Besse entreprend des études de philosophie et de théologie à Marseille, à Saint-Étienne et enfin à Crest où il est ordonné prêtre à la fin de 1856. Bien que Laurent d’Aoste, premier supérieur de la nouvelle Province exige que les religieux aient une bonne formation, et bien que Ludovic de Besse soit un sujet brillant, les moyens manquent pour une formation de qualité [5] : la théologie des manuels utilisés à cette époque ignore la pensée des Lumières et la Province manque de formateurs compétents. Enfin, les étudiants sont souvent déplacés de couvent en couvent, à cause de l’expansion rapide de la Province.

7 Après une année à Lyon, Ludovic de Besse est envoyé en 1858 au couvent de Paris, situé rue du Faubourg-Saint-Jacques, où il prend une part très active à la vie de la communauté qui se déploie dans le contexte d’une ville en pleine transformation. Paris fait face à une importante croissance démographique. Une part importante de la population vit dans une profonde misère. Par ailleurs, l’empereur Napoléon III a confié au préfet Haussmann la modernisation d’ensemble de la capitale. Beaucoup de gens perdent leur domicile. À cause de ces travaux d’urbanisation, les capucins sont eux-mêmes expropriés en 1863 et s’installèrent rue de la Santé. La vie de l’Église catholique à Paris change elle aussi profondément pendant le régime napoléonien [6]. Les paroisses sont réorganisées, des églises sont construites. Surtout, la présence des religieux et religieuses, qui a commencé à augmenter durant la monarchie de Juillet s’intensifie. Les capucins, portés par la vague congréganiste − et ultramontaine [7] −, étaient eux-mêmes arrivés dans la capitale en 1852 [8]. Le clergé régulier vers 1860 est aussi nombreux que le clergé diocésain à Paris, ce qui crée une situation de concurrence, et des tensions. Aussi, l’archevêché commence-t-il à imposer un contrôle strict des congrégations. En 1864, Ludovic de Besse, qui est devenu vicaire du couvent de Paris, est mêlé au conflit qui oppose les capucins à Mgr Darboy, quand celui-ci leur fait des difficultés, les accusant d’avoir construit leur nouveau couvent et leur nouvelle chapelle sans autorisation du diocèse. Les milieux officiels se méfient aussi des congrégations [9], et particulièrement de celles qui ont leur siège en dehors de Paris.

8 Comme plusieurs autres capucins, Ludovic de Besse assure de nombreuses prédications dans des paroisses de la capitale mais aussi en province, il est au service de communautés religieuses féminines, et assure des permanences à la chapelle du couvent qui est très fréquentée. Les religieux sont très demandés. En 1864, des problèmes de santé obligent Ludovic de Besse à réduire beaucoup − et pendant une dizaine d’années − son travail de prédication, et il consacre plus de temps à la direction spirituelle. Il devient assez vite un directeur demandé. Ludovic de Besse, qui est un homme de prière, devait publier dans la dernière partie de sa vie des écrits sur la mystique [10].

9 Les capucins avaient des relations avec le petit peuple parisien. Mais ils étaient aussi en contact avec les élites sociales. Ainsi Hortense-Eugénie Thayer (1810-1889), qui sous le Second Empire était dame d’honneur à la Cour, est devenue la dirigée de Ludovic de Besse en 1860, M. Desgenettes, curé de Notre-Dame des Victoires, lui ayant conseillé peu de temps avant sa mort d’aller chez les capucins. D’autres dames de la cour impériale se mirent à fréquenter la chapelle des capucins, et à prendre elles aussi Ludovic de Besse comme directeur de conscience. Hortense-Eugénie Thayer était la fille − née aux Tuileries − d’Henri Bertrand, général d’Empire, qui accompagna Napoléon Ier dans son exil. Son mari, Amédée Thayer (1799-1868), était un ami du prince Louis-Napoléon, et l’avait aidé lors du coup d’État. Il était entré au Sénat impérial dès 1852. Les Thayer étaient de fervents catholiques, et soutenaient activement beaucoup d’œuvres catholiques, la presse catholique, des congrégations religieuses. Amédée Thayer est trésorier du Comité pour la défense de la liberté religieuse dès sa création par Charles de Montalembert en 1844, jusqu’à son éclatement en 1852. Il est présent aux commencements de la Société d’économie charitable, fondée par Armand de Melun en 1847, et membre du conseil général de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, qu’il défendit au Sénat. Hortense Thayer, quant à elle, est une dame d’œuvres qui préside des comités de dames patronnesses. À partir de 1860, elle et son mari furent de grands bienfaiteurs du couvent des capucins et des amis de Ludovic de Besse. Celui-ci se fit leur biographe après leur décès [11].

Ludovic de Besse

Description de l'image par IA : Homme barbu en habit religieux tenant des papiers.

Ludovic de Besse

XIIIe Congrès du Crédit populaire et agricole, Reims, 1902

10 Les capucins traversent les épreuves de la guerre de 1870 puis celles de la Commune : la communauté est réduite en nombre, Ludovic de Besse est présent à Paris durant toute cette période, sauf en mai 1871. En 1873, il est envoyé par ses supérieurs à Angers où il séjourna sept ans. C’est là qu’il devait inaugurer son œuvre sociale. À Paris, où il venait de passer quinze années, il se trouvait, comme on l’a dit, au cœur d’une cité en pleine évolution. De Paris partaient beaucoup d’initiatives catholiques dans le domaine social. Ludovic de Besse était donc bien placé pour saisir les problèmes de son temps et pour réfléchir à la position de l’Église dans ce contexte. Pendant ses années parisiennes, il a établi des relations avec beaucoup de personnes parmi les élites politiques et économiques de l’Empire, en particulier dans les milieux bonapartistes. Ses carnets, où il consigne ses activités, ses rendez-vous et ses courriers, de 1885 à sa mort, montrent l’importance de ces liens établis sous le Second Empire dans la vie militante de Ludovic de Besse. Cependant, il ne s’est pas contenté de fréquenter les salons. Dans des notes en vue d’une prédication de carême, en 1859, il écrivait : « Moi aussi je suis ouvrier, ouvrier par naissance, ouvrier par le cœur, ouvrier, en réalité, par ma profession de capucin. Le capucin, quand il a fini de prêcher, travaille aux travaux manuels, il est tailleur, jardinier, etc., et c’est pourquoi, toutes proportions gardées, j’aime mieux le pauvre que le riche. » [12]

Protéger et unir le travail chrétien

11 À la fin de l’année 1875, après avoir sollicité l’approbation de l’évêque d’Angers, Mgr Freppel [13], qui l’encourage, Ludovic de Besse met en place une première œuvre, à laquelle il donne le nom de Société protectrice du travail et de la vertu, et qu’il place sous le patronage de saint Joseph. Cette œuvre a pour but de protéger des jeunes filles obligées de travailler dans des ateliers ou hors de la maison paternelle. Des dames patronnesses sont chargées de rechercher des maisons chrétiennes où peuvent être placées ces ouvrières chrétiennes, et s’engagent à recourir, pour leurs propres besoins, aux services de ces mêmes maisons et ouvrières. Très vite, la Société protectrice du travail chrétien, appelée encore Société de Saint-Joseph, se développe, un organisme de secours mutuels est créé pour les malades et leurs proches ainsi qu’un bureau de placement. Un annuaire est publié qui contient la liste des magasins, des ateliers et des ouvrières participant à l’œuvre. Puis Ludovic de Besse entreprend d’adapter l’œuvre pour les hommes, apprentis et ouvriers.

12 L’initiative de Ludovic de Besse rejoint la recherche menée alors dans l’Œuvre des cercles. Albert de Mun et René de La Tour du Pin, influencés par Léon Harmel et son « usine chrétienne », souhaitaient en effet passer du cercle ouvrier à la corporation. Le cercle, prolongement du patronage, s’occupe de l’ouvrier dans ses loisirs. La question se pose maintenant d’aller sur le terrain de l’organisation du travail et de la vie économique [14]. Il s’agit désormais d’introduire l’association ouvrière. De son côté Ludovic de Besse estime que son œuvre, en établissant des listes de travailleurs, ouvre « une voie facile au retour de la corporation » [15] :

13

« Dès qu’un certain nombre de travailleurs, qui ne se connaissaient pas ou se connaissaient mal auparavant, verront sur ces listes qu’ils ont le même métier et la même foi, sera-t-il difficile de les décider à s’unir pour régler ensemble selon Dieu leurs intérêts, ceux des apprentis, des ouvriers, des patrons et des clients ? S’ils le font, la corporation est rétablie. Chaque métier qui entrera dans cette voie nous rendra une branche de cet arbre antique. L’arbre tout entier apparaîtra dans sa majesté, lorsque tous les corps d’état, après avoir réglé chrétiennement leurs intérêts respectifs, s’entendront ensemble pour régler aussi à la lumière de la foi leurs intérêts réciproques et enfin ceux qui leur sont communs avec la société » [16].

14 Mgr Freppel, qui est parvenu à fonder en 1876 un Cercle catholique d’ouvriers dans son diocèse, fait appel à Ludovic de Besse comme aumônier. On peut penser qu’aucun des deux ne souhaitait qu’il y ait concurrence entre deux institutions aux objectifs semblables. Ludovic de Besse proposa donc l’intégration de ses œuvres dans le cercle, car selon lui, elles constituaient « une extension naturelle de l’Œuvre des cercles, extension attendue dès l’origine et souvent promise par les fondateurs de cette Œuvre » [17]. La collaboration avec l’Œuvre des cercles lui ouvrait la possibilité de faire connaître ses idées et ses initiatives dans un réseau très large.

15 Cependant, dès l’année suivante, Ludovic de Besse mettait fin à ses fonctions d’aumônier et de membre du Comité qui dirigeait l’Œuvre. La Société de Saint-Joseph retrouvait son autonomie. Henri Rollet explique : « L’incompatibilité s’était révélée totale entre ce pionnier aux visions d’avenir et le comité angevin aux tendances conservatrices » [18]. Il est vrai que les listes et annuaires d’ouvriers et de patrons chrétiens publiés par Ludovic de Besse avaient, dès que leur existence avait été connue, suscité des attaques de la presse anticléricale d’Angers. Au congrès de l’Union des œuvres ouvrières de Bordeaux (21-25 août 1876), un certain nombre de participants, parmi lesquels Mgr de Ségur [19], avaient d’ailleurs émis de sérieuses réserves par rapport à ce programme, en raison de l’agressivité de la méthode [20]. Il est probable que les notables d’une ville de province comme Angers aient préféré le silence à l’agitation, et que les dirigeants de l’Œuvre des cercles qui hésitaient à s’ouvrir aux réalités du travail, y aient renoncé, face aux propositions hardies de Ludovic de Besse. Mais il existe une autre raison à la rupture des relations entre le capucin et l’Œuvre des cercles. Celle-ci était une œuvre laïque et supra-diocésaine. Dès le début, ce fut pour l’Œuvre un point de fragilité : le clergé paroissial avait souvent de la méfiance à l’égard d’une institution sur laquelle il n’avait aucun pouvoir direct. De plus, l’aumônier d’un Cercle, en principe, ne le dirigeait pas, ce qui était une position inhabituelle pour le clergé. Or, moins que tout autre, Ludovic de Besse était prêt à accepter une situation où des laïcs dirigent une œuvre d’Église, en raison de la conception qu’il avait du ministère du prêtre. Selon Hilaire de Barenton, son biographe, Ludovic de Besse, dans ses relations avec les Cercles, essayait de « détourner l’Œuvre de l’apostolat par l’idée, à moins de se placer sous la direction effective du clergé à qui seul appartient, de la part de Dieu, la mission d’enseigner ; puis se dégager lui-même de la direction matérielle de son œuvre pour se livrer tout entier à l’apostolat » [21]. Et effectivement, Ludovic de Besse, dès qu’il était devenu aumônier du Cercle d’Angers, en avait pris la direction. La collaboration s’est donc arrêtée, même s’il semble que les deux anciens partenaires ont gardé pendant quelques années encore de bonnes relations.

Les annuaires : un instrument de l’ordre social chrétien

16 Les annuaires que Ludovic de Besse fait établir pour que les catholiques fassent toujours travailler des catholiques ont selon lui un triple intérêt : ils permettent de mettre « l’argent au service de Dieu », de rétablir les corporations, et enfin de réformer les ateliers, « surtout des petits dont le nombre est incalculable » [22]. À travers cette réalisation, l’objectif lointain de Ludovic de Besse est de faire « refleurir l’ordre social chrétien » [23] :

17

« Les cœurs qui aiment Dieu ne sauraient hésiter. Ils s’uniront pour défendre les faibles contre les forts ; ils protègeront le travail de l’ouvrier chrétien contre l’oppression des impies ; et quand cette protection sera devenue assez puissante pour rétablir la justice, alors la paix véritable rentrera dans la société, parce qu’elle règnera dans les consciences » [24].

18 Grâce aux congrès de l’Union des œuvres auxquels il participe chaque année, les idées de Ludovic de Besse se diffusent en France, et des œuvres semblables naissent ailleurs qu’à Angers. D’autres initiatives d’annuaires chrétiens sont prises. Les campagnes de presse contre Ludovic de Besse contribuent à le faire connaître. En effet, la presse anticléricale se déchaîne contre le capucin, qu’elle ridiculise. Il n’en fut sans doute pas plus troublé, lui qui attendait le jour du grand combat contre les forces du mal dont elles devaient sortir anéanties. Il fut plus certainement déçu par l’absence de soutien de la presse catholique dans cette polémique.

19 Selon Ludovic de Besse, les principes sur lesquels repose son œuvre sont en opposition avec les propositions condamnées par le pape Pie IX dans le Syllabus. Pour lui, « toutes ces propositions aboutissent à une erreur pratique : la sécularisation » [25]. Le premier principe fondateur de l’œuvre est : « Il n’est pas permis de séparer les intérêts de la morale, les affaires de la religion ; il faut au contraire, unir intimement ces choses en les mettant à leur place » [26]. Ludovic de Besse prend en compte, certes en s’y opposant radicalement, la problématique de la société qui est en train d’émerger, où politique, économie et culture, prennent leur autonomie par rapport à la religion. La chrétienté est morte, mais il travaille à l’avènement d’une société dans laquelle l’Église sera comme la clef de voûte. Son œuvre est un début : « Puisque l’Église vit sur la terre, la Société protectrice du travail chrétien la prie d’y poser les pieds et d’y marcher » [27].

20 Un autre principe fondateur de la Société de Saint-Joseph est le suivant : « L’Église a le droit de se défendre et de défendre les faibles autrement que par des paroles […] ; Cette vérité sort directement de la xxiv e proposition du Syllabus, ainsi conçue : ‘‘L’Église n’a pas le droit d’employer la force ; elle n’a aucun pouvoir temporel direct ou indirect’’ » [28]. En effet, la Société de Saint-Joseph, avec les listes, est « une déclaration de guerre à la société moderne », en retirant « le travail à ceux qui ne sont pas chrétiens ». Cela explique que des réticences à suivre le capucin se soient exprimées à Angers, et au congrès de Bordeaux, et que la presse anticléricale s’en soit prise à lui. Et Ludovic de Besse de justifier l’exclusion qui, selon lui, « même dans ce qu’elle a de pénible, est un acte de charité » [29]!

21 Il est encore important d’observer que les congressistes de l’Union des œuvres, à Bordeaux, avaient demandé à changer le nom de la Société protectrice du travail et de la vertu qui leur était présentée en Société protectrice du travail chrétien. Dans les congrès suivants, Ludovic de Besse rappelle chaque fois aux congressistes qu’ils avaient voulu « baptiser » son œuvre. Et jusqu’à la fin de ses jours, il jugea que c’était une erreur [30]. Nous touchons ici à une particularité importante de l’action sociale de Ludovic de Besse. Avec obstination, il défendit toujours l’idée selon laquelle l’Église devait être présente à des œuvres qu’il appelle « libérales ». Le libéralisme dont il est question ici n’est évidemment pas le libéralisme religieux, ni le libéralisme politique, ni même le libéralisme économique [31]. Dans la pensée de Ludovic de Besse, « libéral » signifie neutre, sans caractère confessionnel. Il a le souci de faire des œuvres qui soient accessibles à ceux qu’il appelle « les honnêtes gens » et qui « respectent l’Église ». Il s’agit pour lui d’une « neutralité confessionnelle bienveillante ayant pour effet de ramener le prêtre au milieu des ouvriers » [32]. Vers la fin du siècle, Ludovic de Besse adressera un Mémoire confidentiel[33] aux évêques de France, dans lequel il leur présentera « une question de méthode évangélique intéressant au plus haut point l’Église de France ». Il y revient sur ses activités : « Je voulais que ces institutions restassent purement économiques, sans prendre un caractère confessionnel, et je demandais que la porte fût ouverte à tous les braves gens qui n’ont conservé de la religion que le respect des commandements de Dieu » [34].

22 En 1885, il avait expliqué son point de vue dans son journal L’Union économique :

23

« Dans notre pensée, toutes les institutions économiques dont nous avons pris l’initiative doivent être essentiellement des instruments de propagande. Leur but n’est pas seulement de fortifier un petit nombre de chrétiens pratiquants, mais de faire prendre l’offensive à ces chrétiens, en les envoyant partout à la recherche des gens de bonne volonté, pour grouper tout ce qui est honnête et pour organiser, au nom de la religion, une protection efficace du travail uni à ces bonnes mœurs qu’exige la foi chrétienne » [35].

24 Pour Ludovic de Besse, les gens du peuple qui ont abandonné les pratiques religieuses se divisent en deux catégories :

25

« Il y a les impies : ce sont des gens vicieux, haineux, fanatiques, ne demandant la solution des questions sociales qu’à des moyens violents. […] La masse des gens qui ne vont plus à la messe est purement indifférente. Quoique pleine de préjugés à l’endroit de la religion et des prêtres, elle n’a pas la haine du prêtre et elle garde un fond religieux. Cette masse comprend les petits travailleurs qui se laissent absorber par le soin des affaires, par la recherche fiévreuse du pain quotidien. Ce sont des gens qui ont gardé l’amour de la famille » [36].

26 La naissance de la société chrétienne nouvelle à laquelle veut travailler Ludovic de Besse n’aura pas lieu sans que soient défaits les ennemis de l’Église, qui sont les amis de la Révolution, qu’il qualifie de satanique, selon l’expression de Joseph de Maistre qu’il reprend sans cesse. Mais les entreprises « libérales » du capucin l’amènent à faire des distinctions plus fines, à qualifier d’amis ceux qu’il avait d’abord pensés comme ennemis. Quand il sera en relation pour ses banques avec des francs-maçons, il affirmera :

27

« Il faut distinguer deux espèces de francs-maçons, les chefs occultes, les vrais suppôts de Satan, qui ont la haine de Dieu, de la religion et du prêtre, et la masse des frères. Entrés dans cette société secrète par ambition, par camaraderie, etc. De l’aveu de chefs convertis parfaitement au courant des choses, ces gens ne savent rien des secrets de la secte. Ce sont des dupes qui ne voient dans la franc-maçonnerie qu’une institution de bienfaisance, une société mutuelle dans laquelle on se pousse les uns les autres pour avoir de l’avancement et pour réussir dans les affaires. Or 95 % des membres de la secte appartiennent à cette catégorie » [37].

Angers et Paris : les banques populaires

28 Ludovic de Besse développe progressivement son œuvre à Angers, espérant qu’elle deviendra un jour une corporation chrétienne. Le réseau des catholiques sociaux en France et plus largement en Europe favorise les échanges d’idées et d’expériences à travers les divers congrès, bulletins et revues. Ludovic de Besse y est très actif. C’est ainsi qu’en 1877 le secrétariat général de l’Union des œuvres lui fait parvenir une documentation sur les banques populaires à l’étranger, avec des indications bibliographiques [38]. Quelques mois après, au début de 1878, avec l’aide de membres du Comité qui dirigeait l’Œuvre des cercles, il lance la Banque des travailleurs chrétiens. Celle-ci est au service des « petits patrons » :

29

« Il y a une multitude de petits patrons travaillant pour leur compte. C’est le monde du petit commerce, des arts et des métiers, monde condamné à des souffrances intolérables et livré aussi à des tentations qui l’éloignent de plus en plus des pratiques religieuses, ainsi que des vertus chrétiennes. Le salut de ce monde est […] dans les sociétés coopératives, non pas de consommation, mais de crédit, d’achats et de ventes en commun » [39].

30 Cette banque coopérative associe des sociétaires qui peuvent emprunter et des « fondateurs » qui s’interdisent de demander des avances : ils aident la banque de leurs capitaux et perçoivent des intérêts, dont le montant est limité. Ludovic de Besse explique : « Notre banque […] unit dans une même entreprise le travailleur, le capitaliste et le prêtre. Elle est donc une œuvre de fraternité chrétienne et de paix sociale. C’est pourquoi nous pouvons compter fermement sur les bénédictions de Dieu » [40].

31 Pour les prêts, particulièrement limités, il n’était pas demandé de garantie financière, puisque la banque s’adressait à une population qui était démunie et exclue des circuits bancaires, mais une garantie morale. Aussi, tout candidat sociétaire devait être proposé au vote d’un Conseil de quartier, formé d’ouvriers et présidé par un des membres fondateurs.

32 En 1880, Ludovic de Besse participe à un congrès des banques populaires en Italie, ce qui lui permet de prendre contact avec son organisateur, Luigi Luzzatti, pionnier du crédit populaire italien. Celui-ci est de confession juive, et tous deux devinrent amis. De ce voyage en Italie, Ludovic de Besse revient convaincu que la formule qui convient pour les artisans et commerçants est celle de la banque d’escompte. Il est particulièrement intéressé par le caractère non confessionnel des banques italiennes.

33 Or, à la fin de cette même année, Ludovic de Besse est envoyé par ses supérieurs à Paris. Les capucins avaient dû quitter leurs couvents, suite aux décrets anticongréganistes de mars 1880, et il loge pendant quelque temps chez Eugène Beluze (1826-1887), président du Cercle catholique du Luxembourg. Du fait de ce départ et de la dispersion des religieux, l’œuvre qu’il a créée à Angers devait s’affaiblir progressivement. La Banque des travailleurs chrétiens disparaît en 1887, ruinée par des prêts à long terme qui immobilisaient des sommes importantes à l’extérieur, alors que la banque avait un chiffre d’affaire très modeste.

34 Mais à Paris, Ludovic de Besse, fort de ses premières entreprises à Angers, a pour projet de constituer une nouvelle banque populaire qui servirait ensuite de modèle pour d’autres fondations. Il fréquente l’Union des œuvres ouvrières, les Comités catholiques, la Société bibliographique, le Cercle du Luxembourg, et les Unions de la paix sociale fondées par Frédéric Le Play [41]. Il envisage à nouveau de collaborer avec l’Œuvre des cercles pour ses institutions économiques. L’Œuvre vient d’ouvrir une banque populaire, la Banque Montparnasse, qui pour Ludovic de Besse semble correspondre à ce qu’il souhaitait lui-même réaliser. D’ailleurs, on s’y était inspiré de la Banque des travailleurs chrétiens. Ludovic de Besse est admis dans le Comité qui dirige l’Œuvre. Mais en 1881 se produit une nouvelle rupture. Henri Rollet, qui a consulté les archives de l’Œuvre des cercles catholiques d’ouvriers, rapporte les propos de Ludovic de Besse tels qu’ils sont consignés dans le compte-rendu de l’assemblée générale de 1881 :

35

« J’ai éprouvé une émotion, bien pénible pour moi, en entendant des hommes profondément pieux, zélés, travaillant de tout leur cœur à la réforme de la classe ouvrière, je ne dirai pas prétendre, mais s’imaginer que moi, religieux, je mettais au second plan la religion et au premier l’argent » [42].

36 À l’Œuvre des cercles, on estimait qu’il était utopique d’ouvrir la banque populaire à tous ceux qui en avaient besoin, comme cela se faisait en Italie et comme voulait le faire Ludovic de Besse. L’Œuvre des cercles rompt brutalement avec Ludovic de Besse qui dès lors travaille à la création de sa propre banque, laquelle ouvre dès 1882 : le Crédit mutuel et populaire. Cette banque se développe mais son expansion est très vite gênée par le fait que banques populaires et coopératives de consommation sont imposées par l’administration fiscale. Des banques ferment, quelques-unes, après de longues et coûteuses procédures, obtiennent une exonération. L’Union économique soutient une campagne d’exemption de la patente et Ludovic de Besse obtient que le Crédit mutuel et populaire de Paris soit exonéré de façon définitive en 1887. Cette crise révélait que les banques populaires de crédit semblaient méconnues de l’administration, et que leur faiblesse venait aussi de leur isolement.

L’ouverture républicaine

37 Aussi Ludovic de Besse chercha-t-il des contacts dans le monde de la finance en s’appuyant sur les relations qu’il avait gardées dans le milieu bonapartiste. Il chercha aussi des interlocuteurs dans la classe politique. À partir de 1886, le Journal des économistes rend compte régulièrement et avec sympathie de ses publications et de ses interventions. La Société d’économie politique le convie à plusieurs de ses séances. Un congrès de banques populaires, qui réunit onze d’entre elles, se tient à Marseille en 1889, à l’initiative de Charles Rayneri et d’Eugène Rostand, qui sont des libéraux (et des chrétiens catholiques). Ludovic de Besse se fait inviter. Il se lia d’amitié avec Eugène Rostand. À la suite de cet événement est fondé le Centre fédératif du crédit populaire. Ludovic de Besse est chargé de présenter au gouvernement les orientations du congrès. Il obtient aussi une place pour présenter le Crédit populaire à l’Exposition universelle de 1889. Il y reçoit Luigi Luzzatti, qu’il présente à Léon Say, voit le Président Carnot, etc. Les congrès suivants montreront une intensification des relations entre l’État et le Centre fédératif, mais sans guère de résultats concrets semble-t-il. Par ailleurs, la situation du Crédit mutuel et populaire de Paris est catastrophique [43]. Ludovic de Besse accepte alors de collaborer avec Edmond Benoit-Lévy, avocat, dignitaire du Grand Orient de France, qui animait une Société nationale de propagation du crédit populaire. Les républicains avaient en effet fondé dans les années précédentes quelques banques populaires. Ils ne cachaient pas leur ambition de mettre un terme à l’emprise catholique sur le crédit populaire, afin « d’empêcher une confession de mettre la main sur une œuvre qui doit rester indépendante » [44].

38 De son côté, Ludovic de Besse voit dans cette collaboration avec le personnel de la République l’opportunité de consolider en France la place du crédit populaire (et aussi d’éviter la mise en faillite du Crédit mutuel et populaire de Paris, grâce à un apport financier de Benoît-Lévy). Cela s’accordait avec ses principes : « Mon cœur est large ; je voudrais y mettre non seulement les libéraux, mais les protestants, les juifs, les infidèles de tout l’univers pour faire tomber leurs préjugés, pour amollir leurs cœurs et faire fondre leur haine sous l’ardeur de la charité catholique » [45].

39 Ludovic de Besse permet que L’Union économique devienne en 1893 le Bulletin du crédit populaire, au service de la Société nationale de propagation du crédit populaire d’Edmond Benoît-Lévy [46]. Cette dernière est couplée au Centre fédératif. Ludovic de Besse a alors parcouru une vaste trajectoire des milieux catholiques aux milieux gouvernementaux. Henri Rollet conclut : « La société de propagation apporte au capucin tous les appuis, toutes les ressources des milieux parlementaires. Les institutions du Crédit populaire ne seront plus incomprises ou systématiquement combattues » [47].

40 En 1890, Ludovic de Besse avait participé au congrès des œuvres sociales de Liège − avec James Forbes et Constant Caudron, jésuites, Gustave Théry, de l’Université catholique de Lille, et Auguste Roussel, de L’Univers − où l’on avait débattu de la réglementation du travail. À ce congrès, ils représentent la sensibilité libérale. Le mot « libéral » est ici à comprendre dans son sens économique : ce groupe s’opposait aux « interventionnistes », comme Mgr Doutreloux, le cardinal Mannings, Albert de Mun et l’Œuvre des cercles. Cette minorité libérale constitue l’École d’Angers rassemblée autour de Mgr Freppel et des économistes Charles Périn et Claudio Jannet. Quelques mois après ce congrès de Liège, Mgr Freppel fondait, lors du congrès des jurisconsultes catholiques, une Société catholique d’économie politique et sociale. Dans son carnet, à la date du 8 octobre 1890, Ludovic de Besse, qui était à ce congrès d’Angers, évoque le rôle qu’il a lui-même joué : « M. Claudio Jannet m’appelle pour me dire que Monseigneur accepte mon idée de fonder une société catholique d’économie politique et me demande de rédiger un projet à présenter au congrès » [48].

41 La Réforme sociale, qui a publié en octobre 1890 un compte-rendu extrêmement sévère du congrès de Liège [49], salue dans son numéro de janvier 1891 la toute récente constitution de la Société catholique d’économie politique dont le programme est très clair : « Liberté individuelle, liberté d’association, avec toutes ses conséquences légitimes, intervention de l’État limitée à la protection des droits et des abus, telles sont les grandes lignes de son action et la base de ses études » [50]. La part de l’État, dans cette perspective libérale, est très réduite. Mais on peut noter que quelques années plus tard, les Banques populaires devaient chercher à obtenir avec Ludovic de Besse, pour sortir de leur situation précaire, le soutien de l’État, et cela malgré les convictions de leurs animateurs : le réalisme l’emportait.

42 L’orientation libérale de Ludovic de Besse, qui lui permet de fédérer les banques populaires et de les assurer ensuite du soutien de l’État choque bien des catholiques [51]. Elle est à l’origine du conflit violent qui oppose, pendant plusieurs années, Ludovic de Besse à Louis Durand. Ludovic de Besse avait utilisé son journal L’Union économique pour faire la promotion de banques coopératives pour le monde rural. Louis Durand, un avocat lyonnais, membre du tiers-ordre franciscain, s’était intéressé à cette question, jusqu’à en devenir l’interlocuteur de Ludovic de Besse. Mais les deux hommes s’opposent sur la question de la neutralité des œuvres : « Je veux une œuvre catholique, faite entre catholiques, avec le clergé en tête » déclare Louis Durand [52]. Il fonde alors l’Union des caisses rurales et ouvrières (UCROF) en 1893, explicitement confessionnelle et cléricale, et concurrente du Centre fédératif du crédit populaire. Ludovic de Besse et Louis Durand continueront longtemps à polémiquer, s’adressant l’un et l’autre à Rome, chacun demandant que soit reconnue l’excellence de sa cause. Mais le Saint-Siège a refusé de prendre parti. Léon XIII lui-même, sollicité par Ludovic de Besse en 1896, aurait répondu : « Je ne veux pas juger cette cause » [53]. Le capucin a été prié par ses supérieurs de faire silence, mais en 1900 il publie une série d’articles dans la toute nouvelle revue Études Franciscaines sur les « Œuvres populaires libérales » [54]. Louis Durand s’estimant mis en cause dans ces articles, la polémique reprend. Ludovic de Besse envisage alors de porter le procès à Rome, mais il en a été dissuadé. Cette querelle entre catholiques arrivait au moment où ils avaient le plus besoin d’être unis, le conflit entre l’Église de France et la République étant devenu aigu.

Bilan réflexif

43 Ludovic de Besse, qui est un homme âgé, s’est alors retiré de l’action sociale. Il publie en 1902 un ouvrage [55] auquel il avait commencé à travailler dès 1886 sur le bienheureux Bernardin de Feltre, franciscain duXVe siècle qui dans l’Italie du centre et du nord développa des monts-de-piété comme remèdes à l’usure. Le livre est dédicacé « aux âmes de bonne volonté qui cherchent sérieusement et loyalement la solution de la question ouvrière et sociale ». Le premier volume est la biographie de Bernardin. Dans le deuxième volume, l’auteur présente les idées inspiratrices de son œuvre, les monts-de-piété. Puis il examine « la valeur de ces idées à la lumière de la théologie et de l’économie politique » et termine cette étude « en disant la manière dont il faudrait procéder aujourd’hui pour mettre à profit les idées si charitables et si judicieuses de notre Bienheureux » [56]. Ludovic de Besse aborde la question de la légitimité du prêt à intérêt et celle des rapports entre le capital et le travail. Il trouve chez des franciscains comme Bernardin de Feltre et Bernardin de Sienne un point d’appui pour ses propres positions. Ceux-ci avaient surmonté des difficultés doctrinales − la théorie de l’improductivité de l’argent, l’interdiction du prêt à intérêt − pour répondre aux besoins du peuple. Ils avaient franchi le fossé qui existait entre la doctrine chrétienne et la vie réelle, ils avaient pris soin et des pauvres, et des riches, ils avaient pris soin de la société : tout cela intéresse le capucin, qui a fait le constat qu’il appartient lui-même à une société fragile, en attente de solidarités nouvelles [57].

44 Ludovic de Besse se reconnaît donc bien dans cette tradition qui vient de Bernardin de Feltre : il est de ceux qui, dans l’Église de la fin du XIXe siècle, ont une approche réformiste du capitalisme [58] :

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« L’Église n’a jamais condamné la transformation de la monnaie en capital ni les bénéfices qu’on en retire par l’industrie ou le commerce, si d’autre part on observe les règles de la justice auxquelles sont soumis les contrats. Elle n’a pas condamné davantage l’association du capitaliste et du travailleur. Au contraire, elle a toujours proposé cette association comme le grand remède à l’usure, déguisée sous le nom de prêt à intérêt. Elle a dit à ceux qui voulaient faire valoir leur argent : ‘‘Associez-vous aux travailleurs. Si vous consentez à partager leurs risques, vous avez le droit de partager leurs bénéfices’’ » [59].

46 Quant au dernier chapitre de cet ouvrage, qui traite du « rôle des prêtres dans les œuvres coopératives », il est publié par La Réforme sociale[60].

47 En 1903, les religieux sont à nouveau expulsés, et Ludovic de Besse se retire en Italie, à proximité de la frontière française, à San Remo, avec interdiction notifiée par le supérieur de sa communauté de s’occuper d’affaires économiques. C’est alors qu’il publie deux ouvrages de mystique. Dans La science du Pater, il arrive néanmoins à parler de Frédéric Le Play :

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« Pour certains apôtres, le bien n’existe que dans leurs propres œuvres. Il n’est permis à personne de faire autrement. Est-ce que l’école Le Play défend aux prêtres et aux catholiques d’enseigner la foi quand et comme ils le voudront ? Ne recommande-t-elle pas le respect de leur ministère ? Ne peut-elle pas se tenir sur le terrain de l’expérience, de l’observation des faits pour ramener les intelligences aux lumières de la saine raison ? Elle est une œuvre de préparation évangélique. Certes les chemins ne sont pas des églises. Mais si un édifice religieux est bâti dans un lieu inaccessible, sans route carrossable, sans le moindre sentier pour y arriver, à quoi servira-t-il ? » [61]

49 Enfin, au début de l’année 1910, très malade, Ludovic de Besse publie à compte d’auteur son dernier livre, Le clergé de France et Frédéric Le Play[62]. Il a tout juste le temps de l’offrir à ses principaux amis avant de mourir, le 8 octobre 1910. Trois jours auparavant, dans le journal La Croix, Henri Joly, de l’Institut, membre de la Société d’économie sociale, qui est aussi le fondateur de la Bibliothèque d’économie sociale, avait présenté ce dernier livre :

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« Au nom de l’école de Le Play et de sa Société d’économie sociale, dont j’ai eu l’honneur de présider (à mon tour) les travaux, je dois un remerciement particulier au savant religieux car la tâche qu’il s’est donnée cette fois, c’est de faire connaître et de faire aimer du clergé l’enseignement de l’illustre auteur de la Réforme sociale. […] Il estime que jusqu’ici chacun des deux a trop manqué à l’autre. La coopération active du clergé a manqué à la propagande de Le Play, ‘‘car le prêtre, le prêtre seul, est capable de vulgariser l’enseignement des vérités morales’’ » [63].

51 Cette recension est davantage fidèle au contenu de l’ouvrage que le commentaire qu’en fait Hilaire de Barenton [64], qui présente ce livre comme son testament spirituel. Selon lui, Ludovic de Besse vient « proposer le baptême à la Réforme sociale ». Pour Hilaire de Barenton, il « se sépare de son maître [F. Le Play] ou plutôt le complète ». Il est vrai que ces hommes de La Réforme sociale, dans l’esprit de Ludovic de Besse, étaient « les honnêtes gens, les hommes de bonne volonté vers lesquels il invitait depuis si longtemps les prêtres et les catholiques à diriger leur zèle » [65]. Mais la lecture d’Hilaire de Barenton est partiale : Ludovic de Besse s’attache avant tout à montrer aux prêtres combien ils auraient intérêt à s’intéresser aux travaux de Frédéric Le Play [66].

Franchir les frontières

52 L’encyclique Rerum novarum joue un rôle essentiel dans la reconnaissance catholique du travail comme un élément clef de la question sociale [67]. Ludovic de Besse y a contribué. Quand les catholiques sociaux se préoccupaient d’encadrer religieusement et moralement des ouvriers considérés comme des enfants à éduquer, il voulait plutôt améliorer leur condition de travailleurs [68]. Ces ouvriers dont il défendait la cause n’étaient certes pas les prolétaires des usines − monde qu’il ne connaissait pas. Il s’intéressait à ceux qui travaillaient à leur compte, artisans, commerçants et petits patrons : les hommes et les femmes dont il était proche par ses origines familiales, et dont il connaissait les souffrances. Son intention profonde a toujours été de venir à leur secours.

53 Ludovic de Besse a été un homme de transition, entre deux époques. Pour lui, le prêtre dirige et les laïcs sont des auxiliaires, mais il a aussi une vive conscience de vivre en un temps où les laïcs ont un rôle de plus en plus important à jouer. Son horizon était celui d’une société chrétienne, mais il prenait très au sérieux la différenciation progressive des domaines politique, économique, culturel, et religieux [69]. C’est pourquoi il se faisait le promoteur d’œuvres « libérales », non confessionnelles, mais n’imaginait pas qu’elles puissent exister sans qu’un prêtre y soit présent. De ce fait, il a été critiqué de toutes parts. De ce fait aussi, ses entreprises étaient très fragiles. Ainsi, la société de crédit mutuel qu’il avait fondée à Paris, qui n’a fonctionné convenablement que quelques années, était dirigée par lui, parce qu’il ne trouvait personne pour en prendre la direction. Or lui-même n’avait pas toutes les compétences requises et sa double identité de capucin et de gestionnaire inquiétait ou provoquait des confusions et des abus.

54 Au président Carnot visitant le stand qu’il tenait à l’Exposition universelle de 1889, Ludovic de Besse avait présenté son œuvre. Et à la fin du siècle, il luttait pour que les banques populaires ne soient pas les « otages » des questions religieuses qui divisaient la société française. Il envisageait que l’État soutienne ces banques, ce qui peut étonner quand on sait que quelques années plus tôt il avait été l’un des animateurs de l’École d’Angers, laquelle combattait tout interventionnisme. Tout en étant utopiste, il était capable de pragmatisme. Son sens pratique a pu être pris en défaut, mais il a souvent fait preuve de réalisme. Ses angoisses le poussaient à intervenir auprès des évêques ou de Rome sans bien mesurer les enjeux et les rapports de force. Cependant, il a fait preuve d’adresse dans la création des banques populaires, en faisant confiance au personnel républicain alors même que le contexte politique lui était très défavorable. Sa très forte imprégnation idéologique ne l’empêchait pas d’être attentif à la valeur de l’expérience : il a cherché à adapter ses théories et ses œuvres aux besoins des gens ainsi qu’aux contraintes économiques et politiques. Il aimait débattre et se confronter aux idées et aux réalisations des autres : pendant une vingtaine d’années, Ludovic de Besse a été de tous les congrès catholiques. Il publiait l’Union économique, bulletin de propagande pour lequel il avait fait appel à la collaboration de personnes compétentes. Il s’était documenté, en Italie surtout, pour faire fonctionner ses banques. Et il suffit de feuilleter Le Bienheureux Bernardin de Feltre et son œuvre, pour voir le sérieux avec lequel Ludovic de Besse a étudié son sujet.

55 Le 2 mai 1894, à Bordeaux, Ludovic de Besse prononce un discours au VIe congrès des banques populaires. Il entend démontrer que « les banques populaires sont des institutions de paix sociale », et ajoute : « Pour moi, j’ai de la banque populaire une vision grandiose », car elle « doit être à la fois le fondement et la clef de voûte du système coopératif » [70]. Et il achève son intervention avec ces derniers mots : « La banque populaire c’est la paix » [71]. Or la liquidation du Crédit mutuel et populaire qu’il avait fondé à Paris venait d’être prononcée quelques semaines auparavant. De ses entreprises, il ne restait donc rien, mais le vieux lutteur ne s’avouait pas pour autant vaincu. Les réalisations de l’économie sociale et solidaire peuvent-elles construire une alternative crédible au capitalisme et au socialisme, comme l’espérait Ludovic de Besse ? L’apport de l’économie sociale et solidaire ne consiste-t-il pas plutôt en un rappel de la finalité humaine et sociale de l’économie ? Ludovic de Besse a mis toute son énergie pour que l’économie profite aussi aux couches populaires et pauvres. Pour cela, il n’a pas craint de franchir quelques frontières politico-religieuses, parce qu’il était convaincu que ni lui ni son Église n’étaient les détenteurs exclusifs du bien à faire [72]. Par delà son intérêt historique, le témoignage de Ludovic de Besse peut éclairer quelques problématiques actuelles de l’économie sociale et solidaire qui s’efforce de tenir compte des réalités politiques, sociales et religieuses dans lesquelles elle s’insère.

Conférence de Marius Gonin au Cercles d’études de Marseille sous la présidence d’honneur de Ludovic de Besse, 1901

Description de l'image par IA : Document ancien avec texte en français, tampon et date visible. Contient des paragraphes et titres, apparence jaunie et usée.

Conférence de Marius Gonin au Cercles d’études de Marseille sous la présidence d’honneur de Ludovic de Besse, 1901


Date de mise en ligne : 29/12/2016

https://doi.org/10.3917/etsoc.164.0113